--Oh! Catherine, m'écriai-je tristement, vous savez que vous avez mal
agi; vous n'auriez pas consenti sans cela à me mentir. C'est cela qui
me chagrine. J'aimerais mieux être malade trois semaines que de vous
entendre mentir de parti pris.
Elle s'élança vers moi, et, fondant en larmes, elle jeta ses bras
autour de mon cou.
--Eh bien, Ellen, me dit-elle, j'ai si peur que vous ne vous fâchiez!
Promettez moi de ne pas vous fâcher et vous saurez la vérité. Il me
coûte de la cacher.
Nous nous assîmes près de la fenêtre, je lui assurai que je ne la
gronderais pas, quel que fut son secret, que d'ailleurs je devinais.
Alors elle commença:
«Je suis allée à Wuthering Heights, Ellen, et je n'ai pas un seul
jour manqué d'y aller, depuis que vous êtes tombée malade, excepté
les deux premiers jours que vous avez quitté votre chambre. J'ai donné
à Michel des livres et des images pour qu'il prépare le poney tous les
soirs et je ramène à l'écurie; rappelez-vous de ne pas le gronder non
plus, lui. J'arrivais aux Heights à six heures et demie, j'y restais
généralement jusqu'à huit heures et puis je revenais au galop à la
maison. Ce n'était pas pour m'amuser que j'y allais; souvent j'étais
malheureuse tout le temps. De temps à autre seulement j'étais
heureuse; peut-être une fois par semaine.
«À ma seconde visite, le lendemain du jour où nous sommes allées
ensemble aux Heights, Linton semblait de très bonne humeur. Zillah la
servante, nous avait préparé un bon feu, et nous avait dit que nous
pouvions faire ce qui nous plaisait, Joseph étant allé à une réunion
pieuse, et Hareton Earnshaw étant en train de chasser avec ses chiens
(de chasser dans nos bois et de nous tuer nos faisans, à ce que j'ai
appris depuis). Zillah m'apporta du vin chaud et des biscuits. Linton
était assis dans le fauteuil, et moi dans la petite chaise auprès du
feu, et nous rimes et nous causâmes gaiement, et nous trouvâmes cent
choses à nous dire: devisant sur ce que nous aimerions à faire et où
nous aimerions à aller l'été. Mais je ne veux pas vous répéter
cela, car vous le trouveriez puéril.
«Après être restée assise près d'une heure, je considérai la
grande chambre avec son plancher lisse et sans tapis, et je songeai
combien il serait agréable d'y jouer si nous enlevions la table: je dis
alors à Linton d'appeler Zillah pour nous aider, et je lui proposai de
jouer à colin-maillard. Mais lui s'y refusa, et consentit seulement à
jouer à la balle. Nous trouvâmes deux balles dans une armoire, parmi
une masse de vieux jouets. L'une était marquée C et l'autre H;
j'aurais voulu avoir le C parce que cela pouvait signifier Catherine, et
le H aurait convenu pour Heathcliff, qui est le nom de mon cousin. Mais
la balle marquée H était décousue, de sorte que Linton n'en a pas
voulu. Pourtant je l'ai battu toutes les fois, sur quoi il s'est remis
à être de mauvaise humeur et à tousser, et s'en est retourné à son
fauteuil. Ce soir-là pourtant il n'eut pas de peine à reprendre sa
gaîté. Il fut charmé de deux ou trois jolies chansons--de vos
chansons, Ellen--; quand je fus obligée de partir, il me pria et me
supplia de revenir le lendemain soir, et je le lui promis. Le poney et
moi, nous revînmes à la maison aussi vite que l'air, et jusqu'au matin
je rêvai de Wuthering Heights et de mon doux cousin chéri.
«Le lendemain matin, je me sentis triste; un peu parce que vous alliez
mal, et un peu parce que j'eusse désiré que mon père connût et
approuvât mes excursions. Mais après le thé il y eut un beau clair de
lune, et à mesure que j'avançais vers les Heights, la nuit devenait
plus claire. «Je vais donc avoir de nouveau une heureuse soirée,
pensais-je, et ce qui me ravit bien davantage, mon gentil Linton aussi
en aura une.» Je trottais le long de leur jardin lorsque Earnshaw vint
à ma rencontre, prit ma bride, et m'invita à entrer par la porte
principale. Il caressa le cou de Minny, me dit que c'était une bonne
bête, et me parut désirer que je lui adresse la parole. Mais je lui
dis seulement de laisser mon cheval, s'il ne voulait pas recevoir un
coup de pied. À quoi il me répondit avec son accent vulgaire que ce ne
serait pas un grand mal s'il en recevait un, en même temps qu'il
considérait avec dédain les petites jambes du poney. J'avais presque
envie de lui en faire faire l'expérience, mais il s'était avancé pour
ouvrir la porte, et au moment où il soulevait le loquet, il regarda
l'inscription marquée sur le fronton, puis me dit, avec un mélange
stupide de gaucherie et de vanité:
--Miss Catherine, je peux lire ça, à présent!
