CHAPITRE XIV

Ce même vendredi marqua pour tout un mois la fin des beaux jours. Dans

la soirée le temps changea; le vent souffla du sud au nord-est,

apportant d'abord la pluie, puis le grésil et la neige. Le lendemain

matin, personne ne se serait douté qu'il y avait eu trois semaines de

bel été; les primevères, les safrans étaient cachés sous la neige,

les alouettes ne chantaient plus, et les jeunes feuilles des arbres

étaient battues et noircies. Et combien lugubre, froide et déplaisante

se traîna cette journée! Mon maître restait dans sa chambre; je

m'étais installée dans le parloir solitaire, que j'avais converti en

nursery: et je me tenais là, assise avec une petite poupée vivante et

gémissante sur mes genoux, la berçant de temps à autre, ou bien

regardant les flocons qui continuaient à tomber et qui bloquaient la

fenêtre sans rideaux. Tout d'un coup la porte s'ouvrit et quelqu'un

entra tout essoufflé et qui riait. Ma colère, pour un instant, fut

plus grande que mon étonnement. Je supposai que c'était l'une des

servantes, et je lui criai de cesser de rire.

--Finissez, finissez donc; comment avez-vous le courage de montrer votre

gaieté ici? Que dirait M, Linton s'il vous entendait.

--Excusez-moi, me répondit une voix familière, mais je sais qu'Edgar

est dans son lit et je ne peux pas me retenir.

Là-dessus, mon interlocutrice s'avança vers le feu, toute tremblante

et portant la main à son côté.

--J'ai couru tout le long du chemin depuis Wuthering Heights,

poursuivit-elle après une pause. Impossible de compter le nombre des

chutes que j'ai faites. Oh! j'ai mal partout. Ne vous inquiétez pas, je

vous expliquerai la chose dès que j'en aurai la force; mais ayez tout

de suite l'obligeance de descendre et de commander une voiture pour me

conduire à Gimmerton et de dire à une servante de prendre quelques

vêtements dans ma garde-robe.

La visiteuse était Madame Heathcliff. Son apparence n'avait rien qui

expliquât son rire. Ses cheveux ruisselaient sur ses épaules

dégouttant de neige et d'eau. Elle portait son costume de jeune fille,

qui convenait mieux, à son âge qu'à sa position, un petit manteau

avec les manches courtes, et elle avait la tête et le cou nus. Le

manteau était de soie fine, et la pluie l'avait collé à son corps;

ses pieds avaient pour les protéger des petites pantoufles très

minces. Joignez à tout cela une profonde entaille sous l'une des

oreilles, entaille que le froid seul empêchait de saigner abondamment,

une figure pâle, toute pleine de traces de coups, et un corps à peine

en état de se porter, et vous comprendrez que ma première frayeur ne

fut pas diminuée quand j'eus le loisir de l'examiner.

--Ma chère jeune dame, m'écriai-je, je ne sortirai pas d'ici et

n'entendrai rien avant que vous ayez enlevé chacun de vos vêtements et

mis à leur place des effets secs; et comme certainement vous ne pouvez

pas aller cette nuit à Gimmerton, il est inutile de commander la

voiture.

--Il faut absolument que j'y aille, dit-elle, à pied ou à cheval; mais

je consens volontiers à m'habiller plus décemment. Ah! voyez comme

cette neige me descend maintenant dans le cou!

Elle insista pour que je fasse comme elle voulait, et c'est seulement

après que le cocher eut reçu l'ordre de se tenir prêt, et une

servante d'empaqueter quelques effets indispensables, c'est alors

seulement qu'elle m'autorisa à panser sa plaie et à l'aider à se

changer.

--Et maintenant, Ellen, me dit-elle, lorsque j'eus fini et qu'elle se

trouva assise près du feu avec une tasse de thé devant elle,

asseyez-vous en face de moi et mettez à l'écart le baby de la pauvre

Catherine, je ne veux pas le voir. Ne croyez pas que je ne me soucie pas

de Catherine, parce que je me suis comportée si follement quand je suis

entrée. J'ai pleuré, aussi, et amèrement; personne n'a eu autant que

moi de raisons pour pleurer. Nous nous sommes séparées fâchées, vous

vous rappelez, et je ne puis me le pardonner; mais il m'était

impossible de sympathiser même sur ce point avec lui, cette bête

brute. Oh! donnez-moi le tisonnier! Voici la dernière chose de lui que

j'aie sur moi.» Elle fit glisser la bague d'or de son doigt et la jeta

sur le plancher. «Je veux l'écraser, poursuivit-elle en la frappant

avec un dépit enfantin, et puis je veux la brûler.» Et elle prit

l'objet tout tordu et le jeta dans les charbons. Voilà, il pourra en

acheter une autre s'il me rattrape de nouveau! Il serait capable de

venir me chercher ici, pour exaspérer Edgar. Je n'ose pas rester, de

crainte que cette idée ne passe dans sa tête maudite. Et puis Edgar

n'a pas été bon pour moi, n'est-ce pas? Je ne veux pas venir implorer

son assistance, ni lui apporter encore de nouveaux ennuis. La

nécessité seule m'a forcée à chercher un abri ici; et encore si je

n'avais pas su que je ne risquais pas de le rencontrer, je me serais

arrêtée à la cuisine, je me serais lavé la figure, je me serais

chauffée, je vous aurais fait dire de m'apporter ce dont j'avais

besoin, et je serais partie n'importe où, ailleurs, hors de l'atteinte

de ce monstre, de ce démon incarné. Ah! il était dans une telle rage!

