ÉMILY BRONTË

C'est M. Émile Montégut qui, en même temps qu'il révélait au public

français la vie et le génie de Charlotte Brontë, a le premier cité

en France le nom d'Emily Brontë, la sœur cadette de l'auteur de _Jane

Eyre._ Voici comme il parlait d'elle, en 1847, dans un article de la

_Revue des Deux-Mondes_:

Cette singulière personne, devant laquelle son énergique sœur

tremblait elle-même, est morte prématurément. Son talent naturel n'a

pas eu le temps de se développer, mais il était plus grand peut-être

que celui de Charlotte: il était, en tout cas, plus primesautier, plus

naïf. Emily avait le don que les Anglais qualifient de _génial._ Dans

l'ensemble des pièces publiées en commun par les trois sœurs, les

plus remarquables sont celles qu'elle a faites. Toutes ont beaucoup

d'élévation; celles d'Emily seules ont de l'accent.

Du seul ouvrage en prose d'Emily Brontë, de son roman _Wuthering

Heights_, dont voici enfin une traduction française, M. Montégut

disait:

D'un bout à l'autre, la terreur domine, et nous assistons à une

succession de scènes toutes éclairées par un reflet pareil à celui

de la houille qui brûle. La sombre imagination d'Emily fait défiler

devant nous, avec un calme parfait et sans se troubler un instant, des

personnages et des scènes d'autant plus effroyables que la terreur

qu'ils inspirent est surtout morale. Ils ne nous menacent pas

d'apparitions ni d'événements merveilleux, mais de passions féroces

ou d'instincts criminels. Au premier aspect, on les aborde sans crainte:

ils ont l'apparence de braves paysans un peu rudes et grossiers. Mais

bientôt leurs yeux hagards, ou cruels, ou railleurs, se fixent sur

vous, vous fascinent et vous troublent. L'effet poétique produit est

d'autant plus grand que l'auteur n'apparaît jamais derrière ses

personnages. Emily raconte sobrement, brièvement; son énergique

fermeté indique une âme familière avec les émotions terribles et qui

se joue de la peur.

... J'ai parlé du talent qu'avait Charlotte pour surprendre les

perversités cachées de l'âme; mais enfin les perversités qu'elle

décrit sont avouables, car ce sont celles que nous portons en nous

tous. Emily va beaucoup plus loin: elle devine le secret des passions

criminelles, elle regarde d'un œil avide le jeu des passions coupables.

Ses personnages sont criminels, elle le sait, elle le dit et semble nous

défier de ne pas les aimer.

Le seul rappel de ce jugement de M. Montégut suffira, je pense, pour

attirer sur le roman d'Emily Brontë la curiosité des lecteurs

français d'aujourd'hui. Mais il n'en allait pas de même en 1857. Ce

que les lecteurs français cherchaient alors dans le roman anglais, ce

n'était pas la peinture de «passions féroces et d'instincts

criminels». Aux romans de Charlotte Brontë, où il y avait encore trop

de talent «pour surprendre les perversités cachées de l'âme», ils

préféraient les romans plus familiers de Mistress Gaskell, dont le nom

risquerait d'être maintenant oublié si elle n'avait, entre deux

récits, publié un excellent ouvrage biographique sur la famille

Brontë. Quant au roman d'Emily, _Wuthering Heights_, la recommandation

de M. Montégut ne paraît avoir inspiré le désir de le traduire à

aucune des innombrables dames suisses ou polonaises qui, de 1850 à

1870, ont encombré nos librairies de romans _adaptés_ de l'anglais.

Pendant que nos jeunes critiques s'ingéniaient à nous présenter

Shelley, Rossetti, Swinburne, dont il pouvait être à tout le

moins entendu d'avance que le génie nous resterait toujours

incompréhensible, personne ne s'est avisé de reprendre l'étude de ce

livre singulier, qui demeure aujourd'hui, après quarante ans, le

produit le plus excentrique de la littérature anglaise. Notre public a

continué quelque temps à croire que l'auteur de _Jane Eyre_ était la

seule miss Brontë qui méritait d'être connue: après quoi il a

oublié même l'auteur de _Jane Eyre_, pour essayer de s'intéresser aux

romans de George Eliot. Les réputations étrangères ont toujours plus

vite fait, en France, de nous fatiguer que de nous séduire.