--C'est merveilleux, m'écriai-je; je vous en prie, faites-moi voir
comme vous êtes devenu fort.
«Il épela, syllabes par syllabes, le nom de Hareton Earnshaw.
--Et les lettres écrites? m'écriai-je, voyant bien qu'il s'était
arrêté net.
--Je ne puis les déchiffrer encore, répondit-il.
--Oh! l'âne que vous êtes! dis-je, riant de bon cœur de son échec.
«Le fou me regarda avec une grimace, comme s'il se demandait s'il
devait partager mon hilarité, et s'il fallait l'attribuer à une
agréable familiarité, ou, comme c'était vraiment le cas, à du
mépris. Je le soulageai de son doute en reprenant toute ma gravité et
en lui ordonnant de s'en aller, parce que j'étais venue pour voir
Linton et non pas lui. Il rougit, ôta sa main du loquet, et s'éloigna,
parfaite image de la vanité mortifiée. Je suppose qu'il s'imaginait
être un personnage aussi accompli que Linton, parce qu'il pouvait
épeler son nom, et qu'il était absolument déconfit de voir que je ne
pensais pas de même sur son compte.
«Quand j'entrai, Linton était couché sur le banc; il se releva à
demi pour me souhaiter la bienvenue.
--Je suis malade ce soir, Catherine, ma chérie, me dit-il; il faudra
que vous parliez tout le temps et que je vous écoute. Venez,
asseyez-vous près de moi. J'étais sûr que vous tiendriez votre
parole, et il faudra que vous me donniez de nouveau la même promesse
avant de partir.
«Je savais qu'il fallait ne pas l'agacer, malade comme il était; de
sorte que je lui parlai doucement, et ne lui fis aucune question, et
évitai de l'irriter en aucune façon. J'avais apporté pour lui
quelques uns de mes plus beaux livres, et sur sa prière, je commençais
à lui faire la lecture lorsque Earnshaw ouvrit vivement la porte,
s'avança droit vers nous, saisit Linton par le bras et l'arracha de son
banc.
--Va-t-en dans ta chambre! lui dit-il d'une voix que la passion rendait
à peine articulée. Prends-la avec toi, puisqu'elle est venue pour te
voir, mais tu ne m'empêcheras pas de rester dans cette chambre. Allez
vous en tous les deux!
Il jura après nous, et sans laisser à Linton le temps de répondre, le
jeta pour ainsi dire dans la cuisine; et comme j'y allais derrière mon
cousin, il me suivit, les poings fermés, comme s'il voulait me battre.
J'avais dans ma frayeur laissé tomber un volume; il me le lança du
pied, et ferma la porte sur nous. Dans la cuisine, j'entendis éclater
un rire méchant et lugubre, et j'aperçus en me retournant cet odieux
Joseph, qui se tenait debout, frottant ses mains osseuses et tout
grelottant.
--J'étais sûr qu'il vous ferait sortir! C'est un garçon admirable! Il
a le bon esprit en lui. Il sait, eh il sait aussi bien que moi, qui
devrait être le maître ici, hé! hé! hé! il vous a fait déguerpir
proprement, hé! hé! hé!
--Où faut-il que nous allions? demandai-je à mon cousin, sans faire
attention à la moquerie du vieux misérable.
«Linton était pâle et tremblant. Il n'était pas joli à voir en ce
moment, Ellen, oh non! Il était effrayant, sa maigre figure et ses
grands yeux avaient une expression de fureur folle et impuissante. Il
saisit la poignée de la porte et se mit à la secouer, mais elle était
fermée du dedans.
--Si vous ne me laissez pas entrer, je vous tuerai, je vous tuerai,
hurlait-il. Démon, démon! Je vous tuerai! je vous tuerai.
«Joseph fit entendre de nouveau son rire croassant.
--Ah, ah! voilà le père! cria-t-il, ceci vient du père. Nous avons
toujours en nous quelque chose qui nous vient des deux côtés. Ne fais
pas attention, Hareton, mon garçon, n'aie pas peur, il ne pourra pas
t'attraper!
