Le cocher de la voiture, qu'on avait commandée à l'hôtel, dès le

premier jour, déplut à Flossie. Elle voulut en aller choisir un autre

elle-même à la station, sur la place. Elle le voulut et elle le fit.

Le cocher élu s'appelait Antonio. C'était un grand garçon, sec comme

un coup de trique, avec des sourcils charbonnés et des yeux de jais

noir. Son bagout nous amusa huit jours. Au retour de nos excursions,

Flossie faisait arrêter la voiture devant les pâtissiers de la ville,

y descendait chipoter des fruits confits et bourrait de gâteaux le

cocher ahuri; elle les portait elle-même au garçon demeuré sur son

siège, et cela au grand scandale de toute la rue. Quand elle eut assez

de celui-là, elle en prit un autre, un nommé Beppo, court et trapu,

tel un roquet, et roux comme un Vénitien; et puis ce fut le tour de

Bartholoméo, celui-là, je l'avoue, le plus joli cocher de tout le pays,

et qu'elle enlevait à prix d'or à une vieille Anglaise... Je dis à prix

d'or, traduisez en majorant les pourboires. Ils ne sont jamais bien

gros en Corse, et tout cela en tout bien tout honneur. Mais cette folle

enfant de Flossie avait compté sans le caractère indigène. Chacun des

cochers s'était monté la tête sur la jeune et riche cliente.

Un jour, à l'heure de la promenade, comme nous sortions de l'hôtel, au

lieu de notre voiture, nous trouvions les trois cochers réunis. Le long

Antonio, le gros Beppo et le joli Bartholoméo étaient là, concertés, et

je vis de suite que nos affaires tournaient mal.

Ils nous abordèrent poliment, le chapeau bas, et mirent Flossie en

demeure de choisir entre eux trois. D'abord, mon amie interloquée

pouffa de rire, mais, quand ils eurent tiré leur couteau et déclaré

qu'ils videraient la querelle entre eux si elle ne se décidait, quand

ils l'eurent avertie que l'homme élu par elle aurait à se battre avec

les deux autres, cette pauvre Flossie changea de couleur et me glissa

entre les bras. Nous la ramenâmes à l'hôtel évanouie.

Je calmai les cochers avec vingt francs, mais nous dûmes quitter

Ajaccio, le soir même et avec les plus grandes précautions. On nous

fit gagner la gare dans l'omnibus d'un autre hôtel. Cette querelle

avait fait scandale, et le consulat des Etats-Unis nous avait priées

officieusement de partir.

Eh bien, cette petite algarade m'a donné la meilleure opinion du

caractère corse. Voilà des gens qui ne souffrent pas qu'on se moque

d'eux et n'admettent pas qu'on les prenne et qu'on les lâche ensuite

comme des accessoires de cotillon.

--Accessoire de cotillon est dur pour un mari.

--C'est mon avis, et voilà pourquoi j'épouse M. Gennaro Olivari.

La jeune fille se levait:

--Croyez que j'ai encore d'autres raisons, M. Olivari a les plus beaux

yeux du monde.

III

AMES D'OUTRE-MER

Le dîner tirait à sa fin.

La princesse Outcharewska avait réuni, ce soir-là, les derniers

hiverneurs attardés en Riviera. Il y avait là Charles Haymeri, Pierre

Duteuil, Robert Stouza et le romancier Paul Sourdière. Il y avait là

la frêle et pâle Mme de Nymeuse, retenue à Nice par une incurable

neurasthénie, si faible qu'elle n'osait affronter d'autres climats; il

y avait là le consul d'Irlande, le vieux colonel de Brignolle et deux

médecins et leurs jeunes femmes. Un de ces couples devait partir le

lendemain pour Néris; le colonel de Brignolle, lui, quittait Nice à

la fin de la semaine pour l'inévitable Vichy; Robert Stouza méditait

une fugue dans l'Oberland, tourmenté, disait-il, par le besoin de voir

des glaciers après tant de cimes ocreuses, et Charles Haymeri, un peu

grognon, prévoyait qu'il allait être rappelé à Paris par les fêtes du

roi d'Italie. Il attendait une lettre de la Revue, dans laquelle il

pondait sa copie chaque mois; toute la société s'essaimait, c'était

bien le dernier dîner de la saison. Nice à moitié désert allait être

tout à fait vide; il soufflait sur la ville comme un vent de départ.