En Angleterre le roman d'Emily Brontë est loin d'être aussi

parfaitement inconnu. C'est même un des livres dont il se vend, tous

les ans, le plus grand nombre d'exemplaires et un nombre plus grand

d'année en année. Mais, si chacun l'a lu, personne n'en parle, tout au

moins dans les journaux, les revues, les recueils d'essais, les

histoires de la littérature. Il semblerait que ce soit une gêne pour

la réserve anglaise d'avoir à nommer en public ce livre bizarre ou

s'étale, décrite avec la franchise la plus ingénue, et par instants

grandie jusqu'à un tragique sublime, une passion amoureuse toute

frissonnante de désirs instinctifs et de sensualité.

Dans un pays où le roman est considéré de plus en plus comme un genre

de dames et de demoiselles, on évite d'insister sur un roman aussi peu

fait pour l'édification morale ou l'inoffensive récréation des

familles: sans compter que _Wuthering Heights_ est l'œuvre d'une jeune

fille qui, n'ayant jamais rien su de la vie, a inventé de toutes

pièces le sujet et les caractères, et qui a ainsi laissé l'exemple

d'une imagination en vérité très originale, mais nullement telle que

des parents anglais en peuvent souhaiter chez leurs filles.

De temps à autre seulement, certains écrivains d'une hardiesse

éprouvée osent proclamer leur admiration pour le génie d'Emily

Brontë. C'est ainsi que, en 1877, dans un de ces essais où la noblesse

de l'intention et l'abondance des métaphores suppléent de leur mieux

à l'absence de tous arguments critiques, M. Swinburne a eu le courage

d'affirmer la supériorité de _Wuthering Heights_ sur les plus fameux

romans de George Eliot, alors au comble de sa faveur près du public

anglais. Bien avant lui, d'ailleurs, et dès 1848, c'est-à-dire

l'année même de la mort d'Emily Brontë, un poète d'une vigueur de

raison et d'une délicatesse de sentiment tout à fait remarquables,

Sidney Dobell, avait rendu hommage, dans la revue _le Palladium_, au

génie du romancier nouveau, qui n'était connu encore que sous son

pseudonyme d'Ellis Bell. Il y a quelques années enfin, en 1883, miss

Mary Robinson a consacré à Emily Brontë un volume de la collection

des _Eminent Women_, un volume plein de détails curieux, que vient

relever tout le long des pages un souffle très particulier d'admiration

cordiale et discrète. Mais ce sont là des exceptions. Le nom d'Emily

Brontë continue à être, en Angleterre, de ceux qu'on n'aime pas à

citer, comme le nom de ce Thomas de Quincey à qui ses compatriotes ne

pardonneront jamais, non point, certes, ses habitudes d'ivrognerie,

d'ailleurs très problématiques, mais ce qu'il y a eu au fond de son

mobile esprit de fuyant et d'un peu ténébreux.

_Wuthering Heights_ date de 1848, il y a plus de quarante ans; mais

Emily était si peu au courant des habitudes littéraires de son temps,

qu'elle n'y a mis aucun de ces artifices romanesques alors à la mode et

qui aujourd'hui nous rendent si malaisée la lecture des romans de

Charlotte, la sœur aînée. Ce qui a pu paraître aux contemporains

gaucherie et inexpérience, la simplicité du sujet, l'absence

d'intrigues, le petit nombre des personnages, la constante répétition

de scènes pareilles dans des cadres pareils, j'imagine que c'est cela

même qui a sauvé de la poussière du temps et nous a gardé si vivante

cette œuvre, seule dans son genre, qui tient à la fois de la chronique

villageoise et de la plus sombre tragédie lyrique.

Mais de juger dans son ensemble le roman d'Emily Brontë, M. Montégut

s'en est chargé, dans l'article que j'ai cité plus haut, et il l'a

fait mieux infiniment qu'il ne me serait possible de le faire. Il a

donné aussi, dans le même article, une courte analyse du sujet de

_Wuthering Heights_: encore n'est-il point d'analyse qui puisse faire

concevoir une juste idée d'un roman où l'intérêt est tout moral et

consiste dans la minutieuse peinture des mille nuances d'une très

étrange passion. Mais il m'a semblé que ce serait encore une façon

d'apprécier et de juger ce roman que de montrer l'âme attirante et

mystérieuse dont il est le produit. Dans un temps où il suffit à

Mademoiselle Marie Bashkirtseff de laisser voir à outrance le détail

de ses excentricités pour devenir quelque chose comme la Vierge d'une

religion nouvelle, j'ai pensé que la native et bien involontaire

singularité de l'auteur de _Wuthering Heights_ pourrait valoir quelque

sympathie à cette pâle jeune fille, la plus chère pour moi entre

toutes celles dont on aperçoit l'image dans les livres. Aussi bien le

livre excellent de miss Mary Robinson m'offre-t-il de la manière la

plus parfaite tous les traits de cette image: il n'y a pas un fait

important de la vie d'Emily qui ne s'y trouve rapporté, à la place et

sous le jour qui conviennent.

