CHAPITRE IV

Cathy resta cinq semaines à Thrushcross Grange, jusqu'à Noël. Cet

intervalle suffit pour la guérir entièrement de sa blessure à la

cheville, et par la même occasion, ses manières s'améliorèrent

beaucoup. Notre maîtresse lui faisait de fréquentes visites, et

commençait son plan de réforme en essayant d'exciter l'amour-propre et

la dignité de la jeune fille à force de belles robes et de flatteries.

À cela elle réussit aisément, de sorte que, au lieu d'une petite

sauvage farouche et échevelée, sautant par la maison, et se démenant

pour nous mettre tous hors d'haleine, nous vîmes descendre d'un joli

poney noir une personne très digne, avec des boucles de cheveux bruns

apparaissant sous une toque ornée d'une plume, et vêtue d'un long

manteau de laine, qu'elle était forcée de retenir avec les deux mains

pour pouvoir marcher. Hindley l'aida à descendre de son cheval,

s'écriant d'un air ravi: «Eh quoi, Cathy, vous voilà tout à fait une

beauté! J'aurais eu peine à vous reconnaître: vous avez maintenant

l'air d'une dame. Isabella Linton n'est rien en comparaison d'elle,

n'est-ce pas vrai, Frances?--Isabella n'a pas ses avantages naturels,

répliqua sa femme; mais il faut qu'elle soit sage, et ne recommence pas

ici à être une petite sauvage. Ellen, aidez miss Catherine à se

déshabiller. Restez tranquille, ma chère, vous allez déranger vos

boucles, laissez-moi dénouer votre chapeau.»

J'enlevai le manteau, et au-dessous, je vis briller une longue robe de

soie, des bas blancs et des bottines vernies; ses yeux étincelaient

gaîment quand elle vit les chiens accourir en bondissant pour lui

souhaiter la bienvenue; mais c'est à peine si elle osa les toucher par

crainte qu'ils ne salissent ses beaux vêtements. Elle me baisa

gentiment: j'étais toute couverte de farine à faire les gâteaux de

Noël et il n'aurait pas fait bon de m'embrasser; après quoi, elle

regarda tout autour d'elle pour chercher Heathcliff. Monsieur

et Madame Earnshaw étaient très inquiets de la façon dont ils se

rencontreraient, pensant qu'on pourrait alors se rendre compte en

quelque mesure de la difficulté qu'il y aurait à séparer les deux

amis.

Heathcliff fut d'abord malaisé à découvrir. Si lui et les autres ne

prenaient aucun soin de lui avant le départ de Catherine, ç'avait

été dix fois pire depuis. Personne que moi-même, n'avait l'attention

de lui dire qu'il était sale, et de le forcer à se laver, au moins une

fois par semaine; et il est rare que les enfants de son âge trouvent

d'eux-mêmes du plaisir dans le savon et l'eau; aussi, pour ne pas

parler de ses vêtements qui avaient traîné trois mois dans la boue et

la poussière, et de son épaisse chevelure jamais peignée, sa figure

et ses mains étaient affreusement sales. Il avait bien raison de se

cacher derrière le siège, en apercevant cette brillante et gracieuse

demoiselle qui entrait dans la maison, au lieu de l'inculte

contre-partie de lui-même qu'il attendait. «Est-ce que Heathcliff

n'est pas ici? demanda-t-elle, retirant ses gants, et laissant voir des

doigts d'une blancheur admirable.»

--Heathcliff, vous pouvez avancer, cria M. Hindley, joyeux de sa

déconfiture, et heureux de voir dans quel état le répugnant garnement

serait forcé de se présenter. Vous pouvez venir et souhaiter la

bienvenue à miss Catherine, comme les autres domestiques.

Cathy, apercevant son ami dans sa retraite, s'élança pour l'embrasser;

en une seconde, elle déposa sept ou huit baisers sur sa joue; puis elle

s'arrêta, se recula, et éclata de rire en s'écriant: «Eh, quelle

noire et méchante figure vous avez, et combien drôle et laid! Mais

c'est parce que je suis habituée à Edgar et à Isabella Linton. Eh

bien, Heathcliff, m'avez-vous oubliée?»