La princesse Outcharewska, l'air d'une poupée macabre avec sa face

émaillée d'un luisant de porcelaine sous des bouclettes d'un blond

verdissant, agitait des bras d'une maigreur à la fois plâtreuse et

diaphane dans des nuages de tulle bleuâtre, tout scintillant de

paillettes de nacre. Comme saupoudrée de givre dans cette toilette

coruscante, la princesse aggravait son équivoque silhouette par les

battements rythmés, on eût dit mécaniques, d'un immense éventail. Les

plus belles perles brillaient sur sa poitrine plate. Par les fenêtres

grandes ouvertes, des palmiers et des bambous, des lataniers et des

fougères arborescentes se découpaient vaporisés de lune; et, sur la

table, la massive argenterie, les fruits entassés dans des verreries

persanes, le champagne frappé dans des buires de Venise et les points

de Flandre de la nappe racontaient les millions déjà affirmés par

l'exotisme du parc.

Une odeur de magnolia traînait lourde dans la nuit; un imperceptible

frémissement de soie dénonçait le voisinage de la mer.

Et l'on causait naturellement du mariage de miss Eva Waston. C'était

l'inévitable sujet de tous les entretiens. Ses trente millions

américains, tombant dans la poche d'un petit sous-lieutenant corse sur

la foi de son beau physique et de sa nationalité, préoccupaient toute

la Riviera. Paul Sourdière avait cru devoir rétablir la vérité et

réparer le mal, causé étourdiment par lui, en racontant tout à trac la

démarche de miss Eva Waston, la visite de la jeune fille à sa villa,

comme la loyauté et l'imprévu de leur conversation.

L'aventure de miss Liliane Foxland avec les cochers d'Ajaccio avait

fort diverti l'assistance; l'étalage des connaissances de miss Eva

Waston en esthétique virile n'avait pas moins intéressé. Chacun avait

dit son mot, les femmes soulignant d'un sourire et les hommes d'une

réflexion.

--Cette pauvre miss Foxland, chevrotait tout à coup une voix lointaine

et cassée, venue on ne sait d'où, presque une voix de ventriloque,

cela ne m'étonne pas qu'elle ait eu cet ennui avec des cochers. Elle a

toujours eu l'obsession et du siège et du fouet.»

On se regardait avec stupeur. C'était la princesse qui parlait.

Ses invités avaient beau la connaître. Chaque fois que la vieille

Outcharewska prenait la parole, il y avait toujours dans l'assistance

un moment de silence pénible. Il y avait à la fois du hiement de la

poulie et du cri de la girouette dans la voix rouillée et grinçante de

la princesse Outcharewska.

--C'est une voix d'étranglement, avait dit d'elle le grand-duc Boris,

elle a dû être pendue quelque part, dans quelque comté d'Ecosse ou

quelque district de l'Inde. Cette vieille Outcharewska a eu tant

d'avatars.»

Et le légendaire irrespect du grand-duc en racontait bien d'autres sur

la dame de la villa Néra.

--Comment! miss Flossie Foxland avait l'obsession des cochers?

C'était la frêle Mme de Nymeuse qui, secouant sa langueur de

poitrinaire, risquait une intonation mourante avec un joli geste.

--Contez-nous cela, princesse.

--Oh! je n'ai rien à raconter, ripostait l'invraisemblable voix de

l'Anglaise. Cette Flossie Foxland était surtout très mal élevée; j'ai

beaucoup connu sa mère; et lady Foxland se désolait. Mais Flossie

était si malade. Ravissante, d'ailleurs. Je n'ai jamais rien vu de

plus délicieusement puéril et, si curieusement fardée par la fièvre.