«Je saisis les mains de Linton et me mis en devoir de lui faire quitter
la poignée de la porte, mais il se mit à crier si affreusement que je
dus le laisser faire. À la fin ses cris furent étouffés par un
terrible accès de toux; le sang jaillit de sa bouche, et il tomba sur
le sol. Je m'élançai dans la cour, malade de terreur, et me mis à
appeler Zillah le plus fort que je pus. Elle finit par m'entendre; elle
accourut, me demanda ce qu'il y avait. Sans pouvoir lui répondre, je
l'entraînai dans la cuisine, où Earnshaw était venu se rendre compte
du mal qu'il avait causé et se préparait à transporter dans sa
chambre la pauvre créature. Zillah et moi nous montâmes l'escalier
derrière lui; mais sur la dernière marche il m'arrêta, me dit que je
n'entrerais pas et qu'il me fallait retourner chez moi. Et comme je
m'écriais qu'il avait tué Linton et que je voulais entrer, Joseph
ferma la porte, me déclara que je ne ferais rien de pareil et me
demanda si j'avais envie d'être aussi folle que mon jeune cousin. Je
restai là à pleurer jusqu'à ce que la servante revint. Elle m'affirma
que Linton serait mieux, dans un instant, et, me prenant par le bras,
elle me porta presque dans la maison.
«Ellen, j'étais prête à m'arracher les cheveux. Je sanglotais et
pleurais à me rendre aveugle; et le misérable Hareton se tenait en
face de moi, me parlant de temps à autre pour me certifier que ce
n'était pas de sa faute. À la fin, effrayé par l'assurance que je lui
donnais que je raconterais la chose à papa et qu'il serait emprisonné
et pendu, il commença à pleurnicher, et s'empressa de sortir pour
cacher sa lâche émotion. Mais je n'en avais pas fini avec lui; lorsque
je dus enfin partir, après quelques pas sur la route, je le vis tout à
coup surgir de l'ombre, arrêter Minny, et porter la main sur moi.
--Miss Catherine, me dit-il, je suis bien fâché; mais c'est vraiment
trop méchant...
«Je lui donnai un coup de ma cravache, m'imaginant qu'il avait
peut-être l'intention de m'assassiner. Il me laissa partir, criant un
de ses affreux jurons, et je galopai jusqu'à la maison, à demi-folle.
«Je ne suis pas venue vous dire bonne nuit ce soir-là, et le lendemain
je ne suis pas allée aux Heights. J'avais une énorme envie d'y aller,
mais j'étais étrangement excitée; parfois je craignais d'apprendre
que Linton ne fût mort, et d'autres fois je frissonnais à l'idée de
rencontrer Hareton. Le troisième jour, n'en pouvant plus, je me
décidai à partir. Je sortis vers cinq heures, à pied, m'imaginant que
cela me permettrait de pénétrer sans être vue jusqu'à la chambre de
Linton. Mais les chiens ne manquèrent pas de donner vent de mon
arrivée. Zillah me reçut, et, me disant que le garçon allait de mieux
en mieux, me conduisit dans un petit appartement propre et bien tapissé
ou, à mon inexprimable joie, j'aperçus Linton couché sur un petit
sofa et lisant un de mes livres. Mais il ne voulut ni m'adresser la
parole ni me regarder, pendant une heure entière, Ellen: il est comme
ça avec son malheureux caractère. Et je fus tout à fait confuse
lorsque, ouvrant enfin la bouche il me déclara que c'était moi qui
avait occasionné l'affaire de l'autre jour, et que Hareton n'en était
pas coupable. Hors d'état de répondre tranquillement à une pareille
absurdité, je me levai et fis mine de sortir. Alors il m'appela
faiblement par mon nom, mais je ne voulus pas me retourner, et le
lendemain, ce fut la seconde fois que je n'allai pas aux Heights;
j'étais presque résolue à n'y plus retourner. Mais c'était si
misérable de me coucher et de me relever sans avoir jamais de ses
nouvelles que ma résolution ne tarda pas à s'évanouir. Je me mis en
route le soir d'après.
--Le jeune maître est dans la maison, me dit Zillah en m'apercevant.
J'entrai: Earnshaw était là aussi, mais il quitta la chambre
aussitôt. Linton était assis dans le grand fauteuil, à demi endormi.
