--Si je le connais! C'est un Corse. Il n'a rien pour lui, ce

L'École

des

VIEILLES FEMMES

DU MÊME AUTEUR

=La Petite Classe= 1 vol.

=Histoires de Masques= 1 vol.

(_Couverture de Henry Bataille._)

=Monsieur de Phocas= 1 vol.

(_Couverture de Ceo-Dupuis._)

=Poussières de Paris= 1 vol.

=Princesses d'Ivoire et d'Ivresse= 1 vol.

(_Couverture de Manuel Orazi._)

=Le Vice Errant= 1 vol.

(_Couverture de Lorant-Heilbron._)

=Monsieur de Bougrelon= 1 vol.

=Propos d'âmes simples.=

(_Couverture de Sem._)

=Fards et Poisons= 1 vol.

(_Couverture de Maignien._)

EN PRÉPARATION

=Les voies tragiques, la Riviera= 1 vol.

=Madame Monpalou= 1 vol.

=Le bonheur d'autrui= 1 vol.

=Hélie, garçon d'hôtel= 1 vol.

=La dernière Roulotte= 1 vol.

=Le Châtiment de la Lumière= 1 vol.

=Le Valet de Gloire= 1 vol.

=Le Jardin des Complices= 1 vol.

* * * * *

Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les

pays, y compris la Suède, la Norvège, la Hollande et le Danemark.

S'adresser, pour traiter, à la Librairie PAUL OLLENDORFF, 50,

Chaussée-d'Antin, Paris.

JEAN LORRAIN

L'École

des

VIEILLES FEMMES

Septième édition

PARIS

SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES

_Librairie Paul Ollendorff_

50, CHAUSSÉE D'ANTIN, 50

1905

Tous droits réservés.

IL A ÉTÉ TIRÉ A PART

DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER VERGÉ DE HOLLANDE

DÉDICACE

_A toutes celles qu'étreignent et tenaillent encore le vain désir de

plaire et le besoin d'être possédées, aux condamnées de l'amour qui

ne veulent pas vieillir, je dédie ces cruautés, ces tristesses et ma

pitié._

JEAN LORRAIN.

Venise, ce 17 octobre 1904.

L'ÉCOLE DES VIEILLES FEMMES

LA RAFALE

_L'été dernier, je passais une quinzaine de jours, en juillet, aux

environs de Paris, à Joinville. Installé dans une auberge du bord de

l'eau, dans une île, j'y avais ce soir-là trois amis à dîner, Monnier,

Bruchard et Gainshlert venus tous trois en auto._

_Tout à coup, levée dont ne sait d'où, une saute de vent courait à

travers l'île: une lueur courte allumait les feuillages rebroussés.

Comme sous une main géante, les peupliers des berges s'échevelaient,

se ployaient, tordus, pareils à des jets d'eau, des cimes bruissantes

balayèrent une pelouse; il y eut un clapotis de vagues et des heurts

de barques contre les pontons... une grêle de pétales roses s'était

abattue sur la table._

_Des fourchettes tombaient, un verre fut renversé qui chut par terre

et se brisa, les lauriers-roses en caisses venaient de pleuvoir leurs

fleurs; ce fut une panique. Des volets claquèrent:_

_--Fermez les fenêtres, hurlait l'aubergiste. Au ponton! Amarrez les

bateaux..._

_Des ombres coururent sur les rives, des voix de femmes appelèrent des

enfants, et dans un ciel livide chargé de nuées de plomb, dramatisée

par un beau clair de lune, la rafale se déchaîna._

_Tous les ombrages de l'île bruirent à la fois, ce fut comme une

plainte d'orgues au-dessus des pâtures et des jardins de villas; le

long des pontons, les barques et les amarres continuaient à geindre un

râle monotone et sinistre, et d'entre les nues affreusement déchirées

une clarté sale et jaune, tel un pus lumineux, jaillit et s étala; un

jour d'agonie dévasta le paysage, l'atmosphère était toujours plus

chaude, plus ardente. Une haleine de fournaise dévorait la campagne et

toute la nature haleta._

_Sous la menace de l'ondée, demeurée suspendue, les dîneurs s'étaient

réfugiés dans une salle de l'auberge. Ils y suffoquaient derrière les

persiennes prudemment closes; aux fenêtres restées grandes ouvertes les

rideaux palpitaient dans un souffle de feu._

_--Et ce sacré orage qui n'éclatera pas!.. De la pluie, pour l'amour de

Dieu! de la pluie!_

_Et le gros Monnier, trempé comme une éponge, bousculait son couvert.

Des pêches roulèrent d'un compotier dans une jatte d'écrevisses à

la nage. Personne n'y touchait. Nous avions tous l'appétit coupé et

l'estomac étreint. On sentait l'ouragan rôder, comme un malfaiteur,

au-dessus de la banlieue, hésitant encore où il s'abattrait._

_--Et pas moyen de partir avant la pluie! Bruchard est bien trop

nerveux pour conduire dans cette électricité. Quant à moi, je suis

comme une soupe, une vraie panade, je n'en peux plus_.

_Nous laissions Monnier monologuer en silence. Comme une angoisse

planait, une phalène effarée venait se brûler les ailes au verre de

la lampe, de larges gouttes de pluie tintèrent contre le bois des

persiennes. Un émoi courut dans les feuilles et ce fut un bruit de

cataracte, l'averse tombait enfin, et la campagne respira; mais la

pluie n'abattait pas le vent, il tournoyait toujours autour de l'île,

secouant éperdûment les peupliers et heurtant avec fureur l'avant des

barques et des yoles contre les pilotis de pontons._

_--La Rafale! ce mystérieux déchaînement d'un élément indomptable,

capricieux, fantasque, imprévu à travers le calme accablé d'une soirée

de chaleur. D'où vient ce vent qui bouleverse maintenant tous les

êtres et toutes les choses et finit par nous angoisser, nous autres

sceptiques, devant la menace de l'inconnu! La Rafale qui est le Mistral

de la vallée du Rhône, la Tramontane d'Italie, le vent d'Espagne des

Pyrénées et le Sirocco d'Afrique, le Simoun qui soulève les sables et

ensevelit les caravanes et quelquefois même des villes, comme la Timgad

retrouvée, après des siècles, endormie et intacte dans l'or brûlant du

Désert.»_

_Les yeux de Barnsthert étaient devenus lointains._

_--Te voilà parti, ricanait Bruchard. Visionnaire, va! Je parie que tu

fixes en ce moment des vieux arcs de triomphe et des colonnades?_

_--Peut-être! En tous cas, ces phénomènes élémentaires demeurent très

étranges, très mystérieux. Les savants croient avoir tout dit avec les

mots d'électricité et de courants magnétiques. Or, la science indique

et n'explique pas..._

_Et après un assez long silence_:

