CHAPITRE II

Avec le temps, M. Earnshaw commença à baisser. Il avait toujours été

actif et bien portant, mais sa force le quitta tout d'un coup; et du

jour où il fut confiné au coin de son feu, il devint affreusement

irritable. Un rien le vexait, et il lui suffisait de soupçonner un

manque de respect à son autorité pour le faire entrer dans un accès

de fureur. C'était le cas surtout si quelqu'un essayait de s'imposer à

son favori ou de le dominer: il ne pouvait souffrir qu'un seul mot

désagréable lui fût adressé; il semblait s'être mis dans l'esprit

que, parce que lui-même aimait Heathcliff, tout le monde le détestait

et songeait à le maltraiter. Et ce fut un désavantage pour le garçon,

car aucun de nous ne voulait irriter le maître, de sorte que nous

complaisions à sa partialité et cette complaisance fut un riche

aliment pour l'orgueil et pour l'humeur noire de l'enfant. Pourtant nous

ne pouvions faire autrement; deux ou trois fois, Hindley ayant

manifesté son mépris pour Heathcliff en présence de son père, le

vieillard furieux saisit son bâton pour le frapper, et frémit de rage

en voyant son impuissance.

À la fin, notre curé (car nous avions un curé qui gagnait sa vie en

donnant des leçons aux petits Linton et Earnshaw et en cultivant

lui-même son morceau de terre) ce curé suggéra que le jeune homme

devrait être mis au collège; et M. Earnshaw y consentit, bien qu'à

regret, car il dit que Hindley était un être nul et ne prospérerait

jamais.

J'espérais cordialement que désormais nous aurions la paix. Je me

chagrinais de penser que le maître avait à souffrir de sa bonne

action. J'imaginais que son mécontentement provenait de ses ennuis de

famille; telle était également son opinion à lui, mais en vérité,

monsieur, c'était sa nature qui baissait. Pourtant nous aurions pu

continuer à vivre d'une façon assez supportable si ce n'était deux

personnes, miss Cathy et Joseph le domestique: ce dernier aussi, vous

l'avez vu là-haut, évidemment. C'était et c'est sans doute encore le

plus odieux et le plus arrogant pharisien qui ait jamais saccagé une

bible pour y prendre toutes les promesses pour lui-même et pour en

lancer les malédictions à ses voisins. Par son adresse à faire des

sermons et de pieux discours, il parvint à produire une grande

impression sur M. Earnshaw; et plus le maître allait s'affaiblissant,

plus était grande l'influence de Joseph. Il ne cessait pas de

l'importuner pour qu'il prit soin de son âme et pour qu'il tint

sévèrement ses enfants. Il l'encouragea à considérer Hindley comme

un réprouvé et, tous les soirs, il grommelait régulièrement une

longue série de fables contre Heathcliff et Catherine: il avait

toujours soin de flatter la faiblesse d'Earnshaw en mettant la plus

grosse part du blâme sur la jeune fille.

Il est bien sûr que Catherine avait des façons telles que je n'en

avais jamais vues chez une enfant; et elle nous mettait tous hors de

patience cinquante fois par jour et davantage; depuis l'heure où elle

descendait jusqu'à l'heure où elle allait se coucher, nous n'étions

pas sûrs une minute qu'elle ne fût pas à faire quelque mal. Son

esprit était toujours excité, sa langue toujours en train. Elle

chantait, riait, persécutait quiconque ne faisait pas comme elle.

C'était une plante sauvage et maligne; mais elle avait l'œil le plus

agréable, le sourire le plus doux et le pied le plus léger de la

paroisse; et après tout, je crois qu'elle n'avait pas mauvaise

intention, car lorsqu'une fois elle vous avait fait pleurer pour de bon,

il était rare qu'elle ne vint pas vous tenir compagnie et vous obliger

à vous calmer pour la consoler. Elle aimait beaucoup trop Heathcliff.

La plus grande punition que nous pouvions inventer pour elle était de

la tenir séparée de lui. En jouant, elle se plaisait à faire la

petite maîtresse, usant librement de ses mains et commandant à ses

compagnons; c'est ce qu'elle fit avec moi, mais je ne pouvais pas

souffrir qu'on me donnât des ordres et je le lui fis savoir.