Je m'avançai vers le feu, et je lui dis d'un ton aussi sérieux que
possible:
--Comme vous ne m'aimez pas, Linton, et que vous pensez que je viens
pour vous nuire chaque fois que je viens, ceci sera notre dernière
rencontre. Disons-nous adieu, et expliquez à M. Heathcliff que vous
n'avez aucun désir de me voir pour qu'il n'ait plus à inventer de
nouveaux mensonges sur ce sujet.
--Asseyez-vous et ôtez votre chapeau, Catherine, me répondit-il. Vous
êtes tellement plus heureuse que moi que vous devriez être meilleure.
Papa me parle assez de mes défauts et me montre assez de mépris pour
me donner des doutes sur moi-même. Je me demande souvent si je ne suis
pas en vérité l'être indigne qu'il prétend, et alors je me sens
triste et plein d'amertume, et je hais tout le monde. Oui, je suis
indigne et méchant presque toujours, et vous pouvez si vous le voulez
me dire adieu, cela vous débarrassera d'un ennui. Seulement, Catherine,
faites-moi cette justice, croyez bien que si je pouvais être aussi
doux, aussi bon et aussi aimable que vous, je le serais; et que
j'aimerais mieux encore avoir celles-là de vos qualités que votre
santé et votre bonheur. Mais croyez bien que votre bonté m'a fait vous
aimer plus profondément que si je méritais votre amour, et tout en
n'étant pas capable de ne pas vous laisser voir ma nature, je le
regrette et je m'en repens, je le regretterai et je m'en repentirai
toujours.
«Je sentis qu'il disait vrai et que j'avais le devoir de lui pardonner
cette fois et les suivantes. Nous fûmes réconciliés, mais nous ne
cessâmes pas de pleurer, lui et moi, tout le temps de ma visite. Ce
n'est pas seulement de chagrin que je pleurais, mais tout de même
j'étais bien chagrine de voir qu'il avait cette nature pervertie.
Jamais il ne laissera ceux qu'il aime être à l'aise et jamais il ne
sera à l'aise lui-même. Depuis ce soir-là, c'est toujours dans son
petit parloir que je suis allée, car son père est rentré aux Heights
dès le jour suivant.
«Trois fois en tout, je crois, il nous est arrivé d'être gais et
confiants comme le premier soir; mes autres visites ont été tristes,
troublées tantôt par son égoïsme et son dépit, tantôt par ses
souffrances. Mais j'ai appris à tout supporter de sa part. M.
Heathcliff m'évite manifestement; c'est à peine si je l'ai vu.
Dimanche dernier, pourtant, étant venue plus tôt que de coutume, je
l'entendis qui grondait cruellement le pauvre Linton de sa conduite de
la veille envers moi. Je ne puis dire comment il l'avait connue, à
moins qu'il n'ait écouté à la porte. Linton s'était en effet conduit
d'une façon assez agaçante, mais cela ne regardait que moi, et
j'interrompis la leçon de M. Heathcliff en entrant et en le lui disant.
Il a éclaté de rire et est parti, déclarant qu'il était heureux de
voir que je prenais la chose de cette façon. Depuis, j'ai dit à Linton
de parler plus bas quand il aurait à me dire des choses désagréables.
Et maintenant, Ellen, vous savez tout. M'empêcher de retourner aux
Heights, ce serait rendre très malheureuses deux personnes, tandis que,
si vous consentez à n'en rien dire à papa, mes visites ne dérangeront
la tranquillité de personne. Vous ne le direz pas, n'est-ce pas? Ce
serait sans cœur de votre part.»
--Je me déciderai là-dessus demain matin, miss Catherine,
répondis-je. La question mérite d'être étudiée, je vous laisse vous
reposer et je vais réfléchir.
Je fis mes réflexions tout haut, en présence de mon maître: j'allai
le trouver en sortant de chez la jeune fille, et je lui racontai
l'histoire, à l'exception du genre de conversation que Catherine avait
eue avec son cousin, évitant aussi de faire aucune allusion à Hareton.
M. Linton fut alarmée! désespéré plus qu'il ne voulut le
reconnaître. Le lendemain matin, en même temps que Catherine apprit ma
trahison, elle apprit que c'en était fini de ses visites secrètes.
Elle eut beau pleurer et s'indigner de l'interdiction, et implorer son
père d'avoir pitié de Linton, tout ce qu'elle obtint pour la consoler
fut la promesse que son père écrirait et donnerait au jeune homme la
permission de venir à la Grange; quant à recevoir la visite de
Catherine aux Heights, il n'y devait plus songer.