Oh! le rose des pommettes de Flossie, des pétales de Bengale dans du

lait! J'habitais alors Cannes et je voyais souvent la mère et la fille.

Flossie s'ennuyait mortellement avec la vieille dame, qui ne pouvait

prendre sur elle de cacher son chagrin.

«Maman, je t'en prie, ne porte pas mon deuil avant, raillait cette

cruelle enfant.

Et, quand je venais les voir dans leur villa de la Croizette, la

petite, qui m'aimait assez, me reconduisait toujours jusque dans le

jardin. Il y avait justement une station de voitures devant leur grille.

--Savez-vous, princesse, ce que je voudrais être, me disait-elle

souvent en me fixant de ses grands yeux de fleur? je voudrais être

homme pour être un de ces cochers; oui, un de ces cochers de fiacre.

--Vous Flossie, mais vous êtes folle! Ces hommes sont sales, mal tenus,

dégoûtants.

--Non, il y en a de très bien; mais ce n'est pas pour leur ressembler

que je voudrais être à leur place, mais pour entendre ce qu'ils

entendent. Songez comme ce doit être amusant. Ils promènent des

touristes, des Cooks, des gens très bêtes. Ils ramènent des amoureux,

des décavés et sûrement des criminels. Est-ce que l'on sait, si près

de Mont-Carlo? Toutes les nationalités, ils les voiturent sur leurs

coussins et tous les états d'âme. Songez, princesse, le monsieur qui

va se suicider et celui qui a fait sauter la banque, et le retour des

viveurs avec les cocottes, les grands-ducs quand ils s'amusent et des

princesses avec des croupiers, et les jeunes mariés donc! J'oubliais

le voyage de noce, les Allemands viennent tous le faire dans ce pays!

et ce qu'ils voient et ce qu'ils entendent! car on voit très bien avec

le dos. Vous savez, princesse, moi, je vois toujours ce qui se passe

derrière moi et ce qu'on dit surtout! je n'entends jamais mieux que

lorsqu'on ne me croit pas là. Oh! non, ils ne doivent pas s'ennuyer,

les cochers de Cannes!

--Vous êtes un peu étrange, Flossie. Maintenant, il faut rentrer auprès

de votre mère.

--Oui, il le faut et cela m'ennuie bien. Elle ne me parle que de ma

santé et de la Bible; or, je n'ai pas de santé. A quoi bon m'en parler,

c'est m'attrister inutilement, et la Bible que je lis est expurgée.

Oh! sans cela! Je suis sûre que les cochers n'entendent pas des choses

aussi extraordinaires que celles de l'Ancien Testament!

--Si vous eussiez été papiste, on vous aurait excommuniée. Comme vous

avez bien fait d'être protestante. Allons, sauvez-vous, Flossie.

--Adieu, je vous aime bien, princesse.

Et c'était toute Flossie elle-même, une délicieuse enfant.

A Cannes, on la jugeait très mal sur une réflexion bien innocente,

d'ailleurs, qu'elle eut à une soirée chez Mme Eggers, lors de la

présentation du prince de La Tour Faraman.

--Il est laid, mais excitant.

Le mot ébouriffa les douairières; on augura sévèrement de l'avenir

de cette enfant. Hélas! elle devait mourir à dix-neuf ans. J'aimais

beaucoup Flossie Foxland.»

La princesse avait parlé dans un religieux silence.

--Et miss Eva Waston, qu'en pensez-vous, princesse?

C'était Charles Haymeri qui posait la question.

--Oh! miss Eva Waston, c'est tout autre chose. Je connais beaucoup la

tante, mistress Migefride. Miss Waston, elle, c'est la réflexion même.