S'il m'avait attrapée! C'est bien dommage que Earnshaw ne soit pas son

égal en force, je ne me serais pas sauvée avant de l'avoir vu

démolir, si Hindley avait été capable de le faire.

--Allons, miss, interrompis-je, ne parlez pas si vite, vous allez

défaire le mouchoir mouillé que j'ai mis autour de votre figure et

l'entaille va saigner de nouveau. Buvez votre thé et prenez haleine, et

cessez de rire: le rire est tristement hors de propos sous ce toit, et

aussi dans votre condition.

--C'est vrai, reprit-elle. Écoutez donc cet enfant, il ne cesse pas de

gémir: éloignez-le de moi pendant une heure, je ne puis rester ici

plus longtemps.

--Je sonnai et remis l'enfant à une servante; puis je lui demandai ce

qui l'avait portée à s'échapper de Wuthering Heights dans de telles

conditions, et où elle avait l'intention d'aller, puisqu'elle refusait

de rester avec moi.

--Je devrais et je voudrais rester, me répondit-elle, pour consoler

Edgar et pour prendre soin de l'enfant, et aussi parce que la Grange est

ma maison, en droit. Mais je vous dis qu'il ne m'y laisserait pas!

Croyez-vous qu'il supporterait de me voir devenir grasse et gaie, et de

songer que nous sommes tranquilles ici, sans prendre aussitôt la

résolution d'empoisonner notre bonheur?

«Or, j'ai maintenant la satisfaction d'être sûre qu'il me déteste au

point qu'il souffre sérieusement à me voir ou à m'entendre.

L'aversion que je lui inspire est assez forte pour que je sois sûre

qu'il ne me poursuivra pas à travers l'Angleterre si je parviens à

m'échapper; il faut donc que je m'enfuie bien loin d'ici. Je suis

revenue de mon premier désir d'être tuée par lui; je voudrais plutôt

qu'il se tuât lui-même. Il a fait tout ce qu'il fallait pour éteindre

mon amour, et ainsi je suis à mon aise. Je peux encore me rappeler

combien je l'ai aimé, et je peux m'imaginer que je l'aimerais encore

si... mais non, non. Si même il m'avait adorée, sa nature diabolique

se serait montrée en quelque façon. Il faut que Catherine ait eu un

goût bien pervers pour l'estimer, le connaissant si bien! Le monstre,

s'il pouvait être effacé de la création aussi bien que de mon

souvenir!»

--Taisez-vous, dis-je, il est cependant une créature humaine! Soyez

plus charitable, il y a encore des hommes plus méchants.

--Il n'est pas une créature humaine, et n'a aucun droit à ma charité.

Je lui ai donné mon cœur, il l'a pris et blessé à mort, puis me l'a

rejeté. C'est avec le cœur que l'on sent, Ellen, et puisqu'il a

détruit mon cœur, je n'ai plus le pouvoir de rien sentir pour lui.

«Et je ne le voudrais pas, quand même il en hurlerait à son jour de

mort, et quand même il pleurerait des larmes de sang pour sa Catherine.

Non certes, je ne le voudrais pas».

Et ici Isabella se mit à pleurer, mais aussitôt, essuyant ses larmes,

elle reprit:

--Vous m'avez demandé ce qui m'a enfin obligée à fuir? C'est que je

suis parvenue à exciter sa fureur à un degré plus grand encore que

celui de sa méchanceté. Il s'est excité jusqu'à oublier la prudence

diabolique dont il se vantait et il a procédé à une violence

meurtrière. Le plaisir que j'ai éprouvé à me voir capable de

l'exaspérer a réveillé enfin mon instinct de conservation; et si

jamais je retombe entre ses mains, je lui ménage une vengeance à sa

taille.

«Hier, comme vous savez, M. Earnshaw devait venir à l'enterrement.

Dans cette intention, il se tint relativement sobre; mais la

conséquence en fut que ce changement d'habitude lui donna des humeurs

noires, et qu'au lieu d'aller à l'église, il s'assit près du feu et

se mit à avaler des potées de gin et de brandy.

«Heathcliff--je frissonne rien qu'à le nommer--avait été un

étranger pour la maison depuis dimanche jusqu'à ce matin. Si ce sont

les anges qui l'ont nourri, ou son parent de l'enfer, je ne puis le

dire, mais il y a près d'une semaine qu'il n'a pas mangé avec nous. Il

revenait parfois le soir et montait dans sa chambre, où il s'enfermait

au verrou--comme si quelqu'un rêvait de désirer sa compagnie!--et là

il faisait on ne sait quelles prières, adressées sans doute au démon,

jusqu'à ce que sa voix s'enrouait dans son gosier. Alors il se relevait

et descendait de nouveau tout droit vers la Grange. Je m'étonne

qu'Edgar n'ait pas envoyé chercher un constable et ne l'ait pas fait

arrêter. Pour moi, si chagrinée que je fusse au sujet de Catherine, il

m'était impossible de ne pas regarder cette période de délivrance de

mon oppression comme des jours de fête.

