L'ALBANIE ET L'ÉPIRE

Le nom de _Chkiperi_, que les Albanais eux-mêmes donnent à leur patrie,

signifie très-probablement «Pays des Rochers» et nulle désignation ne

fut mieux méritée. Des montagnes pierreuses recouvrent toute la contrée,

du Montenegro aux frontières de la Grèce. La seule plaine assez étendue

que l'on rencontre en Albanie est le bassin de Skodra ou Scutari

(Alexandrie), qui limite au sud le plateau de la Csernagore et qui peut

être considéré comme la véritable frontière naturelle du territoire

albanais. Le fond de ce bassin est occupé par le vaste lac Blato ou de

Skodra, reste d'une ancienne mer intérieure beaucoup plus considérable.

C'est aussi dans la même plaine que vient déboucher le Drin, le plus

grand fleuve de l'Albanie et l'un des seuls de la péninsule turque où

quelques embarcations s'avancent à une certaine distance de la mer.

Naguère le Drin, formé par deux rivières, la «Blanche» et la «Noire»,

n'était qu'un affluent temporaire du lac de Skodra: pendant les crues,

il commençait par inonder sa plaine inférieure, puis il se jetait

latéralement dans le lac, malgré les digues par lesquelles on avait

essayé de le contenir, et devenait ainsi le tributaire de la Boïana. En

1858, le fleuve s'ouvrit un nouveau lit, en face du village de Miet, à

une quarantaine de kilomètres en amont de son entrée en mer, et

maintenant il dirige la plus grande masse de ses eaux vers Skodra, dont

il inonde souvent les quartiers inférieurs. Les terrains marécageux du

bas Drin, à pentes incertaines et changeantes, sont fort dangereux à

traverser pendant la saison des chaleurs: la «fièvre de la Boïana» est

une des plus redoutées et des plus meurtrières de tout le littoral.

La plupart des ramifications méridionales du grand massif des Alpes

bosniennes sont habitées par des Albanais; mais elles restent séparées

de l'Albanie proprement dite, à l'est du lac de Skodra, par la déchirure

au fond de laquelle coule le Drin; c'est une sorte de _cañon_, semblable

à ceux des Rocheuses de l'Amérique du Nord, un défilé où ne se hasarde

aucun sentier et que resserrent des parois à pic de mille mètres de

hauteur. Les deux systèmes de montagnes ne se rejoignent

qu'indirectement par une série d'arêtes et de plateaux qui se dirigent

au sud-est, de la montagne de Glieb vers le Skhar, le Scardus des

anciens. Ce massif, qui se distingue des autres chaînes de la Turquie

occidentale par la direction de sa crête, perpendiculaire à l'ensemble

des masses soulevées, peut être considéré comme le «noeud» central des

monts de la Péninsule. Ses principaux sommets, parmi lesquels se

distingue la pyramide isolée du Lioubatrin, n'ont pas la hauteur des

géants de la Slavie turque, le Kom et le Dormitor, mais c'est là que le

système des Balkhans vient s'unir à ceux de la Bosnie et de l'Albanie.

Le Skhar est d'une grande importance dans le régime des eaux de la

Turquie, puisque deux rivières considérables, la Morava bulgare et le

Yardar, s'épanchent de ses flancs pour descendre, l'une vers le Danube,

l'autre vers le golfe de Salonique. Gomme dans les chaînes du Pinde et

du Rhodope, on y trouve encore des chamois et des bouquetins; M. Wiet

mentionne également parmi les bêtes fauves de ses forêts un animal que

les Mirdites connaissent sous le nom de _lucerbal_ et qui appartient

sans doute à la famille des léopards.

A l'ouest du Skhar, de l'autre côté de la profonde vallée du Drin noir,

s'élève un pâté montagneux, haut de 1,000 mètres à peine, mais fort

difficile d'accès: c'est la citadelle de la Haute-Albanie, le pays des

Dukagines et des Mirdites. Là d'énormes roches de serpentine ont fait

éruption à travers les terrains calcaires, de hautes murailles se

dressent de toutes parts autour des vallées, et les pentes extérieures,

où les torrents se sont creusé de rapides couloirs, sont fort inclinées.

Dans leur ensemble, ces montagnes tourmentées suivent une direction

normale vers le sud et le sud-est, parallèlement aux contre-forts

méridionaux du Skhar, et s'abaissent peu à peu en prenant un aspect

moins formidable et en s'ouvrant de larges bassins où s'amassent les

eaux. Les sites de cette région lacustre sont d'une grâce extrême. Le

lac d'Okrida, la plus grande des nappes d'eau de la Haute-Albanie, a

même pu être comparé au lac de Genève. Son eau, encore plus bleue que

celle du Léman, est aussi plus transparente, et par quinze et vingt

mètres on voit les poissons se pourchasser dans ses profondeurs: de là

son ancien nom grec de Lychnidos. La charmante petite ville d'Okri,

bâtie en amphithéâtre, et le mont Pieria, portant un vieux château

romain, gardent l'issue du lac; une dizaine de villages blancs

apparaissent sur les pentes au milieu des bois de chênes. Il est

possible qu'autrefois le lac d'Okrida, au lieu de s'écouler au nord par

l'étroite vallée du Drin noir, étranglée de défilés, épanchât le surplus

de ses eaux, du côté du sud-ouest, dans le petit lac Malik, que traverse

la rivière Devol. Si l'on en croit les indigènes, le lac d'Okrida aurait

pour tributaires les deux nappes de Prespa ou de Drenovo, situées à

l'est, au milieu d'une profonde cavité d'écroulement; des torrents

souterrains que l'on voit jaillir en puissantes fontaines d'eau bleue

seraient les émissaires de ce double bassin.

