L'ouragan.--Départ forcé.--Perte d’une ancre.--Tristes
réflexions.--Résolution prise.--La trombe.--La caravane
engloutie.--Vent contraire et favorable.--Retour au sud.--Kennedy à son
poste.
A trois heures du matin, le vent faisait rage, et soufflait avec une
violence telle que le Victoria ne pouvait demeurer près de terre sans
danger; les roseaux froissaient son enveloppe, qu'ils menaçaient de
déchirer.
« Il faut partir, Dick, fit le docteur; nous ne pouvons rester dans
cette situation.
--Mais Joe, Samuel?
--Je ne l'abandonne pas! non certes! et dut l'ouragan m'emporter à cent
milles dans le nord, je reviendrai! Mais ici nous compromettons la
sûreté de tous.
--Partir sans lui! s'écria l'Écossais avec l'accent d'une profonde
douleur.
--Crois-tu donc, reprit Fergusson, que le cœur ne me saigne pas comme à
toi? Est-ce que je n'obéis pas à une impérieuse nécessité?
--Je suis à tes ordres, répondit le chasseur. Partons. »
Mais le départ présentait de grandes difficultés. L'ancre, profondément
engagée, résistait à tous les efforts, et le ballon, tirant en sens
inverse, accroissait encore sa tenue. Kennedy ne put parvenir à
l'arracher; d'ailleurs, dans la position actuelle, sa manœuvre devenait
fort périlleuse, car le Victoria risquait de s'enlever avant qu'il ne
l'eut rejoint.
Le docteur, ne voulant pas courir une pareille chance, fit rentrer
l'Écossais dans la nacelle, et se résigna à couper la corde de l'ancre.
Le Victoria fit un bond de trois cents pieds dans l’air, et prit
directement la route du nord.
Fergusson ne pouvait qu'obéir à cette tourmente; il se croisa les bras
et s'absorba dans ses tristes réflexions.
Après quelques instants d'un profond silence, il se retourna vers
Kennedy non moins taciturne.
« Nous avons peut-être tenté Dieu, dit-il. Il n'appartenait pas à des
hommes d'entreprendre un pareil voyage! »
Et un soupir de douleur s'échappa de sa poitrine.
« Il y a quelques jours à peine, répondit le chasseur, nous nous
félicitions d'avoir échappé à bien des dangers! Nous nous serrions la
main tous les trois!
--Pauvre Joe! bonne et excellente nature! cœur brave et franc! Un
moment ébloui par ses richesses, il faisait volontiers le sacrifice de
ses trésors! Le voilà maintenant loin de nous! Et le vent nous emporte
avec une irrésistible vitesse!
--Voyons, Samuel, en admettant qu'il ait trouvé asile parmi les tribus
du lac, ne pourra-t-il faire comme les voyageurs qui les ont visitées
avant nous, comme Denham, comme Barth? Ceux là ont revu leur pays.
--Eh! mon pauvre Dick, Joe ne sait pas un mot de la langue! Il est seul
et sans ressources! Les voyageurs dont tu parles ne s'avançaient qu'en
envoyant aux chefs de nombreux présents, au milieu d'une escorte, armés
et préparés pour ces expéditions. Et encore, ils ne pouvaient éviter
des souffrances et des tribulations de la pire espèce! Que veux-tu que
devienne notre infortuné compagnon? C'est horrible à penser, et voilà
l'un des plus grands chagrins qu'il m'ait été donné de ressentir!
--Mais nous reviendrons, Samuel.
--Nous reviendrons, Dick, dussions-nous abandonner le Victoria, quand
il nous faudrait regagner à pied le lac Tchad, et nous mettre en
communication avec le sultan du Bornou! Les Arabes ne peuvent avoir
conservé un mauvais souvenir des premiers Européens.
--Je te suivrai, Samuel, répondit le chasseur avec énergie, tu peux
compter sur moi! Nous renoncerons plutôt à terminer ce voyage! Joe
s'est dévoué pour nous, nous nous sacrifierons pour lui! »
Cette résolution ramena quelque courage au cœur de ces deux hommes. Ils
se sentirent forts de la même idée. Fergusson mit tout en œuvre pour se
jeter dans un courant contraire qui pût le rapprocher du Tchad; mais
c'était impossible alors, et la descente même devenait impraticable sur
un terrain dénudé et par un ouragan de cette violence.