_--Et cette ruée de l'ouragan, elle n'a pas lieu seulement dans

l'atmosphère, la rafale ne bouleverse pas que les contrées. Il y a des

rafales morales et intellectuelles, des ouragans physiologiques, et

j'ai connu des existences longtemps placides et honnêtes, tout à coup

bousculées et remuées de fond en comble par des orages d'inattendues

passions. Vingt ans de labeur probe et consciencieux n'empêchent pas

tout à coup un homme de devenir un voleur, pas plus que vingt-cinq ans

de mariage et de vie de famille n'empêchent une femme, jusqu'alors

réputée insoupçonnable, de verser tout à coup dans la galanterie, et la

pire galanterie, celle des femmes mûres ayant dépassé l'âge de plaire

et réduites à attaquer un partenaire qui n'en veut pas._

_Rien de plus triste et de moins explicable que ces subits

effondrements de tout un passé de droiture et de vertu dans un coup de

tête ou un coup de cœur, qui ne sont malheureusement que des coups de

reins, chez les femmes surtout. En effet, chez celles-là, quand le feu

prend à la cheminée, c'est toute la vieille suie qui flambe; et rien

de moins poétique et de moins platonique, hélas! que la soi-disant

sentimentalité des vieilles amoureuses. La Rafale, le vent du Sud et

de Luxure qui secoue l'automne des vieilles femmes!_

_Il m'a été donné d'observer de très près les prodromes d'une passion

folle autant qu'imprévue, une espèce de cas d'érotomanie sénile chez

une femme de la plus haute société et qui, jusqu'à plus de cinquante

ans, s'était gardée au-dessus de tout soupçon. La Rafale, chez cette

veuve, Américaine, quatre fois millionnaire et veuve sans enfant, la

Rafale se déchaîna en plein été, pendant les grandes vacances, dans

un château de Touraine, où je me trouvais, moi-même, invité avec mes

parents._

_Il y a de cela une dizaine d'années. J'étais tout frais émoulu du

collège, et dans ce vaste château de Lormeril les deux fils de la

maison, un peu moins âgés que moi (Marcel avait dix-huit ans, et

Albert, seize), étaient activement poussés dans leur fin d'études par

le comte Adalbert de Lormeril, leur père, qui les voulait tous deux à

Saint-Cyr, pour la rentrée d'octobre, et pressait fiévreusement leurs

derniers, examens._

_Dans ce but un jeune professeur de l'Ecole des Chartes avait été

appelé, comme répétiteur, auprès des deux futurs saint-cyriens. M.

Daniel était un homme de tout repos, chaudement recommandé pour sa

connaissance spéciale des mathématiques et des hautes études, objets

de l'examen. A une solide et sérieuse instruction M. Daniel joignait

un tact exquis et les meilleures manières. Une urbanité, une bonhomie

rassurantes corrigeaient chez lui la froideur d'un extérieur un peu

raide au premier abord. C'était moins un précepteur qu'un camarade,

mais un camarade qui ne laissait pas entamer un pouce de son autorité.

Il n'admettait aucune familiarité, aucune plaisanterie à l'heure des

études et des leçons._

_Je venais de passer mes examens d'une façon peu brillante, et mon père

avait obtenu de M. de Lormeril que je suivrais les cours de ses fils.

J'avais besoin, prétendait mon auteur, de consolider mes connaissances.

C'est ainsi que je devenais l'élève de M. Daniel et passais d'assez

studieuses grandes vacances... Je m'y résignais mal, et, tout charmant

que fût le précepteur, je ne tardais pas à prendre en grippe ce grand

château de Lormeril, où les heures de labeur et d'étude étaient réglées

comme au collège. Et, là-dessus, on annonçait l'arrivée de la tante de

Lormeril._

_C'était une tante à héritage, quatre fois millionnaire et veuve

depuis déjà dix ans du frère même du châtelain. Elle était née Annie

Bloosevelt et fille d'un propriétaire de puits de pétrole. Henri de

Lormeril, l'aîné de la famille, avait connu miss Annie pendant un

séjour à Boston; son chic français, sa longue moustache blonde et son

titre de comte avaient séduit la jeune Yankee. Le pétrolier flatté

n'avait pas dit non; miss Annie Bloosevelt était devenue la comtesse

Henri de Lormeril._

_La comtesse Henri de Lormeril n'avait jamais été jolie, elle n'avait

non plus jamais été coquette et, depuis dix ans que durait son veuvage,

n'avait jamais une fois quitté le deuil. C'était une tante de tout

repos et dont les millions ne devaient pas aller à d'autres qu'à

ses petits-neveux. On faisait grand cas à Lormeril de tante Annie.

Elle venait y passer les vacances en famille, s'y montrait plus que

généreuse, et pour la recevoir on mettait les petits plats dans les

grands._

_C'est ce galion d'Amérique dont Albert et Marcel m'annonçaient la

venue avec de tels air d'importance et de componction, que je n'avais

pas assez d'yeux pour regarder cette tante extraordinaire._

_Mme Henri de Lormeril me parut, d'ailleurs, des plus simples. De

mise cossue, mais sévère, elle portait encore le bandeau blanc des

veuves sur des cheveux striés de nombreux fils d'argent; elle avait le

teint brouillé des vieilles filles et d'assez beaux yeux noirs dont un

pince-nez ôtait toute l'expression; de très belles bagues à ses doigts

décelaient seules son opulence._

_Tante Annie embrassait passionnément ses neveux, passait des bras de

son beau-frère dans ceux de la belle-sœur, obtenait pour nous tous un

jour de congé en l'honneur de sa venue et s'installait parmi nous. On

lui avait vaguement présenté M. Daniel._

_Je n'avais que dix-neuf ans, mais j'étais déjà assez averti. Dès le

troisième jour, il me sembla que la comtesse Henri de Lormeril arrêtait

assez longuement son regard sur M. Daniel._

_--Elle examine le précepteur de ses neveux, me disais-je, et cherche à

se former sur lui un jugement..._

_M. Daniel avait une fort belle voix et lisait à miracle. Le soir, M.

