LA FORME ET LES EAUX DU BASSIN

L'exemple de la Grèce et de son cortége d'îles prouve que les flots

incertains de la Méditerranée ont eu sur le développement de l'histoire

une importance bien plus considérable que la terre même sur laquelle

l'homme a vécu. Jamais la civilisation occidentale ne serait née si la

Méditerranée ne lavait les rivages de l'Égypte, de la Phénicie, de

l'Asie Mineure, de l'Hellade, de l'Italie, de l'Espagne et de Carthage.

Sans cette mer de jonction entre les trois masses continentales de

l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique, entre les Aryens, les Sémites et

les Berbères; sans ce grand agent médiateur qui modère les climats de

toutes les contrées riveraines et en facilite ainsi l'accès, qui porte

les embarcations et distribue les richesses, qui met les peuples en

rapport les uns avec les autres, nous tous Occidentaux, nous serions

restés dans la barbarie primitive. Longtemps même on a pu croire que

l'humanité avait son existence attachée au voisinage de cette «mer du

Milieu», car en dehors de son bassin on ne voyait que des populations

déchues ou non encore nées à la vie de l'esprit: «Comme des grenouilles

autour d'un marais, nous nous sommes tous assis au bord de la mer,

disait Platon.» Cette mer, c'était la Méditerranée. Il importe donc de

la décrire comme les terres émergées que l'homme habite. Malheureusement

la surface uniforme de ses flots nous cache encore bien des mystères.

L'étude des rivages, non moins que les traditions des peuples, nous

apprend que la Méditerranée a souvent changé de contours et d'étendue;

souvent aussi la porte qui mêle ses eaux à celles de l'Océan s'est

déplacée du nord au sud, et de l'occident à l'orient. Tandis que de

simples péninsules comme la Grèce, ou même de petites îles, comme le

rocher de Malte, faisaient partie de grandes plaines continentales à une

époque géologique moderne,--leur faune fossile le prouve,--de vastes

étendues des terres africaines, de la Russie méridionale, de l'Asie

même, étaient couvertes par les eaux. Les recherches de Spratt, de Fuchs

et d'autres savants ont à peu près mis hors de doute qu'un immense lac

d'eau douce s'est étendu des bords de l'Aral à travers la Russie, la

Valaquie, les plaines basses du Danube et la mer Égée, jusqu'à Syracuse.

C'était vers la fin de l'époque miocène. Puis à l'eau douce succéda le

flot salé de l'Océan. Il fut un temps où la mer de Grèce allait

rejoindre le golfe d'Obi par le pont Euxin et la mer d'Hyrcanie; à une

autre époque, ou peut-être en même temps, le golfe des Syrtes pénétrait

au loin dans les plaines basses qui sont devenues aujourd'hui les

déserts de Libye et du Sahara. Le détroit de Gibraltar, que les anciens

disaient avoir été ouvert par le poignet d'Hercule, est en effet

l'oeuvre d'une révolution moderne, et jadis l'isthme de Suez, au lieu de

séparer la Méditerranée de l'océan des Indes, les unissait au contraire;

