Par l'étude du sol et la patiente observation des phénomènes du climat,
nous pouvons comprendre, d'une manière générale, quelle a été
l'influence de la nature sur le développement des peuples; mais il nous
est plus difficile de distribuer à chaque race, à chaque nation, la part
qui lui revient dans les progrès de la civilisation européenne. Sans
doute, les divers groupes d'hommes nus et ignorants qui se trouvaient
aux prises avec les nécessités de la vie ont dû réagir différemment,
suivant leur force et leur adresse physique, leur intelligence
naturelle, les goûts et les tendances de leur esprit. Mais quels étaient
ces hommes primitifs qui ont su mettre à profit les ressources offertes
par le milieu et qui nous ont enseigné à triompher de ses obstacles?
Nous ne savons. A quelques milliers d'années en arrière, tous les faits
sont enfouis dans les immenses ténèbres de notre ignorance.
On ne sait même point quelle est l'origine principale des populations
européennes. Sommes-nous les «fils du sol», les «rejetons des chênes»,
comme le disaient les traditions anciennes en leur langage poétique, ou
bien les habitants de l'Asie sont-ils nos véritables ancêtres et nous
ont-ils apporté nos langues et les rudiments de nos arts et de nos
sciences? Enfin, si l'Europe était déjà peuplée d'autochthones lorsque
les immigrants du continent voisin sont venus s'établir parmi eux, dans
quelle proportion s'est opéré le mélange? Il n'y a pas longtemps encore,
on admettait, comme un fait à peu près incontestable, l'origine
asiatique des nations européennes; on se plaisait même à chercher sur la
carte d'Asie l'endroit précis où vivaient nos premiers pères.
Actuellement, la plupart des hommes de science sont d'accord pour
chercher les traces des ancêtres sur le sol même qui porte les
descendants. Dans presque toutes les parties de l'Europe, les
incrustations des grottes, les rivages des lacs et de la mer, les
alluvions des fleuves anciens, ont fourni aux géologues des débris de
l'industrie humaine et même des ossements qui témoignent l'existence de
populations industrieuses longtemps avant la date présumée des
immigrations d'Asie. Lors des premiers bégayements de l'histoire, nombre
de peuples étaient considérés comme aborigènes, et parmi leurs
descendants il s'en trouve, les Basques par exemple, qui n'ont rien de
commun avec les envahisseurs venus du continent voisin. Bien plus, il
n'est pas encore admis par tous les savants que les Aryens, c'est-à-dire
les ancêtres d'où proviennent les Pélasges et les Grecs, les Latins, les
Celtes, les Allemands, les Slaves, soient d'origine asiatique. La
parenté des langues fait croire à la parenté des Aryens d'Europe avec
les Persans et les Indous; mais elle est loin de mettre hors de doute
l'hypothèse d'une patrie commune qui se trouverait vers les sources de
l'Oxus. D'après Latham, Benfey, Cuno, Spiegel et d'autres encore, les
Aryens seraient des aborigènes d'Europe. Le fait est qu'il est
impossible de se prononcer avec quelque certitude. Il est indubitable
que, pendant les âges préhistoriques, de nombreuses migrations ont eu
lieu; mais nous ne savons dans quel sens elles se sont produites. Si
nous nous en tenons aux mouvements que raconte l'histoire, ils se sont
faits surtout dans le sens de l'est à l'ouest. Depuis que les annales de
l'Europe ont commencé, cette partie du monde a donné aux autres
continents des Galates, des Macédoniens, des Grecs, et, dans les temps
modernes, d'innombrables émigrants; en revanche, elle a reçu des Huns,
des Avares, des Turcs, des Mongols, des Circassiens, des Juifs, des
Arméniens, des Tsiganes, des Maures, des Berbères et des nègres de toute
race; elle accueille maintenant des Japonais et des Chinois.
Sans tenir compte des groupes de population d'une importance secondaire,
ni des races dont les représentants n'existent pas en corps de nation,
on peut dire, d'une manière générale, que l'Europe se partage en trois
grands domaines ethniques, ayant précisément pour limites communes ou
pour bornes angulaires les massifs des Alpes, des Carpathes, des
Balkhans. Ces montagnes, qui séparent les bassins fluviaux et servent de
barrière entre les climats, devaient aussi régir en partie la
distribution des races.
[Illustration: POPULATION DE L'EUROPE.]