de Lormeril lui demandait parfois de nous faire quelque lecture de

Racine ou même d'André Chénier dans l'intimité du salon. A la sixième

lecture, tante Annie, jusqu'alors si silencieusement attentive,

s'extasiait brusquement sur la pureté de diction du précepteur._

_--Monsieur Daniel doit chanter à ravir! s'exclamait-elle. Vous avez

une très jolie voix de ténor, vous auriez réussi au théâtre. Je suis

sûre que vous êtes musicien?»_

_M. Daniel eut beau s'en défendre, tante Annie s'installait au piano

et il fallut que M. Daniel chantât. Il avait une assez belle voix, en

effet, mais au bout de huit mesures tante Annie se levait toute pâle et

se retirait dans sa chambre. Elle étouffait, disait-elle, la tête lui

tournait, le cœur lui faisait mal._

_Et tante Annie devint nerveuse: elle avait perdu l'appétit. On la vit

s'isoler des journées entières dans le parc. Elle cherchait l'ombre des

allées couvertes ou la solitude des prairies, du côté des fermes, hors

des murs du domaine, et puis elle se plaignit d'insomnies, et, un beau

matin, à table, demanda que M. Daniel vint lui faire la lecture dans sa

chambre, le soir. Sa diction calme et pure apaiserait son énervement._

_On n'avait rien à refuser à la tante Annie. Certaines de ses veilles

se prolongèrent fort tard. Mais tante Annie ne se calma pas. Son

agitation augmentait au contraire. Ses prunelles maintenant, derrière

les verres de son pince-nez, jetaient des éclairs d'orage. Des

bouffées de chaleur lui montaient à la face, qui l'obligeaient à sortir

brusquement sur le perron avant la fin des repas. La vieille dame eut

même quelques crises de larmes. Les Lormeril s'alarmèrent. Évidemment

tante Annie supportait mal son veuvage; mais quel était l'élu de son

vieux cœur? Elle passait, maintenant, ses journées dans sa chambre

à bâcler une furieuse correspondance... A qui écrivait-elle ainsi?

sûrement au bien-aimé; et puis, on eut le mot de l'énigme. Des tas de

colis arrivèrent de Paris, et tante Annie se transforma. Elle quitta

son deuil, arbora des toilettes...; des corsages de dentelles moulèrent

une taille tout à coup amincie, et des dessous tumultueux l'escortèrent

désormais d'un bruissement de soie. Tante Annie était amoureuse,

puisqu'elle était devenue coquette, et l'objet aimé était là.

Personne n'osait le nommer encore et tous l'avaient deviné. Un besoin

d'incessante locomotion obsédait maintenant la vieille dame. Elle

faisait atteler le matin, elle faisait atteler dans la journée, elle

faisait atteler le soir. Tantôt c'était le break, tantôt c'était le

landau, tantôt la victoria. Et, dans toutes ses promenades en voiture,

il fallait que M. Daniel l'accompagnât. Les Lormeril agités imposaient

toujours la présence d'un de leurs fils à ces tournées sentimentales.

Ils étaient décidés à patienter jusqu'au bout plutôt que de soulever un

éclat._

_Albert revenait, un jour, outré d'une de ces promenades_:

_--Ma tante est folle, disait-il à son frère et à moi, penses-tu

qu'elle nous a montré ses jarretières, à nous deux M. Daniel; des

grosses bouffettes de satin mauve, de vraies cocardes, et toutes

parfumées à l'iris. «Elles sont mauves, a-t-elle dit à M. Daniel, c'est

la couleur que vous préférez, ne vous défendez pas.» Et puis, très

vite, entre ses dents: «Et, vous savez, je n'ai pas de pantalon.» M.

Daniel était très gêné et moi aussi.»_

_Le danger pour les vieilles dames de sortir aussi peu vêtues! Cinq

jours après, tante Annie prenait le lit avec trente-deux degrés de

fièvre. Le médecin, appelé en toute hâte, prescrivait la diète et

décidait quelques piqûres. Tante Annie se révoltait contre la laideur

du docteur Désambrois, contre sa maladresse et son impudeur aussi; le

médecin s'attardait luxurieusement à palper les nudités offertes à la

seringue Pravaz, et dans un accès de délire tante Annie réclamait M.

Daniel auprès d'elle. M. Daniel (elle en était sûre) la piquerait bien

mieux que le docteur!_

_Ce fut un trait de lumière pour les Lormeril. On priait M. Daniel de

prendre des vacances et de porter ailleurs la pureté de sa diction et

le charme de sa voix._

_L'annonce de départ guérit instantanément la malade. Remise du coup

sur pied, la comtesse Henri de Lormeril avait avec son beau-frère une

explication des plus vives et, le soir même, quittait le château._

_Mme de Lormeril est, aujourd'hui, Mme Daniel Lecœur, la légitime

épouse de M. Daniel qui la bat, mange ses rentes et la trompe avec

ses femmes de chambre. Et tante Annie aime toujours éperdument son

beau précepteur. La Rafale a rallumé en elle les braises qu'on croyait

éteintes. Les Lormeril y ont perdu quatre millions._

LA SAISON A PEIRA-CAVA

Et mes yeux te voient toujours belle

Le front clair comme au premier jour

Et ta jeunesse est éternelle

Car éternel est mon amour.

POÈTE INCONNU.

I

UNE JEUNE FILLE

Les trois hommes achevaient de dîner sur la terrasse en estacade de

la Posada. Une brise venue du large remuait doucement le coutil de la

tente et, dans l'air enfin rafraîchi, les globes lumineux, égrenés

le long de la plage, semblaient arder plus fort. Du côté d'Antibes

la lune, mollement apparue dans l'échancrure d'une nuée d'eider,

maillait de vif argent tout un coin de Méditerranée. C'était bien,

imperceptiblement soulevé par les vagues, le fameux filet de nacre et

de givre _des pêcheurs de lune de Lunel_, la si jolie variation du

discours de réception de M. Edmond Rostand.

Des tsiganes, épaves de quelque Réserve aujourd'hui fermée, grattaient

indolemment de vagues habaneras et, sans les moustiques bourdonnant

autour des abat-jour, la soirée eût été tout à fait délicieuse, mais,

de temps à autre, la cuisson d'une piqûre à la cheville ou à la jambe,

l'attaque sournoise d'un zanzara à travers les mailles de la chaussette

ou du caleçon faisait pester les dîneurs contre le climat de Nice et

leur rappelait que l'ennemi ne désarmait pas.

«Et ils ne piquent pas les indigènes! faisait Charles Haymeri en

allumant maladroitement un cigare, c'est la guerre déclarée aux

_forestieri_.

--Bah! ils ont les mêmes à Armenonville et ils n'ont pas cette brise.

--Ils ont même les automobiles en plus.

--Et les comptes rendus du bal grec de Mme Madeleine Lemaire,

faisait Stouza.

--Nous n'apprécions pas assez notre bonheur d'être loin.»