l'ancien détroit était encore si bien indiqué par la nature, qu'il a

suffi du travail de l'homme pour le rouvrir. L'instabilité des

continents voisins, dont les rochers se plissent, s'élèvent et

s'abaissent en vagues, modifie de cycle en cycle la ligne des côtes. En

outre, les fleuves «travailleurs», comme le Nil, le Pò, le Rhône,

ajoutent incessamment de nouvelles alluvions aux plaines qu'ils ont déjà

conquises sur les golfes. Actuellement, la Méditerranée et ses mers

secondaires, du détroit de Gibraltar à la mer d'Azof, occupent une

surface que l'on peut évaluer à six fois environ la superficie du

territoire français. Proportionnellement à l'étendue des mers, c'est

beaucoup moins qu'on n'est porté à se l'imaginer tout d'abord en voyant

l'immense développement des côtes de la Méditerranée, la richesse des

articulations continentales qui viennent s'y baigner, l'aspect vif et

dégagé qu'elle donne à tout un tiers de l'ancien monde. La Méditerranée,

qui, par son rôle dans l'histoire, a la prééminence sur toutes les

autres mers, et vers laquelle s'inclinent les bassins fluviaux d'une

importante zone côtière de l'Asie et d'une grande partie de

l'Afrique[2], ne représente en étendue que la soixante-dixième partie de

l'océan Pacifique: encore cette nappe d'eau n'est-elle point en un seul

tenant, elle se divise en mers distinctes, dont quelques-unes ne sont

pas même assez grandes pour que le navigateur y perde, par un beau

temps, la vue des rivages. A l'orient est la mer Noire, avec ses deux

annexes, Azof et Marmara; entre la Grèce, l'Asie Mineure et la Crète,

s'étend la mer Égée, aussi parsemée d'îles et d'îlots que les côtes

voisines sont découpées de golfes et de baies; la mer Adriatique, entre

les deux péninsules des Apennins et des Balkhans, se prolonge au

nord-ouest comme le pendant maritime de l'Italie continentale; enfin la

Méditerranée proprement dite se divise en deux bassins, qu'en souvenir

de leur histoire on pourrait désigner par les noms de mer Phénicienne et

de mer Carthaginoise, ou bien de Méditerranée grecque et de Méditerranée

romaine. En outre, chacune de ces mers est elle-même subdivisée, l'une

par la Crète, l'autre par les deux îles de Sardaigne et de Corse.

[Note 2: Superficie du bassin méditerranéen:

Versant d'Europe............. 1,770,000

» d'Asie............... 600,000

» d'Afrique............ 4,500,000

Superficie des eaux marines.. 2,987,000

___________

TOTAL........ 9,857,000

]

[Illustration N° 6.--PROFONDEURS DE LA MÉDITERRANÉE.]

Inégaux par l'étendue, ces divers bassins le sont encore davantage par

la profondeur. La petite mer d'Azof mérite presque le nom de «Palus» ou

Marécage, que lui donnaient les anciens, car un navire ne pourrait y

couler à fond sans que la mâture restât encore visible au-dessus des

flots. La mer Noire a près de 2 kilomètres de creux dans les endroits

les plus bas de son lit; mais elle s'épanche dans la mer de Marmara par

un fleuve moins profond que beaucoup de rivières des continents. De

même, la cavité de Marmara est peu de chose comparée à celle de bien des

lacs de l'intérieur des terres, et les Dardanelles sont, comme le

Bosphore, un simple fleuve. Dans la mer Égée et le bassin oriental de la

Méditerranée proprement dite, les inégalités des fonds sont en

proportion de celles que présentent les terres émergées. Au milieu de la

«ronde» des Cyclades, des fosses et des abîmes de 500 et même de 1000

mètres se trouvent dans le voisinage immédiat des îles escarpées, tandis

que sur les côtes d'Égypte le lit de la mer s'incline insensiblement

vers la cavité centrale de la mer Syrienne, où la sonde a mesuré des

profondeurs de 3000 mètres. Ce sont là déjà des gouffres comparables à

ceux de l'Océan, mais à l'orient de Malte on a trouvé à la couche

liquide près de 4 kilomètres d'épaisseur: le fond de la cuve

méditerranéenne coïncide donc à peu près avec le centre géographique du

bassin tout entier. Si la Méditerranée tout entière était changée en une

boule sphérique, elle aurait un diamètre d'environ 140 kilomètres,

c'est-à-dire qu'en tombant sur la terre, elle ne couvrirait pas

complètement un pays comme la Suisse.

La mer Ionienne est nettement séparée de la cavité de l'Adriatique par

un seuil qui s'élève dans le détroit d'Otrante, mais elle est encore

bien mieux limitée à l'ouest par les bas-fonds qui rejoignent la Sicile

à la Tunisie, en formant un isthme sous-marin, déjà signalé par Strabon.

Géologiquement la Méditerranée se trouve interrompue, puisque une

brèche, où l'épaisseur de l'eau ne dépasse pas 200 mètres, est la seule

porte ouverte entre ses deux bassins. Celui de l'Ouest, le moins vaste

et le moins profond des deux, présente encore des gouffres de plus de

2000 mètres dans la mer Tyrrhénienne et de 2500 mètres et même 3000

mètres dans la mer des Baléares, puis il va se terminer au seuil

hispano-africain, situé, non entre Gibraltar et Ceuta, où les fonds ont

jusqu'à 920 mètres, mais plus à l'ouest, dans des parages où le détroit

s'évase largement vers l'Océan[3].

[Note 3:

Nouvelle géographie universelle (1/19) I L'Europe meridionale (Grèce, Turquie, Roumanie, Serbie, Italie, Espagne et Portugal) · 第 20 / 153 题