«J'avais recouvré assez de force d'esprit pour écouter sans pleurer

les éternelles leçons de Joseph, et pour me mouvoir à travers la

maison avec plus de liberté. Ce Joseph et le petit Hareton sont les

plus détestables compagnons qu'il y ait au monde. J'aimais mieux être

assise avec Hindley, à écouter ses terribles discours, qu'avec le

«petit maître» et son odieux précepteur, le sinistre vieillard.

Quand Heathcliff était dans la maison, j'étais souvent forcée de

rechercher leur société dans la cuisine ou de mourir de froid parmi

les chambres humides et inhabitées. Mais quand il n'était pas là,

comme c'était le cas cette semaine, j'installais une table et une

chaise à un coin du foyer dans la grande chambre, sans nul souci de ce

que faisait M. Earnshaw, qui d'ailleurs n'intervenait jamais dans mes

arrangements. Il est maintenant plus tranquille qu'il n'avait l'habitude

de l'être, pourvu seulement qu'on ne le provoque pas, plus abattu et

moins furieux. Joseph affirme que c'est un homme changé, que le

Seigneur a touché son cœur, et qu'il est sauvé «comme par le feu».

J'ai vainement cherché à découvrir des signes de ce changement

favorable, mais ce n'est pas mon affaire.

«Hier soir, j'étais assise dans mon coin à lire quelques vieux

livres, et je restai ainsi jusque vers minuit. Il me semblait si affreux

de remonter me coucher pendant que cette neige sauvage soufflait au

dehors, et que mes pensées me ramenaient sans cesse vers le cimetière

et la tombe nouvellement creusée. J'osais à peine lever les yeux de la

page que je lisais, sûre que j'étais d'y voir aussitôt apparaître

cette mélancolique scène. Hindley était assis en face de moi, la

tête appuyée sur sa main, peut-être méditait-il sur le même sujet.

Il avait cessé de boire avec tant d'excès, et pendant deux ou trois

heures il n'eut ni un mouvement ni une parole. Il n'y avait pas d'autre

bruit dans la maison que le hurlement du vent contre les fenêtres, le

craquement des charbons dans le feu, et le cliquetis de l'éteignoir

avec lequel de temps à autre je mouchais la chandelle. Hareton et

Joseph devaient probablement dormir dans leur lit. En un mot, il faisait

très triste, et tout en lisant je soupirais, car il me semblait que

toute la joie s'était évanouie du monde pour n'y jamais rentrer.

«Le cruel silence fut enfin interrompu par le bruit du loquet de la

cuisine. Heathcliff était revenu de sa veillée plus tôt que de

coutume, à cause sans doute de l'orage soudain. La porte de la cuisine

avait été verrouillée en dedans, et nous l'entendîmes faire le tour

pour rentrer par l'autre porte. Je me levai, et j'imagine que mes traits

portaient clairement l'expression de mes sentiments, car mon compagnon,

qui avait tenu ses yeux fixés sur la porte, se retourna pour me

regarder.

--Je vais le retenir dehors cinq minutes, s'écria-t-il, vous y

consentez?

--Ah! si c'est pour moi, vous pouvez le laisser dehors toute la nuit,

répondis-je. Mettez la clé dans la serrure et tirez le verrou.

«Earnshaw le fit, avant que son hôte fut arrivé devant la porte, puis

il revint vers moi, installa son fauteuil de l'autre côté de ma table

et s'y appuya, cherchant dans mes yeux une sympathie pour la haine

brûlante qui étincelait dans les siens. Comme il avait à la fois le

regard et les sentiments d'un meurtrier, il ne put découvrir en moi la

sympathie qu'il cherchait, mais il en vit assez pour l'encourager à

parler.

--Vous et moi, dit-il, nous avons un grand compte à régler avec cet

homme-là. Si nous n'étions pas des lâches, nous pourrions nous

arranger pour l'acquitter. Êtes-vous aussi douce que votre frère?

Voulez-vous endurer jusqu'au bout sans essayer une seule fois de rendre

ce qu'on vous fait?

--Je suis déjà lasse d'endurer, répondis-je, et j'accueillerais avec

joie une façon de rendre qui ne retomberait pas sur moi-même, mais la

ruse et la violence sont des lancés à deux pointes; elles blessent

ceux qui y ont recours plus encore que leurs ennemis.

--La ruse et la violence sont un juste retour pour la ruse et la

violence! cria Hindley. Madame Heathcliff, je ne vous demande de rien

faire que de rester tranquille et d'être muette. Dites-moi maintenant,

le pouvez-vous? Je suis sûr que vous auriez autant de plaisir que moi

à voir finir l'existence de ce démon. Il sera votre mort si vous ne le

dominez, et il sera ma ruine. Que le diable emporte le maudit vilain! Il

frappe à la porte comme s'il était déjà le maître ici. Promettez-moi

de vous taire, et avant trois minutes, vous êtes délivrée.

«Il prit sur sa poitrine l'objet dont je vous ai parlé dans ma lettre,

et se prépara à éteindre la chandelle, mais je l'écartai de lui, et

je saisis son bras.