Elle avait quelque raison pour faire cette question, car la honte et

l'orgueil avaient jeté une ombre sur la contenance du garçon et le

tenaient immobile.

--Serrez-lui la main, Heathcliff, dit M. Earnshaw d'un ton de

condescendance. Une fois par hasard, c'est permis.

--Je ne veux pas, répondit le garçon, retrouvant enfin sa langue; je

ne veux pas rester ici pour qu'on rie de moi. Je ne le supporterai pas!

Et il voulut s'échapper, mais Cathy le saisit de nouveau.

--Je n'ai pas eu l'intention de rire de vous, lui dit-elle; je n'ai pas

pu m'en empêcher; Heathcliff, serrez-moi la main, au moins. De quoi

êtes-vous grognon? C'était seulement que vous aviez l'air singulier.

Si vous voulez laver votre figure et brosser vos cheveux, ce sera

parfait: mais vous êtes si sale!--Elle regardait avec intérêt les

doigts tout poussiéreux qu'elle tenait dans les siens, et aussi sa

robe, que le contact d'Heathcliff n'avait pas dû embellir.

--Vous n'aviez pas besoin de me toucher! répondit-il, suivant ses

regards et retirant sa main. Je serai aussi sale qu'il me plaira; et

j'aime à être sale, et je serai sale.

Là-dessus, il s'élança la tête la première hors de la chambre, au

grand amusement du maître et de la maîtresse, et aussi au grand émoi

de Catherine, qui ne pouvait comprendre comment ses remarques avaient

fait pour produire une telle explosion de mauvaise humeur.

Après avoir rempli auprès de la nouvelle venue le rôle de femme de

chambre, et avoir mis mes gâteaux dans le four, et avoir égayé la

maison et la cuisine avec de grands feux comme il convenait pour la

veillée de Noël, je me préparais à m'asseoir en chantant des noëls,

toute seule; sans faire attention à l'affirmation de Joseph qui

considérait les rythmes joyeux que j'avais pris comme constituant de

vraies chansons. Lui s'était retiré pour prier à part dans sa

chambre; et Monsieur et Madame Earnshaw occupaient l'attention de la

demoiselle en lui montrant toutes sortes de petites babioles qu'ils

avaient achetées pour qu'elle en fît présent aux Linton, en

reconnaissance de leurs bontés. On avait invité Isabella et Edgar à

passer la journée du lendemain à Wuthering Heights, et l'invitation

avait été acceptée, à une seule condition: Madame Linton avait

demandé que ses chéris eussent à être tenus soigneusement séparés

de ce «misérable garçon mal embouché».

C'est dans ces circonstances que je restai seule au coin du feu. Je

savourais la riche odeur des épices qui cuisaient; j'admirais les

instruments de cuisine tout reluisants, l'horloge somptueuse enfermée

dans un couvercle de bois de houx, les cruches d'argent rangées

sur un plateau et prêtes pour être remplies d'ale chaud avant

le dîner; et par-dessus tout, la pureté sans tâche de ce qui était

particulièrement confié à mes soins, du plancher récuré et bien

balayé. J'admirais intérieurement chacun de ces objets autant qu'il

convenait; puis je me rappelais comment le vieil Earnshaw avait

l'habitude de venir quand tout était en place, et de m'appeler une

petite fille bien adroite et de glisser un schilling dans ma main comme

cadeau de Noël; et de là je vins à penser à son attachement pour

Heathcliff, à la peur qu'il avait que l'enfant n'eut à souffrir après

sa mort de la négligence des siens; et cela me conduisit naturellement

à considérer la situation présente du pauvre garçon; et au lieu de

chanter je sentis une envie de pleurer. Pourtant, je me dis bientôt

qu'il serait plus sage d'essayer de réparer quelques-uns des torts

commis envers Heathcliff que de verser des larmes sur eux: je me levai

et allai dans la cour pour le chercher; je le trouvai caressant le poil

lustré du nouveau poney dans l'étable, et nourrissant les autres

bêtes à son habitude.

