Si le relief du sol et la configuration des côtes sont des éléments de
valeur changeante dans l'histoire des nations, en revanche, les
avantages du climat exercent une influence durable. A cet égard,
l'Europe est certainement la plus favorisée des parties du monde; depuis
un cycle terrestre dont la durée nous est inconnue, elle jouit d'un
climat qui est en moyenne le plus tempéré, le plus égal, le plus sain
parmi ceux des continents.
En premier lieu, toutes les parties de l'Europe se trouvent exposées à
l'influence modératrice de l'Océan, grâce aux golfes et aux mers
intérieures qui pénètrent au loin dans les terres. Excepté au milieu de
la Russie, qui est une contrée à demi-asiatique, il n'y a pas en Europe
un seul point situé à plus de 600 kilomètres de la mer, et par suite de
l'uniformité générale des pentes qui s'inclinent du centre vers la
circonférence du continent, l'action des vents marins se fait sentir
partout. Ainsi, malgré sa grande superficie, le territoire européen
jouit des mêmes avantages que les îles; les chaleurs de l'été y sont
rafraîchies par le souffle de l'Océan, et ce même souffle adoucit les
froids de l'hiver.
Par leur mouvement de translation continu du sud-ouest au nord-est, les
eaux de l'Atlantique boréal influent aussi de la manière la plus
heureuse sur le climat des terres d'Europe dont elles baignent les
rives. En sortant de la grande chaudière de la mer des Antilles où il
vient de tournoyer sous un soleil tropical, le courant connu sous le nom
de Gulf-Stream prend directement le chemin de l'Europe. Sa masse liquide
énorme, égale à celle de vingt mille fleuves comme le Rhône, renferme
une forte proportion de la chaleur que le soleil a déversée sur les mers
des Tropiques, et cette chaleur, elle la porte aux côtes occidentales et
septentrionales de l'Europe. L'afflux de ces eaux tièdes agit sur le
climat comme s'il éloignait le continent de la zone glaciale pour le
rapprocher de l'équateur; il remplace la chaleur directe des rayons
solaires. D'ailleurs, les régions côtières de la péninsule pyrénéenne,
de la France, des îles Britanniques, de la Scandinavie, ne sont pas
seules à profiter de cette élévation de la température normale; toute
l'Europe s'en trouve réchauffée de proche en proche jusqu'à la Caspienne
et à l'Oural.
Les courants de l'air, de même que ceux de l'Océan, exercent sur le
climat général de l'Europe une influence favorable. Les vents du
sud-ouest superposés au Gulf-Stream, sont ceux qui prédominent sur les
rivages du continent, et, comme le courant océanique, ils dégagent la
chaleur qu'ils avaient emmagasinée dans les régions tropicales. Les
vente du nord-ouest, du nord et même du nord-est, qui soufflent pendant
une moindre partie de l'année, sont moins réfrigérants qu'on ne pourrait
s'y attendre, à cause des nappes d'eau attiédies par le Gulf-Stream, sur
lesquelles ils doivent passer dans leur course; enfin l'Europe est
partiellement réchauffée par le voisinage du Sahara, véritable étuve de
l'ancien monde.
Sous la double influence des courants maritimes et aériens, la
température moyenne du continent est tellement accrue qu'à égale
latitude, elle dépasse de 5, de 10 et même de 15 degrés celle des autres
parties du monde. Nulle part, pas même sur les côtes occidentales de
l'Amérique du nord, les isothermes, c'est-à-dire les lignes d'égale
chaleur moyenne, ne rapprochent plus leurs courbes de la zone polaire; à
1,500 et 2,000 kilomètres plus loin de l'équateur, on jouit en Europe
d'un climat aussi doux qu'en Amérique; en outre, la température y
diminue, du sud au nord, beaucoup moins rapidement que dans toute autre
partie de la rondeur terrestre. C'est là ce qui distingue, spécialement
l'Europe: une par son climat, elle se trouve comprise en entier dans la
zone de température modérée, entre les isothermes de 20 et de 0 degrés
centigrades, tandis qu'en Amérique et en Asie cette zone privilégiée est
deux fois moindre en largeur.
