LES ALPES ILLYRIENNES ET LA SLAVIE TURQUE

La Bosnie, à l'angle nord-ouest de la Turquie, est la Suisse de l'Orient

européen, mais une Suisse dont les montagnes ne s'élèvent pas dans la

région des neiges persistantes et des glaces. Les chaînes de la Bosnie

et de sa province méridionale, l'Herzégovine, ont sur une grande partie

de leur développement beaucoup de ressemblance avec celles du Jura.

Comme les monts de la Suisse occidentale, elles sont composées

principalement de roches calcaires qui se développent en longs remparts

parallèles, hérissés ça et là de crêtes aiguës. Comme les renflements du

Jura, les chaînes bosniaques sont aussi de hauteurs inégales et, dans

leur ensemble, affectent la forme d'un plateau à sillons parallèles,

disposés comme autant de degrés successifs, d'une pente idéale assez

douce. La chaîne maîtresse de la Bosnie septentrionale est celle qui la

sépare de la côte dalmate; d'autres bourrelets de montagnes plus basses

vont en s'inclinant au nord-est vers les plaines de la Save. Cependant

cette régularité générale des hauteurs de la Bosnie est interrompue par

de nombreux accidents géologiques, formations schisteuses et calcaires

d'origine ancienne, roches triasiques, dolomites, dépôts tertiaires,

éruptions de serpentines. A l'est et au sud-est, plusieurs grandes

vallées cratériformes séparent les monts bosniaques des massifs de la

Serbie. La plus remarquable de toutes est la plaine de Novibasar, où

viennent se rencontrer un grand nombre de torrents et qui commandent

tous les passages de la contrée. C'est la clef stratégique de cette

région de la Turquie: aussi le gouvernement turc veut-il en faire la

station principale du futur réseau des chemins de fer du nord-ouest.

Presque toutes les chaînes de la Bosnie, qui continuent sur le

territoire turc le système alpin de la Carniole et de la Croatie

autrichienne, s'élèvent à mesure qu'elles avancent vers le midi de la

Péninsule. Leur hauteur moyenne, qui d'abord n'atteint pas même un

millier de mètres, se redresse de moitié vers le milieu de la Bosnie, et

sur la frontière du Monténégro la masse dolomitique du Dormitor hausse

ses pyramides blanches à plus de deux kilomètres et demi Autour de cette

belle montagne, que l'on a vainement essayé de gravir, le pays a pris le

caractère général d'un plateau percé de cavités profondes, les unes

ouvertes d'un côté, comme les «auges» de l'Herzégovine, les autres

complètement entourées de rochers, comme les vallées du Montenegro. Mais

à l'est les chaînes se continuent régulièrement en exhaussant de plus en

plus leurs cimes et forment enfin un large massif de montagnes, celui de

Prokletia ou des monts Maudits, le plus considérable de la Turquie tout

entière, et l'un de ceux d'où les eaux s'épanchent en plus grande

abondance: c'est le petit Saint-Gothard des Alpes illyriennes. Presque

au centre de ce massif s'ouvre, comme un énorme cratère, un bassin, au

fond duquel reposent les eaux du lac de Plava. Les hauts sommets qui se

dressent autour de cet abîme offrent ça et là des plaques de neige, même

en été. Toutefois le Kom, qui est le plus élevé de tous, se débarrasse

des frimas chaque année, grâce à son isolement et au souffle des vents

chauds de l'Afrique auxquels il est exposé. Le Kom dispute à l'Olympe de

Thessalie et aux cimes les plus hautes du Rhodope l'honneur d'être le

géant des montagnes de la Péninsule; les marins qui voguent au loin sur

l'Adriatique, distinguent parfaitement sa double pointe par-dessus les

plateaux du Montenegro. Plusieurs voyageurs l'ont escaladé sans peine, à

cause de la faible pente de ses croupes élevées[30].

[Note 30:

Kom.............. 2,850 mètres.

Dormitor......... 2,700 »

Glieb............ 1,760 »

]

[Illustration: LITS SOUTERRAINS DES AFFLUENTS DE LA NARENTA.]