--Hâtez-vous, Heathcliff, lui dis-je, on est si bien dans la cuisine,

et Joseph est remonté; hâtez-vous, et laissez-moi vous habiller

gentillement avant que miss Cathy ne sorte de sa chambre, et alors vous

pourrez vous asseoir ensemble, avec tout le foyer pour vous deux, et

avoir une longue causette jusqu'au moment de vous coucher.

Il continuait son travail sans tourner une seule fois la tête vers moi.

--Venez, viendrez-vous? continuai-je; il y a un petit gâteau pour

chacun de vous, qui sera prêt dans un instant; et vous avez besoin

d'une demi-heure pour vous habiller.

J'attendis cinq minutes, mais n'obtenant aucune réponse, je le quittai.

Catherine soupa avec son frère et sa belle-sœur. Joseph et moi, nous

nous joignîmes pour un repas tout à fait insociable, assaisonné de

reproches, d'un côté, et d'insolence de l'autre. Le gâteau et le

fromage d'Heathcliff restèrent sur la table toute la nuit pour les

fées. Il s'arrangea pour continuer son travail jusqu'à neuf heures,

après quoi il s'en alla, muet et sombre, dans sa chambre. Cathy resta

debout très tard, ayant un monde de choses à ordonner pour la

réception de ses nouveaux amis; une fois elle vint dans la cuisine pour

parler à son ami d'autrefois; mais il n'y était pas, de sorte qu'elle

se contenta de demander ce qu'il avait, et sortit. Le lendemain matin,

le garçon se leva de bonne heure, mais comme c'était un jour de fête,

il s'enfuit avec sa mauvaise humeur vers les bruyères et ne reparut que

lorsque la famille fut partie pour l'église. Le jeûne et la réflexion

semblaient l'avoir amené à un meilleur esprit. Il resta quelques

instants accroché autour de moi, puis, s'étant armé de tout son

courage, il s'écria tout à coup:

--Nelly, faites-moi propre, j'ai l'intention d'être bon.

--Il est bien temps, Heathcliff, lui dis-je, vous avez fâché

Catherine: elle regrette d'être revenue. C'est comme si vous étiez

jaloux d'elle parce qu'on pense plus à elle qu'à vous.

L'idée d'être jaloux d'elle était incompréhensible pour lui; mais

l'idée de la voir fâchée, il la comprenait assez clairement.

--Est-ce qu'elle vous l'a dit, qu'elle était fâchée? demanda-t-il

d'un air très sérieux.

--Elle a pleuré quand je lui ai dit que vous étiez reparti ce matin.

--Eh bien moi j'ai pleuré hier soir, répliqua-t-il, et j'avais plus de

raisons pour pleurer qu'elle.

--Oui, vous aviez cette raison que vous alliez au lit avec un cœur

orgueilleux et un estomac vide. Les gens fiers entretiennent en eux de

mauvais chagrins. Mais si vous avez honte de votre méchante humeur, il

faut que vous demandiez pardon, voyez-vous, quand elle va rentrer. Vous

aurez à aller la trouver et à offrir de l'embrasser, et à lui

dire--vous savez mieux que moi ce qu'il y a à lui dire,--seulement

faites-le de bon cœur, et non pas comme si vous croyiez que sa grande

toilette a fait d'elle une étrangère. Et maintenant, malgré que j'aie

à préparer le dîner, je vais dérober un moment pour vous arranger,

si bien qu'Edgar Linton aura tout à fait l'air d'une poupée à côté

de vous. C'est d'ailleurs l'air qu'il a. Vous êtes plus jeune, et

pourtant, je le jurerais, vous êtes plus haut et deux fois aussi large

des épaules; vous pourriez l'abattre par terre en un clin d'œil. Ne

sentez-vous pas que vous le pourriez?

La figure d'Heathcliff s'éclaira un moment, puis elle s'obscurcit de

nouveau, et il eut un soupir.

--Mais, Nelly, si je l'abattais par terre vingt fois, cela ne le

rendrait pas moins joli, ni moi davantage. Ce que je voudrais, ce serait

d'avoir des cheveux blonds et la peau fine, et d'être aussi bien vêtu

et aussi bien élevé que lui, et d'avoir une chance d'être aussi riche

qu'il doit l'être.

