CHAPITRE XIII

C'est ce jour là vers minuit que naquit la Catherine que vous avez vue

à Wuthering Heights: elle est venue au monde à sept mois, toute

chétive, et, deux heures après, la mère est morte, sans avoir repris

assez conscience d'elle-même pour regretter Heathcliff ou pour

reconnaître Edgar.

Un grand supplément de chagrin, je crois, était pour lui de se voir

laissé sans un héritier. Je pensais à cela avec grand regret, tandis

que je regardais la petite orpheline et je reprochais mentalement au

vieux Linton d'avoir laissé sa fortune à sa petite fille et non à son

fils. Quel enfant mal accueilli c'était, la pauvre créature! Elle

aurait pu crier jusqu'à en mourir sans que personne y prit garde

pendant ces premières heures de sa vie. Plus tard il est vrai nous

rachetâmes cette négligence, mais les débuts de sa vie ont été

aussi mornes et sans amitié que le sera probablement sa fin.

Le matin suivant, pendant qu'il faisait au dehors brillant et gai, le

soleil entra doucement à travers les persiennes de la chambre

silencieuse, et éclaira le lit d'une tendre lumière. Edgar Linton

était là, la tête posée sur l'oreiller et les yeux fermés. Ses

traits jeunes et beaux étaient presque aussi morts que ceux de la forme

étendue près de lui; mais son immobilité à lui était celle de

l'épuisement après l'angoisse, celle de Catherine exprimait une paix

parfaite. Son front était sans rides, ses paupières fermées, ses

lèvres portaient l'expression d'un sourire: un ange ne pourrait pas

être plus beau. Et je prenais ma part du calme infini où je la voyais;

jamais mon esprit n'avait été dans une disposition plus sainte que

pendant que je considérais cette tranquille image du repos divin. Je

répétais instinctivement les paroles qu'elle avait dites quelques

heures auparavant: «Infiniment au-delà et au-dessus de nous tous!

Qu'il soit encore sur la terre ou qu'il soit dans le ciel, son esprit

habite maintenant avec Dieu.»

Je ne sais pas si c'est un trait qui m'est particulier, mais je suis

presque toujours heureuse quand je veille dans la chambre d'un mort,

pourvu que je n'aie pas à côté de moi quelqu'un qui se lamente et se

désespère. J'y vois un repos que ni la terre ni l'enfer ne peuvent

briser, et je sens une certitude d'un monde infini et sans ombre, où la

vie est éternelle en durée, où l'amour est complet et la joie

parfaite. Je vis à cette occasion combien il y avait d'égoïsme, même

dans un amour comme celui de M. Linton, cet amour qui le faisait se

désespérer si vivement de cette délivrance bénie de Catherine. À

coup sûr, si l'on songeait à l'existence agitée et impatiente qu'elle

avait menée, on pouvait se demander si elle avait mérité, pour finir,

un refuge de paix. On pouvait en douter dans les moments de la froide

réflexion, mais non pas là, en présence de son corps; ce corps

affirmait son entière tranquillité, et semblait attester qu'un repos

pareil était échu à l'âme qui l'avait habité.

Le maître semblait dormir; peu de temps après le lever du soleil, je

quittai la chambre et sortis à l'air pur et rafraîchissant; les

domestiques pensèrent que je voulais secouer l'engourdissement de ma

veille prolongée; en réalité, je voulais surtout voir M. Heathcliff.