Au sud de cette région des lacs, dominée à l'occident par la superbe

cime isolée du Tomor, commence la chaîne du Pinde, ici connue sous le

nom de Grammos. D'abord assez basse, et coupée de nombreux cols offrant

un passage facile d'Albanie en Macédoine, elle s'élève graduellement, et

précisément à l'est de Janina, elle forme le massif montagneux de

Metzovo, point de départ du Pinde proprement dit, la grande arête de

l'Épire, «continent» des anciens Grecs de Corfou. Ce groupe, où se

réunissent quatre chaînes, est inférieur en altitude aux pics de la

Bosnie et du Skhar; mais il est plus beau à cause du désordre

pittoresque de ses pyramides, des forêls de pins et de hêtres qui en

recouvrent les pentes, surtout sur le versant oriental, et de l'aspect

plus méridional des plaines qui s'étendent à sa base. La montagne de

roches éocènes qui forme le centre même du massif, le Zygos, Lakhmon des

anciens Grecs, n'est pas assez élevée pour commander l'admirable

panorama; mais si l'on gravit dans le voisinage les cimes déchiquetées

et rocailleuses du Peristera-Vouna ou du Smolika, on peut apercevoir à

la fois les eaux de la mer Égée et celles de la mer Ionienne: on

distingue même les rivages de la Grèce au delà du golfe d'Arta.

Un lac célèbre occupe le fond du large bassin calcaire situé à la base

occidentale du massif de Metzovo: c'est le lac de Janina. Dans le

territoire d'Épire, aucune région ne présente de plus curieux phénomènes

que les bords de cette nappe lacustre. Peu profonde, puisque M. Guido

Cora n'y a trouvé que des sondes inférieures à une moyenne de 10 mètres,

elle ne reçoit guère pour affluents que d'abondantes sources jaillissant

du pied des rochers; elle n'a point un seul émissaire visible, mais,

d'après le voyageur Leake, chacun des deux bassins qui la composent, et

qui sont réunis l'un à l'autre par un canal marécageux obstrué d'îles et

de joncs, a son écoulement caché. Le lac du nord ou Labchistas se

déverse dans un gouffre ou _voinikova_ pour aller reparaître au

sud-ouest en un torrent considérable qui se jette dans la mer Ionienne,

vis-à-vis de Corfou; c'est le Thyamis, le Mavropotamos de nos jours.

Plus au sud, jaillit des rochers l'antique Achéron, que vient gonfler

plus bas un autre torrent non moins célèbre, le Cocyte aux eaux

insalubres ou le Bobos des indigènes; le golfe, dans lequel se jette

cette masse liquide, avait du temps des anciens le nom de «Baie des Eaux

douces» à cause du flot qui s'y déverse. Le lac de Janina proprement dit

n'a, lors de l'étiage, qu'un seul émissaire plongeant en cascade dans un

abîme au-dessus duquel tournent les roues d'un moulin: les ruines

cyclopéennes de la cité pélasgique d'Hella dominent cet entonnoir aux

eaux grondantes. La rivière souterraine rejaillit à une grande distance

au sud, non pour descendre vers la mer Ionienne, comme l'Achéron, mais

pour se déverser dans le golfe d'Arta. Lorsque le niveau du lac est plus

élevé, quatre autres «avaloirs», ouverts en forme de crible dans les

rochers, reçoivent l'excédant de la masse liquide, la «digèrent», ainsi

que le disent les Grecs du pays, et la portent dans le même canal

d'écoulement: de petits lacs placés de distance en distance au-dessus du

canal souterrain sont comme des «regards» par lesquels se révèle le

courant caché. L'importance considérable que les déversoirs du lac de

Janina ont prise dans la mythologie grecque, ces noms si redoutés des

rivières infernales, le Cocyte et l'Achéron, témoignent de l'influence

que durent exercer les Pélasges de ces contrées sur la civilisation

hellénique. Les mythes des antiques Hellopiens étaient devenus ceux de

tous les Grecs, et nul temple de l'Hellade n'était plus vénéré que leur

principal sanctuaire, la forêt de Dodone, où l'on entendait murmurer

l'avenir dans le feuillage des chênes. Peut-être est-ce près des ruines

de quelques-unes de ces villes cyclopéennes, fort nombreuses dans le

pays, qu'il faudrait chercher ce lieu sacré; d'après certains auteurs,

c'est plutôt aux bords mêmes du lac de Janina que se trouvait la forêt

mystérieuse; quelques-uns veulent, à tort sans aucun doute, que

l'emplacement précis en soit indiqué par le château fort où vivait au

commencement du siècle le terrible Ali-Tepeleni, pacha d'Épire, ce

monstre qui se faisait gloire d'être une «torche ardente pour consumer

les hommes».

[Illustration: ÉPIRE MÉRIDIONALE.]

A l'ouest du bassin de Janina, les montagnes du pays de Souli atteignent

encore un millier de mètres, mais les autres massifs, quoique fort

abrupts et d'un abord difficile, sont beaucoup moins élevés, et près de

la mer consistent seulement en petits promontoires rocailleux,

maigrement revêtus de broussailles et parcourus des chacals; des étangs

en communication avec la mer, des vallées fermées où séjournent les eaux

de pluie, des lits de torrents fleuris de lauriers-roses interrompent

les chaînons, et pendant les chaleurs de l'été répandent leurs miasmes

dangereux dans les villages des alentours. Mais au nord de l'étang de

Butrinto et du canal de Corfou, et à l'ouest du superbe mont isolé de

Koundousi, le littoral se redresse pour former l'âpre chaîne de

Chimaera-Mala ou de l'Acrocéraunie, si redoutée des anciens à cause des

orages qui s'amassaient autour de ses rochers et des torrents ou

«chimères» qui se précipitaient de ses pentes. C'est au sommet des monts

Acrocérauniens que siégeait Jupiter «Lanceur de Foudres». Les vents se

déplacent souvent en brusques rafales à la base du promontoire le plus

avancé, la langue de pierre (_linguetta_), qui marque l'entrée de la mer

Adriatique: ce sont là les «infâmes écueils» dont parle le poëte latin

et sur lesquels tant de matelots ont naufragé. En cet endroit, le canal

qui sépare la Turquie de la péninsule Italique n'a que 72 kilomètres de

largeur et moins de 200 mètres de profondeur sur le seuil. Il est

possible qu'un isthme de jonction ait autrefois réuni les deux terres

voisines[28].