De même que les rivières du Jura, celles de la Bosnie, l'Una, le Verbas,

la Bosna, ont leur cours tracé d'avance par les rangées parallèles des

monts; elles doivent nécessairement couler du sud-est au nord-ouest dans

les sillons qui leur sont ménagés. Mais, comme le Jura, les remparts

crétacés de la Bosnie sont interrompus de distance en distance par

d'étroites fissures ou «cluses» dans lesquelles les eaux se jettent par

un écart soudain, pour aller couler au fond d'un autre sillon. Bien

différentes des rivières qui serpentent dans les plaines, celles des

monts bosniaques changent successivement de vallées par de brusques

détours à angles droits: tour à tour paisibles et furieuses, elles

s'abaissent de degré en degré jusqu'à ce qu'elles atteignent enfin la

Save, qui les reçoit dans son vaste lit. Une seule rivière, la Narenta,

dont le cours aux soudaines volte-face offre beaucoup de ressemblance

avec celui du Doubs français, trouve une série de cluses favorables qui

lui permettent de s'épancher à l'ouest vers l'Adriatique. Tous les

autres torrents, obéissant à la pente générale du sol, descendent vers

le Danube. Leurs vallées aux soudains lacets devraient servir de chemins

naturels pour gagner les plateaux, mais la plupart des gorges sont

difficiles d'accès, et tant qu'on n'y aura pas construit de grandes

routes, comme dans les cluses du Jura, on sera obligé, en maints

endroits, d'escalader les hauts remparts qui séparent les combes et

leurs villages. Ce manque de communications directes et faciles est ce

qui rend les opérations militaires en Bosnie si pénibles et si

périlleuses. C'est à l'est de tous ces massifs, dans là région où

s'entremêlent les sources du Vardar et de la Morava, que passaient et

repassaient les armées. Là s'étend le lit desséché d'un ancien lac que

parcourt la Sitnitza, un des affluents supérieurs de la Morava serbe:

c'est la plaine de Kossovo, le triste «Champ des Merles», dont le nom

réveille de douloureux souvenirs dans les coeurs de tous les Slaves

méridionaux. Là succomba la puissance serbe, en 1389; si l'on devait en

croire les vieux chants héroïques, plus de cent mille hommes y périrent

en un jour. Il y aura bientôt cinq cents ans qu'eut lieu le grand

désastre, mais les Slaves n'ont cessé d'appeler de leurs voeux le jour

de la vengeance, et c'est à Kossovo même, dans le champ où furent

écrasés leurs ancêtres, qu'ils espèrent reconquérir l'indépendance de

leur race entière. Les grottes, les entonnoirs, les rivières

souterraines complètent la ressemblance des montagnes de la Bosnie avec

celles du Jura. On y rencontre ça et là parmi les rochers des trous

d'effondrement de 20 à 30 mètres de profondeur, semblables à des

cratères. Mainte rivière que l'on voit jaillir soudain de la base d'une

colline, en une puissante fontaine d'eau bleue, coule pendant quelques

kilomètres, puis disparaît tout à coup sous un portail de rochers. Les

plateaux de l'Herzégovine surtout sont riches en phénomènes de ce genre.

Gomme dans le Montenegro voisin, le sol y est percé de gouffres ou

_ponor_, au fond desquels disparaissent les eaux de pluie. Les vallées

«aveugles» et les «auges» offrent partout les traces de courants d'eau

et de lacs temporaires; même, de temps en temps, pendant les saisons

pluvieuses, les réservoirs souterrains débordent à la surface; mais,

d'ordinaire, les habitants sont obligés de recueillir l'eau dans les

citernes, ou d'aller la chercher à de grandes distances. D'ailleurs le

régime hydrographique de cette contrée fendillée dans tous les sens peut

changer d'année en année: tel lac indiqué sur les cartes n'existe plus,

parce que les galeries intérieures de la roche se sont dégagées des

alluvions qui les obstruaient; tel autre lac est de formation nouvelle,

parce que des conduits se sont oblitérés. Rien de plus curieux que le

cours de la Trebintchitza, dans l'Herzégovine occidentale. Elle paraît,

disparaît, pour reparaître encore: un de ses bras, tantôt visible,

tantôt caché, va s'unir à la Narenta, en traversant la plaine de Kotesi,

tour à tour campagne altérée et beau lac plein de poissons. D'autres

émissaires, passant par-dessous les montagnes, jaillissent au bord de la

mer en magnifiques fontaines, dont l'une est la fameuse Ombla, qui se

déverse dans la rade de Gravosa, au nord de Raguse.

«Là où finissent les pierres et où commencent les arbres, là commence la

Bosnie,» disaient autrefois les Dalmates; mais déjà certaines régions

bosniaques ont perdu leur végétation. Ainsi les plateaux de

l'Herzégovine, de même que ceux du Monténégro et que les montagnes de la

Dalmatie, sont presque entièrement dépouillés de leurs forêts; toutefois

la Bosnie proprement dite est encore admirablement boisée. Près de la

moitié du territoire est couverte de forêts; dans les plaines, il est

vrai, les bois, où le paysan porte la hache à son gré, sont en maints

endroits réduits à l'état de broussailles; mais dans la région des

montagnes, les forêts, encore vierges, sont composées de grands arbres.