Tout est voulu et prémédité dans sa conduite. Une grande indépendance

d'allures et de caractère prête une apparence de caprice à ses plus

fermes décisions; je ne suis pas du tout étonnée de son mariage. Miss

Waston est la vraie fille de son père; elle a la plus haute idée

d'elle-même, et personne dans les Etats-Unis, n'a plus qu'elle la

conscience de sa valeur. C'est une fille pratique, qui a le respect de

toutes les forces. Elle n'estime que la santé, la jeunesse et l'argent;

mais, comme elle a reçu de sir Waston une forte éducation morale,

elle met au-dessus de tout le caractère et la loyauté des gens, et

je m'explique très bien le choix de son petit sous-lieutenant corse,

parce que d'un physique qui lui plaît d'abord, et ensuite d'une race à

laquelle on prête quelque fierté dans les sentiments.

Miss Waston est une sensuelle. Il n'y a qu'à regarder sa mâchoire.

C'est aussi une volontaire, et elle est trop intelligente et en même

temps trop avertie pour ne pas désirer être dominée en amour, elle, la

femme de toutes les dominations.

--Quelle psychologie, princesse! disait Paul Sourdière.

A quoi la robe de tulle bleuâtre:

--Hé! hé! j'ai près de soixante ans.

--Nous en oublions bien quinze au vestiaire, chuchotait Robert Stouza à

l'oreille d'une des jeunes femmes de médecin.

--Alors, vous approuvez ce mariage? s'informait Charles Haymeri.

--Vous êtes tous des enfants, interrompait la princesse, car, tous,

et vous le premier, monsieur Sourdière, vous ignorez le vrai motif

du mariage Waston-Olivari. Miss Waston vous a dit ce qu'elle a

voulu vous dire, mon cher monsieur Sourdière. Je tiens de mistress

Migefride quelques détails sur la halte des Alpins aux Estérais. Ils y

demeurèrent juste vingt-quatre heures, et ces vingt-quatre heures-là

ont décidé de la vie de miss Eva.»

Toutes les têtes se penchaient, attentives. La princesse jouissait de

son effet.

--Si je vous donnais le motif qui a pesé le plus lourd sur la décision

de miss Waston et l'a tout à fait poussée à conclure ce mariage, vous

crieriez tous à l'invraisemblance; et, pourtant, rien n'est plus vrai.

--Oh! dites-le donc, princesse!

--A quoi bon? Quand je vous l'aurai dit, vous ne comprendrez pas. Les

femmes peut-être; mais les hommes, non.

--C'est donc bien monstrueux? hasardait Sourdière.

--Non. C'est très simple, c'est très femme surtout. D'ailleurs, je

vais m'exécuter; ces dames en jugeront. Eva Waston épouse M. Gennaro

Olivari parce qu'elle l'a surpris embrassant à pleines lèvres sa femme

de chambre Mariette.

--Mais alors l'histoire de l'essai loyal est vrai; et voilà qui

confirme la version de M. Sourdière.

--Ah! que vous êtes loin de compte! Si le beau sous-lieutenant corse

pressait si fort Mariette sur sa poitrine et lui donnait si ardemment

le baiser d'adieu, c'est qu'il avait quelques droits sur la jolie

fille. Tout recru qu'il fût par trente-trois kilomètres de marche la

veille, il n'en avait pas moins courtisé de très près la camériste;

et Mariette, sensible aux prunelles aiguës de l'officier, l'avait

généreusement hospitalisé toute la nuit. Léandre quittait Héro;

c'étaient des adieux classiques.

--Et ce sont ces adieux surpris qui ont décidé miss Eva Waston?

s'exclamait Robert Stouza. J'avoue, princesse, que je ne comprends

plus.

--Parce que vous êtes tous des enfants, et, comme tous les Latins,

trop simples ou trop complexes. Avez-vous jamais regardé attentivement

Mariette, la femme de chambre de miss Waston? Etes-vous d'ailleurs

jamais allés à Beaulieu, à la villa Wellingtonia? Qui de vous a été

reçu chez ces dames? Personne. A merveille. Vous ne pouvez comprendre.

Si, pardon, colonel, vous, vous allez chez mistress Migefride, et vous

aussi, consul. Mais vous ne regardez que les femmes habillées chez

Doucet et chapeautées par Lewis. Vous ne connaissez donc pas Mariette.