Et les trois Parisiens se félicitaient de s'être attardés dans ce Nice

d'été, si terrible vu de loin, si délicieux vécu de près.

Et chacun selon son tempérament vanta le charme de la Rivière désertée.

Ce qui plaisait à Pierre Duteuil, c'était l'abandon des rues

silencieuses et vides, leurs passants rares, le liséré d'ombre

bleue net au ras des maisons et, sur les petites places ombragées

de platanes, le gazouillis liquide des fontaines. Nice délaissé par

la mode et rendu à lui-même retournait violemment au berceau de la

race; et c'était bien dans une ville italienne qu'il s'aimait rôdant,

le jour, le long des quais soleilleux et déserts, trempé de sueur

et vivifié de brise, devant l'étain scintillant des golfes, la mer

_frottée d'ail_, comme l'appellent les pêcheurs.

Charles Haymeri lui ne tarissait pas d'éloges sur la féerie de roses

de son jardin. Tous les matins, elles naissaient par milliers pour

s'effeuiller, le soir, dans une odeur mêlée de sève et de pourriture;

les cyprès en quenouille de son verger le faisaient ressembler à un

cimetière d'Orient, et, quand il errait sous ses oliviers enguirlandés

de glycines et de roses, il montait des jardins des villas voisines,

toutes abandonnées sous leurs volets clos, de telles fragrances de

jasmins et de tubéreuses, qu'il lui arrivait parfois de défaillir. Il

était alors forcé de s'appuyer contre le tronc d'un arbre, la main sur

sa chair moite pour y comprimer les battements de son cœur. Ce pays,

ensoleillé et triste sous l'oppression de trop de sève montante, et

toute cette nature désirante et pâmée lui mettaient aux lèvres un goût

de rut et de mort. «Un jardin de d'Annunzio... tu en abuses mon cher,

nous connaissons ce couplet, tu l'as même écrit quelque part, faut-il

qu'on te le récite... _oh les promenades des calinières à la brise du

soir, le long des blocs des môles, et le rêve virgilien des oliviers

lunaires, la nuit, dans les vergers_... Tu as oublié les lucioles et

comme accord final, tiens, j'ai retenu la phrase: _la côte d'azur

grisée de trop de fleurs meurtries, léthargique et pâmée dans le goût

de la mort_... Homme de lettre, va.» A quoi Haymeri impatienté.

--Tu as trop de mémoire, Robert. C'est ce qui m'a empêché de faire de

la littérature, j'aurais de bonne foi commis trop de plagiats, mais, je

ne vais pas comme vous chercher midi à quatorze heures et mes raisons

dans des métaphores.

J'aime ce pays parce qu'il est beau, parce qu'il y fait frais, parce

qu'il sent bon, qu'il n'y a plus d'automobiles et que les routes y sont

désertes. On n'y voit plus d'anglais, de vieilles femmes maquillées,

de croupiers épousés et de joueurs millionnaires. Je l'aime enfin

parce que les trottoirs n'y fleurent pas le crottin de cheval et qu'à

la condition de ne plus sortir, passé huit heures du matin, et ne se

risquer dehors qu'après six heures du soir, je ne connais pas d'endroit

où l'on respire mieux et où l'on vive plus tranquille.

--Amen, faisait Charles Haymeri.

--Ne chantez pas trop tôt victoire, faisait un quatrième larron que les

trois dîneurs n'avaient pas vu venir; une haute stature d'homme venait

de surgir brusquement derrière eux.

--Tiens, Paul Sourdière, s'exclamait Stouza, où as-tu pris cette

manière de marcher? on ne t'a pas entendu.

--J'ai mes souliers de tennis, semelles caoutchoutées, semelles

d'ailleurs adoptées aujourd'hui par tous les cambrioleurs.

--Nos compliments, et que veux-tu dire là, oiseau de mauvais augure:

_Ne chantez pas trop tôt victoire_.

--Je veux dire (et Paul Sourdière commandait un café) que vous pourriez

attendre la fin de l'été avant de vous féliciter si haut des bienfaits

du climat. C'est qu'il est terriblement perfide, ce ciel estival de

Nice dont vous vantez le charme et la douceur, perfide comme l'onde et

comme l'Italie. Vous n'avez pas encore commis de bêtise, vous, mais

attendez la canicule, quand vos nerfs, dénoués par la mollesse de ce

pays, vont s'exaspérer et se tendre comme un arc dans la sécheresse

ardente de son mistral.

Attendez le premier sirocco qui nous viendra d'Afrique et, après huit

jours de bourrasque et de poussière dans l'âpreté d'un Sahara, quand

vous retomberez dans la douceur fiévreuse de ces vagues sans flux et

sans reflux, dans ce trop de parfums et ce trop de rut et de caresse

épars ici, dans l'unanime consentement des êtres et des choses à

l'amour, garde à vous, messieurs, car tout dans cette nature complice

énerve la volonté en exacerbant les sens. La première tentation, la

plus bête, la plus banale, celle dont vous rougiriez pour autrui,

vous trouvera sans défense et le coupable, ce ne sera pas vous, mais

ce soleil brûlant qui pompe et détraque le cerveau, ce trop d'ardeur

dehors et ce trop de fraîcheur dans les logis.

Vous la constaterez comme moi, la néfaste influence de ce climat, mais

trop tard. On n'échappe pas à la fatalité.

--Et tout ceci pour nous apprendre.

--Le mariage de Miss Eva Waston.

--Eva Waston! notre jolie valseuse de cet hiver.

--Elle-même, Miss Eva Waston, la riche héritière de Master Réginald

Waston, le milliardaire lanceur de Beaulieu.

--Comment elle se marie! Elle avait une façon de couper net les flirts

les plus tendres. Les plus fieffés chasseurs de dots avaient renoncé

à paonner autour d'elle. Ah si jamais on m'avait dit que celle-ci se

marierait!

--Et elle épouse un Archiduc?--Un prince héritier?--Un feld-maréchal

d'Austrie? Quelle séculaire couronne de Magnat de Hongrie ou d'empereur

de Bysance ont bien pu lui dénicher les aimables douairières qui, de

Cannes à Piccadilly, s'occupent de canaliser les milliards des trusts

dans la Pairie et le noble faubourg?

--Ah que vous êtes loin de compte.... Miss Eva Waston, notre jolie

clownesse de moire bleu turquoise du dernier véglione. (Vous vous

souvenez de la gourmette qu'elle portait à la cheville gauche, trois

cent mille francs francs de brillants, une dot) Miss Eva Waston. trente

millions comptant, épouse un petit sous-lieutenant du 27e chasseurs

alpins de Menton.