Les principales essences d'Europe sont représentées dans ces bois

magnifiques, le noyer, le châtaignier, le tilleul, l'érable, le chêne,

le hêtre, le frêne, le bouleau, le pin, le sapin, le mélèze;

malheureusement les spéculateurs autrichiens profitent des routes, qui

commencent à pénétrer dans l'intérieur du pays, pour dévaster et

détruire ces forêts, qu'il faudrait aménager avec soin. On entend

rarement les oiseaux chanteurs dans ces grands bois, mais les animaux

sauvages y sont nombreux: ours, sangliers et chevreuils y trouvent leur

abri; on y tue tant de loups que leurs peaux sont un des articles

importants du commerce de la Bosnie. Prise dans son ensemble, la contrée

est d'une admirable fertilité: c'est une des terres promises de l'Europe

par l'extrême fécondité de ses vallées; peu de régions ont aussi plus de

grâce champêtre. La vallée dans laquelle se trouvent les deux cités de

Travnik et de Serajevo est surtout célèbre par le charme de ses

paysages. En certains districts, notamment sur les frontières de la

Croatie et dans le voisinage de la Save, de grands troupeaux de porcs, à

peu près libres, errent au milieu des forêts de chênes: de là le nom de

«pays des cochons», donné par les Turcs en dérision à toute la

Basse-Bosnie.

A l'exception des Juifs, des Tsiganes et de quelques Osmanlis,

fonctionnaires, soldats et marchands, qui vivent dans les villes les

plus populeuses de la Bosnie, tous les habitants des Alpes illyriennes

sont de race slave. Près de la frontière autrichienne, dans la Kraïna,

ils se disent Croates, et le sont en effet; mais ils diffèrent à peine

de leurs voisins les Serbes bosniaques et des Raïtzes ou Slaves de la

Rascie, devenue actuellement le _sandjak_ de Novibazar: leur pays est la

terre classique de ces _piesmas_ ou chants populaires dans lesquels les

Slaves méridionaux trouvent le dépôt, sacré pour eux, de leurs

traditions nationales. Les habitants de l'Herzégovine sont peut-être

ceux qui ont le type spécial le plus caractérisé. Ils descendent,

paraît-il, d'immigrants slaves, venus, au septième siècle, des bords de

la Vistule; de même que leurs voisins les Monténégrins, ils ont un

parler bien plus vif que les Serbes proprement dits; ils emploient aussi

de nombreuses tournures de phrase particulières, et plusieurs mots

italiens se sont glissés dans leur langage.

Si les Bosniaques sont, pour la plupart, unis par l'origine, ils sont

divisés par la religion, et c'est de là que provient leur état de

servitude politique. Au premier abord, il semble en effet très-étonnant

que les Slaves de la Bosnie n'aient pas réussi, comme leurs frères

Serbes, à secouer le joug des Ottomans. Ils sont beaucoup plus éloignés

de la capitale de l'empire, et leurs vallées sont d'un accès bien

autrement difficile que les campagnes de la Serbie. Leur pays tout

entier peut être comparé à une immense citadelle, dont le mur le plus

élevé se dresse précisément au midi, comme pour défendre l'entrée aux

Osmanlis. Une fois ce rempart escaladé, il faudrait forcer

successivement chaque défilé de rivière, gravir chacune des crêtes

parallèles des monts; en mille endroits, quelques hommes devraient

suffire pour forcer à la retraite des bataillons entiers. Le climat

lui-même devrait servir à protéger la Bosnie contre les Turcs, car il

diffère beaucoup de celui du reste de la Péninsule; les pentes inclinées

vers le nord et les barrières de montagnes, qui arrêtent au passage les

tièdes courants atmosphériques, donnent à la Bosnie une température bien

plus froide que ne le comporte la latitude de la contrée. Et pourtant,

malgré les avantages que présentent le sol et le climat au point de vue

de la défense, toutes les tentatives de révolte qu'on a faites contre

les Turcs ont lamentablement échoué. C'est que les musulmans et les

chrétiens bosniaques sont ennemis les uns des autres, et que, parmi les

chrétiens eux-mêmes, les catholiques grecs, régis par leurs popes, et

les catholiques de Rome, qui obéissent aveuglément à leurs prêtres

franciscains, se détestent et se trahissent mutuellement. Étant divisés,

ils sont forcément asservis et l'abjection de la servitude les a rendus

pires que leurs oppresseurs.