--Et de crier pour appeler maman à chaque instant, ajoutai-je, et de

trembler si un petit paysan levait son poing sur vous, et de rester

assis à la maison toute la journée pour une méchante averse? Oh

Heathcliff, vous montrez là un bien pauvre esprit. Venez à la glace,

et je vais vous montrer ce que vous devriez désirer. Voyez-vous ces

deux lignes entre vos yeux et ces épais sourcils qui, au lieu d'être

relevés et arqués, sont baissés par le milieu; et cette paire de

méchants yeux noirs de vrai diable, si profondément enfoncés, qui

jamais n'ouvrent franchement leurs fenêtres, et qui regardent

en-dessous comme des espions de l'enfer? Consentez et apprenez à

caresser comme il faut ces boucles maussades, à ouvrir franchement vos

paupières, et à changer ces diables en deux anges, confiants et

innocents, ne soupçonnant rien, et voyant partout des amis là où il

n'est pas certain qu'ils ont affaire à des ennemis. Ne gardez pas cette

expression d'un vieux chien vicieux qui a l'air de savoir que les coups

de pied qu'il reçoit sont ce qui lui est dû, et qui cependant déteste

le monde entier aussi bien que celui qui donne les coups de pied, pour

la peine qu'on lui fait souffrir.

--Autrement dit, je dois désirer d'avoir les grands yeux bleus et le

front découvert d'Edgar Linton, répliqua-t-il. Eh bien c'est ce que je

fais, mais ce n'est pas ce qui me permettra de les avoir.

--Un bon cœur vous aidera à avoir une bonne figure, mon garçon,

continuai-je, quand même vous seriez un vrai nègre, et un mauvais

cœur changera la meilleure figure en quelque chose de pire que ce qu'il

y a de plus laid. Et maintenant que nous avons fini de nous laver, de

nous peigner et de bouder, dites-moi si vous ne pensez pas que vous

êtes plutôt un joli garçon? Je vous le dis, moi, que vous en êtes

un. Qui sait si votre père n'était pas un empereur de Chine, et votre

mère une reine indienne, l'un et l'autre capables d'acheter, avec leur

revenu d'une semaine, Wuthering Heights et Thrushcross-Grange d'un seul

coup? Et vous avez été volé par de méchants matelots et amené en

Angleterre. Si j'étais à votre place, je me ferais une haute idée de

ma naissance, et l'idée de ce que j'aurais été d'abord me donnerait

du courage et de la dignité pour supporter l'oppression d'un petit

fermier.

Je bavardais de cette façon, et Heathcliff perdait par degrés son air

soucieux, et commençait à avoir une figure tout à fait aimable,

lorsque notre conversation fut interrompue par un bruit sourd qui

remontait dans la route et entrait dans la cour. Il courut à la

fenêtre et moi à la porte, juste à temps pour voir les deux Linton

descendre de la voiture de famille, enveloppés de manteaux et de

fourrures, et pour voir les Earnshaw sauter en bas de leurs chevaux, car

il leur arrivait souvent l'hiver d'aller à cheval à l'église.

Catherine prit par la main chacun des enfants et les conduisit dans la

maison, et les installa devant le feu, qui ne tarda pas à mettre des

couleurs vives sur leurs pâles visages.

Je pressai mon compagnon de se hâter à présent d'aller montrer son

aimable humeur, et il y consentit volontiers; mais la malchance voulut

que, au moment où il ouvrait d'un côté la porte de la cuisine,

Hindley l'ouvrait de l'autre côté. Ils se rencontrèrent, et le

maître, irrité de le voir propre et gai, ou peut-être désireux de

garder la promesse faite à Madame Linton, le fit reculer d'une poussée

soudaine et ordonna d'un ton fâché à Joseph de garder le gaillard

hors de la chambre, de l'envoyer au grenier jusqu'à la fin du dîner:

--Il ne manquera pas de fourrer ses doigts dans les tartes et de voler

les fruits, si on le laisse seul à la cuisine une minute.

--Non, monsieur, ne pus-je m'empêcher de répondre, il ne touchera à

rien pour ce qui est de lui, et je suppose qu'il faut qu'il ait sa part

des friandises aussi bien que nous.