[Note 28:

Cimo la plus haute du Skhar.. 2,500(?) mèt.

Tomor........................ 2,200 »

Zygos ou Ltikhmon............ 1,678 »

Smolika...................... 1,820 »

Konndousi.................... 1,910 »

Monts Acrocérauniens......... 2,045(?) »

Lac d'Okrida................. 655 »

Lac de Janina................ 350(?) »

]

Les populations albanaises ou chkipétares se partagent en deux races

principales, les Toskes et les Guègues, qui sans doute descendent l'une

et l'autre des anciens Pélasges, mais qui s'ont en maints endroits

mélangées d'éléments slaves, bulgares et roumains. Peut-être aussi

d'autres souches ethnologiques se trouvent-elles représentées dans l'es

tribus chkipétares, car s'il en est dont les traits offrent le type

hellénique le plus noble, d'autres, au contraire, ont le masque d'une

laideur repoussante. Sous divers noms, les Guègues, les plus purs de

race, occupent toute l'Albanie du nord jusqu'à la rivière Chkoumb. Au

sud de cette limite, d'ailleurs assez peu respectée, s'étend le

territoire des Toskes. Les dialectes des deux nations diffèrent beaucoup

et ce n'est pas sans peine qu'un Àcrocéraunien arrive à comprendre un

Mirdite ou tel autre Albanais du nord. A la différence d'idiomes

s'ajoute le plus souvent l'hostilité de race. Guègues et Toskes se

détestent, si bien que dans les armées turques on a pris le parti de les

séparer, de peur qu'ils n'en viennent aux mains. Quand il s'agit

d'étouffer une insurrection de Chkipétars, le gouvernement emploie

toujours pour la répression les troupes albanaises de la race ennemie:

il est alors servi avec la fureur de la haine.

Avant la migration des Barbares, les Albanais occupaient jusqu'au Danube

toute la partie occidentale de la péninsule de l'Haemus. Mais ils furent

obligés de reculer, et tout le territoire de l'Albanie fut occupé par

les Serbes et les Bulgares. Une foule de noms slaves, que l'on rencontre

dans toutes les parties de la contrée, rappellent cette période de

conquête pendant laquelle l'histoire ne prononce même pas le nom des

populations autochthones. Mais dès que la puissance des Serbes eut

succombé sous les coups des Osmanlis, les Albanais reparurent, et depuis

ils n'ont cessé de refluer sur leurs voisins d'origine slave. Au

nord-est, ils se sont avancés peu à peu dans la vallée de la Morava

bulgare; une de leurs colonies a même pénétré dans la Serbie

indépendante. Comme une mer montante, ils ont entouré de leurs flots des

îles et des archipels de populations slaves; c'est ainsi que des groupes

de Serbes éloignés de leur corps de nation se trouvent encore dans le

voisinage de l'Acrocéraunie, aux bords du lac d'Okrida, et sur toutes

les montagnes qui entourent la fatale plaine de Kossovo, où furent

massacrés leurs ancêtres. Les envahissements des Albanais s'expliquent

surtout par l'expatriation des Serbes: pour se soustraire à la

domination turque, ceux-ci émigrèrent par centaines de mille sous la

conduite de leurs patriarches et se réfugièrent en Hongrie; les

Chkipétars envahisseurs, en grande majorité musulmans, n'eurent qu'à

remplir les vides; mais ça et là restent encore des espaces déserts,

attendant les habitants. Les Serbes de la contrée deviennent rapidement

Albanais par la langue, la religion, les coutumes: ils se disent Turcs

comme les Amantes, et pour eux le nom de Serbes ne s'applique plus

qu'aux chrétiens d'outre-frontière. D'ailleurs les moeurs des Guègues se

rapprochent de celles de leurs voisins slaves par tant de traits

remarquables, qu'on y voit un témoignage évident d'un mélange assez

intime entre les deux races.

Si les Albanais gagnent du terrain vers le nord, en revanche ils en

perdent du côté du sud. Quoique certainement d'origine épirote,

c'est-à-dire pélasgique, les habitants d'une partie de l'Albanie du Sud

parlent grec. Arta, Janina, Prevesa, sont des villes hellénisées; seules

quelques familles musulmanes y ont conservé l'usage de l'albanais.

Presque tout l'espace compris entre le Pinde et les chaînes de montagnes

riveraines de l'Adriatique est un domaine de la langue grecque. Dans les

régions montueuses qui s'étendent à l'ouest jusqu'à la mer, toutes les

populations sont «bilingues», c'est-à-dire qu'elles parlent à la fois

les deux idiomes. Tels, par exemple, les célèbres Souliotes, qui se

servent du ttosque dans leurs familles et qui s'entretiennent en grec

avec les étrangers. Du reste, là où les deux races sont en présence, ce

sont toujours les Albanais qui se donnent la peine d'apprendre la langue

des Hellènes; ceux-ci ne daignent pas étudier un idiome qui leur paraît

méprisable.