[Illustration: ZONE DE L'EUROPE COMPRISE ENTRE LES ISOTHERMES DE 0 ET DE
20 DEGRÉS.]
Cette remarquable unité de climat que présente l'Europe dans sa
température annuelle se montre également dans le régime de ses pluies.
La mer, qui baigne le continent sur la plus grande partie de son
pourtour, en alimente toutes les contrées de l'humidité nécessaire. Il
n'est pas une seule région de l'Europe qui ne reçoive annuellement ses
pluies; sauf une partie des rivages de la mer Caspienne et un petit coin
de la péninsule ibérique, il n'en est pas non plus que le manque
fréquent d'humidité expose à la porte totale des récoltes. Non seulement
tous les pays européens sont arrosés de pluies, mais presque tous les
reçoivent en chaque saison; excepté sur les bords de la Méditerranée, où
l'automne et l'hiver sont la période pluvieuse par excellence, les
nuages épanchent à peu près régulièrement, pendant toute l'année, leur
fardeau liquide. D'ailleurs, malgré la grande diversité de relief et de
contours qu'offrent, les différentes contrées de l'Europe, les pluies y
sont, en général, modérées, soit qu'elles humectent le sol en fins
brouillards, comme en Irlande, soit qu'elles s'abattent en rapides
averses, comme en Provence et sur la pente méridionale des Alpes. Si ce
n'est sur les flancs des montagnes que viennent frapper des courants
humides, la quantité moyenne d'eau de pluie ne dépasse pas un mètre par
an. L'uniformité relative et la modération des pluies assurent donc à
l'Europe un régime fluvial d'une grande régularité. Non-seulement les
fleuves et les rivières, mais aussi les petits ruisseaux, du moins au
nord des Pyrénées, des Alpes et des Balkhans, coulent pendant toute
l'année; leurs crues et leurs maigres se maintiennent d'ordinaire en des
limites étroites; les campagnes sont rarement inondées sur de grandes
étendues; rarement aussi elles sont complètement dépourvues de l'eau
d'irrigation. Grâce à une répartition naturelle plus égale, l'Europe
peut tirer d'une moindre quantité d'eau un plus grand profit pour
l'agriculture et la navigation que les autres parties du monde plus
abondamment arrosées. Les hautes Alpes contribuent, pour une forte part,
à maintenir la régularité de l'écoulement dans les lits fluviaux.
L'excédant d'humidité qu'elles reçoivent s'accumule en neiges et en
glaces qui s'épandent lentement vers les vallées et se fondent pendant
la saison des chaleurs. C'est précisément alors que les rivières sont le
plus faiblement alimentées par les pluies et perdent le plus d'eau par
l'évaporation; elles tariraient en partie si les glaces de la montagne
ne subvenaient aux eaux du ciel. Ainsi s'établit une sorte de
balancement régulier dans l'économie générale des fleuves.
Le climat de l'Europe est donc celui qui offre le plus d'unité dans son
ensemble et de pondération dans ses contrastes. Les courants océaniques,
les vents, les chaleurs et les froidures, les pluies et les cours d'eau
ont sur ce continent des allures régulières et modérées qu'ils n'ont
point dans les autres parties du monde. Ce sont là de grands avantages
dont les peuples ont profité dans leur histoire passée et dont ils ne
cesseront de bénéficier dans l'avenir. Tout petit qu'il est, le
continent d'Europe est pourtant celui qui présente de beaucoup la plus
grande surface d'acclimatement facile. De Russie en Espagne, de Grèce en
Irlande, les hommes peuvent se déplacer sans grand danger; grâce à la
douceur relative des transitions, les nations venues du Caucase ou de
l'Oural ont pu traverser les plaines et les montagnes jusqu'aux bords de
l'océan Atlantique et s'accommoder partout à leur nouveau milieu. Le sol
et le climat, également propices aux hommes, les maintenaient dans la
plénitude de leurs forces physiques et de leurs qualités
intellectuelles; dans toutes les contrées de l'Europe, le peuple en
marche retrouvait une patrie. Ses compagnons de travail, le chien, le
cheval, le boeuf, ne l'abandonnaient point en route, et la semence qu il
avait apportée levait en moisson dans tous les champs où il la déposait.
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