--C'est de ma main qu'il aura sa part, si je l'attrape à descendre

avant la nuit, cria Hindley. Dehors, vagabond; eh quoi, vous faites

l'essai du peigne, hein? Attendez que je vous débarrasse de ces

élégantes boucles, voyez un peu si je ne pourrais pas les tirer pour

les allonger.

--Elles sont déjà assez longues, observa le jeune Linton qui s'était

approché de la porte et regardait à la dérobée. Je m'étonne

qu'elles ne lui donnent pas mal à la tête. C'est comme s'il avait une

crinière de pouliche au-dessus des yeux.

Il avait hasardé cette remarque sans aucune intention injurieuse; mais

la violente nature d'Heathcliff n'était pas préparée à endurer

l'ombre d'une impertinence de la part de quelqu'un qu'il semblait depuis

lors haïr comme un rival. Il saisit une soupière pleine de sauce de

pommes chaude, la première chose qui lui tomba sous la main, et la

lança en plein sur la figure et le cou du petit Linton; celui-ci

commença aussitôt une lamentation qui fit accourir Isabella et

Catherine. Hindley Earnshaw empoigna le coupable et le conduisit à sa

chambre; et là sans doute il lui administra un dur remède pour le

guérir de son accès de passion, car, en revenant, il était rouge et

essoufflé. Je pris un torchon et je frottai avec un peu de dépit le

nez et la bouche d'Edgar, affirmant que cela lui apprendrait à se

mêler des affaires d'autrui. Sa sœur commença à pleurer et à

demander à rentrer à la maison, et Cathy se tenait là, confuse,

rougissant pour tout le monde.

--Vous n'auriez pas dû lui parler, dit-elle au jeune Linton. Il était

de mauvaise humeur et maintenant vous avez gâté votre visite; et il

sera battu, je le hais d'être battu! Je ne pourrai pas manger mon

dîner. Pourquoi lui avez-vous parlé, Edgar?

--Je ne lui ai pas parlé, sanglotait l'enfant s'échappant de mes

mains, et achevant de se nettoyer avec son mouchoir de batiste. J'ai

promis à maman de ne pas lui dire un mot.

--Allons, ne pleurez pas, répondit Catherine dédaigneusement, on ne

vous a pas tué. Soyez sage, voilà mon frère qui vient, restez

tranquille! Silence, Isabella, est-ce que quelqu'un vous a blessée,

vous?

--Allons, allons, enfants, asseyez-vous à vos places, cria Hindley,

accourant. Cette brute d'enfant m'a joliment échauffé. La prochaine

fois, maître Edgar, prenez la loi dans vos poings, cela vous donnera de

l'appétit.

L'aspect et l'odeur du festin rendirent à la petite bande sa

tranquillité d'esprit. Tous avaient faim après leur course; et comme

il ne leur était arrivé aucun mal réel, ils n'eurent pas de peine à

se consoler. M. Earnshaw distribuait d'abondantes portions, et la

maîtresse les égayait par l'entrain de sa causerie. Je restai debout

derrière sa chaise. Je souffrais de voir Catherine, les yeux secs et

l'air indifférent, commencer à couper l'aile d'une oie placée devant

elle. «C'est une enfant sans cœur, pensais-je; comme elle oublie

légèrement les souffrances de son ancien compagnon de jeu! Je ne

l'aurais pas imaginée si égoïste.» Elle porta une bouchée à ses

lèvres, puis la reposa de nouveau. Ses joues rougirent et je vis les

larmes jaillir de ses yeux. Elle fit glisser à terre sa fourchette, et

se hâta de se baisser sous la table pour cacher son émotion. Je ne

pouvais pas continuer à l'appeler une fille sans cœur, car je vis

qu'elle était toute la journée dans le purgatoire, et qu'elle

s'épuisait à trouver une occasion de rester seule, ou de rendre une

visite à Heathcliff, qui avait été enfermé par le maître, comme je

le découvris en essayant de lui monter en secret un plat de nourriture.