--Je ne me tairai pas, dis-je, vous ne devez pas le toucher. Laissez la

porte fermée et restez tranquille.

--Non, j'ai formé ma résolution, et, par Dieu, je l'exécuterai! cria

cet être désespéré. Je vous rendrai ce service en dépit de

vous-même, et je ferai justice à Hareton! Et vous ne devez pas vous

troubler la tête pour me protéger. Catherine est morte, personne au

monde ne me regrettera ou n'aura honte si je me coupe la gorge en cet

instant, et il est temps de faire une fin.

«Je ne pouvais songer à lutter, non plus qu'à raisonner, avec lui:

autant aurait valu lutter avec un ours ou raisonner avec un fou. La

seule ressource qui me restait fut de courir vers une fenêtre et de

prévenir la victime projetée du sort qui l'attendait.

--Vous feriez mieux de chercher abri quelque autre part cette nuit!

m'écriai-je d'un ton un peu triomphant. M. Earnshaw est résolu à vous

tuer si vous persistez à vouloir entrer.

--Vous feriez mieux d'ouvrir la porte, vous... répondit-il, m'appelant

d'une expression élégante que vous me dispenserez de répéter.

--Je ne me mêlerai pas de l'affaire, répondis-je, entrez et soyez tué

si cela vous plaît, j'ai fait mon devoir.

«Là-dessus, je refermai la fenêtre et revins tranquillement prendre

ma place près du feu. Earnshaw jura furieusement contre moi,

m'affirmant que j'aimais encore le vilain et m'appelant de toutes sortes

de noms pour me faire honte de la bassesse d'esprit que je montrais. Et

moi, dans le secret de mon cœur, je songeais quelle bénédiction ce

serait pour lui si Heathcliff pouvait le mettre hors de cette vie de

misères, et quelle bénédiction ce serait pour moi s'il envoyait

Heathcliff vers le séjour qui lui revient de droit. Pendant que je

nourrissais ces réflexions, la croisée qui était derrière moi fut

jetée sur le sol par un coup de Heathcliff, dont je vis paraître dans

l'espace vide la noire figure. Les grilles de la fenêtre étaient trop

rapprochées pour lui permettre de passer l'épaule, et je souriais, me

croyant en sûreté. Ses cheveux et ses vêtements étaient blancs de

neige, et ses dents aiguës de cannibale, aiguisées encore par le froid

et la colère, brillaient dans l'obscurité.

--Isabella, laissez-moi entrer, ou bien vous vous en repentirez,

hurla-t-il.

--Je ne puis pas commettre un meurtre, répondis-je; M. Hindley se tient

en sentinelle avec un couteau et un pistolet chargé.

--Laissez-moi entrer par la porte de la cuisine.

--Hindley y sera avant moi, répondis-je. Et puis quel pauvre amour est

le vôtre, qui ne peut pas supporter une averse de neige! Aussi

longtemps qu'a brillé la lune de l'été, vous nous avez laissés en

paix dans nos lits, mais dès le premier souffle du vent d'hiver, il

faut déjà que vous vous abritiez. Heathcliff, si j'étais de vous,

j'irais m'étendre sur le tombeau de Catherine, et je m'y laisserais

mourir comme un chien fidèle. Le monde à présent ne vaut sûrement

pas la peine que vous y viviez, n'est-ce pas? Vous m'avez clairement

persuadé que Catherine était l'unique joie de votre vie; je ne puis

imaginer comment vous avez l'idée de lui survivre.

--Il est là, n'est-ce pas? cria Hindley, courant à la fenêtre. Si je

puis passer mon arme, je vais l'attraper.

«J'ai peur, Ellen, que vous me trouviez méchante, mais vous ne savez

pas tout, donc ne me jugez pas. Pour rien au monde je n'aurais prêté

la main à un attentat sur sa vie, mais de désirer qu'il fut mort, je

ne pouvais m'en empêcher; aussi fus-je affreusement désappointée et

terrifiée des conséquences de mon provocant discours, lorsque je vis

Heathcliff se jeter sur l'arme d'Earnshaw, et la lui arracher des mains.

Le pistolet partit, et le couteau qui y était attaché s'enfonça dans

le poing même d'Earnshaw. Heathcliff l'en retira par force, coupant la

chair sur son passage, et le mit tout sanglant dans sa poche. Alors il

prit une pierre, en frappa la grille qui séparait les deux croisées,

et sauta dans la maison. Son adversaire était tombé par terre,

évanoui sous la douleur excessive et le flot de sang qui coulait d'une

artère. Le ruffian le foula aux pieds et frappa à plusieurs reprises

sa tête contre les dalles, me retenant d'une main pour m'empêcher

d'appeler Joseph. Par une force surnaturelle d'empire sur soi, il

s'abstint d'achever sa victime, et quand il fut essoufflé, il

s'arrêta, traîna sur le banc de bois le corps, qui paraissait

inanimé. Puis il déchira la manche de la veste d'Earnshaw et lia la

blessure avec une rudesse brutale, ne cessant pas de jurer. Me sentant

libre, je courus aussitôt chercher le vieux domestique, qui finit par

comprendre mon hâtif récit, et se précipita au bas de l'escalier.

Qu'est-ce qu'il y a à faire maintenant? répétait-il.