Línfluence des Grecs dans l'Albanie méridionale s'accroît d'autant plus

facilement qu'elle peut s'appuyer sur une autre race dont les groupes

sont parsemés au milieu des populations chkipétares en beaucoup plus

grand nombre que parmi les Grecs de l'Olympe et de l'Acarnanie. Cette

race est celle des Zinzares, appelés aussi Macéde Valaques, «Valaques

Boiteux,» ou tout simplement Roumains méridionaux. Ce sont, en effet,

les frères de ces autres Roumains qui habitent au nord les plaines de la

Valaquie et de la Moldavie. Ils ne se présentent en masses assez

considérables pour former un corps de nation que sur les deux versants

du Pinde, au sud et à l'est du lac de Janina: quelques auteurs pensent

qu'ils sont là peut-être deux cent mille en un seul tenant. De même que

les Roumains du Danube, ce sont probablement des Daces latinisés. Ils

ressemblent aux Valaques, de traits, de tournure, de caractère, et comme

eux parlent une langue néo-latine, mélangée néanmoins d'un grand nombre

de mots grecs. Dans les vallées du Pinde, les Zinzares sont en majorité

pasteurs nomades et souvent leurs villages restent abandonnés pendant

des mois. Beaucoup appliquent aussi à d'autres métiers leur habileté de

main et leur intelligence, qui sont fort grandes. Presque tous les

maçons de la Turquie, excepté dans les capitales, sont des Zinzares.

Souvent le même individu fera le plan de la maison et la bâtira seul,

tour à tour architecte, charpentier, menuisier, serrurier. Les Roumains

du Pinde deviennent aussi de très-habiles orfèvres.

Rompus au maniement des affaires, ils remplissent dans l'intérieur de la

Turquie ce rôle d'intermédiaires naturels du commerce qui, sur le

litorral, appartient aux Grecs; on raconte qu'autrefois les Valaques de

Metzovo étaient sous la protection immédiate de la Porte, sans doute en

leur qualité de prêteurs d'argent; tout voyageur, chrétien ou musulman,

était tenu de déferrer ses chevaux avant de sortir du territoire de

Metzovo, «de peur qu'il n'emportât par mégarde quelque parcelle d'un sol

qui n'était point à lui.» Les comptoirs des Valaques du Pinde se

trouvent dans toutes les villes de l'Orient et jusqu'à Vienne, où l'une

des plus puissantes maisons de banque a été fondée par un des leurs. A

l'étranger, on les prend en général pour des Grecs, car ils parlent tous

le romaïque et ceux d'entre eux qui sont à leur aise envoient leurs

enfants dans les écoles d'Athènes. Isolés au milieu des musulmans, les

Zinzares du Pinde éprouvent le besoin de se rattacher de coeur à une

patrie d'où puisse leur venir la liberté. Cette patrie, c'est le monde

grec: c'est à lui, espèrent-ils, que leur pays natal pourra s'unir un

jour. Ils n'ont appris que tout récemment à se sentir solidaires des

Roumains du nord et des Italiens, et d'ailleurs ils font assez bon

marché de leur propre nationalité songent nullement à se maintenir comme

une race distincte. Il paraît que, par une de ces transformations

graduelles si fréquentes en histoire, de nombreuses populations

macédo-valaques se sont complètement hellénisées. Au moyen âge, la

Thessalie presque tout entière était peuplée de Zinzares: aussi les

auteurs byzantins lui donnaient-ils le nom de Grande-Valaquie. Qu'ils

aient émigré dans la Roumanie actuelle, comme le pensent certains

auteurs, ou bien qu'ils aient été graduellement assimilés par les Grecs,

ils sont maintenant peu nombreux sur le versant oriental du Pinde et

distribués en petites colonies éparses. Enfin des milliers de familles

roumaines, qui vivent dans les cités du littoral, Avlona, Berat, Tirana,

sont devenues musulmanes, quoique leur idiome soit toujours le valaque.

En dehors de ces Zinzares, des Épirotes grecs, des Serbes et des

Osmanlis peu nombreux des grandes villes, la population de la Turquie

occidentale, entre les montagnes de la Bosnie et là Grèce, est composée

de Guègues et de Tosques à demi barbares, dont l'état social ne s'est

guère modifié depuis trois mille années. Par leurs moeurs, leur manière

de sentir et de penser, les Albanais de nos jours nous représentent

encore les Pélasges des anciens temps: mainte scène à laquelle assiste

le voyageur le transporte en pleine Odyssée. George de Hahn, le savant

qui a le mieux étudié les Chkipétars, croyait'voir en eux de véritables

Doriens, tels que devaient être les Héraclides lorsqu'ils abandonnèrent

les montagnes de l'Épire pour aller à la conquête du Péloponèse. Ils ont

même courage, même amour de la guerre et de la domination, même esprit

de clan; ils ont aussi à peu près le même costume: la blanche

fustanelle, élégamment serrée à la taille, n'est autre que l'ancienne

chlamyde. Parmi tant d'autres traits de ressemblance, les Guègues, comme

les Doriens d'autrefois, éprouvent cette passion mystérieuse que des

historiens de l'antiquité ont malheureusement confondue avec un vice

sans nom, et qui lie des hommes faits à des enfants par une affection

pure et dévouée, par un amour idéal où les sens n'ont aucune part.

Il n'est pas un peuple moderne dont les annales militaires offrent des

exemples de vaillance plus étonnants que ceux des Albanais. Au quinzième

siècle, ils ont eu leur Scanderbeg, leur «Alexandre le Grand», qui n'eut

certes pas pour sa gloire un théâtre aussi vaste que le Macédonien, mais

qui ne lui fut point inférieur par le génie, et fut bien autrement grand

par la justice et la bonté. Et quelle peuplade dépassa jamais en courage

ces montagnards souliotes où sur des milliers il ne se trouva pas un

vieillard, pas une femme, pas un enfant pour demander grâce aux

massacreurs envoyés par Ali-Pacha? L'héroïsme de ces femmes souliotes

qui mettaient le feu aux caissons de cartouches, qui se précipitaient du

haut des rochers ou s'élançaient dans les torrents en se tenant par la

main et en chantant leur chant de mort, restera toujours l'un des

étonnements de l'histoire.