*

* *

Emily Brontë est née en 1818, à Thornton, mais elle avait à peine

deux ans lorsque ses parents s'établirent à Haworth, dans le

Yorkshire, où l'on peut bien dire que s'est passé tout ce qu'elle a

vécu de sa vie.

Son père, le Révérend Patrick Brontë, B. A. (de son vrai nom

Prunty), était né en Irlande de parents irlandais: par lui s'est

transmis à Emily et à son frère Branwell ce pur sang celtique qui

les fait voir si différents des natures anglo-saxonnes dans chacun des

traits de leur esprit et de leur caractère. C'était au surplus un

niais et un assez pauvre sire que le Révérend Patrick Brontë:

incapable d'affection et pour ses parents, dont il n'a jamais daigné

s'enquérir dès qu'il eut quitté l'Irlande, et pour sa femme, qu'il a

traitée avec une froideur et une dureté constantes, et pour ses

enfants, dont il se prenait seulement de temps à autre à soupçonner

l'existence. Après s'être frayé de son mieux un petit chemin, il

s'était reposé dans un égoïsme plein de fatuité; il jugeait les

choses de très haut, ne tolérant pas d'être contredit, et vivait

isolé parmi les siens, tout occupé à la lecture et à la discussion

des journaux politiques, à la préparation de ses sermons et à la

composition de fâcheux poèmes, dont le plus notable est une _Épitre

Révérend J. B., qui voyageait pour sa santé._

Sa femme, Maria Branwell, était la fille d'un petit marchand de

Penzance, dans les Cornouailles, et la nièce d'un collègue et ami de

Patrick Brontë, peut-être ce même J. B., qui voyageait pour sa

santé. Elle s'était mariée à vingt-deux ans, en 1812; en 1820, elle

est morte, laissant un fils, Branwell Brontë, et cinq filles, Maria,

Élisabeth, Charlotte, Emily et Anne. Une personne douce, résignée,

au demeurant insignifiante, telle semble avoir été la mère d'Emily:

sa fille a hérité d'elle le germe de la maladie qui l'a tuée,

peut-être aussi cette tendresse rêveuse et pleine de mélancolie dont

la face s'aperçoit dans ses poèmes et quelques passages de son roman.

J'ai eu l'occasion, il y a deux ans, de visiter ce village d'Haworth où

a vécu depuis 1820 la famille Brontë. C'était un jour de septembre,

et la vieille cathédrale d'York m'était apparue le matin toute

rajeunie sous un clair soleil. Mais lorsque le train qui m'amenait

s'arrêta dans la gare de Haworth, je cherchai vainement le soleil parmi

les gros nuages que le vent remplaçait à tout instant l'un par

l'autre. Ce vent, un sombre vent froid et sonore, c'est le souvenir le

plus vif que j'ai conservé de Haworth; c'est le même vent qui souffle

en permanence sur les _Wuthering Heights_, les collines orageuses où

habitent les héros du roman d'Emily; c'est le même qui souffle dans

les âmes de ces héros, secouant comme des nuages les terribles

passions de leurs cœurs. J'eus le sentiment aussi que le soleil ne

devait jamais éclairer d'une bien franche lumière ce village désolé,

qui s'allongeait au flanc d'une colline sauvage, et je crus deviner

pourquoi les scènes de tranquille bonheur brillaient elles-mêmes d'un

jour si malingre dans les romans qu'Emily et ses deux sœurs avaient

conçus là. Je montai l'unique rue jusqu'au sommet de la colline où

s'élève, entourée de bruyères, la maison du révérend pasteur. Là

s'est faite l'éducation d'Emily, là s'est formée son âme. Et il est

naturel qu'elle ait aimé profondément ce lugubre paysage, car c'est

lui, à coup sûr, qui a le plus contribué à créer l'énergique,

silencieuse et passionnée personne qu'elle a été.