--Il y a ceci, tonna Heathcliff, que votre maître est fou, et que s'il

vit encore un mois de plus, je renverrai dans un asile.

--Et ainsi vous avez commis le meurtre sur lui! s'écria Joseph, levant

ses mains et ses yeux en signe d'horreur. Si jamais j'ai vu un spectacle

comme celui-ci! Puisse le Seigneur!...

«Heathcliff le poussa et le fit tomber à genoux au milieu du sang,

qu'il lui ordonna d'essuyer; mais lui, au lieu de faire rien de pareil,

il joignit ses mains et commença une prière dont les phrases bizarres

me firent rire. J'étais dans une condition d'esprit à n'être choquée

de rien; j'étais aussi désespérée et aussi indifférente que sont,

à ce que l'on dit, les malfaiteurs au pied de la potence.

--Ah! je vous avais oubliée! me dit mon tyran. C'est vous qui allez

faire cela. «Allons, à terre! Et vous conspirez avec lui contre moi,

n'est-ce pas, vipère? Là, voilà de l'ouvrage pour vous!» Il me

secoua jusqu'à faire craquer mes dents et me jeta à côté de Joseph

qui, ayant terminé à la hâte ses prières, se leva, jurant qu'il

allait partir tout de suite pour la Grange. M. Linton était un

magistrat, et quand bien même il aurait perdu cinquante femmes, il ne

pouvait manquer de venir faire une enquête. Joseph paraissait si

obstiné dans sa résolution que Heathcliff jugea utile d'obtenir de mes

lèvres le récit de ce qui s'était passé. Il se tint sur moi, me

posant, avec un regard plein de malveillance, des questions auxquelles

je répondais à contre-cœur. Il fallut beaucoup de peine pour

persuader au vieux Joseph que Heathcliff n'était pas l'agresseur. Et

comme M. Earnshaw donna bientôt à entendre qu'il était encore vivant,

Joseph s'empressa de lui administrer une dose de brandy, qui ne tarda

pas à rendre au blessé le mouvement et la conscience. Heathcliff,

ayant constaté que son adversaire ne se doutait pas du traitement qu'il

avait reçu pendant son évanouissement, se contenta de lui déclarer

qu'il avait été ivre jusqu'au délire. Il lui dit qu'il n'attacherait

pas d'autre importance à son atroce conduite, mais l'engagea à aller

se coucher. À ma grande joie, lui-même nous quitta, après nous avoir

donné ce judicieux conseil, et Hindley s'étendit sur la pierre du

foyer. Je rentrai moi-même dans ma chambre, m'étonnant d'avoir pu

échapper à si peu de frais.

«Ce matin, en descendant, environ une demi-heure avant midi, je trouvai

M. Earnshaw assis auprès du feu, malade à mourir, tandis que son

mauvais génie, presque aussi décharné et minable, s'appuyait contre

la cheminée. Ni l'un ni l'autre ne paraissaient avoir envie de manger,

de sorte que, après avoir attendu que tout fût froid sur la table, je

commençai seule. Rien ne m'empêcha de manger à mon aise; et de temps

à autre, en apercevant mes compagnons silencieux, j'éprouvais un

certain sentiment de satisfaction et de supériorité à découvrir en

moi le calme d'une conscience tranquille. Quand j'eus fini, je pris la

liberté tout à fait exceptionnelle de me rapprocher du feu, de faire

le tour du siège d'Earnshaw, et de m'agenouiller dans un coin à côté

de lui.

«Heathcliff ne s'inquiéta pas de mes mouvements et je pus le

considérer aussi librement que si son corps avait été changé en

pierre. Son front, qui m'était autrefois apparu si viril et que je

trouve maintenant si diabolique, était voilé d'un nuage lourd; ses

yeux noirs étaient presque éteints par l'insomnie et peut-être aussi

par les larmes; ses lèvres avaient perdu leur ricanement féroce et

étaient marquées d'une expression d'indicible tristesse. S'il s'était

agi de tout autre que de lui, je me serais couvert la figure en

présence d'une telle douleur. Mais dans son cas, j'en étais heureuse;

et pour ignoble que cela paraisse d'insulter un ennemi malheureux, je ne

pouvais manquer la chance de le piquer. Sa faiblesse était le seul

moment où il m'était permis de goûter le plaisir de rendre le mal

pour le mal. Hindley voulut avoir de l'eau; je lui en tendis un verre et

lui demandai comment il se trouvait.

--Pas aussi mal que je le voudrais, répondit-il, mais sans parler de

mon bras, chaque pouce de mon corps est aussi malade que si j'avais

lutté avec une légion de diablotins.

--Oui, cela n'a rien d'étonnant, lis-je alors. Catherine aimait à dire

qu'elle se tenait entre vous et la douleur corporelle et qu'il y avait

certaines personnes qui éviteraient de vous blesser par crainte de

l'offenser. Il est heureux que les morts ne se relèvent pas de leurs

tombeaux, sans quoi, la nuit dernière, elle aurait assisté à une

scène bien répugnante! N'êtes-vous pas blessé et brisé partout sur

la poitrine et aux épaules?

--Je ne puis dire, répondit-il, mais que prétendez-vous? A-t-il osé

me frapper quand j'étais à terre?