--Un lieutenant de chasseurs alpins de Menton!

--Comme j'ai l'honneur de vous le dire.

--Mais son nom?

--Ah mais! c'est que ce nom constitue presque une inconvenance, étant

donné le motif du mariage. La lettre de faire-part vous l'apprendra.

--Vous êtes idiot, Sourdière, je connais tous les officiers du 27e

chasseurs. Vous pouvez marcher.

--Eh bien, c'est Gennaro Olivari.

--Si je le connais! C'est un Corse. Il n'a rien pour lui, ce garçon.

--Ce n'est pas l'avis de Miss Waston.

--Ce Sourdière est stupide! tu nous fais languir.

--Pas plus que la fiancée. Tenez, je suis bon prince, voilà l'histoire.

Vous verrez qu'elle a du bon. Comment cette insupportable Miss

Waston (car nous sommes tous là-dessus du même avis, n'est-ce pas,

insupportable et par son aplomb et son impertinence et son autorité

de jolie femme et d'enfant gâtée par tant de millions?) a-t-elle pu

consentir à renoncer, cette année, aux exhibitions d'Auteuil, aux

dîners fleuris du Ritz, aux pique-niques d'Armenonville, au bal grec

de Mme Lemaire, aux garden-parties du cher comte et au théâtre

de verdure de la _Scola Cantorum_ pour passer son été en Riviera?

mystère! Elle n'en est pas moins installée depuis la fin de mai dans

un vieux domaine mi-castel et mi-métairie, perdu en pleine montagne,

entre Peïra-Cava et Turini, où les mélèzes et les sapins sont si

beaux. L'horizon y vaut ceux des plus fameux sites de Suisse, mais

Miss Eva Waston, qui a passé trois hivers au Caire, un dans l'Engadine

et deux étés dans le Tyrol, est un peu blasée sur la magnificence des

horizons. Elle n'en est pas moins installée avec sa tante, mistress

Elena Migefride, la respectable sœur de son père, dans une ruine

branlante, dont le confort improvisé d'un mobilier modern'style atténue

mal l'incurie; et, cet été, Miss Eva Waston n'ira ni à Cowes au moment

des régates, ni à Trouville pendant la grande semaine, ni à Luchon fin

août, ni à Biarritz en septembre, ni à Saint-Sébastien pour les courses

de taureaux.

--Et tout cela pour un petit chasseur alpin, pour un Gennero Olivari?

--Oui et non, car la vie est cependant un peu plus complexe. Vous

savez que Miss Waston a eu cet hiver, après le Carnaval, une assez

mauvaise fièvre, que ses meilleurs amis ont prétendu être typhoïde....

En Riviera comme partout ailleurs, ces perfides assertions font

immédiatement le vide autour d'une malade. Elles tissent même d'ennui

les plus sûres convalescences. Miss Eva Waston se relevait amaigrie,

pâlie, embellie, assuraient les médecins, en réalité très changée et

même un peu défigurée par la perte de ses magnifiques cheveux blonds.

Il avait fallu les couper ras. Les compliments de son entourage

sur sa bonne mine et la clarté de son teint, le jour où misses et

ladies furent introduites auprès d'elle, ne laissèrent là-dessus

aucun doute à la jeune fille. Avoir été, deux ans, la _professionnel

beauty_ de Londres et de New-York, avoir révolutionné Piccadilly et la

dix-septième Avenue, et s'entendre féliciter par des petites pécores,

qui ont à peine cinq millions de dot, sur la joliesse tout à fait

particulière d'un crâne tondu! Miss Eva Waston comprit et se le tint

pour dit.

Et courageusement la jeune fille s'exila. Elle mit les agences de

Nice et de Cannes en campagne; on lui indiqua le vieux domaine des

Estérais. La solitude de la ruine et la sauvagerie de six vallées, vues

à vol d'oiseau du haut des terrasses, décidèrent son choix. Miss Eva

Waston passerait l'été aux Estérais. Sa tante mistress Elena Migefride

consentait à tenir compagnie à sa nièce; les gages doublés faisaient

renoncer la livrée aux plages et aux villes d'eaux.

L'Américaine avait compté sans l'ennui.

Vers le dix juin, les opérations de manœuvres des régiments en garnison

sur la Riviera arrivaient à temps pour animer un peu les Alpilles.

La fille de master Réginald s'y alanguissait. Tous les printemps,

vers la fin mai, artilleurs et chasseurs alpins quittent Nice,

Menton, Villefranche et Antibes pour les hauteurs, Fontan, le Breil,

Lagay et Turini; un simulacre de petite guerre échelonne des groupes

d'uniformes, des mouvements de pièces d'artillerie et d'ascensionnantes

files de mulets dans les creux des ravins et sur la pente des cimes;

toute une armée en marche essaime ses régiments, ses bataillons et ses

batteries tant dans la verdure sombre des sapinières que parmi l'écume

des torrents, Miss Eva Waston accueillit, la jumelle en main, ce

changement dans ses horizons.

Elle accueillit mieux encore la première batterie d'artillerie qui

vint, précédée d'un fourrier, demander un logement aux Estérais. Le

salon fit fête aux officiers, les cuisines acclamèrent les hommes; les

deux femmes exilées se reprirent à la vie en écoutant ces messieurs

raconter leurs étapes. Le hâle des visages et la courbe des bérets

animèrent la monotonie de leur existence. Miss Eva Waston, qui ne

buvait plus que de l'eau, se remit au champagne. La première compagnie,

venue là, au hasard de la route, avait été logée et nourrie un peu à

la fortune du gîte. Il y eut désormais des chambres et un menu pour

les officiers; la jeune fille elle-même s'en occupa. La télégraphie

sans fil n'est pas ce qu'un vain peuple pense, les Estérais devinrent

bientôt légendaires dans le corps d'armée campé entre Puget-Théniers et

Fontan. On s'arrangea pour y faire étape.

Un soir, où deux compagnies de chasseurs alpins (27e de Menton)

étaient venues demander le gîte aux Estérais, les officiers rompus de

tant de fatigues une fois montés dans leurs chambres, Miss Eva Waston,

qui était demeurée au salon avec sa tante Eléna et, penchée sur le

billard, s'essayait distraitement à un carambolage, quittait tout à

coup son jeu et venait se planter devant la vieille dame.

--Ma tante, lui disait-elle, quel est le nom de l'officier que vous

avez mis dans la chambre dix-huit?

--Mais, je ne sais pas. J'ai la liste là-haut chez moi, je te le dirai

demain. Cela n'a pas d'importance, n'est-ce pas?