Lorsque la petite Emily vint avec ses parents habiter le presbytère de

Haworth, sa mère commençait déjà à souffrir du mal dont elle devait

mourir. Les six enfants ne la voyaient presque jamais. Ils ne voyaient

que de loin en loin leur digne père, qui, ayant la digestion difficile,

avait imaginé de se faire servir ses repas dans sa chambre. De temps à

autre seulement il daignait venir prendre le thé dans le salon avec ses

enfants; encore était-ce pour se faire lire par une de ses filles les

articles des journaux et pour s'entretenir des menus événements de la

politique courante. Ni livres d'histoires à images, ni poupées, ni

jeux d'aucune sorte, Emily et ses sœurs ne connurent rien de pareil.

À quinze ans, Emily ne savait aucun jeu, et un jour que des enfants du

village étaient venus au presbytère, on vit les grandes filles du

pasteur leur demander avec curiosité comment on devait s'y prendre pour

jouer.

Les six enfants, d'ailleurs, vivaient ensemble et ne se quittaient pas.

L'aînée des filles, Marie, s'était peu à peu habituée à les

conduire: «Elle était bonne comme une mère, rapporte une vieille

femme de Haworth, qui a veillé Madame Brontë dans sa maladie. Mais

jamais aussi il n'y a eu d'aussi parfaits enfants. Je les croyais

bêtes, tant ils différaient de tout ce que j'avais vu. M. Brontë leur

avait interdit de manger de la viande, par le motif que lui-même, dans

son enfance, n'avait été nourri que de pommes de terre; et ils ne

mangeaient que des pommes de terre, mais jamais je ne les ai vus

désirer autre chose. Ils étaient tranquilles et bons; Emily était la

plus jolie.»

Cette existence dura encore un an après la mort de la mère. Les

enfants continuaient à dormir tous dans la même chambre, à se nourrir

de pommes de terre, et à avoir pour distraction principale la lecture

des journaux. En 1822, la sœur de leur mère, miss Branwell, vint

prendre la direction du ménage; sa venue, d'ailleurs, ne modifia guère

la manière de vivre des enfants, d'Emily surtout, que miss Branwell ne

put jamais se résoudre à aimer.

Jamais enfants ne furent à ce point privés de tous les avantages de

l'enfance; jamais il n'y eut d'enfants qui eussent été si peu enfants.

À cinq ans, Emily, à qui son père demandait, par manière d'exercice

intellectuel, comment il convenait de traiter Branwell s'il était trop

bruyant, répondit qu'il fallait «d'abord raisonner avec lui, puis, au

cas où il refuserait d'entendre, le fouetter». À six ans, elle

écrivait des contes fantastiques, pleins déjà d'imaginations sombres.

Et les journées se passaient, monotones, muettes, lugubres. Les petites

filles se levaient à cinq heures, balayaient, surveillaient le

déjeuner, prenaient une leçon d'anglais avec leur père et une leçon

de couture avec leur tante; le reste du temps, c'était la promenade sur

la bruyère, la lente promenade toujours recommencée. Les six enfants

marchaient côte à côte, tantôt commentant les dernières nouvelles

des affaires d'Orient, tantôt se racontant à tour de rôle de

terribles histoires, sous le vent qui soufflait.

En septembre 1824, Emily et Charlotte furent mises en pension à

Cowan-Bridge, dans une école où étaient déjà leurs deux sœurs

aînées. C'était une de ces écoles-géhennes comme on peut en voir

dans les romans de Dickens, à moins que l'on ne prenne la peine

d'explorer soi-même les petites villes de France ou d'Angleterre, car

on s'aperçoit alors que Dickens n'a rien exagéré, que la civilisation

n'a rien changé, et qu'il reste encore de par le monde une foule de ces

bagnes où l'on affame, torture et abrutit, sans aucun motif

compréhensible, les petites filles et les petits garçons. L'école de

Cowan-Bridge avait été fondée avec grand tapage dans le but

d'instruire et de former aux belles manières les filles des clergymen

de l'Église établie. Les petites Brontë ne cessèrent pas d'y

souffrir de la faim, du froid, des courants d'air; le personnel de la

maison ne se relâcha d'oublier leur existence que pour les battre et

les tourmenter. Elles ne se plaignaient pas, faute d'avoir à qui se

plaindre; mais les deux aînées, Marie et Élisabeth, furent prises

coup sur coup d'une fièvre de consomption et moururent. Puis une

épidémie de fièvre typhoïde se répandit dans la pension. Les

élèves mouraient dans les dortoirs ou bien fuyaient l'école,

emmenées en hâte par leurs parents. Seules, Charlotte et Emily

Brontë restaient là, et si elles n'apprenaient pas grand chose de ce

que doivent connaître les filles des clergymen de l'Église établie,

elles apprenaient du moins à considérer la vie comme une façon de

sombre pensionnat, où le seul devoir des élèves était de souffrir en

silence, avec quelque chose qu'on appelait la mort pour seule

récréation. Un jour vint enfin où la direction de Cowan-Bridge

comprit elle-même la nécessité de congédier ces deux sœurs qui

maigrissaient, dépérissaient et allaient mourir comme leurs aînées.