Qu'il vous suffise donc de savoir que cette fille de chambre est le

sosie de sa maîtresse.

Mariette, de son vrai nom Annie Stephenson, rappelle trait pour trait

notre richissime Eva. Ce sont les mêmes yeux d'un gris d'agate, la

même plantation de cheveux (miss Waston est plus blonde), la même

mâchoire surtout et le même éclat de teint; et miss Eva est très jolie;

c'est presque une professionnelle beauté de la colonie américaine;

et Mariette n'est que passable. C'est un beau brin de fille, et voilà

tout. Ce modèle pullule dans tous les _oyster's bars_ de Londres... et

cela tout simplement parce que seule, l'habitude du luxe et du grand

confort développe la beauté. Miss Eva, qui est une intelligence, sait

quelle part ses tea-gowns de cinquante louis et ses petites trotteuses

de vingt-cinq, avec une perle de Morgan ou un émail translucide de

Lalique, ont dans la réputation de joliesse qu'on lui a faite. Elle n'a

pas plus d'illusion sur la sincérité des hommages que sur la qualité de

l'encens prodigués sous ses pas, et elle sait quel but et quelle proie

aussi pourchassait en elle la meute de ses soupirants de cet hiver!

Aussi ne croyez pas une minute que la présence de Mariette auprès

d'elle soit un effet de pur hasard. Cette présence a été voulue par

miss Eva elle-même; le choix d'Annie Stephenson comme camériste a été

le fruit de longues réflexions. C'est d'ailleurs la plus imprévue

circonstance qui l'a mise sur le chemin de miss Waston. Annie

Stephenson n'avait jamais été en condition. Avant d'entrer au service

d'Eva, elle était figurante à l'Aquarium; et, si elle a été retirée

du bataillon des marcheuses pour être attachée à la personne de miss

Waston à de très gros appointements, c'est justement à cause de cette

ressemblance. Saisissez-vous, maintenant?

--Mais c'est tout un roman que vous nous racontez là, princesse!

--Oui, en effet, et il est bien tard pour s'attarder dans un roman.»

Et, brûlant la politesse à ses hôtes, la vieille princesse Outcharewska

se levait de table et donnait le signal de passer au salon.

Ce fut un désappointement général.

La princesse avait pris le bras du colonel de Brignolle.

--La suite au prochain numéro, disait-elle avec un malicieux sourire

de ses lèves peintes, ceux d'entre vous, messieurs, qui désirent

connaître la fin de l'histoire, me trouveront chez moi demain, à cinq

heures. Je leur offrirai le thé. Il faut bien occuper ses journées;

elles sont longues en ce Nice d'été. Mais qui d'entre vous osera la

montée du Mont-Boron par cette chaleur? Je connaîtrai ainsi les amis de

la Vérité. Et maintenant, messieurs, n'est-ce pas, un petit poker.

IV

PREUVES A L'APPUI

--Et vous êtes tous là, c'est admirable! faisait la vieille princesse

Outcharewska en dénombrant ses invités. Sa face-à-main d'or enrichie

de rubis, tenue à prudente distance de ses cils en poils de blaireau

savamment collés et lustrés, elle dévisageait tour à tour en les

nommant par leur nom Charles Haymeri, Jacques Duteuil, Robert Stoudza

et Paul Sourdière. Vous avez bravé la chaleur et ces vingt minutes de

montée. Faut-il que vous soyez allumés! Le colonel n'est pas venu: il

n'est pas encore entré dans son corset. Il est de trop bonne heure.

Quant au consul, il sèche. Ses favoris ne sont jamais finis et bien à

point que pour le dîner. Il faut compter avec les teintures.»

Et, rien n'était plus comique que les sarcasmes de cette vieille momie

peinte et repeinte émaillée et vernissée, à l'adresse des petites

coquetteries de ses vieux amis.

--Elle ne se voit pas, chuchotait Jacques Monard.