Le premier groupe des peuples européens occupe le versant méridional du
système alpin, la péninsule des Pyrénées, la France et une moitié de la
Belgique: c'est l'ensemble des populations de langues gréco-latines,
soit environ cent millions d'hommes. En dehors de cette zone
ethnologique comprenant presque tous les territoires européens de
l'ancienne Rome, se trouvent ça et là quelques enclaves latines,
entourées de tous les côtés par des peuples d'un autre langage. Tels
sont les Roumains des plaines inférieures du Danube et de la
Transylvanie, tels sont aussi les Romanches des hautes vallées des
Alpes. En revanche, deux îlots, l'un de langue celtique, l'autre de
dialectes ibères, se maintiennent encore en Bretagne et dans les
Pyrénées, au milieu de populations complètement latinisées; mais prises
en masse, toutes les races de l'Europe sud-occidentale, Celtes, Ibères
et Ligures, ont été conquises aux idiomes romans[1]. Quelles que fussent
leurs différences premières, nul doute que la parenté des langues n'ait
remplacé peu à peu chez eux ou resserré plus fortement la parenté
d'origine.
[Note 1: Population de l'Europe en 1875: 304,000,000.
Grecs et Latins.
Grecs et Albanais 5,000,000
Italiens 27,000,000
Français 36,000,000
Espagnols et Portugais. 20,000,000
Roumains 8,000,000
Romands et Wallons 3,000,000
----------
99,000,000
Slaves.
Slaves du Nord. 58,000,000
Slaves du Sud. 25,000,000
----------
83,000,000
Germains.
Allemands, Suisses-Allemands, Juifs de langue allemande 54,000,000
Hollandais et Flamands 6,500,000
Scandinaves 7,500,000
----------
68,000,000
Anglo-Celtes 31,000,000
Magyars, Turcs, Finnois, Celtes, Basques, etc. 23,000,000
]
Le groupe des peuples de langues germaniques occupe une zone inférieure
en étendue et en population. Il possède presque tout le centre de
l'Europe, au nord des Alpes et des chaînes qui s'y rattachent, et
s'étend par les Pays-Bas et les Flandres jusqu'à l'entrée de la Manche.
Le Danemark et, de l'autre côté de la Baltique, la grande péninsule
Scandinave appartiennent également à ce groupe, où ils occupent une
place à part avec la lointaine Islande. Quant aux îles Britanniques,
considérées généralement comme un fragment du domaine ethnique des
Germains, il faut bien plutôt y voir un terrain de croisement entre les
races et les langues de l'est et du midi. De même que l'ancienne
population celtique de la Grande-Bretagne, pure encore dans quelques
provinces reculées, s'est néanmoins presque partout mélangée avec les
envahisseurs Angles, Saxons, Danois, de même la langue de ces
conquérants s'est intimement croisée avec le français du moyen âge, et
l'idiome hybride qui en est résulté n'est pas moins latin que tudesque.
Favorisés par leur isolement au milieu des mers, les Anglais ont acquis
peu à'peu dans leurs traits, dans leur langue, dans leurs moeurs, une
remarquable individualité nationale, qui les sépare nettement de leurs
voisins du continent, Allemands, Scandinaves ou Celto-Latins.
Les Slaves forment le troisième groupe des peuples européens: un peu
moins nombreux que les Gréco-Latins, ils occupent un territoire beaucoup
plus étendu: presque toute la Russie, la Pologne, une grande partie de
la péninsule des Balkhans, une moitié de l'Austro-Hongrie. A l'orient
des Carpathes, toutes les grandes plaines sont habitées de Slaves purs
ou croisés avec les Tartares et les Mongols; mais à l'ouest et au sud
des montagnes la race se trouve partagée en de nombreuses populations
distinctes, au milieu d'un chaos d'autres nations. Dans ce dédale des
pays danubiens, les Slaves se rencontrent avec les Roumains de langue
latine, ainsi qu'avec deux races d'origine asiatique, et d'une
importance secondaire par le nombre, les Turcs et les Magyars. De ce
côté, les mondes slave et gréco-latin sont donc, en grande partie,
séparés par une zone intermédiaire de peuples de souches différentes.
Vers le nord, les Finlandais, les Livoniens, les Lettes, s'interposent
entre les Slaves et les Germains.
D'ailleurs il n'y a point de coïncidence entre les limites présumées des
races européennes et les frontières de leurs langues. Dans le monde
gréco-latin, aussi bien qu'en pays allemand et parmi les Slaves, se
trouvent maintes populations d'origine distincte parlant un même
dialecte, et maints parents de race qui ne se comprennent pas
mutuellement. Quant aux divisions politiques, elles sont tout à fait en
désaccord avec les limites naturelles qui auraient pu s'établir par le
choix spontané des peuples. A l'exception des frontières formées par de
hautes montagnes ou les eaux d'un détroit, bien peu de limites d'empires
et de royaumes sont en même temps des lignes de séparation entre des
races et des langues. Les mille vicissitudes des invasions et des
résistances, les marchandages de la diplomatie ont souvent dépecé au
hasard les territoires européens. Quelques peuples, défendus par les
accidents du sol aussi bien que par leur courage, ont réussi à maintenir
leur existence indépendante depuis l'époque des grandes migrations, mais
combien plus ont été submergés par des invasions successives! Combien
plus, tour à tour vaincus et conquérants, ont vu, pendant le cours des
siècles, leur patrie diminuer, s'agrandir, se rétrécir encore et changer
de limites plusieurs fois par génération!