Le soir, il y eut une danse. Cathy demanda alors à ce qu'il fut remis

en liberté, parce qu'Isabella Linton n'avait pas de partenaire; mais

ses efforts furent vains, et c'est moi qui fus désignée pour remplir

la place vacante. L'excitation de l'exercice nous débarrassa de tout

chagrin, et notre plaisir fut accru par l'arrivée de la fanfare de

Gimmerton, en tout plus d'une quinzaine: une trompette, un trombone, des

clarinettes, des bassons, des cors français et une basse-viole, sans

parler des chanteurs. Ils vont à la ronde dans toutes les maisons

respectables et reçoivent des cadeaux tous les Noëls, et nous

estimâmes comme une joie de premier ordre de pouvoir les entendre.

Quand les Noëls d'usage furent chantés, nous les installâmes à

chanter des chansons et des lais. Madame Earnshaw aimait la musique, de

sorte qu'ils nous en donnèrent en abondance.

Catherine l'aimait aussi; mais elle dit qu'on l'entendrait plus

doucement du haut de l'escalier, et elle monta dans l'obscurité; je la

suivis. On ferma la porte d'en bas, car il y avait tant de monde que

personne n'avait remarqué notre absence. Cependant Cathy, sans

s'arrêter au haut de l'escalier, était montée jusqu'au grenier où

l'on avait enfermé Heathcliff, et s'était mise à l'appeler. Pendant

un moment, il refusa obstinément de répondre; elle persévéra et

finit par le persuader de communiquer avec elle à travers les planches.

Je laissai les pauvres créatures causer à leur aise, jusqu'au moment

où je supposai que les chants allaient cesser et les chanteurs prendre

de nouveau quelques rafraîchissements; alors je grimpai à l'échelle

pour la prévenir. Mais au lieu de la trouver dehors, j'entendis sa voix

à l'intérieur. Le petit singe avait rampé par la lucarne de l'une des

chambres, le long du toit, dans la lucarne de l'autre, et ce fut avec la

plus grande difficulté que je pus la décider à sortir. Quand elle

vint, Heathcliff vint avec elle, et elle insista pour que je le prenne

dans la cuisine: l'autre domestique, Joseph, étant allé à Gimmerton

pour ne pas entendre le bruit de notre infernale psalmodie, comme il se

plaisait à l'appeler. Je leur dis que je n'entendais en aucune façon

encourager leurs tours, mais que, comme le prisonnier n'avait rien

mangé depuis le dîner de la veille, je consentirais à le laisser

cette fois tricher devant M. Hindley. Il descendit, je l'installai sur

une chaise près du feu, et lui offris une quantité de bonnes choses,

mais il était malade et ne pouvait guère manger, et mes efforts pour

le faire manger furent inutiles. Il appuya ses deux coudes sur ses

genoux, son menton dans ses mains, et resta plongé dans une méditation

muette. Quand je lui demandai le sujet de ses pensées, il me répondit

gravement:

--Je suis en train d'essayer de déterminer comment je pourrai repayer

Hindley. Peu m'importe le temps qu'il faudra attendre, pourvu que j'y

arrive à la fin. J'espère qu'il ne mourra pas avant que j'y arrive.

--Vous n'avez pas honte, Heathcliff! dis-je. C'est à Dieu de punir les

méchants; nous, nous devons apprendre à pardonner.

--Non, Dieu n'aurait pas la satisfaction que j'aurai, répondit-il. Je

voudrais seulement connaître le meilleur moyen. Laissez-moi seul, et je

vais le combiner: quand je pense à cela, je ne sens pas ma peine.

--«Mais, monsieur Lockwood, j'oublie que ces contes ne peuvent guère

vous divertir. Je suis désolée de songer comment j'ai pu avoir l'idée

de bavarder de cette façon; et votre tisane est froide, et vous penchez

la tête pour aller vous coucher. J'aurais pu vous dire l'histoire de

Heathcliff, ou du moins tout ce que vous avez besoin d'en savoir, en une

demi-douzaine de mots.» S'interrompant ainsi, ma ménagère se leva, et

fit mine de mettre son ouvrage de côté, mais je me sentais incapable

de bouger du foyer, et j'étais bien loin d'avoir sommeil:--Restez

assise, Madame Dean, lui criai-je, restez assise encore une demi-heure.