--Il a marché sur vous, il vous a battu et vous a secoué contre les

dalles, répondis-je tout bas; et sa bouche était impatiente de vous

déchirer avec ses dents, et cela parce qu'il n'est homme qu'à demi,

et, pour le reste, démon.

«M. Earnshaw se prit comme moi à considérer notre ennemi commun, qui,

absorbé dans son angoisse, semblait insensible à tout autour de lui.

--Oh, si seulement Dieu voulait me donner la force de l'étrangler dans

ma dernière agonie, c'est avec joie que j'irais en enfer! grommelait le

misérable Hindley, faisant des efforts pour se relever, dans son

impatience, et retombant désespéré avec la certitude de son

infériorité.

--Non, il suffit qu'il ait tué l'un de vous, fis-je observer très

haut. À la Grange, chacun sait que votre sœur vivrait encore sans M.

Heathcliff. Après tout, il vaut encore mieux être haï qu'aimé par

lui. Quand je me rappelle combien nous étions heureux, combien

Catherine était heureuse avant son retour, je me sens obligée à

maudire ce jour fatal.

«Très probablement Heathcliff fit plus d'attention à la vérité de

ce que je venais de dire qu'à la personne qui l'avait dit. Son

attention fut excitée, car ses yeux se remplirent de larmes et il tira

de sa poitrine de profonds soupirs. Je le regardais en face avec un rire

de dédain. Ses yeux, ces deux fenêtres d'enter, brillèrent un moment

de mon côté, mais avec quelque chose de si noyé et de si amorti que

je n'eus pas peur de me risquer à un nouveau rire.

--Allez-vous-en dans votre chambre et éloignez-vous de ma vue, dit

Heathcliff.

«C'est du moins ce que je devinai qu'il dit, car ses paroles étaient

à peine compréhensibles.

--Je vous demande pardon, repris-je, mais j'aimais Catherine moi aussi,

et son frère réclame des secours que pour l'amour d'elle je veux lui

donner. Maintenant qu'elle est morte, je la revois en Hindley. Hindley a

exactement les mêmes yeux, et....

--Allez-vous-en, misérable idiote, avant que je ne vous batte à mort!

cria-t-il en faisant un mouvement.

--Mais alors, poursuivis-je, me tenant prête à m'enfuir, si la pauvre

Catherine avait eu confiance en vous et si elle avait pris le titre

ridicule, méprisable et dégradant de Madame Heathcliff, elle aurait

elle aussi présenté bientôt un tableau semblable, elle n'aurait pas

supporté en silence votre abominable conduite, sa haine et son dégoût

auraient trouvé une voix.

«Le dossier du banc et la personne d'Earnshaw s'interposaient entre lui

et moi, de sorte que, au lieu d'essayer de m'atteindre, il prit sur la

table un couteau et me le jeta à la tête. Je reçus le coup derrière

l'oreille, mais je rejetai le couteau, courus vers la porte et lui

adressai une phrase qui, j'espère, dut entrer plus avant que n'avait

fait son projectile. La dernière vue que j'ai eue de lui a été un

élan furieux qu'il a pris et où il a été arrêté par l'étreinte de

Hindley, si bien que tous deux sont tombés sur le sol, empêtrés l'un

dans l'autre. Dans ma course à travers la cuisine, j'ordonnai à Joseph

d'aller rejoindre son maître, je secouai Hareton occupé à jouer dans

le corridor, et, heureuse comme une âme échappée du Purgatoire, je

sautais, je volais tout le long du sentier; et fâchée de ses détours,

je finis par couper court à travers la lande, guidée par la lumière

de la Grange. Et certes je préférerais être condamnée à un éternel

séjour dans les régions infernales qu'à un séjour seulement d'une

nuit de plus sous le toit de Wuthering Heights.»

Isabella cessa de parler et prit une tasse de thé; puis elle se leva,

m'ordonna de lui mettre son bonnet et un grand châle que j'avais

apporté, puis, sourde à ma prière de rester encore une heure, elle

monta sur une chaise, baisa les portraits d'Edgar et de Catherine, et,

après m'avoir embrassée à mon tour, descendit vers la voiture,

accompagnée par Fanny qui aboyait de joie d'avoir retrouvé sa

maîtresse. Elle partit et jamais plus elle ne devait revoir ces

environs; mais une correspondance en règle s'établit entre elle et mon

maître dès que les affaires furent mieux fixées. Je crois qu'elle est

allée demeurer dans le sud, près de Londres, et que c'est là que lui

est né un fils, quelques mois après son évasion. Cet enfant fut

baptisé Linton, et dès les premières fois qu'elle en parla, elle nous

le représenta comme une créature maladive et irritable.

M. Heathcliff, me rencontrant un jour dans le village, me demanda où

elle habitait. Je refusai de le lui dire. Il répliqua que ma

précaution était vaine, mais qu'Isabella devait bien se garder de

venir chez son frère et que celui-ci, s'il tenait à la conserver,

devait la détourner de venir chez lui. Malgré mon refus de lui donner

aucune information, il découvrit, par quelque autre domestique, à la

fois le lieu de son séjour et l'existence de l'enfant. Pourtant, il ne

fit rien pour la tourmenter, en raison sans doute de son aversion pour

elle. Il me demandait souvent des nouvelles de l'enfant quand il me

rencontrait; lorsqu'il apprit le prénom qu'on lui avait donné, il

ricana un sourire et me dit:

--Ils veulent donc que je le haïsse aussi, n'est-ce pas?

