« J'ai longuement médité, lui dit-il, sur ce qu'il convient de faire
pour retrouver notre compagnon.
--Quel que soit ton projet, Samuel, il me va; parle.
--Avant tout, il est important que Joe ait de nos nouvelles.
--Sans doute! Si ce digne garçon allait se figurer que nous
l'abandonnons!
--Lui! il nous connaît trop! Jamais pareille idée ne lui viendrait
l'esprit; mais il faut qu'il apprenne où nous sommes.
--Comment cela?
--Nous allons reprendre notre place dans la nacelle et nous élever dans
l'air.
--Mais si le vent nous entraîne?
--Il n'en sera rien, heureusement. Vois, Dick; la brise nous ramène sur
le lac, et cette circonstance, qui eut été fâcheuse hier, est propice
aujourd'hui. Nos efforts se borneront donc à nous maintenir sur cette
vaste étendue d'eau pendant toute la journée. Joe ne pourra manquer de
nous voir là où ses regards doivent se diriger sans cesse. Peut-être
même parviendra-t-il à nous informer du lieu de sa retraite.
--S'il est seul et libre, il le fera certainement.
--Et s'il est prisonnier, reprit le docteur, l'habitude des indigènes
n'étant pas d'enfermer leurs captifs, il nous verra et comprendra le
but de nos recherches.
--Mais enfin, reprit Kennedy,--car il faut prévoir tous les cas, --si
nous ne trouvons aucun indice, s'il n'a pas laissé une trace de son
passage, que ferons-nous?
--Nous essayerons de regagner la partie septentrionale du lac, en nous
maintenant le plus en vue possible; là, nous attendrons, nous
explorerons les rives, nous fouillerons ces bords, auxquels Joe tentera
certainement de parvenir, et nous ne quitterons pas la place sans avoir
tout fait pour le retrouver.
--Partons donc, » répondit le chasseur.
Le docteur prit le relèvement exact de ce morceau de terre ferme qu'il
allait quitter; il estima, d'après sa carte et son point, qu'il se
trouvait au nord du Tchad, entre la ville de Lari et le village
d'Ingemini, visités tous deux par le major Denham. Pendant ce temps,
Kennedy compléta ses approvisionnements de viande fraîche. Bien que les
marais environnants portaient des marques de rhinocéros, de lamentins
et d'hippopotames, il n'eut pas l'occasion de rencontrer un seul de ces
énormes animaux.
A sept heures du matin, non sans de grandes difficultés dont le pauvre
Joe savait se tirer à merveille, l'ancre fut détachée de l'arbre. Le
gaz se dilata et le nouveau Victoria parvint à deux cents pieds dans
l'air. Il hésita d'abord en tournant sur lui-même; mais enfin, pris
dans un courant assez vif, il s'avança sur le lac et bientôt fut
emporté avec une vitesse de vingt milles à l'heure.
Le docteur se maintint constamment à une hauteur qui variait entre deux
cents et cinq cents pieds. Kennedy déchargeait souvent sa carabine.
Au-dessus des îles, les voyageurs se rapprochaient même imprudemment,
fouillant du regard les taillis, les buissons, les halliers, partout où
quelque ombrage, quelque anfractuosité de roc eût pu donner asile à
leur compagnon. Ils descendaient près des longues pirogues qui
sillonnaient le lac. Les pécheurs, à leur vue, se précipitaient à l'eau
et regagnaient leur île avec les démonstrations de crainte les moins
dissimulées.
« Nous ne voyons rien, dit Kennedy après deux heures de recherches.
--Attendons, Dick, et ne perdons pas courage; nous ne devons pas être
éloignés du lieu de l'accident. »
A onze heures, le Victoria s'était avancé de quatre-vingt-dix milles;
il rencontra alors un nouveau courant qui, sous un angle presque droit,
le poussa vers l'est pendant une soixantaine de milles. Il planait
au-dessus d'une île très vaste et très peuplée que le docteur jugea
devoir être Farram, où se trouve la capitale des Biddiomahs. Il
s'attendait à voir Joe surgir de chaque buisson, s'échappant,
l'appelant. Libre, on l'eut enlevé sans difficulté; prisonnier, en
renouvelant la manœuvre employée pour le missionnaire, il aurait
bientôt rejoint ses amis; mais rien ne parut, rien ne bougea! C'était à
se désespérer.
Le Victoria arrivait à deux heures et demie en vue de Tangalia, village
situé sur la rive orientale du Tchad, et qui marqua le point extrême
atteint par Denham à l'époque de son exploration.
Le docteur devint inquiet de cette direction persistante du vent. Il se
sentait rejeté vers l'est, repoussé dans le centre de l'Afrique, vers
d'interminables déserts.
« Il faut absolument nous arrêter, dit-il, et même prendre terre; dans
l'intérêt de Joe surtout, nous devons revenir sur le lac; mais,
auparavant, tâchons de trouver un courant opposé. »
Pendant plus d'une heure, il chercha à différentes zones. Le Victoria
dérivait toujours sur la terre ferme; mais, heureusement, à mille pieds
un souffle très violent le ramena dans le nord-ouest.
Il n'était pas possible que Joe fût retenu sur une des îles du lac; il
eût certainement trouvé moyen de manifester sa présence; peut-être
l'avait-on entraîné sur terre. Ce fut ainsi que raisonna le docteur,
quand il revit la rive septentrionale du Tchad.
Quant à penser que Joe se fût noyé, c'était inadmissible. Il y eut bien
une idée horrible qui traversa l'esprit de Fergusson et de Kennedy: les
caïmans sont nombreux dans ces parages! Mais ni l'un ni l'autre n'eut
le courage de formuler cette appréhension. Cependant elle vint si
manifestement à leur pensée, que le docteur dit sans autre préambule:
« Les crocodiles ne se rencontrent que sur les rives des îles ou du
lac; Joe aura assez d'adresse pour les éviter; d'ailleurs, ils sont peu
dangereux, et les Africains se baignent impunément sans craindre leurs
attaques »
Kennedy ne répondit pas; il préférait se taire à discuter cette
terrible possibilité.
Le docteur signala la ville de Lari vers les cinq heures du soir. Les
habitants travaillaient à la récolte du coton devant des cabanes de
roseaux tressés, au milieu d'enclos propres et soigneusement
entretenus.
Cette réunion d'une cinquantaine de cases occupait une légère
dépression de terrain dans une vallée étendue entre de basses
montagnes. La violence du vent portait plus avant qu'il ne convenait au
docteur; mais il changea une seconde fois et le ramena précisément à
son point de départ, dans cette sorte d'île ferme où il avait passé la
nuit précédente. L'ancre, au lieu de rencontrer les branches de
l'arbre, se prit dans des paquets de roseaux mêlés à la vase épaisse du
marais et d'une résistance considérable
Le docteur eut beaucoup de peine à contenir l'aérostat; mais enfin le
vent tomba avec la nuit, et les deux amis veillèrent ensemble, presque
désespérés.