--Pardon, cela a beaucoup d'importance, car cet officier me plaît, et

je n'épouserai que cet homme-là.

--Bon Dieu! qu'est-ce qui te prend encore et que dira ton père?

--Papa! Il ne dira rien. Je suis assez riche pour épouser l'homme de

mon choix.

--Une nouvelle folie! mais qu'importe son nom. Ces messieurs ne partent

que demain soir, tu le reverras.

--Je ne connais pas son visage.

--Comment! et tu veux l'épouser!

--Ma tante, écoutez-moi (et la jeune fille s'asseyait vis-à-vis la

vieille dame). Vous savez que je suis une fille très pratique.

--La vraie fille de ton père.

--Vous savez quels partis j'ai refusés.

--Hélas!

--J'entends être une très honnête femme, c'est-à-dire aimer

exclusivement et très ardemment un homme qui m'aimera... et qui pourra

m'aimer.

--Eva!

--Nous nous comprenons, ma tante. Eh bien tantôt, quand ces messieurs

sont arrivés et sont montés dans leurs chambres pour se changer et

faire leur toilette, j'ai voulu m'assurer moi-même si le personnel

avait bien exécuté les ordres, et je rôdais par les couloirs. La porte

de la chambre dix-huit était entrebâillée, je crus son hôte absent et,

voulant voir si John avait fait les rangements nécessaires, je poussai

cette porte et j'entrai. Je retenais mal un cri. Un tub rempli d'eau

était à terre, un homme debout changeait de chemise. Je ne vis que

ses jambes et ses genoux, la chemise lui cachait le visage. L'inconnu

tournait le dos, fit à mon cri volte-face, et je vis l'homme brun et

musclé comme un vrai bronze antique. Ma tante, je n'épouserai que ce

monsieur.

--Mais c'est épouvantable.

--Non, ce sera très sage, car je suis sûre d'être très heureuse avec ce

mari. Maintenant, ma tante, donnez-moi son nom.

--Allons montons, tu entreras chez moi.

--Ah mon Dieu! faisait la vieille dame, après avoir feuilleté son

calepin, regarde, c'est une fatalité. J'ai mis deux officiers dans

cette chambre, elle est à deux lits. M. Gennaro Olivari et Albert

Maxence, tous deux sous-lieutenants. Nous voilà bien!

--Vous êtes bien légère ma tante, enfin cela me regarde.

--Comment?

--Oh, n'ayez aucune crainte, vous savez que je suis une très honnête

fille.»

Le lendemain, au déjeuner, les huit officiers flirtant autour des

deux femmes, Mistress Elena Migefride ne quittait pas des yeux les

deux sous-lieutenants, qui flanquaient la droite et la gauche de sa

nièce. La jeune fille, très animée, partageait ses faveurs entre les

deux hommes, tous deux hâlés par le grand air de la montagne, trapus

et moustachus et l'œil clair sous les cheveux ras. M. Albert Maxence,

blond et un peu plus grand que son camarade, semblait plus distingué

à la tante; M. Olivari, presque Sarrazin de type et de peau, tant son

profil était brusque et ses prunelles aiguës et noires, déconcertait

un peu Mistress Eléna. A une heure et demie on passait au salon et,

la jeune fille ayant servi le café à ses hôtes, se retirait dans ses

appartements. Il fallait bien laisser ces messieurs faire la sieste

avant la grande étape du soir. Les deux compagnies partaient à six

heures. Les officiers prenaient congé des deux femmes et Miss Eva

Waston, restée seule avec sa tante, passait doucement un bras autour de

la taille de la vieille Américaine et d'une voix persuasive et ferme:

«C'est M. Gennaro Olivari que j'épouse».

--Le Corse!

--Oui, le Corse. C'est bien lui que j'ai vu hier.

--Mais comment sais-tu?

--Oh c'est bien lui et non pas l'autre, Mariette est une fille très

dévouée. Elle a été jusqu'au bout de l'expérience.

--Comment Mariette, ta femme de chambre! sous mon toit! Je ne veux pas

de cette fille une minute de plus dans cette maison.

--Elle part ce soir. Je lui ai reconnu vingt mille francs, elle est

dotée et n'a plus rien à faire près de nous.» A quoi la vieille dame

stupéfaite: «Ma nièce, vous méritiez d'être née homme.»

--Non, mais je mérite d'être heureuse, car j'épouse le mari de mon

choix.»

Maintenant, concluait Paul Sourdière, croyez-vous que Miss Eva Waston

eût distingué son lieutenant corse, si elle n'avait eu deux mois de

solitude alpestre sur les épaules et dans les veines six mois de climat

de la Riviera.

II

LE CHOIX D'UN MARI

Paul Sourdière venait de faire la sieste.

Vautré, les jambes ouvertes, en travers d'une chaise longue en bambou,

la tête calée sur un coussin en caoutchouc, il regardait vaguement

la vaste chambre baignée de clair-obscur; dehors une chaleur atroce

flambait en minces bandes de lumière aux lamelles des persiennes; un

courant d'air, établi dans l'escalier par tout un jeu de fenêtres

ouvertes, rafraîchissait un peu la pièce, mais les moustiques l'avaient

fort maltraité l'avant-veille au restaurant, et les piqûres lui

cuisaient encore le front et les tempes. Il avait eu beau employer

la glycérine, l'eau de Gorlier, la vaseline au menthol et jusqu'au

sublimé coupé d'eau, les rougeurs persistaient enflammées et brûlantes,

et le jeune homme jurait bien qu'on ne le reprendrait pas de sitôt à

aller dîner, le soir, au bord de la mer.

La vue du lit, ennuagé de longues draperies de tulle blanc, lui

promettait au moins la tranquillité de la prochaine nuit. C'était un

modèle inédit de moustiquaire. Il allait l'inaugurer le soir même. Il

la tenait de la princesse Outcharewska, vieille Anglaise épousée sur le

tard par un Russe et qui avait longtemps habité les grandes Indes. La

princesse Outcharewska passait ses hivers au Caire et ses étés à Nice,

elle y arrivait fin avril et n'en partait que vers le 15 octobre.

--Ils sont bien pis à Biarritz, avait-elle dit en manière de

consolation au jeune homme, les moustiques de la côte basque sont les

plus terribles de l'Europe. Féroces à Biarritz, ils sont sanguinaires à

Saint-Sébastien; le sang des corridas les affole.»