--Je ne crois pas qu'ils désirent que vous sachiez quelque chose à son

sujet, répondis-je.

--Mais je saurai l'avoir quand j'en aurai besoin, reprit Heathcliff, ils

peuvent y compter.

Par bonheur, la mère mourut avant que ce moment n'arrivât: c'était

environ treize ans après la mort de Catherine, et le petit Linton avait

alors un peu plus de douze ans.

Le jour qui suivit la visite inattendue d'Isabella, je ne trouvai pas

l'occasion de parler à mon maître; il évitait toute conversation et

semblait hors d'état de discuter quoi que ce soit. Quand je pus me

faire entendre de lui, je vis qu'il avait plaisir à apprendre que sa

sœur avait abandonné son mari. Il détestait ce dernier avec une

intensité que l'on n'aurait jamais attendue d'une nature si douce.

Ce sentiment se joignit à son chagrin pour le transformer en un parfait

ermite. Il évitait le village en toute occasion et passait une vie

entièrement recluse dans les limites de son parc et de ses terres, vie

variée seulement par de solitaires promenades sur la lande et des

visites au tombeau de sa femme, généralement le soir, ou le matin de

très bonne heure, pour être sûr de ne rencontrer personne. Mais il

était trop bon pour être longtemps tout à fait malheureux. Il n'avait

pas prié, lui, pour être hanté par l'âme de Catherine! Le temps lui

apporta la résignation, et une mélancolie plus douce que la joie

vulgaire. Il se rappelait la mémoire de la morte avec un amour ardent

et tendre et il aspirait avec confiance vers un monde meilleur où il ne

doutait pas qu'elle ne fût allée.

Dans la vie réelle, il trouva également une consolation et des

affections. Je vous ai dit que pendant les premiers jours il semblait

indifférent à la petite chose que sa femme lui avait laissée en

partant: cette froideur se fondit aussi vite que la neige en avril, et

avant que sa fille ne put balbutier une parole ou faire un pas, l'enfant

régnait déjà en tyran sur son cœur. Elle s'appelait Catherine, mais

jamais son père ne la nommait de son nom en entier, de même qu'il

n'avait jamais voulu abréger le prénom de la première Catherine,

probablement parce que Heathcliff avait l'habitude de le faire. La

petite était toujours appelée Cathy: cela la distinguait pour lui de

sa mère, et pourtant la rattachait à elle.

La fin de Hindley Earnshaw fut telle qu'on pouvait l'attendre; elle

suivit de six mois à peine celle de sa sœur. Nous autres à la Grange,

jamais nous n'avons très bien su quel a été son état pendant ces six

mois; tout ce que j'ai appris, je l'ai su lorsqu'il m'a fallu aller

aider aux préparatifs des funérailles. M. Kenneth arriva le premier

annoncer l'événement à mon maître.

--Eh bien, Nelly, me dit-il un matin, entrant à cheval dans notre cour,

de trop bonne heure pour que je n'en fusse pas alarmée; c'est à votre

tour et au mien d'être en deuil à présent. Devinez-vous qui est mort?

--Et qui donc? demandai-je inquiète.

--Devinez, me répondit-il en descendant et en attachant la bride de son

cheval à un crochet près de la porte. Et préparez le coin de votre

tablier, je suis certain que vous en aurez besoin.

--Ce n'est pas M. Heathcliff, à coup sûr? m'écriai-je.

--Eh quoi! auriez-vous des larmes pour lui? Non, Heathcliff est un jeune

gaillard, il a l'air tout fleuri aujourd'hui. Je viens justement de le

voir. Il engraisse rapidement depuis qu'il a perdu sa moitié.

--Qui est-ce alors, M. Kenneth? répétai-je avec impatience.

--Hindley Earnshaw! Votre vieil ami Hindley, mon méchant compère, bien

que depuis longtemps il soit devenu trop sauvage pour moi. Là! Je vous

avais bien dit qu'il y aurait des larmes! Mais égayez-vous. Il est mort

fidèle à son caractère, ivre comme un lord. Pauvre garçon, j'en suis

bien affligé aussi. On ne peut pas s'empêcher de regretter un vieux

compagnon, bien qu'il m'ait souvent joué les plus vilains tours. Il

avait à peine trente ans, votre âge tout juste; qui aurait pensé que

vous étiez nés la même année?

J'avoue que ce coup fut plus grand pour moi que celui même de la mort

de Madame Linton: d'anciens souvenirs remontaient en foule à mon cœur.