Les musulmans de la Bosnie, qui se donnent à eux-mêmes le nom de Turcs,

repoussé comme désobligeant par les Osmanlis du reste de l'empire, ne

sont pas moins Slaves que les Bosniaques des deux confessions

chrétiennes, et comme eux ils ne parlent que le serbe, quoiqu'un grand

nombre de mots turcs se soient glissés dans leur idiome. Ce sont les

descendants des seigneurs qui se convertirent à la fin du quinzième

siècle, et surtout au commencement du seizième, afin de conserver leurs

privilèges féodaux. Parmi leurs ancêtres, les «Turcs» de Bosnie comptent

aussi nombre de brigands fameux qui se hâtèrent de changer de religion

pour continuer sans péril leur métier de pillards; enfin les serviteurs

immédiats des chefs durent se convertir de force. L'apostasie donna aux

seigneurs plus de pouvoir sur le pauvre peuple qu'ils n'en avaient eu

jusqu'alors; la haine de caste s'ajoutant à la haine religieuse, ils

dépassèrent bientôt en fanatisme les Turcs mahométans et réduisirent les

paysans chrétiens à un véritable esclavage: on montre encore, près d'une

porte de Serajevo, le poirier sauvage où les notables de l'endroit

allaient de temps en temps se donner le plaisir de pendre quelque

malheureux raya. Beys ou spahis, les Bosniaques mahométans forment

l'élément le plus rétrograde de la vieille Turquie, et maintes fois,

notamment en 1851, ils se sont révoltés pour maintenir dans toute sa

violence leur ancienne tyrannie féodale. Comme cité musulmane, Serajevo,

placée directement sous la protection de la sultane-mère, jouissait de

privilèges exorbitants: elle formait un État dans l'État, plus ennemi

des chrétiens que la Sublime Porte.

Encore de nos jours, les musulmans bosniaques possèdent beaucoup plus

que leur part proportionnelle des propriétés foncières. Le sol est

divisé en _spahiliks_ ou fiefs musulmans, qui se transmettent, suivant

l'usage slave, non par droit d'aînesse, mais indivisiblement à tous les

membres de la famille; ceux-ci choisissent pour chef, soit le plus âgé

d'entre eux, soit le plus brave, lorsqu'il s'agit de marcher au combat.

Quant aux paysans chrétiens, ils sont obligés de peiner pour la

communauté musulmane, non plus comme serfs, mais comme journaliers

travaillant au mois ou à la tâche; les plus fortunés ont une certaine

part dans les bénéfices de l'association, mais ils en ont à supporter

proportionnellement les plus grandes charges. Il est donc tout naturel

que beaucoup de chrétiens, comme les Juifs en d'autres pays, aient fui

l'agriculture pour se livrer au trafic; presque tout le commerce se

trouve entre les mains des catholiques grecs et romains de l'Herzégovine

et de leurs coreligionnaires étrangers de l'Autriche slave. Les Juifs

espagnols, groupés en communautés dans les villes principales, font

aussi leur trafic ordinaire de petit négoce et de prêts sur hypothèques.

De tous les Israélites réfugiés d'Espagne ce sont probablement ceux qui

se sont le moins laissé entamer par le milieu qui les entoure: ils

parlent toujours espagnol entre eux et prononcent le nom de leur

ancienne patrie avec une tendresse de fils.

Actuellement le nombre des musulmans de Bosnie n'est guère que le tiers

de la population totale; il paraît que l'élément mahométan reste

stationnaire, si même il ne diminue, tandis que l'élément chrétien ne

cesse d'augmenter par la fécondité plus grande des familles. D'après

quelques auteurs, la rareté relative des enfants dans les maisons

musulmanes devrait être attribuée aux avortements, qui se pratiquent

sans remords dans les familles de Bosniaques converties au Coran. Il

semble étonnant que cette pratique déplorable puisse être assez commune

pour expliquer la grande différence d'accroissement qui existe entre les

deux groupes de population. On se demande s'il ne faudrait pas voir

plutôt dans ce phénomène l'effet du bien-être relatif des musulmans et

de la prudence que leur impose leur condition de propriétaires[31].