S'il était resté toute la nuit parmi les mélèzes, il n'avait pu rien

entendre du bruit qui s'était fait à la Grange, à moins peut-être

qu'il n'ait perçu le galop du messager envoyé à Gimmerton. S'il

s'était rapproché de la maison, le mouvement des lumières et le bruit

des portes ouvertes et refermées devait l'avoir averti que tout

n'était pas en ordre à l'intérieur. Je désirais, et en même temps

craignais de le rencontrer. Je sentais qu'il fallait dire la terrible

nouvelle, et j'avais hâte d'en avoir fini; mais comment le faire, je ne

le savais pas. Il était là, appuyé contre un vieux frêne, son

chapeau à terre, et ses cheveux tout humides de la rosée qui s'était

amassée sur les branches pleines de bourgeons, et qui tombait à petits

coups autour de lui. Il avait dû rester longtemps debout dans cette

position, car je vis un couple de merles qui passaient et repassaient à

peine à trois pieds lui, occupés à faire leur nid, et ne faisant pas

plus attention à sa présence que s'il était une bûche. À mon

approche, ils s'envolèrent; lui leva les yeux vers moi:

--Elle est morte, me dit-il; je ne vous ai pas attendue pour

l'apprendre; enlevez votre mouchoir, ne pleurnichez pas devant moi! Que

le diable vous emporte tous! Elle n'a pas besoin de vos larmes.

Je pleurais autant pour lui que pour elle; il nous arrive de prendre en

pitié des créatures qui ne connaissent la pitié ni pour eux ni pour

d'autres. Tout de suite en apercevant son visage, j'avais compris qu'il

connaissait la catastrophe; et comme ses lèvres remuaient et que ses

yeux étaient baissés, l'idée folle m'avait prise que son cœur

s'était humilié et qu'il priait.

--Oui, elle est morte, répondis-je, étouffant mes sanglots et séchant

mes joues. Elle est, j'espère, allée au ciel, où chacun de nous peut

aller la rejoindre si nous y faisons attention autant qu'il le faut, et

si nous abandonnons les voies mauvaises pour suivre le bien.

--Est-ce donc qu'elle a pris les mesures qu'il convenait, elle aussi?

demanda Heathcliff, essayant de railler. Est-elle morte comme une

sainte? Allons, donnez-moi la véritable histoire de la chose. Comment,

est-ce que...

Il essaya de prononcer le nom, mais ne put y parvenir; et, comprimant

ses lèvres, il eut un combat silencieux avec son agonie intérieure,

tout en continuant à défier ma sympathie par un regard immobile et

féroce. Comment est-elle morte? reprit-il enfin, obligé, malgré son

endurcissement, de chercher un appui derrière lui, car, après

l'effort, il tremblait jusqu'au bout des doigts.

Pauvre malheureux, pensais-je; vous avez un cœur et des nerfs tout

comme les autres hommes! Pourquoi prenez-vous ce soin à les cacher?

Votre orgueil ne parviendra pas à aveugler Dieu.

--Elle est morte aussi tranquillement qu'un agneau, répondis-je tout

haut. Elle a poussé un soupir, puis s'est redressée comme un enfant

qui se réveille, et s'est remise à dormir. Cinq minutes après, j'ai

senti un petit battement de son cœur, et c'était fini.

--Et a-t-elle... a-t-elle fait mention de moi? demanda-t-il, mais en

hésitant, et comme s'il craignait que ma réponse à cette question ne

lui révélât des détails qu'il ne pourrait pas supporter d'apprendre.

--Elle n'a pas une seule fois repris ses sens et n'a reconnu personne

depuis l'instant où vous l'avez quittée. Maintenant elle repose avec

un doux sourire sur ses traits, et ses dernières idées ont erré vers

les anciens jours de bonheur. Sa vie s'en est allée dans un rêve

charmant; puisse-t-elle s'éveiller aussi agréablement dans l'autre

monde.