Mais à cette vaillance se mêle encore chez maintes tribus albanaises une

grande sauvagerie. La vie humaine est tenue pour peu de chose parmi ces

populations guerrières; et dès qu'il est versé, le sang appelle le sang,

les victimes sa vengent par d'autres victimes. On croit aux vampires,

aux fantômes, et parfois on a brûlé des vieillards, soupçonnés de

pouvoir tuer par leur haleine. L'esclavage n'existe point, mais la femme

est toujours serve; elle est considérée comme un être tout à fait

inférieur, sans droit et sans volonté. La coutume élève entre les deux

sexes une barrière plus difficile à franchir que ne le sont ailleurs les

murs du gynécée le mieux gardé. La jeune fille n'a le droit de parler à

aucun jeune homme: pareil acte serait un crime que le père ou le frère

laveraient peut-être dans le sang. Les parents écoutent parfois les

voeux du fils quand ils songent à le marier, jamais ils ne consultent la

fille. Souvent ils l'ont déjà fiancée dès le berceau; quand elle atteint

sa douzième année, ils la cèdent au jeune homme choisi moyennant un

trousseau, complet et une somme d'argent fixée par la coutume, ne

dépassant pas une moyenne de vingt-cinq francs. C'est à ce prix que les

pères se débarrassent de leurs filles et que l'acheteur en devient à son

tour le maître absolu, non sans avoir, suivant la coutume de presque

tous les peuples antiques, procédé à un simulacre d'enlèvement.

Désormais la pauvre femme vendue comme une esclave doit travailler à

outrance pour son mari et à sa place; elle est à la fois ménagère,

laboureur, ouvrier; les poésies la comparent justement à la «navette

toujours active», tandis que le père de famille est représenté comme «le

bélier majestueux qui précède le troupeau en faisant résonner sa

clochette». Et pourtant cette femme si méprisée, cette bête de somme

abrutie par le travail, est parfaitement à l'abri de toute insulte; elle

pourrait traverser le pays d'un bout à l'autre sans avoir à craindre

qu'on lui adresse une seule parole déplacée: le malheureux qui se met

sous sa protection est un être sacré.

Les liens de la famille sont très-puissants chez les Albanais. Le père

garde ses droits de maître souverain jusque dans l'âge le plus avancé,

et, tant qu'il existe, tout ce que gagnent ses enfants et ses

petits-enfants lui appartient; souvent même la communauté familiale

n'est point brisée après sa mort. La perte a un membre de la famille,

surtout celle des jeunes hommes, est de la part des femmes l'objet de

pleurs et de lamentations effroyables qui ont eu souvent pour suite de

longs évanouissements et même la démence; mais on pleure à peine la mort

de ceux qui ont atteint le terme naturel de la vie. Les diverses

familles d'une descendance commune n'oublient point leur parenté, même

quand le nom de leur ancêtre s'est depuis longtemps perdu; ils restent

unis en clans appelés _phis_ ou _pharas_, qui se groupent solidement

pour la défense, pour l'attaque ou pour la gérance d'intérêts communs.

Chez les Albanais, comme chez les Serbes et chez maints peuples anciens,

la fraternité du choix n'est pas moins solide que celle du sang: les

jeunes gens qui veulent devenir frères se lient par des serments

solennels en présence de leurs familles et, s'ouvrant une veine, boivent

quelques gouttes du sang l'un de l'autre. Si puissant est en Albanie ce

besoin d'association familiale, que très-souvent des enfants élevés

ensemble restent unis pendant toute leur vie et constituent des sociétés

régulières ayant des jours de réunion, des fêtes et un budget commun.

En dépit de ce penchant remarquable qui porte les Albanais à s'associer

en clans et en communautés, en dépit de leur amour enthousiaste pour

leur pays natal, les populations chkipétares sont restées sans cohésion

politique; les conditions physiques du sol qu'elles habitent et leur

malheureuse passion pour les batailles les ont condamnées à

l'éparpillement des forces et, par suite, à la servitude. Les haines

religieuses entre musulmans et chrétiens, entre grecs et latins, ont dû

contribuer au même résultat.

On admet généralement que le nombre des Albanais mahométans dépasse

celui des chrétiens de diverses confessions, mais le manque de

statistiques sérieuses ne permet pas à cet égard d'affirmations

positives. Lorsque les Turcs furent devenus les maîtres du pays et que

les plus vaillants des Albanais se furent réfugiés en Italie pour

échapper à l'oppression de leurs ennemis, la plupart des tribus restées

en arrière furent obligées de se convertir à l'Islam; en outre, nombre

de chefs qui vivaient de brigandage trouvèrent leur intérêt à se faire

musulmans afin de continuer leurs déprédations sans danger; sous

prétexte de guerre sainte, ils ne cessaient d'accroître par la violence

leurs domaines et leurs richesses. Telle est la cause de ce fait général

que la population mahométane de l'Albanie représente l'élément

aristocratique, du moins dans toutes les villes. Ce sont eux qui

possèdent la terre, et le paysan chrétien, quoique libre d'après la loi,

n'en reste pas moins asservi au seigneur qui lui fait des avances et le

tient toujours à sa merci par la faim. D'ailleurs les Albanais musulmans

ont plus de fanatisme guerrier que de zèle religieux, et nombre de leurs

cérémonies, surtout celles qui se rapportent aux souvenirs de la patrie,

ne diffèrent en rien de celles des chrétiens. Ils se sont convertis,

mais sans la moindre conviction; ainsi qu'ils le disent eux-mêmes

cyniquement: «Là où est l'épée, là est la foi!»

En beaucoup de districts aussi, la conversion n'eut lieu que pour la

forme et les chrétiens zélés continuèrent de pratiquer secrètement leur

culte; aussi, dès que la tolérance du gouvernement le leur a permis, de

nombreuses populations albanaises, devenues mahométanes en apparence, se

sont-elles empressées de revenir publiquement à leurs anciens rites.