--Fards et poisons, s'esclaffait Paul Sourdière. Elle a le râtelier

venimeux.

--Tiens, madame de Nymeuse, cette chère enfant, faisait la princesse en

essayant d'adoucir l'aigreur de sa voix rouillée.

Et elle esquissait un mouvement vers la nouvelle venue, mais elle se

gardait bien de bouger. Elle eût compromis la savante combinaison de

son attitude et d'un long peignoir de surah paille, prudemment étayés,

attitude et peignoir, sur une pile de coussins.

--Vous voilà, vous aussi! Prenez garde, je vais croire que vous avez un

flirt.

--Mais ce serait de la nécrophylie, soupirait la jolie poitrinaire;

voyez, je ne tiens pas debout.

--Par trente degrés à l'ombre la nécrophylie a du bon, ripostait

la vieille Anglaise. Les premiers chrétiens s'aimaient dans les

catacombes, au milieu des ossements de leurs martyrs.»

Et, cette ironie devenait funèbre dans cette bouche ancestrale.

D'une main décharnée, un véritable jeu d'osselets cerclés d'or et de

pierreries, la princesse soutenait le triangle aigu de son étroit

menton. Mme de Nymeuse, toute blanche à côté d'elle dans des flots de

linon blanc, avait l'élégance d'un jeune squelette.

--Ce sont tout à fait des femmes d'été, pensait en lui-même Jacques

Monard.

--C'est la sécheresse qui les conserve. Ailleurs elles tomberaient en

décomposition, ricanait sous sa moustache Paul Sourdière.

--Quel spectacle de nécropole!

--Nice, l'été, la dernière tombe où l'on cause, la dernière ville où

l'on embaume encore.

--Mais elles sont fraîches à regarder.

Les deux maigreurs, la jeune et la vieille, faisaient assaut de

minauderies.

--Harry! servez le thé bouillant, disait la princesse à un valet de

pied en culotte courte, entré sur la pointe de ses semelles feutrées,

les femmes de médecins ne viendront pas, elles doivent changer les

langes de leurs enfants. Aidez-moi donc à servir le thé, mignonne.»

Et la vieille momie cajolait le jeune squelette. C'était aussi comique

que terrifiant. Mais les vastes proportions du salon, parqueté de

citronnier et implacablement blanc, imposaient le respect, en même

temps qu'elles dissipaient toute crainte. L'ondoiement figé de

merveilleux poissons japonais, la queue tordue et la nageoire vibrante

comme une aile, animait d'ébats de bronze la monotonie des panneaux

blancs; leurs groupes de trois ou quatre se dressaient sur des consoles

de laque, impressionnants de vie et de mouvement. C'était la grâce

des mosaïques de Pompéi alliée au réalisme de l'Extrême-Orient. A

vingt-cinq mille francs le groupe, il y en avait là pour deux cent

mille, une bagatelle: ce luxe sous-marin se réflétait à l'infini dans

une enfilade de hautes glaces.

--Je vous fais languir, messieurs, faisait la princesse en aguichant

les hommes en train d'écraser dans leurs tasses des rondelles de

citron, je m'exécute, vous saurez pourquoi miss Eva Waston s'est tout à

fait éprise de M. Olivari. Pour l'avoir vu baiser à pleine bouche les

lèvres de sa camériste. C'est très américain, je vous en préviens. Vous

saurez aussi pourquoi cette déconcertante héritière avait pour femme de

chambre une figurante de music-hall; mais je reprendrai de haut.

C'était il y a deux ans, à Londres. Miss Eva Waston venait, au grand

scandale de toute la pairie, de refuser la main du duc de Folkembrige.

Le duc de Folkembrige, le seul héritier du nom, possède encore un

château en Ecosse. Tout son patrimoine, il l'a royalement semé sur

les champs de courses et les tables de baccarat; il y a acquis la

réputation de premier entraîneur des trois royaumes et d'un joueur

imperturbable. La mort de son oncle, le comte de Rosenbrocke, lui

ouvrira la Chambre des Lords et celle des Pairs.