--Puisse-t-elle s'éveiller dans les tourments! s'écria-t-il avec une

véhémence terrible, frappant du pied, et tombé dans un paroxysme

soudain d'irrésistible passion. Eh quoi, elle est une menteuse jusqu'au

bout! Où est-elle? Pas ici, pas dans le ciel, pas disparue; où? Oh,

vous m'avez dit que vous ne vous souciiez pas de mes souffrances! Et moi

je fais une prière, je la répète jusqu'à ce que ma langue

s'engourdisse: Catherine Earnshaw, puissiez-vous ne pas trouver le repos

aussi longtemps que je serai en vie! Vous m'avez dit que je vous ai

tuée: hantez-moi, alors! Ceux que l'on a tués hantent leurs

meurtriers, je crois. Je sais que des fantômes de morts ont erré sur

la terre. Soyez toujours avec moi, prenez n'importe quelle forme,

rendez-moi fou! Seulement ne me laissez pas dans cet abime, où je ne

peux pas vous trouver. Oh! Dieu! c'est impossible! Je ne peux pas vivre

sans ma vie! Je ne peux pas vivre sans mon âme!

Il frappa sa tête contre le tronc noueux de l'arbre, et, relevant ses

yeux, il hurla, non comme un homme, mais comme une bête sauvage qu'on

conduit à la mort. Je remarquai des taches de sang sur l'écorce de

l'arbre, et je vis que sa main et son front en portaient aussi; très

probablement la scène que je venais de voir était une répétition

d'autres qui avaient eu lieu pendant la nuit. Je me trouvais répugnée

plutôt qu'apitoyée; pourtant, il m'en coûtait de le quitter ainsi.

Mais dans le moment où il reprit assez conscience de lui-même pour

s'apercevoir que je le voyais, il me cria de m'éloigner et j'obéis. Je

compris qu'il n'était pas de mon pouvoir de le calmer ou de le

consoler.

Les funérailles de Madame Linton furent fixées au vendredi qui suivit

sa mort; jusque là, son cercueil resta découvert, dans le grand salon,

jonché de fleurs et de feuilles. C'est là que Linton passa ses jours

et ses nuits, veillant la morte sans prendre aucun repos; et

(circonstance que j'étais seule à connaître) Heathcliff, lui aussi,

les passa sans dormir, caché dans le jardin. Je n'eus aucune

communication avec lui; mais je me rendais bien compte qu'il ferait tout

son possible pour entrer, et le soir du mardi, pendant que mon maître

épuisé s'était vu forcé de se retirer pour quelques heures, j'ouvris

l'une des fenêtres, émue de sa persévérance, et voulant lui donner

une chance d'adresser un dernier adieu à l'image pâlie de son idole.

Il ne manqua pas de profiter de cette occasion, mais il le fit très

brièvement, et avec tant de prudence que nul bruit ne vint trahir son

passage. En vérité, moi-même ne m'en serais pas aperçue si je

n'avais trouvé la draperie dérangée autour du visage de la morte, et

si je n'avais ramassé sur le plancher une boucle de cheveux blonds,

attachés par un fil d'argent: cheveux qui provenaient d'un médaillon

suspendu au cou de Catherine. Heathcliff avait ouvert le médaillon et

jeté les cheveux de Linton qui y étaient contenus, les remplaçant par

une boucle brune de ses cheveux à lui. J'enroulai ensemble les deux

boucles et les renfermai toutes deux.

M. Earnshaw fut naturellement invité aux obsèques de sa sœur; il

n'envoya pas d'excuse, mais ne vint pas, de sorte que, à l'exception de

son mari, le cortège funèbre fut uniquement composé de fermiers et de

domestiques. Isabella n'avait pas été invitée.

À la grande surprise des gens du village, Catherine ne fut enterrée ni

dans la chapelle de famille des Linton, ni auprès des tombes de sa

famille à elle; son tombeau fut creusé sur un tertre vert dans un coin

du cimetière, à un endroit où le mur est si bas que la bruyère et

l'airelle de la lande ont fini par l'envahir, et que la poussière de la

tombe la cache presque en entier. Son mari repose maintenant au même

endroit; ils n'ont l'un et l'autre qu'une simple pierre debout, et à

leurs pieds une plaque grise, pour marquer la place de leurs corps.

Un amant · 第 32 / 49 题