Or, M. Earnshaw n'admettait pas les plaisanteries de la part de ses

enfants: il avait toujours été grave et sévère avec eux; et

Catherine de son côté ne concevait pas que son père fut plus mal

disposé et moins patient dans son état de souffrance qu'il n'était

auparavant. Les reproches acariâtres qu'elle en reçut éveillèrent en

elle un méchant désir de le provoquer. Elle n'était jamais si

heureuse que lorsque nous étions tous à la gronder à la fois, et

qu'elle nous défiait avec son fier regard impertinent, et ses paroles

toutes prêtes; tournant en ridicule les malédictions religieuses de

Joseph, me harcelant, et faisant la chose même que son père haïssait

le plus: lui montrant que sa prétendue insolence à elle avait plus de

pouvoir sur Heathcliff que sa bonté, à lui, que le garçon était

prêt à faire en toute chose ce qu'elle lui ordonnait, tandis qu'il

n'obéissait à ses ordres à lui que s'ils s'accordaient avec son

propre désir. Après s'être conduite aussi mal que possible toute la

journée, quelquefois elle allait vers lui le soir et essayait de le

dorloter pour faire la paix. «Non Cathy, disait le vieillard, je ne

peux pas t'aimer; tu es pire que ton frère. Va, dis tes prières,

enfant, et demande pardon à Dieu. Je doute que ta mère et moi

puissions expier la façon dont nous t'avons élevée.» D'abord ces

paroles la faisaient pleurer, mais ensuite, à être toujours

repoussée, elle s'endurcit, et elle se contentait de rire quand je lui

conseillais de dire qu'elle regrettait ses fautes et en demandait

pardon.

Mais l'heure vint enfin qui termina sur cette terre les souffrances de

M. Earnshaw. Il mourut tranquillement dans sa chaise, un soir d'octobre,

assis au coin du feu. Un vent violent soufflait autour de la maison et

s'engouffrait dans la cheminée, avec un bruit sauvage; pourtant, il ne

faisait pas froid et nous étions tous ensemble: moi, à quelque

distance du foyer, occupée à tricoter, Joseph lisant sa bible près de

la table, car dans ce temps-là les domestiques avaient l'habitude de

s'asseoir dans la maison, l'ouvrage fini. Miss Cathy avait été malade,

et c'est ce qui fait qu'elle se tenait tranquille; elle s'appuyait

contre le genou de son père, et Heathcliff était couché par terre

avec sa tête dans le tablier de la jeune fille. Je me rappelle que le

maître, avant de tomber dans un assoupissement, caressa ses beaux

cheveux et lui dit: «Pourquoi ne peux-tu pas toujours être une bonne

fille?» Et elle tourna sa figure vers lui, et répondit: «Pourquoi ne

pouvez-vous pas toujours être un bon homme, père?» Mais aussitôt

qu'elle le vit vexé de nouveau, elle baisa sa main et dit qu'elle

allait chanter pour l'endormir. Elle se mit à chanter très bas,

jusqu'à ce que les doigts du vieux maître s'échappèrent des siens,

et que sa tête s'affaissa sur sa poitrine. Alors je lui dis de se taire

et de ne pas bouger par crainte de l'éveiller. Nous nous tûmes comme

des souris pendant une pleine demi heure, et nous aurions continué plus

longtemps, si Joseph, ayant fini son chapitre, ne s'était levé, et

n'avait dit qu'il devait éveiller le maître pour réciter les prières

et aller au lit. Il s'avança, l'appela par son nom et le toucha à

l'épaule; mais le vieillard restait immobile, de sorte qu'il prit la

chandelle et le regarda. Je vis bien qu'il y avait quelque chose qui

allait mal quand il remit sa lumière sur la table et que, saisissant

les enfants chacun par un bras, il leur murmura de monter, et de ne pas

faire de bruit, ajoutant qu'ils auraient à dire leurs prières tout

seuls ce soir-là, parce que lui-même avait autre chose à faire.

--Je veux auparavant dire bonne nuit à mon père, dit Catherine, lui

passant les bras autour du cou avant que nous ayons pu l'en empêcher.

La pauvre créature découvrit tout de suite le malheur; elle gémit:

«Oh, il est mort, Heathcliff, il est mort!» Et tous deux se mirent à

pleurer, le cœur brisé.

Je joignis mes sanglots aux leurs, amers et sonores, mais Joseph nous

demanda à quoi nous pensions de hurler de cette façon sur un saint

dans le ciel. Il me dit de mettre mon manteau et de courir à Gimmerton

pour chercher le médecin et le curé. Je ne pouvais pas deviner à quoi

servirait l'un ou l'autre dans ce moment; pourtant, je partis, par le

vent et la pluie, et je ramenai avec moi l'un des deux, le médecin;

l'autre dit qu'il viendrait dans la matinée. Laissant Joseph expliquer

l'affaire, je courus à la chambre des enfants; leur porte était

entrebâillée, je vis qu'ils ne s'étaient pas couchés, bien qu'il fut

passé minuit; mais ils étaient plus calmes et n'avaient pas besoin de

moi pour les consoler. Les petites âmes se réconfortaient l'une

l'autre avec des pensées meilleures que toutes celles que j'aurais pu

leur suggérer; aucun curé dans le monde n'a jamais fait une aussi

belle peinture du ciel que celle qu'ils en faisaient dans leur innocente

conversation; et pendant que je les écoutais en sanglotant, je ne

pouvais m'empêcher de souhaiter que nous fussions tous ensemble en

sécurité là-haut.

Un amant · 第 19 / 49 题