La princesse amusait Paul Sourdière par l'imprévu de ses observations

physiologiques à propos de tout et sur tout, sur les mœurs et sur

les plantes, sur les climats et sur les hommes, sur les moustiques

et les corridas. On mangeait chez elle des plats bizarres et un peu

répugnants, mais d'une saveur persistante et curieuse. La princesse

avait beaucoup voyagé, beaucoup roulé même, et avait rapporté de tant

de pays parcourus des recettes culinaires, des formules d'onguents, de

baumes et de vins aromatiques et jusqu'à des fards et des poudres qui,

les jours où sa chimie réussissait, lui faisaient une peau de camélia;

mais la princesse ne réussissait pas tous les jours. C'est sa femme de

chambre qui avait taillé elle-même la moustiquaire, dont se réjouissait

le jeune homme. La trépidation d'une automobile faisait crier le

gravier du jardin, le timbre de la porte annonçait un visiteur; et,

formidablement ennuyé du contre-temps, Paul Sourdière se levait de sa

chaise longue et, s'avançant, pieds nus, jusque sur le palier:

--Qui est là? demandait-il, penché sur la lourde rampe de l'escalier.

--C'est une dame, faisait le valet de chambre en tendant une carte.

--Donne.

Et Paul Sourdière, s'étant emparé du bristol, y lisait avec stupeur le

nom de miss Eva Waston.

Miss EVA WASTON

Les Estérais Peïra-Cava.

--Et tu as dit que j'y étais?

Le valet de chambre gardait le silence.

--Et la consigne! Ai-je dit, oui ou non, que je n'y étais jamais, et

pour personne?

--Mais une dame et une si jolie dame! objectait le domestique.

--Et l'automobile qui t'en impose. Ils sont tous ainsi. Dès qu'ils

voient une Panhard, ils vous vendraient, vous et la maison. C'est bien.

Où l'as-tu fait entrer?

--Mais dans le petit salon.

--Fais-la passer dans la salle à manger. Au moins, là, il y a des

fleurs fraîches. Ouvre un des volets qu'on y voie, et descends vite

m'excuser. Je viens, et à l'office de l'orangeade, de la bière et du

café froid.»

Miss Eva Waston! Qui lui valait l'honneur de cette visite? Il

connaissait à peine la milliardaire américaine pour l'avoir rencontrée

dans des bals de cercles et dans des fêtes de charité, et pas souvent,

en deux hivers, à peine cinq ou six fois. Il n'était ni de son monde

ni de son groupe. Flirteuse enragée, sportswoman accomplie, femme de

tous les records, la seule fois où il l'avait vue d'un peu près (il lui

avait même été présenté), c'était à bord de la _Malfia_, le yacht de

sir Humfrey Bordonn. Miss Eva Waston ne fréquentait même pas le tennis,

où il se hasardait quelquefois. Il retournait la petite carte entre

ses doigts, prévoyant un grand ennui dans cette visite. Il avait parlé

d'elle étourdiment, l'autre soir, au restaurant, et sa conversation

avait été sûrement rapportée. Il savait la jeune fille hardie,

délibérée et capable d'une démarche. Sa situation devenait ridicule,

et il maudissait une fois de plus son imprudente manie de parler haut

en public. Il endossait vite un complet de piqué blanc sur une chemise

de batiste bleu pâle, et, cravaté de linon de la même couleur, chaussé

de peau de daim gris, il descendait dans la salle à manger. Miss Eva

Waston l'y attendait, debout dans le rai lumineux du volet entr'ouvert.

Il la reconnaissait dès le seuil. C'était bien sa chevelure de soie

jaune à la fois floche et lisse, tordue comme un câble sur la nuque.

Elle avait ôté le grand voile de gaze de sa casquette de chauffeuse,

et, d'énormes lunettes à la main, s'absorbait dans la contemplation du

Bouddha de la cheminée. Sa face rose, animée par la course et toute

moite de chaleur, illuminait toute la pièce; son cache-poussière ouvert

sur une robe de batiste écrue, elle égayait la vaste salle obscure

d'une souplesse de tige et d'une clarté de fleur.

--Très beau, ce Bouddha, et très rare! Vous pouvez me croire, j'ai été

élevée dans l'Inde, faisait l'Américaine en tournant à peine la tête

vers le jeune homme. Vous possédez là une pièce de musée.

Et, faisant une brusque volte-face.

--Je ne devrais pas vous donner la main; mais je veux me souvenir que

vous m'avez été présenté, et puis je suis chez vous, en somme, et

voyez, je n'ai pas de cravache, car c'est avec une cravache que je

serais venue si je n'étais pas fiancée, et je ne veux pas d'affaire

entre Gennaro et vous.»

Elle avait tendu deux doigts à Sourdière et les avait prestement

retirés. Elle le regardait droit dans les yeux.

--On vous dit très intelligent, monsieur, et je ne demandais qu'à le

croire. Pourquoi colportez-vous des idioties sur mon mariage?

--Mademoiselle!

--N'aggravez pas votre situation. Il est indigne de se défendre. Vous

me permettez de m'asseoir?

--Ah! mademoiselle!

Et le jeune homme, confus de son oubli, avançait un fauteuil.

--Merci.

Et, quand miss Eva se fut confortablement installée, les deux bras aux

accoudoirs.

--Voulez-vous vous rafraîchir? demandait Sourdière étourdi de cet

aplomb; il fait une chaleur!

--J'allais vous le demander. Vous êtes intelligent quelquefois.

--Que désirez-vous? De l'orangeade, du café froid, de la bière?

--Du thé très chaud avec du citron vaudrait mieux; mais j'aime autant

le café froid.»

Le jeune homme appuyait sur un timbre, et, quand le valet de chambre

eut déposé le plateau:

--En vérité, faisait miss Waston en trempant ses lèvres dans le

breuvage, votre _home_ est tout à fait confortable, et vous êtes un

garçon sympathique; mais pourquoi colportez-vous des sottises sur moi?

--Oh! mademoiselle, on a exagéré, je vous jure.

--Mais non, vos propos m'ont été rapportés le lendemain même. Quelqu'un

a fait exprès le voyage de Peïra-Cava, six heures de diligence sous

le soleil; mais on croyait tant me contrarier, on escomptait tant le

désappointement de ma pauvre figure. Eh bien! non, ma tante seule a été

indignée, moi, j'ai éclaté de rire, j'ai même ri aux larmes, l'histoire

était très drôle, mais si indigne de vous et de moi. J'aime à croire

qu'elle ne vous est pas venue par le régiment; ce serait alors une

chose odieuse, une machination dirigée contre M. Olivari, et M. Olivari

ne prendrait pas la chose en riant. C'est un homme, lui.»

Et son regard avait une lueur d'acier.

Sourdière, interloqué, ne trouvait rien à dire.

--Je vois que vous êtes très ennuyé, monsieur.