M. Brontë, malgré tout l'ennui qu'il dut avoir de ce dérangement, se

décida enfin à aller chercher ses filles. Peut être est-ce pour se

distraire des soucis de ce voyage qu'il composa, avec toute sorte de

citations de saint Paul, une épître en vers _à jeune clergyman

nouvellement ordonné._

Il ramena les deux petites à Haworth, où ce furent alors pour Emily

d'heureuses années, toutes employées aux travaux du ménage, aux

leçons, aux promenades sur la bruyère en compagnie de Branwell, le

frère chéri. Tous ceux qui avaient occasion de venir au presbytère,

les servantes, les amies de Charlotte, les paysans de Haworth, tout le

monde jugeait Emily supérieure en toute façon au reste de la famille,

plus intelligente, meilleure, plus belle aussi, avec sa grande taille

mince, ses épais cheveux noirs, ses yeux d'un vert sombre, son teint

pâle, et cette large bouche aux lèvres rouges et saillantes qu'animait

souvent un étrange sourire. C'était elle qui soignait les malades,

elle qui portait les secours aux pauvres, elle qui prenait dans ses bras

les enfants du village et qui habillait leurs poupées. Mais à mesure

qu'elle avançait en âge, chacun était plus frappé de la voir

toujours rester silencieuse, comme s'il lui eût été impossible

d'exprimer en paroles la profonde gaieté juvénile qui se reflétait

dans ses yeux. Elle se taisait, répondant à peine d'un signe de tête

aux questions des siens, s'enfuyant dès qu'un étranger approchait de

la maison. Jamais elle ne prenait part, comme ses sœurs, aux leçons du

dimanche, jamais elle ne parlait aux gens du pays.

Cette attitude finit par inquiéter la famille Brontë. On imagina, pour

y remédier, d'envoyer de nouveau la jeune fille dans une pension. La

pension, cette fois, était accueillante et gaie; Emily s'y trouvait

avec sa sœur Charlotte et sous la direction d'une amie de celle-ci.

Mais à peine y était-elle qu'elle se mit à dépérir, toujours

muette, résignée, appliquée à ses devoirs: elle y serait morte, si

Charlotte ne l'avait ramenée à Haworth. Un an après, nouvel exil.

Emily prit une place d'institutrice à Halifax: elle y passa un hiver,

puis s'en revint à ses bruyères, incapable décidément de jamais

trouver de l'emploi en dehors de la maison paternelle.

De 1837 à 1842, Emily resta seule à Haworth, avec son père et sa

tante. Elle s'occupait du ménage, soignait la vieille servante Tabby,

qui s'était cassé la jambe, surveillait l'éducation de ses chiens, de

ses chats et de ses poules, et, aux heures de liberté, courait parmi

les bruyères, sous le vent qui soufflait. Pendant les vacances, la

famille se réunissait, et la joyeuse vie d'autrefois recommençait.

Personne autant qu'Emily ne paraissait s'y plaire.

Il y avait aussi, dans ces années, un desservant (_curate_) qui venait

souvent dans la maison des Brontë et qui semble avoir fait sur Emily

une impression assez vive. C'était un beau jeune homme plein de

galanterie, et miss Ellen Nussey, l'amie des demoiselles Brontë, a

raconté à miss Mary Robinson que sa présence au presbytère mettait

dans les yeux d'Emily un éclat inaccoutumé.

*

* *

Le bonheur d'Emily devait être de peu de durée. En 1842, sur les

instances de Charlotte, la pauvre fille se laissa mener à Bruxelles,

où un maître de pension s'offrait à compléter son éducation, et

notamment à lui apprendre le français. La compagnie de sa sœur

n'empêcha pas ce séjour en Belgique d'être pour Emily un affreux

exil. Comme partout et toujours, c'est elle qui là-bas parut la mieux

douée, la plus intéressante et la plus belle des deux sœurs. «Sa

faculté d'imagination était si vive, elle avait un tel art pour se

représenter les scènes et les caractères, et son raisonnement était,

en outre, si serré, que je la croyais destinée à l'avenir le plus

haut.» C'est en ces termes que parlait d'elle, plus tard, le maître de

pension bruxellois. Mais il se plaignait en même temps de cette nature

sombre, concentrée, inabordable, qu'il lui avait vue tout le temps

qu'il l'avait connue. Des dames anglaises qui habitaient aux environs de

Bruxelles se trouvèrent forcées à rompre toutes relations avec les

demoiselles Brontë, qu'elles avaient d'abord invitées chez elles:

Emily ne leur disait pas un mot; elle restait des heures dans leur

salon, immobile et les yeux baissés. Elle étudiait consciencieusement

le français, le dessin, la musique; elle étonnait ses maîtres par la

sûreté et la rapidité de ses progrès; mais sa tristesse de jour en

jour s'aggravait. Elle n'avait d'autre consolation que d'écrire des

vers, à l'insu de tous, et de lire Hoffmann, dont les noires inventions

concordaient avec les rêves tragiques qu'elle portait en elle.

À l'hiver de 1843, miss Branwell, la tante, mourut, et Emily revint

s'installer à Haworth, auprès de son père. Rien au monde, désormais,

ne devait plus l'amener à quitter ses bruyères; mais il ne semble pas

qu'elle y ait rapporté la joie intérieure qui l'avait remplie avant

son exil. Elle n'avait plus aux durs travaux de la maison l'entrain de

naguère. Des images, sans doute des projets de romans et de poèmes, se

pressaient dans son cerveau: et peut-être s'affligeait-elle aussi de ce

tempérament insociable qui l'empêchait, comme ses sœurs, de subvenir

aux besoins de la famille; peut-être avait-elle un pressentiment des

angoisses qui l'attendaient.

Ces angoisses devaient commencer dès l'année suivante. Le frère

bien-aimé, Branwell Brontë, après s'être fait chasser de vingt

emplois pour son ivrognerie et sa négligence, avait enfin obtenu une

place de précepteur dans une famille où sa sœur Anne était

institutrice. Il y avait séduit la mère de son élève; la chose avait

été découverte, et le jeune homme s'était enfui à Haworth, fou

d'amour, désespéré, plein de rage contre le destin qui le séparait

de cette femme passionnément désirée. Et, de retour chez son père,

il n'eut d'autre soulagement que de s'enivrer sans relâche, joignant

l'ivresse de l'opium à celle de l'eau-de-vie. Ses sœurs Charlotte et

Anne, son père, tous les amis de la maison, se détournèrent de lui

avec horreur. Seule, Emily le chérissait davantage à mesure qu'elle

le voyait plus misérable. Tous les soirs, pendant des années, elle

resta seule debout dans la maison jusqu'au milieu de la nuit, parfois

jusqu'au matin, pour attendre le retour de son frère, qui s'attardait

dans les tavernes. Ses sœurs, son père, tous les siens dormaient: elle

veillait, se distrayant à lire ou à écrire, mais davantage encore,

sans doute, à rêver devant les cendres éteintes. Elle guettait le

bruit des pas du malheureux, elle allait à sa rencontre, le conduisait

à sa chambre, subissait sans impatience ses injures et ses

imprécations. Nul doute qu'elle ait copié d'après l'abrutissement de

Branwell l'abrutissement d'Earnshaw, un des plus singuliers personnages

de son roman; mais nul doute aussi, comme l'ajustement observé miss

Robinson, que les confidences de ce fou éperdu d'amoureuse passion lui

aient servi à concevoir les éclats sauvages de l'amour d'Heathcliff.

C'est dans ces mornes nuits d'attente solitaire qu'elle écrivit

quelques-uns de ses plus beaux poèmes. L'habitude d'écrire des vers en

cachette, elle l'avait prise depuis longtemps: et lorsque jadis son

frère et Charlotte l'encombraient de détails sur l'envoi qu'ils

avaient fait de leurs médiocres vers aux célébrités du jour et sur

les réponses qu'ils en avaient reçues, personne ne se doutait qu'elle

aussi avait des vers qu'elle aurait pu montrer, de véritables vers,

débordant d'une étonnante frénésie lyrique.

C'est Charlotte qui, par hasard, dans l'automne de 1845, découvrit le

cahier des poèmes de sa sœur. Celle-ci fut d'abord très fâchée de

cette indiscrétion: on la força pourtant à laisser joindre ses vers

à ceux de ses deux sœurs dans un recueil qu'on voulait publier. Le

recueil parut. Charlotte ne manqua pas de l'envoyer à tous ceux qui,

dans les trois royaumes, pouvaient rendre compte d'un livre. Mais

personne, ou à peu près, ne rendit compte de ce livre-là; seuls, deux

ou trois petits journalistes signalèrent des vers d'un certain Ellis

Bell (c'était le pseudonyme d'Emily) comme se distinguant des vers qui

les entouraient par un accent assez nouveau.