Quant aux clans guerriers des montagnes, Mirdites, Souliotes,

Acrocérauniens, ils n'avaient pas besoin d'attendre le bon plaisir des

Turcs, ils restèrent chrétiens de l'église romaine ou de l'église

grecque. La limite qui sépare les Guègues et les Tosques coïncide à peu

près avec celle des deux religions: au nord du Chkoumb vivent les

Albanais catholiques, au sud les orthodoxes grecs. C'est à cette

dernière religion qu'appartiennent aussi tous les Hellènes et les

Zinzares de l'Albanie méridionale. Également soumis au croissant, grecs

et latins se vengent de leur servitude commune en se haïssant

furieusement les uns les autres: c'est là sans doute la principale

raison qui n'a pas permis aux Albanais de reconquérir leur indépendance,

comme l'ont fait les Serbes.

Encore à la fin du siècle dernier, l'Albanie du Sud et l'Épire étaient

un pays tout féodal. Les chefs de clans et les pachas turcs, eux-mêmes à

demi indépendants du sultan, habitaient les châteaux forts perchés sur

les rochers, et de temps en temps ils descendaient suivis de leurs

hommes d'armes, ou pour mieux dire des brigands qu'ils avaient à leur

solde. La guerre était en permanence, et les limites des possessions

changeaient incessamment avec le sort des armes entre les diverses

tribus et les seigneurs. Le terrible Ali de Janina changea cet état de

choses, il fut le Richelieu de l'aristocratie chkipétare. Depuis qu'il a

promené le niveau sur les petits et les grands à la fois, la paix s'est

faite dans la servitude, et le pouvoir central a gagné en force ce

qu'ont perdu les seigneurs et les chefs de famille.

[Illustration: ALBANAIS.]

C'est dans l'Albanie septentrionale, parmi les populations

indépendantes, qu'il faut aller pour voir encore un état social qui

rappelle le moyen âge. Dès qu'on a passé la Mat, au nord de Tirana, on

s'aperçoit du changement. Tous les hommes sont armés; le berger, le

laboureur lui-même ont la carabine sur l'épaule; les femmes et jusqu'aux

enfants ont le pistolet à la ceinture: chacun a dans sa main la vie d'un

autre homme et la défense de la sienne propre. Les familles, les clans,

les tribus, ont leur organisation militaire toujours complète: qu'on les

appelle au combat, tous sont debout, prêts à la bataille. Souvent les

fusils partent d'eux-mêmes. Qu'une tête de bétail manque dans un

troupeau, qu'une insulte soit proférée dans un moment de colère, et la

guerre sévit entre les tribus. Naguère le grand ennemi était le Serbe

monténégrin, car le pauvre montagnard, relégué dans ses hautes vallées

au milieu de rochers stériles, est souvent obligé pour vivre de faire le

métier de brigand et de moissonner pour son compte les terres du

voisinage. Les maîtres turcs sont enchantés de ces haines qui séparent

les Albanais et les Monténégrins et s'emploient soigneusement à les

entretenir. Les tribus de la Kraïna, entre la Montagne-Noire et le lac

de Skodra, les clans des Malissores, les Klementi, les Dukagines, sont

récompensés de leurs, services guerriers par une exemption d'impôts.

Quoique nominalement sujets de la Porte, ils sont indépendants de fait;

mais que l'on touche à leurs immunités, et ils pourraient bien se

retourner contre les pachas et faire cause commune avec leurs ennemis

héréditaires de la Csernagore.

On peut considérer les Mirdites comme le type de ces tribus

indépendantes de l'Albanie du Nord. Habitant les hautes vallées qui se

dressent en citadelle au sud de la gorge du Drin, ils sont peu nombreux,

douze mille à peine, mais leur qualité d'hommes libres de leur valeur

guerrière leur assurent une influence considérable dans toute la Turquie

occidentale. Enfermés dans une enceinte de montagnes où l'on ne peut

pénétrer que par trois gorges difficiles, les Mirdites commandent les

défilés par lesquels doivent passer nécessairement les armées turques

lorsqu'elles opèrent contre le Monténégro. Aussi la Sublime-Porte,

comprenant combien il serait difficile de dompter ces redoutables

montagnards, a-t-elle préféré se les attacher par des honneurs et par la

reconnaissance de leur complète autonomie administrative. De leur côté,

les Mirdites, quoique chrétiens ont toujours combattu avec le plus grand

dévouement dans les rangs de l'armée turque, soit en Morée ou en Crimée,

soit dans l'empire même, contre leurs coreligionnaires de la

Montagne-Noire. Militairement, ils se divisent en trois «bannières» de

montagnes et en deux bannières de plaines; cinq autres bannières, celles

du district de Lech ou d'Alessio, viennent se ranger à côté des bandes

mirdites en temps de guerre. C'est le drapeau du clan d'Oroch, le moins

nombreux, mais le plus réputé par sa vaillance, qui a l'honneur de

flotter en tête.

La Mirditie ou Mirdita est constituée en république oligarchique se

gouvernant par les anciennes coutumes. Le prince ou pacha d'Oroch est le

premier par son titre, mais il ne peut donner aucun ordre; toutes les

questions sont réglées par les anciens ou _vecchiardi_ de chaque

village, par les délégués des différentes bannières et par les chefs de

clans réunis en conseil; ceux-ci n'ont d'autorité réelle que grâce à

l'influence morale qu'ils savent acquérir. Du reste les vieilles

traditions du clan ont une force suffisante pour remplacer toute autre

loi. La femme doit être enlevée à l'ennemi, et dans nombre de villages

de la plaine les jeunes filles musulmanes s'attendent, sans trop

d'effroi, à être ravies par les guerriers mirdites dans quelque

expédition de maraude. La vendetta s'exerce d'Iirie façon inexorable:

chez ces hommes encore barbares, le sang ne peut être lavé que par le

sang. La violation de l'hospitalité est aussi punie de mort. La femme

adultère est ensevelie sous un tas de cailloux par son parent le plus

rapproché, et la tête du complice est d'avance livrée au mari: telle est

la justice sommaire des populations mirdites. Il va sans dire que

l'instruction est nulle dans ce pays; les écoles n'y existent point. En

1866, à peine cinquante chrétiens de la Mirditie et de tout le district

de Lech savaient lire avec difficulté; une dizaine signaient leurs noms.