Je m'assis sur le seuil et je pleurai cruellement, incapable de conduire

moi-même M. Kenneth auprès de mon maître. Je ne pouvais m'empêcher

de me demander si le pauvre homme était mort de mort naturelle, et

cette idée me tourmentait si obstinément que je résolus de demander

la permission d'aller à Wuthering Heights et d'aider aux préparatifs

de l'enterrement. M. Linton eut beaucoup de répugnance à consentir,

mais je sus lui exposer avec éloquence dans quelles conditions

misérables devait se trouver le cadavre et je lui dis que mon vieux

maître et frère de lait avait bien droit à mes services. Je lui

rappelai en outre que le petit Hareton était le neveu de sa femme et

que, en l'absence de toute parenté plus proche, c'est lui qui aurait à

prendre le rôle de tuteur, qu'il aurait aussi à s'enquérir de l'état

de la propriété et de toutes les affaires de son beau-frère. Il

était hors d'état en ce moment de s'occuper de tout cela, mais il

m'ordonna d'en parler à son avocat et pour finir, il me permit d'aller

aux Heights. Son avocat avait été aussi celui d'Earnshaw; j'allai tout

de suite le voir à Gimmerton et lui demandai de m'accompagner. Mais il

secoua la tête, me dit qu'il fallait laisser Heathcliff seul, et que,

quand on connaîtrait la vraie situation, Hareton se trouverait aussi

pauvre qu'un mendiant.

--Son père est mort très endetté, toute sa propriété est

hypothéquée et la seule chance qui reste à son héritier naturel, est

de toucher assez le cœur du créancier pour que celui-ci soit amené à

user de douceur avec lui.

En arrivant aux Heights, j'expliquai que j'étais venue pour veiller à

ce que tout se fit convenablement, et Joseph, qui avait l'air

suffisamment éploré, se montra heureux de ma venue. M. Heathcliff dit

qu'il ne voyait pas qu'on eût besoin de moi, mais que je pouvais rester

et régler les funérailles, si cela me plaisait.

--En bonne justice, le corps de ce fou devrait être enterré dans le

carrefour sans cérémonie d'aucune sorte. Comme il m'est arrivé de le

perdre de vue dix minutes, hier après-midi, il a profité de cet

intervalle pour verrouiller contre moi les deux portes et il a passé

toute la nuit à boire pour se faire mourir. Ce matin, l'entendant

ronfler comme un cheval, nous sommes entrés et nous l'avons trouvé

ici, couché sur le banc: on aurait pu l'écorcher et le scalper sans le

réveiller. J'ai envoyé chercher Kenneth, mais avant qu'il ne fût

venu, la bête était changée en charogne. Non seulement il était

mort, mais déjà il était froid et raide et vous comprenez qu'il n'eut

pas été utile de se donner plus de peine à son endroit.

J'insistai pour que les funérailles fussent décentes. M. Heathcliff me

dit que en cela encore je pouvais agir à ma guise; seulement il me

rappela que l'argent pour toute cette affaire sortirait de sa poche à

lui. Il conservait une attitude indifférente, n'indiquant ni joie ni

chagrin; si l'on pouvait y lire quelque chose, c'était comme une vague

satisfaction d'avoir proprement achevé une besogne difficile. Une fois,

en vérité, je remarquai dans sa mine quelque chose comme du triomphe:

ce fut à l'instant où l'on emportait le cercueil hors de la maison. Il

avait eu l'hypocrisie de s'habiller en deuil et avant de suivre le

cortège avec Hareton, il fit monter sur la table le petit malheureux et

lui murmura avec un accent particulier:

--Et maintenant, mon brave garçon, vous êtes à moi. Et nous verrons

bien si un arbre ne devient pas aussi tordu qu'un autre, quand c'est

toujours le même vent qui souffle sur les deux.

La naïve petite créature prit plaisir à ce discours; il joua avec les

favoris de Heathcliff et lui tapota la joue. Mais moi, qui avais deviné

ce que le drôle voulait dire, je fis sèchement observer qu'il fallait

que l'enfant retournât avec moi à Thrushcross Grange.

--Il n'y a rien au monde, dis-je à Heathcliff, qui soit moins à vous

que lui.

--Est-ce aussi l'avis de Linton? demanda-t-il.

--Sans doute, c'est lui qui m'a ordonné de prendre l'enfant avec moi.

--Eh bien, dit le drôle, nous ne discuterons pas la question

maintenant. Mais j'ai une envie de me faire la main en dressant un jeune

garçon; ainsi donc, déclarez à votre maître que s'il veut m'enlever

celui-ci, il faudra que je le remplace par mon propre fils. Je ne

m'engage pas à laisser partir Hareton sans discussion, mais vous pouvez

être tout à fait sûrs que, s'il part, je ferai venir l'autre. «Ayez

bien soin de dire cela à votre maître.»

Cette menace suffisait pour nous lier les mains. Edgar Linton, à qui je

la rapportai, ne parla plus d'intervenir.

L'hôte nouvellement venu était maintenant le maître de Wuthering

Heights.

Il prouva à l'attorney, qui le prouva à son tour à M. Linton, que

Earnshaw avait engagé jusqu'au moindre yard de ses terres pour avoir de

quoi subvenir à sa manie de jeu, et que tout cela se trouvait engagé

entre ses mains à lui, Heathcliff. De cette façon, Hareton, qui aurait

dû être le premier gentleman du voisinage, fut condamné à une

dépendance absolue vis-à-vis de l'ennemi invétéré de son père, et

c'est ainsi qu'il vit dans la maison comme un domestique, privé même

de l'avantage de toucher des gages, et tout à fait incapable de se

faire droit à lui-même, à cause de son manque de relations, et de

l'ignorance ou il est du tort qu'on lui a fait.

Un amant · 第 33 / 49 题