Il n'y a en effet aucun rapport entre les vers d'Ellis Bell et ceux de

ses deux sœurs. La facture y est souvent un peu embarrassée, mais les

sentiments sont d'une originalité si profonde que je ne connais pas de

poèmes anglais ayant une saveur aussi absolument personnelle. Un seul

sujet, à dire vrai: le désir de mourir; mais, à l'appui de ce sujet,

une façon de philosophie panthéiste et pessimiste, des images d'une

noblesse superbe et le plus étrange accent de morne tristesse

découragée que l'on puisse imaginer.

Voici, par exemple, un petit poème que je voudrais qu'on lise dans le

texte anglais:

Les richesses, je les tiens en maigre estime; et l'amour je me ris de le

dédaigner; et le désir de la renommée n'a été qu'un rêve qui s'est

évanoui avec le matin.

Et si je prie, la seule prière qui agite mes lèvres, pour moi-même,

est: «Laissez-moi ce cœur que je porte à présent, et rendez-moi la

liberté.»

Oui, à mesure que mes jours s'écoulent, c'est là tout ce que je

demande; dans la vie et dans la mort, une âme libre de chaînes, avec

du courage pour supporter.

L'insuccès du recueil de poèmes, loin de décourager Charlotte, lui

donna la résolution de s'imposer de suite à l'attention du public par

un livre d'une lecture plus facile. Elle conçut le plan d'un roman, ce

médiocre _Professeur_, qu'elle devait plus tard refondre dans son

_Villette._ Et comme elle s'était promis de traîner avec elle ses deux

sœurs à la fortune et à la gloire, elle leur enjoignit de se mettre

elles aussi, chacune à un roman. Anne écrivit l'ennuyeuse histoire

d'_Agnes Grey_; Emily écrivit _Wuthering Heights._

Elle l'écrivit dans ces longues soirées où elle restait seule à

attendre le retour de son frère, pendant que le bruit monotone du vent

rendait plus lugubre encore le lugubre silence de la maison endormie. Le

jour, courant sur la bruyère, elle méditait le plan, combinait les

épisodes. À l'influence de son tempérament se joignaient les

souvenirs de Maturin et d'Hoffmann, ceux aussi des sombres histoires de

famille irlandaises que lui avaient racontées son père, maintenant à

demi aveugle, et pour qui tous les moyens étaient bons de se rendre

intéressant. La figure d'Heathcliff se dressait devant elle: et

j'imagine que quelque chose dans sa chair et ses nerfs lui faisait

trouver plaisir à concevoir ce singulier amant, contenu et passionné,

féroce et humble, le seul amant qu'il aurait fallu à une âme comme la

sienne. Le soir, elle écrivait ce qu'elle avait imaginé dans le jour.

Elle essayait de se passionner aux enfantillages de la jeune Catherine,

aux menus détails de la vie des Linton; mais tout à coup elle

entendait au dehors des bruits de pas, des jurons, des appels: et avant

que son frère ne fût installé dans son lit, elle assistait à de

terribles monologues, où les malédictions, les invectives, les cris de

folle sensualité alternaient avec des soupirs et de vagues remords.

Lorsqu'elle voulait ensuite se remettre à l'histoire de Catherine,

c'est Heathcliff qui s'imposait à elle, avec son âme toute pleine des

sauvages passions dont elle venait de percevoir l'écho dans les

discours avinés de Branwell.

Il faut ajouter qu'elle écrivit _Wuthering Heights_ au milieu des

embarras les plus affreux. L'argent manquait de plus en plus, le père

perdait la vue. Anne, la sœur cadette, dépérissait, atteinte

mortellement, et chaque jour l'indigne Branwell cessait davantage de

ressembler à un être humain.

Quand le livre fut fini, Charlotte l'envoya avec les deux autres chez un

éditeur. Mais personne ne daigna remarquer le romancier nouveau. Emily

ne lut jamais un compte-rendu de son roman. Elle n'eut pour l'en

complimenter que ses sœurs, qui paraissent avoir été au premier abord

plutôt scandalisées que séduites, et son frère Branwell, qui imagina

de se vanter au cabaret d'être lui-même le véritable auteur de

_Wuthering Heights_[1].