--En effet, mademoiselle, je suis surtout aux regrets.

--On regrette toujours les bêtises, une fois faites. Les réparer est

plus difficile, et il faut réparer la vôtre.

--Mais de tout mon cœur.

--Oh! le cœur ne suffit pas, il faut la volonté et l'adresse. C'est

pour tout cela que je suis venue chez vous, pour vous aider à réparer.

Vous avez lancé la sotte histoire, tant pis pour vous: vous lancerez

maintenant la vraie, et vous ne vous emploierez rien qu'à cela. Vous

avez de l'esprit, on vous écoutera. Encore un peu de café, s'il vous

plaît?»

Et quand le jeune homme eut servi la jeune fille:

--Vous avez bien une heure à me donner?

--Plus! Toute la journée, toute ma soirée!

--Non, une heure suffira. Voulez-vous me faire une grâce? Passez-moi

une de ces fleurs de magnolia. Leur odeur ranime et enivre.»

Le jeune homme se levait et offrait à même le vase persan la gerbe

rigide de feuillages vernissés et de calices énormes. L'Américaine

prenait une fleur, en écartait les lourds pétales charnus et la

respirait longuement:

--Je n'épouse pas M. Olivari rien que pour son physique. Il est vrai

que, sans son physique, je ne l'aurais pas épousé. Nous sommes très

pratiques en Amérique et nous ne donnons rien pour rien. Ou nous

épousons un homme pour sa fortune, et alors il importe peu qu'il soit

jeune, beau, vieux ou laid. L'important est qu'il soit intelligent pour

conserver ses millions et en acquérir d'autres. Et c'est le mariage

de raison, irraisonnable à mon sens, puisque tout y est sacrifié. Ou

nous épousons un titre et un nom, et c'est un duc français, un marquis

espagnol ou un prince autrichien; nous n'exigeons alors qu'une noblesse

ancienne et un physique décoratif. On est beaucoup revenu, chez nous,

de ces sortes de mariages. Vos grands seigneurs d'Europe sont vraiment

endettés depuis trop de siècles, ils ont perdu l'habitude de payer

comptant. Nos dollars, d'où qu'ils sortent, ont cours à travers le

monde. Passé la mer, la parole de vos épouseurs titrés ne vaut rien.

Nous préférons à ce prix-là demeurer filles ou bien alors nous

épousons un homme qui nous plaît; et c'est mon cas et c'est le plus

aristocratique des mariages, car il exige chez la femme une grosse

fortune, de la volonté et une indépendance avertie par de la sagacité

et de l'observation. Ce mariage-là n'est permis qu'à l'élite. Oh! vous

pouvez saluer, je sais très bien ce que je vaux.

J'épouse M. Olivari pour son physique et quelques autres qualités.

Il est vrai qu'il y a quinze jours, à pareille heure, j'ignorais

totalement qu'il existât. Sa compagnie arrivait aux Estérais, et ce

n'est qu'une heure après que le plus grand des hasards a voulu qu'une

porte mal fermée, ouverte par un courant d'air, me le fît apparaître

dans son tub. Le détail de la chemise est inventé. M. Olivari n'en

avait pas. Je le dis sans honte. Ce fut la vision d'un pâtre de Sicile

qui aurait eu des moustaches; je connais mes auteurs et je possède

quelques Musées. Nous voyageons beaucoup, nous autres Américaines;

Naples et Pompéi nous font une esthétique très affinée. J'ai vu

les Somalis qui sont les plus beaux hommes du monde, les coolies de

l'Himalaya, qui sont de race pure, et les jeunes gens de Taormina, que

les hellénistes allemands comparent aux éphèbes grecs. J'ai vu danser à

Triana et dans les antres de Grenade les danseurs gitanes dont le galbe

est, dit-on, impeccable; et vous n'ignorez pas que les horse-guards

de S. M. Edouard VII promènent par les rues de Londres les plus beaux

spécimens d'étalons humains. La nudité de M. Olivari ne m'a donc rien

appris, mais elle m'a confirmé quelques souvenirs. Ne vous récriez pas.

Une élève assidue de l'atelier Julian en sait tout aussi long que moi.

Un autre motif qui m'a décidée à ce mariage, c'est la nationalité même

de mon fiancé: j'épouse M. Olivari, parce qu'il est Corse. Le Corse,

lui, ne reprend pas sa parole. Il est loyal, forcément jaloux, d'une

fierté presque extravagante, il n'entend la plaisanterie ni sur la

fidélité ni sur l'honneur, il aime jusqu'à la mort, jusqu'au couteau

et jusqu'au revolver; et cela me plaît assez, au milieu la veulerie

d'une époque où l'adultère est consenti et tous les scandales tolérés,

de sentir auprès de soi un souple et joli fauve humain qui n'admettra

pas de plaisanterie dans ma conduite et ne souffrira aucun flirt

accentué même d'un prince ou d'un grand-duc.

La vraie joie, voyez-vous, c'est d'être dominée en amour, et, lorsqu'on

a ma dot, tous les maris sont à vos pieds. Avec M. Olivari, à la

velléité de la moindre incartade, j'aurai le frisson de la petite mort.

--Et vous êtes une fervente de tous les frissons, nuançait la voix de

Sourdière devenue ironique.

--Je suis musicienne, répondait la jeune fille, éludant la question.

--Vous m'en direz tant. Et vous croyez qu'un Corse...

--Je crois. J'ai passé trois semaines à Ajaccio. L'autre hiver, j'y

étais avec Flossie Foxland. Pauvre enfant! le climat ne l'a pas

empêchée de mourir, à Florence, en avril. Elle était extravagante

et fantasque et encore bien plus gâtée que moi. Sa mère la savait

condamnée et supportait tous ses caprices. Ajaccio n'est pas

précisément un séjour folâtre; mais la baie y est admirable, et nulle

part je n'ai vu une lumière aussi douce et aussi tamisée. Cette

lumière, c'est une caresse pour le regard. Est-ce le reflet des

neiges du Mont-d'Oro ou le velours vert de tant de sapinières! C'est

l'éclairage au bleu des plus ingénieux décors de Carré; le paysage y

prend une indicible mélancolie; c'est une volupté que de s'y sentir

vivre et même de s'y voir mourir!

Nous étions dans un grand hôtel dont je vous tairai le nom, car la

table y est plutôt médiocre, mais qui commande un panorama de songe;

et, toutes nos journées, nous les passions en voiture. Vous connaissez

l'ordonnance de la médecine moderne: de l'air, du grand air et toujours

de l'air.

L'école des vieilles femmes · 第 1 / 11 段