Grâce aux leçons des muezzins de la mosquée, les enfants musulmans de

Lech étaient les seuls qui eussent le privilège d'étudier quelque peu.

M. Wiet nous apprend qu'en revanche l'agriculture est relativement

développée chez les Mirdites; obligés pour vivre de cultiver avec soin

les vallées de leurs âpres montagnes, ils réussissent à leur faire

rendre de plus belles récoltes que celles de la plaine, habitée par une

population plus indolente.

Par un singulier contraste historique, les descendants les plus directs

de ces antiques Pelasses auxquels nous devons les commencements de notre

civilisation européenne sont encore parmi les populations les plus

barbares du continent. Mais eux aussi doivent se modifier peu à peu sous

l'influence générale du milieu qui change sans cesse. Un des exemples

les plus remarquables de cette transformation graduelle est fourni par

les émigrations des Épirotes et des Chkipétars du Sud. Récemment encore,

ces terribles batailleurs, bien différents des montagnards des autres

races, et notamment des Zinzares, qui vont toujours gagner leur vie par

le travail ou le commerce, s'expatriaient uniquement pour aller

combattre; comme les anciens hoplites de l'Épire que l'on voyait sur

tous les champs de bataille de la Grèce et de la Grande-Grèce, ils

n'aimaient que le métier facile et dégradant de soldats mercenaires. Au

siècle dernier, les jeunes gens de l'Acrocéraunie se vendaient en assez

grand nombre au roi de Naples pour lui former tout un régiment, le

«Royal Macédonien». Encore de nos jours, beaucoup de musulmans et même

des Tosques chrétiens continuent d'aller se mettre à la solde des pachas

et des beys. Connus en général sous le nom corrompu d'Arnautes, on les

voit dans les parties les plus éloignées de l'empire, en Arménie, à

Bagdad, dans la péninsule Arabique. Après un temps de service plus ou

moins long, la plupart des vétérans se retirent dans les terres que le

gouvernement leur concède: de là ce nombre considérable de «villages des

Arnautes» (Arnaout-Keuï) que l'on rencontre dans toutes les contrées de

la Turquie. Toutefois les guerres devenant de plus en plus rares, le

métier de soldat mercenaire a graduellement perdu de ses avantages, et

par suite le nombre des Albanais qui émigrent pour gagner honnêtement

leur vie par le travail augmente chaque année. Comme les Suisses des

Grisons, et sous la pression des mêmes nécessités économiques, les

Chkipétars quittent leurs montagnes avant le commencement de l'hiver, et

vont au loin dans les plaines exercer leur industrie. La plupart

reviennent au printemps, avec un petit pécule que n'eût pu leur procurer

la culture de leurs rochers ingrats; mais il en est aussi qui émigrent

sans esprit de retour, et quelquefois par bandes entières. Depuis

longtemps déjà, les industriels nomades de l'Épire et de l'Albanie du

Sud ont reconnu les avantages de la division du travail; aussi chaque

vallée a-t-elle sa spécialité: l'une fournit des bouchers, une autre des

boulangers, une autre encore des jardiniers; un village des environs

d'Argyro-Kastro donne à Constantinople tous ses artisans fontainiers; le

district de Zagori, d'où venaient peut-être les anciens Asclépiades de

là Grèce, expédie ses médecins, ou, pour mieux dire, ses «rebouteux»,

dans toutes les villes de la Turquie d'Europe et d'Asie. Un grand nombre

d'Albanais enrichis reviennent couler leurs vieux jours dans la patrie

et s'y bâtissent de belles maisons, qu'on est tout étonné de rencontrer

au milieu de ces âpres rochers de l'Épire. En quelques localités

écartées, de riches demeures remplacent les anciennes forteresses

seigneuriales, espèces de tours grossièrement bâties, et sans autres

ouvertures aux étages inférieurs que des meurtrières, où brillaient

souvent les canons des fusils.

Ainsi les Albanais eux-mêmes sont entraînés dans un mouvement général de

progrès, at quand ils seront entrés en relations suivies avec les autres

peuples, on peut espérer à bon droit qu'ils joueront un rôle important,

car ils se distinguent, en général, par la finesse de 1 esprit, la

clarté de la pensée et la force du caractère. Les montagnards de

l'Albanie ont sur les Bosniaques et les Monténégrins l'avantage d'avoir

un littoral maritime; mais ils n'en profitent guère, non-seulement à

cause du brigandage, de leurs dissensions intestines et de leur manque

d'industrie, mais aussi à cause des obstacles que leur opposent les

escarpements de leurs montagnes, le manque de ponts et de routes, les

fièvres de la côte et les envasements continuels de leurs rivages, sans

cesse agrandis par les alluvions de leurs boueuses rivières. Si grandes

que soient ces difficultés, on s'étonne néanmoins de voir combien faible

est la navigation sur les côtes de l'Albanie. Épirotes et Guègues ne

sont-ils pas de la même race que ces corsaires hydriotes qui, lors de la

guerre de l'indépendance hellénique, ont su faire naître de l'Archipel

des flottes entières, et qui, depuis, sont restés les premiers parmi les

excellents marins de la Grèce? Et pourtant les ports de la côte

albanaise, Antivari, Saint-Jean de Medua, l'un des plus sûrs de la mer

Adriatique, Durazzo, Avlona, Parga perdue dans sa forêt de citronniers,

même la forte Prevesa; entourée de sa forêt de plus de cent mille

oliviers, n'ont qu'un tout petit commerce de détail, desservi pour les

deux tiers par des navires de Trieste et leurs équipages

austro-dalmates: le total des échanges de la côte atteint à peine vingt

millions de francs. A l'exception des Acrocérauniens et des habitants de

Dulcigno, le port maritime de Skodra, nul Albanais turc ne se hasarde

sur la mer pour la pêche ou le commerce. Malgré la fécondité naturelle

des vallées, les articles d'exportation manquent presque complètement.