Et tandis que Charlotte et Anne s'étaient remises déjà à d'autres

ouvrages, Emily, quand elle eut achevé son roman, renonça pour

toujours à la littérature. Elle s'attacha toute, plus activement que

par le passé, aux soins du ménage. Elle soigna son père, elle adoucit

l'agonie de son frère, qui mourut debout entre ses bras. À l'automne

de 1848, elle fut prise elle-même d'une vilaine toux; mais elle refusa

d'y faire attention, ou de consulter un médecin. «Rien ne sert de la

questionner, écrivait Charlotte; elle ne répond pas un mot. Et il est

encore plus inutile de lui recommander des remèdes: elle ne veut rien

prendre.»

Pourtant, et malgré le sincère désir de la mort qu'elle a toujours

laissé voir, Emily se sentait si nécessaire dans la maison qu'elle

s'acharnait à vivre. On ne put obtenir qu'elle renonçât à une seule

de ses occupations ordinaires. «Je n'ai jamais rien vu qui lui

ressemblât, écrivait encore Charlotte. Plus forte qu'un homme, plus

simple qu'un enfant. Le seul point affreux était que, pleine de

sollicitude pour les autres, pour elle-même elle n'avait aucune pitié.

De ses mains tremblantes, de ses jambes affaiblies, de ses pauvres yeux

fatigués, elle exigeait le même service que quand elle était bien

portante. Et c'était un supplice inexprimable d'être là auprès

d'elle, d'assister à tout cela, et de ne rien oser lui dire.»

Le 15 décembre 1848, Emily, qui la veille encore avait pris froid dans

une promenade sur les bruyères, s'obstina cependant à vouloir se

lever. Elle commença à se peigner, assise près du feu. Le peigne

tomba de ses mains; elle essaya de se baisser pour le ramasser, mais

elle était trop faible, elle ne put. Sa toilette finie, elle descendit

au salon et se mit à un ouvrage de couture. Vers deux heures, elle

était si pâle que ses sœurs la supplièrent d'aller se coucher. Elle

refusa d'un signe de tête, fit un effort pour se lever, s'appuya sur le

sofa. Elle était morte.

*

* *

Le corps de cette chère jeune fille repose maintenant dans un caveau de

l'église de Haworth, tout au sommet de cette colline qu'elle a si

passionnément aimée. Son âme aussi, j'imagine, doit avoir obtenu la

permission d'y demeurer à jamais, puisque tout autre séjour lui était

impossible. Je crois bien même l'y avoir vue, dans la visite que j'ai

faite à la petite église du village: c'était une âme pâle et douce,

tout odorante du parfum des bruyères. Elle flottait devant moi; mais

quand je voulus l'approcher, je ne vis plus rien.

Je me réjouis pourtant de la savoir là, et j'en vins à envier

l'heureux destin qui lui était échu. Elle n'a point connu, comme sa

sœur Charlotte, les fortes émotions de la renommée; mais le désir de

la renommée n'a été pour elle «qu'un rêve léger qui s'est évanoui

avec le matin». Et la voici en revanche qui possède un privilège plus

rare, la fidèle amitié de cœurs pareils au sien. Je n'oublierai pas

de quelle touchante manière son nom me fut révélé pour la première

fois. C'était à Dresde, sur la terrasse de Brühl, un soir d'été, il

va quatre ou cinq ans. L'orchestre du Belvédère jouait des valses dans

le lointain; une odeur tranquille me venait des jardins, par delà le

fleuve; et la jeune Anglaise avec qui je causais voulut bien m'avouer

que, entre tous les romans, celui qu'elle préférait était _Wuthering

Heights_, d'Emily Brontë. Elle eut pour me faire cet aveu un gracieux

sourire un peu gêné, et baissa la tête, toute rougissante, comme s'il

s'était agi d'une confidence trop hardie. Mais bientôt elle reprit

courage: elle me récita, j'en jurerais, le roman tout entier; elle me

peignit le caractère d'Emily Brontë; elle me dit comment ses amies et

elle s'étaient promis de garder toujours un culte exclusif à cette

noble mémoire. Oui, plus de quarante ans après sa mort, Emily excite

encore dans les âmes des jeunes filles de son pays de pieux

enthousiasmes. Et tandis que sa sœur Charlotte et George Eliot et

Mistress Browning entrent peu à peu dans l'oubli, tous les jours

arrivent de nouvelles guirlandes au tombeau de cette Emily Brontë, qui

«joignait à l'énergie d'un homme la simplicité d'un enfant».

Un amant · 第 10 / 49 题