Fondé, comme il l'est, sur le droit de la guerre et sur la rivalité des
ambitions, «l'équilibre européen» est nécessairement instable. Tandis
que, d'un côté, il sépare violemment des peuples faits pour vivre de la
même vie politique, ailleurs il en associe de force qui ne se sentent
pas unis par des affinités naturelles; il essaye de fondre en une seule
nation des oppresseurs et des opprimés, que séparent des souvenirs de
luttes sanglantes et de massacres. Il ne tient aucun compte de la
volonté des populations elles-mêmes; mais cette volonté est une force
qui ne se perd point; elle agit à la longue et tôt ou tard elle détruit
l'oeuvre artificielle des guerriers et des diplomates. La carte
politique de l'Europe, si souvent remaniée depuis les âges de l'antique
barbarie, sera donc fatalement remaniée de nouveau. L'équilibre vrai
s'établira seulement quand tous les peuples du continent pourront
décider eux-mêmes de leurs destinées, se dégager de tout prétendu droit
de conquête et se confédérer librement avec leurs voisins pour la
gérance des intérêts communs. Certainement les divisions politiques
arbitraires ont une valeur transitoire qu'il n'est pas permis d'ignorer;
mais, dans les descriptions qui vont suivre, nous tâcherons de nous
tenir principalement aux divisions naturelles, telles que nous les
indiquent à la fois le relief du sol, la forme des bassins fluviaux et
le groupement des populations unies par l'origine et la langue.
D'ailleurs ces divisions elles-mêmes perdent de leur importance dans les
pays comme la Suisse, où des habitants de races diverses et parlant des
idiomes différents sont retenus en un faisceau par le plus puissant de
tous les liens, la jouissance commune de la liberté.
En nous plaçant au point de vue de l'histoire et des progrès de l'homme
dans la connaissance de la Terre, c'est par les contrées riveraines de
la Méditerranée qu'il nous faut commencer la description de l'Europe, et
c'est la Grèce, avec la péninsule de Thrace, qui doit venir en tête de
tous les autres pays du bassin de la mer Intérieure. A l'origine de
notre civilisation européenne, l'Hellade était le centre du monde connu,
et là vivaient les poètes qui chantaient les expéditions des navigateurs
errants, les historiens et les savants qui racontaient les découvertes
et classaient tous les faits relatifs aux pays éloignés. Plus tard,
l'Italie, située précisément au milieu de la Méditerranée, devint à son
tour le centre du grand «Cercle des Terres» connues, et c'est d'elle que
partit l'initiative des explorations géographiques. Pendant quinze
siècles, l'impulsion lui appartint: Gènes, Venise, Florence, avaient
succédé à Rome comme les cités rectrices du monde civilisé et les points
de départ du mouvement de voyages et de découvertes dans les contrées
lointaines. Les peuples gravitèrent autour de la Méditerranée et de
l'Italie, jusqu'à ce que les Italiens eussent eux-mêmes rompu le cercle
en découvrant un nouveau monde par de là l'Océan. Le cycle de l'histoire
essentiellement méditerranéenne était désormais fermé. La péninsule
ibérique prenant, pour un temps bien court, le rôle prépondérant, acheva
l'évolution commencée à l'autre extrémité du bassin de la Méditerranée
par la péninsule grecque. Celle-ci avait servi d'intermédiaire entre les
nations déjà policées de l'Asie et de l'Afrique et les peuplades de
l'Europe encore barbare; l'Espagne et le Portugal furent par leurs
navigateurs les représentants du monde européen en Amérique et dans
l'extrême Orient: l'histoire avait suivi dans sa marche l'axe de la
Méditerranée.
Il est donc naturel de décrire dans un même volume les trois péninsules
méridionales de l'Europe, d'autant plus qu'elles appartiennent presque
en entier aux peuples gréco-latins. La France, également latinisée,
occupe néanmoins une place à part: méditerranéenne par son versant de la
Provence et du Languedoc, elle a tout le reste de son territoire tourné
vers l'Océan; par sa configuration géographique aussi bien que par son
rôle dans l'histoire, elle est le grand lieu de passage, d'échange et de
conflit entre les nations riveraines des deux mers; grâce au mouvement
des idées, qui vient y converger de toutes les parties de l'Europe, elle
a un rôle tout spécial d'interprète commun entre les peuples du Nord et
les Latins du Midi. Il paraît donc convenable de traiter la France et
les pays circonvoisins dans un volume distinct. Puis viendront les
descriptions des pays germains, des îles Britanniques, des péninsules
Scandinaves, et la Géographie de l'Europe se terminera par l'étude de
l'immense Russie.