[Note 31: Population de la Bosnie en 1872 (d'après Blau):

Bosnie. Herzégovine. Rascie. Ensemble:

Chrétiens. Catholiques grécs. 360,000 130,000 100,000 590,000

» » romains. 122,000 12,000 --- 164,000

Musulmans............ 300,000 55,000 23,000 378,000

Tsiganes............. 8,000 2,500 1,800 12,300

Juifs................ 5,000 500 200 5,700

---------

TOTAL........ 1,150,000

]

Du reste, les Bosniaques de toute secte et de toute religion possèdent

les mêmes qualités naturelles que les autres Serbes leurs frères, et tôt

ou tard, quelle que doive être leur destinée politique, ils s'élèveront,

comme peuple, au même niveau d'intelligence et de valeur. Ils sont

francs et hospitaliers, braves au combat, travailleurs, économes, portés

à la poésie, solides dans leurs amitiés, constants en amour; les

mariages sont respectés, et même les Bosniaques musulmans repoussent la

polygamie que leur permet le Coran; ceux de l'Herzégovine ne tiennent

pas non plus leurs épouses enfermées, et dans nombre de villages toutes

les maisons ont une porte de derrière, afin que les femmes puissent

«voisiner» sans passer dans la rue; il est vrai que dans la Bosnie du

Nord les musulmanes sont tellement empaquetées dans des linceuls blancs

qu'elles ressemblent à des fantômes; leurs yeux mêmes sont à demi

voilés, de sorte qu'elles voient au plus à trois pas devant elles. En

dépit de leurs bonnes qualités, que de barbarie, que d'ignorance, de

superstitions et de fanatisme subsistent à la fois chez les chrétiens et

les mahométans! D'incessantes guerres, la tyrannie d'un côté, la

servitude de l'autre, ont ensauvagé leurs moeurs; le manque de routes,

les forêts et les rochers de leurs montagnes les ont tenus éloignés de

toute influence civilisatrice. Ils n'ont presque point d'écoles; ça et

là quelques couvents en tiennent lieu: mais que peuvent apprendre les

enfants auprès de moines qui ne savent rien eux-mêmes, si ce n'est

chanter des hymnes? Aux portes mêmes de la ville de Serajevo se trouve

une grotte que le peuple croit être une «retraite des nymphes». Enfin le

_raki_ ou _slivovitza_, dont les Bosniaques font une énorme

consommation, a contribué à les maintenir dans leur état

d'abrutissement: on a calculé que les habitants de la Bosnie, y compris

les enfants et les femmes, boivent en moyenne chacun cent trente litres

d'eau-de-vie de prunes par an.

On s'étonne que, dans un pays encore aussi barbare, il existe des cités

fort actives; mais la contrée est tellement riche en productions

naturelles, qu'un certain commerce intérieur a dû se développer; isolées

comme elles le sont, les populations de la Bosnie doivent se suffire à

elles-mêmes, moudre leur propre grain au moyen de moulins à hélice,

depuis longtemps inventés par eux, fabriquer leurs propres armes, leurs

étoffes, leurs instruments en fer; de là un certain mouvement industriel

dans les villes les mieux placées comme marchés d'approvisionnement,

surtout dans la capitale, Serajevo ou Bosna-Seraï, et dans l'ancien

chef-lieu, la charmante cité de Travnik, si pittoresquement bâtie en

amphithéâtre au pied de son ancien château. Banjalouka, qu'une voie

ferrée réunit à la frontière autrichienne, a quelque commerce d'échange

avec la Croatie; Touzla extrait le sel de ses sources abondantes;

Zvornik, qui surveille la frontière serbe, est un lieu d'entrepôt pour

les deux pays limitrophes; Novibazar commerce avec l'Albanie; Mostar,

Trebinjé importent quelques denrées du littoral dalmate. D'ailleurs ce

n'est pas seulement l'appel de l'industrie et du commerce qui a peuplé

ces villes, l'insécurité des campagnes y a aussi contribué pour une

forte part. Il n'est pas dans toute l'Europe, à l'exception de l'Albanie

voisine et des régions polaires de la Scandinavie et de la Russie, une

seule région qui soit aussi rarement visitée que le pays des Bosniaques,

et cet isolement ne cessera point, tant que le chemin de fer

international de Zagreb à Salonique et à Constantinople n'aura pas fait

de cette contrée l'une des grandes routes des nations[32].

[Note 32: Villes principales de la Bosnie, avec leur population

approximative:

Sarajevo........... 50,000 hab. Novibazar.......... 9,000 hab.

Banjaloukn......... 18,000 » Trebinjé........... 9,000 »

Zvonik............. 14,000 » Mostar............. 9,000 »

Travnik............ 12,000 » Touzla............. 7,000 »

]

Nouvelle géographie universelle (1/19) I L'Europe meridionale (Grèce, Turquie, Roumanie, Serbie, Italie, Espagne et Portugal) · 第 53 / 153 题