Le Victoria traversa ainsi le pays des Tibbous; il franchit le Belad el
Djérid, désert épineux qui forme la lisière du Soudan, et pénétra dans
le désert de sable, sillonné par de longues traces de caravanes; la
dernière ligne de végétation se confondit bientôt avec le ciel à
l'horizon méridional, non loin de la principale oasis de cette partie
de l'Afrique, dont les cinquante puits sont ombragés par des arbres
magnifiques; mais il fut impossible de s'arrêter. Un campement arabe,
des tentes d'étoffes rayées, quelques chameaux allongeant sur le sable
leur tête de vipère, animaient cette solitude; mais le Victoria passa
comme une étoile filante, et parcourut ainsi une distance de soixante
milles en trois heures, sans que Fergusson parvînt à maîtriser sa
course.
« Nous ne pouvons faire halte! dit-il, nous ne pouvons descendre! pas
un arbre! pas une saillie de terrain! allons-nous donc franchir le
Sahara? Décidément le ciel est contre nous! »
Il parlait ainsi avec une rage de désespéré, quand il vit dans le nord
les sables du désert se soulever au milieu d'une épaisse poussière, et
tournoyer sous l'impulsion des courants opposés.
Au milieu du tourbillon, brisée, rompue, renversée, une caravane
entière disparaissait sous l'avalanche de sable; les chameaux pêle-mêle
poussaient des gémissements sourds et lamentables; des cris, des
hurlements sortaient de ce brouillard étouffant. Quelquefois, un
vêtement bariolé tranchait avec ces couleurs vives dans ce chaos, et le
mugissement de la tempête dominait cette scène de destruction.
Bientôt le sable s'accumula en masses compactes, et là où naguère
s'étendait la plaine unie, s'élevait une colline encore agitée, tombe
immense d'une caravane engloutie.
Le docteur et Kennedy, pales, assistaient à ce terrible spectacle; ils
ne pouvaient plus manœuvrer leur ballon, qui tournoyait au milieu des
courants contraires et n'obéissait plus aux différentes dilatations du
gaz. Enlacé dans ces remous de l'air, il tourbillonnait avec une
rapidité vertigineuse; la nacelle décrivait de larges oscillations; les
instruments suspendus sous la tente s'entrechoquaient à se briser, les
tuyaux du serpentin se courbaient à se rompre, les caisses à eau se
déplaçaient avec fracas; à deux pieds l'un de l'autre, les voyageurs ne
pouvaient s'entendre, et d'une main crispée s'accrochant aux cordages;
ils essayaient de se maintenir contre la fureur de l'ouragan.
Kennedy, les cheveux épars, regardait sans parler; le docteur avait
repris son audace au milieu du danger, et rien ne parut sur ses traits
de ses violentes émotions, pas même quand, après un dernier
tournoiement, le Victoria se trouva subitement arrêté dans un calme
inattendu; le vent du nord avait pris le dessus et le chassait en sens
inverse sur la route du matin avec une rapidité non moins égale.
« Où allons-nous? s'écria Kennedy.
--Laissons faire la Providence, mon cher Dick; j'ai eu tort de douter
d'elle; ce qui convient, elle le sait mieux que nous, et nous voici
retournant vers les lieux que nous n'espérions plus revoir. »
Le sol si plat, si égal pendant l'aller, était alors bouleversé comme
les flots après la tempête; une suite de petits monticules à peine
fixés jalonnaient le désert; le vent soufflait avec violence, et le
Victoria volait dans l'espace.
La direction suivie par les voyageurs différait un peu de celle qu'ils
avaient prise le matin; aussi vers les neuf heures, au lieu de
retrouver les rives du Tchad, ils virent encore le désert s'étendre
devant eux.
Kennedy en fit l'observation.
Peu importe, répondit le docteur; l'important est de revenir au sud;
nous rencontrerons les villes de Bornou, Wouddie ou Kouka, et je
n'hésiterai pas à m'y arrêter.
--Si tu es satisfait, je le suis, répondit le chasseur; mais fasse le
ciel que nous ne soyons pas réduits à traverser le désert comme ces
malheureux Arabes! Ce que nous avons vu est horrible.
--Et se reproduit fréquemment? Dick. Les traversées du désert sont
autrement dangereuses que celles de l'Océan; le désert a tous les
périls de la mer, même l'engloutissement, et de plus, des fatigues et
des privations insoutenables.
--Il me semble, dit Kennedy, que le vent tend à se calmer; la poussière
des sables est moins compacte, leurs ondulations diminuent, l'horizon
s'éclaircit
--Tant mieux, il faut l'examiner attentivement avec la lunette, et que
pas un point n'échappe à notre vue!
--Je m'en charge, Samuel, et le premier arbre n'apparaîtra pas sans que
tu n'en sois prévenu. »
Et Kennedy, la lunette à la main, se plaça sur le devant de la nacelle.