On n'exploite point de mines en Albanie, et l'agriculture y est à l'état

rudimentaire. En Épire, on ne connaît guère que l'élève des moutons et

des chèvres. Chaque famille y possède en moyenne un troupeau d'une

quarantaine de têtes.

A l'époque romaine, ces contrées étaient également fort délaissées;

seulement une cité somptueuse, Nicopolis, bâtie par Auguste, pour

rappeler le souvenir de sa victoire d'Actium, s'élevait sur un

promontoire au, nord de la ville actuelle de Prevese: des troupeaux en

parcourent maintenant les ruines. Une autre ville, Dyracchium, le

Durazzo des Italiens, qu'entourent des campements de Tsiganes, avait une

certaine importance comme lieu de débarquement des légions romaines et

comme point d'attache de la _Via Egnatia_, qui traversait de l'est à

l'ouest toute la péninsule thraco-hellénique: c'était la ville qui

reliait l'Orient à l'Italie; de nos jours c'est là que vient aboutir le

télégraphe transadriatique. Il est possible que, dans un avenir

prochain, lorsque la Turquie fera de nouveau partie dans son entier du

monde européen, le port d'Avlona remplace Dyracchium dans le rôle

d'intermédiaire entre les deux pays: ce serait, relativement à Brindisi,

le Calais de ce Douvres italien. Aussi bien situé que Durazzo comme

point de départ d'un chemin de fer transpéninsulaire, Avlona a

l'avantage d'être beaucoup plus rapprochée de la côte d'Italie et

d'avoir un port sûr et profond, parfaitement abrité par l'île de Suseno

et la «languette» d'Acrocéraunie.

[Illustration: RICHES ARNAUTES.]

En attendant qu'une ville de commerce s'établisse sur la côte et

remplace les misérables «échelles», auxquelles on donne le nom de ports,

tout le mouvement des échanges se concentre dans les deux cités de

Skodra et de Janina et dans quelques autres villes de l'intérieur. Les

plus considérables sont Prisrend, dont les grands se vantent de la

magnificence de leurs costumes et de la beauté de leurs armes; Ipek,

Pristina, Djakova, toutes situées au pied du Skhar, dans les magnifiques

vallées où doivent nécessairement s'opérer les échanges entre la

Macédoine et la Bosnie, entre les Serbes et les Albanais. Dans la région

maritime, Tirana, Berat, Elbassan, l'antique Albanon, dont le nom se

confond avec celui du pays lui-même, ont aussi quelque importance.

Enfin, Goritza, au sud du lac d'Okrida, est également un lieu de trafic

assez fréquenté, grâce à sa position sur le seuil de passage entre le

versant de la mer Adriatique et celui de la mer Égée. De même que

Prisrend, Skodra et Janina occupent, au débouché des montagnes, des

sites où devaient s'agglomérer les populations à cause des avantages

naturels qui s'y trouvent réunis. De ces deux cités, la plus pittoresque

est la ville d'Épire, assise au bord de son beau lac, en face des masses

un peu lourdes du Pinde, mais en vue des montagnes de la Grèce, «au gris

lumineux, brillant comme un tissu de soie.» Du temps d'Ali-Pacha,

Janina, devenue capitale d'empire, était aussi beaucoup plus populeuse

que Skodra. Celle-ci, souvent désignée du nom de Scutari, a maintenant

repris le dessus. Elle est admirablement située à l'endroit précis où,

des contrées du Danube et des bords de la mer Égée, convergent les

routes de la basse vallée du Drin et du golfe Adriatique. Skodra, la

première cité de l'Orient que l'on rencontre en venant d'Italie, paraît

d'abord assez bizarre avec ses nombreux jardins, entourés de murs

élevés, ses rues désertes, le désordre de ses constructions. Le voyageur

se demande encore où se trouve la ville, lorsqu'il a déjà depuis

longtemps pénétré dans l'enceinte. Mais qu'il monte sur la butte

calcaire qui porte l'ancien château vénitien de Rosapha! et le plus

admirable panorama se déroulera sous son regard. Les dômes de Skodra,

ses vingt minarets, la riche verdure de sa plaine, son amphithéâtre de

montagnes étrangement découpées, son lac étincelant au soleil et les

eaux sinueuses du Drin et de la Boïana forment un spectacle d'une rare

magnificence. La mer, quoique peu éloignée, manque pourtant à ce

tableau[29].

[Note 29: Villes principales de l'Albanie, avec leur population

approximatif:

Prisrend........... 46,000 hab.

Skodra............. 35,000 »

Janina............. 25,000 »

Djakova............ 28,000 »

Ipek............... 20,000 »

Elbassan........... 12,000 »

Pristina........... 11,000 »

Berat.............. 11,000 »

Tirana............. 10,000 »

Goritzu............ 10,000 »

Argyro-Kastro...... 8,000 »

Provesa............ 7,000 »

]

V

Nouvelle géographie universelle (1/19) I L'Europe meridionale (Grèce, Turquie, Roumanie, Serbie, Italie, Espagne et Portugal) · 第 52 / 153 题