Vous avez très bien fait de me raconter cette histoire à loisir; c'est

la méthode que j'aime, et il faudra que vous la finissiez dans le même

style. Il n'y a pas un des caractères que vous avez mentionnés qui ne

m'intéresse plus ou moins.

--Mais l'horloge va sonner onze heures, monsieur.

--N'importe, je n'ai pas l'habitude de me coucher de bonne heure. Une

heure ou deux, c'est bien assez pour une personne qui reste au lit

jusqu'à dix heures.

--Vous ne devriez pas rester couché jusqu'à dix heures. La matinée

est déjà passée à cette heure-là. Une personne qui n'a pas fait à

dix heures la moitié de l'ouvrage de sa journée court risque de

laisser l'autre moitié à demi-inachevée.

--Pourtant, madame Dean, reprenez votre siège, car demain j'ai

l'intention de prolonger la nuit jusqu'à midi. Je me prédis pour tout

le moins un gros rhume.

--J'espère que non, monsieur. Eh bien, il faudra que vous me permettiez

de sauter par-dessus quelque trois ans; pendant cet espace de temps,

Madame Earnshaw...

--Non, non, je ne permettrai rien de tel. Connaissez-vous cette humeur

dans laquelle, si vous êtes assis seul, et qu'un chat lèche son petit

devant la cheminée, sous vos yeux, vous vous intéressez si

sérieusement à l'opération qu'il suffit que le chat néglige

seulement une oreille de son petit pour vous mettre hors de vous?

--Une humeur affreusement paresseuse, j'ose dire.

--Au contraire, très active, jusqu'à fatiguer. Et c'est mon humeur en

ce moment, aussi je vous prie de continuer très en détail. Je

m'aperçois que les gens de ces pays acquièrent sur les gens des villes

la supériorité qu'une araignée dans une prison a sur une araignée

dans un cottage, au point de vue des habitants qui les considèrent. Et

pourtant, cet accroissement d'attractions n'est pas entièrement dû à

la situation du témoin. Les gens d'ici vivent d'une façon plus

sérieuse, plus intime, ils s'occupent moins de la surface, du

changement, et des frivolités extérieures. J'imagine qu'un amour

durant toute une vie est presque possible ici; tandis que jusqu'à

présent j'ai toujours refusé de croire à la possibilité d'un amour

quelconque de plus d'un an de durée.

--Oh! nous sommes les mêmes ici que partout ailleurs, observa Madame

Dean, quelque peu embarrassée par mon speech.

--Excusez-moi, répondis-je; vous, ma bonne dame, vous êtes un démenti

frappant à cette assertion. Sauf quelques expressions provinciales de

peu d'importance, vous n'avez aucune trace des manières que j'étais

habitué à considérer comme particulières à votre classe. Je suis

sûr que vous avez pensé beaucoup plus que la généralité des

domestiques. Le manque d'occasion de dépenser votre vie en vaines

bagatelles vous a forcée à cultiver vos facultés de réflexion.

Madame Dean se mit à rire.

--À coup sûr, je me considère comme une personne sage et raisonnable,

dit-elle, mais ce n'est pas pour avoir vécu sur ces collines, et pour

avoir vu les mêmes figures et les mêmes actions d'un bout à l'autre

de l'année. C'est que j'ai subi une forte discipline qui m'a enseigné

la sagesse; et puis, j'ai lu beaucoup plus que vous ne pourriez le

supposer, M. Lockwood. Il n'y a pas un livre dans cette bibliothèque

que je n'aie regardé et dont je n'aie tiré quelque chose: excepté

cette rangée de livres grecs et latins, et ces livres français; et

encore ceux-là, je les connais par ce que j'en ai vu dans les autres:

c'est ce que vous pouvez attendre de la fille d'un pauvre homme.

Pourtant, si vous désirez que je poursuive mon histoire à la façon

d'une vraie commère, je veux bien continuer; et au lieu de sauter trois

ans, je me contenterai de passer à l'été suivant, l'été de 1778,

c'est-à-dire il y a à peu près vingt-trois ans.

Un amant · 第 21 / 49 题