C'est un des plus beaux partis d'Angleterre; et la fille d'un roi

des trusts, comme miss Eva aurait dû s'estimer trop heureuse d'être

recherchée par lui. C'est une cour de près de deux mois que venait de

briser net cette fantasque et résolue miss Waston. A la fin d'un bal, à

l'ambassade des Etats-Unis, bal donné presque en son honneur, puisqu'il

n'était bruit dans Londres, que de son mariage, aux dernières mesures

d'une valse que le jeune duc avait surtout parlée, s'étendant avec

complaisance sur les délices de la vie de grand yacht et vantant à la

fiancée de son choix les avantages d'une commune existence menée dans

la parité des mêmes goûts.

--Et maintenant si nous valsions, avait demandé d'une voix brève

l'héritière courtisée.

Et, sur un brusque repliement d'éventail, elle avait coupé court à

l'entretien.

Cette façon d'accueillir les projets d'un duc et pair et cette fin

de non-recevoir d'une pratique yankee, qui ne l'envoie pas dire,

avaient révolutionné un peu la cour et énormément la ville. Le duc de

Folkembrige se l'était tenu pour dit. Il faut croire que l'éclat avait

remué l'opinion, car master Réginald Waston lui-même en avait blâmé sa

fille.

A quelques jours de là, Edwards Domerset, le cousin germain de miss

Waston, qui est aussi mal élevé qu'un Français, entrait en coup de vent

chez sa chère Eva.

--Ah! cousine, quelle cachotière vous faites, disait-il le plus

sérieusement du monde. Vous ne m'aviez pas dit que vous figuriez tous

les soirs à l'Aquarium. Voilà qui va vous délivrer une fois pour toutes

de vos prétendants. Si millionnaire que soit une femme de théâtre,

nous n'épousons pas encore des figurantes. Il y a des marquis français

et des princes italiens pour ça. Vous avez eu là une idée de génie,

cousine, mais peut-être un peu _audacious_, comme le dirait lady

Forgett. Mais c'est admirable et je vous reconnais bien là.

--Expliquez-vous, Edwards, souriait la jeune fille amusée du bagout

de son cousin. C'est une gageure, n'est-ce pas, car je n'y comprends

goutte?

--Non, ce n'est pas une gageure, mais l'exacte vérité. Il y a en ce

moment à l'Aquarium, dans le ballet de _La Belle et la Bête_, qui est

une stupide merveille, une figurante, pas même, une marcheuse, qui

vous ressemble à faire suspecter les principes de mon oncle Réginald.

C'est la deuxième du troisième rang de gauche, au tableau des _Fleurs

animées_ et la première du deuxième rang de droite à l'acte de la

_Grotte du jardin_, Pivoine de la Chine dans sa première exhibition et

Stalactite dans la seconde. C'est une fille d'une plastique admirable;

elle possède des jambes et des hanches comme je vous en souhaite,

cousine, car j'ignore complètement cette partie de votre personne. Il

est vrai que vous offrez généreusement le reste à l'admiration des

foules. Cette fille a, d'ailleurs, les plus saines épaules et de très

beaux bras.

--Vous êtes un impertinent, Edwards. Les jambes et les hanches valent

chez moi les bras et les épaules; mais il n'est pas d'usage de les

montrer au bal. A la première fête costumée, je me mettrai donc en

Pivoine de la Chine. Et comment se nomme cette fille qui me ressemble

tant?

--Oh! peu importe. Maud, Liliane ou Antonia. Son nom ne figure même pas

au programme.

--Et elle est royalement entretenue, je suppose?

--Non. Je ne lui connais pas d'amant. Elle doit, après le théâtre,

faire les _oysters-bars_ et les restaurants de nuit comme ses

pareilles. C'est une créature qu'on doit avoir pour deux ou trois

livres, de gré à gré, et beaucoup moins cher chez les entremetteuses.

L'école des vieilles femmes · 第 2 / 11 段