MISS TOUCHE-TOUT.

Rien ne prouve autant la petitesse d'esprit et le défaut d'éducation que

cette ridicule manie qu'ont certaines jeunes personnes de toucher à

tout ce qui se trouve sous leurs mains, à tout ce qui s'offre à leurs

regards. C'est une inquisition qui fatigue; c'est une indiscrétion qui

blesse. Il n'est pas de défaut plus commun, et qui peut-être expose à

plus d'humiliations et de responsabilité. J'en ai vu plusieurs exemples

frappants que je me fais un devoir d'offrir à mes petites amies, pour

les préserver des suites fâcheuses de cette habitude, à laquelle on se

livre sans y songer, et pour les maintenir dans cette prudence de tous

les instants, dans cette publique retenue que la nature impose à leur

sexe, et sans lesquelles une jeune fille, quelque bien née, quelque

intéressante qu'elle puisse être, perd ce qu'elle avait de plus précieux

au monde, ses droits à la considération publique.

Mélina de Montbreuil avait été privée, dès l'âge le plus tendre, de

la femme de bien dont elle reçut le jour. Son père, d'une tendresse

aveugle, et que ses hautes fonctions dans la magistrature retenaient

souvent séparé de sa fille, la confiait aux soins et à la surveillance

d'une vieille institutrice trop indulgente, et dont l'élève avait

contracté plusieurs habitudes que réprouvent les convenances sociales,

celle entre autres de porter une main indiscrète à tout ce qui frappait

sa vue, excitait sa curiosité. Entrait-elle dans un appartement, elle

soulevait les vases d'albâtre ou de porcelaine placés sur des consoles,

sur la cheminée; elle posait le doigt sur les aiguilles d'une pendule,

sans songer qu'elle en arrêtait le mouvement; elle débouchait des

flacons posés çà et là, en exprimant son goût ou son aversion pour les

différentes odeurs qu'ils renfermaient. Se trouvait-elle devant une

bibliothèque, elle prenait tour à tour les livres dont la reliure la

flattait le plus, et en lisait le titre, en examinait les gravures, et

les jetait ensuite au hasard, sur différents rayons où ils n'avaient

plus le rang qui leur était assigné: ce qui forçait à remettre tout en

ordre. Apercevait-elle sur un métier à broder quelque ouvrage, fruit

d'une longue patience, elle essayait de faire plusieurs points, que la

brodeuse était obligée de recommencer. Une dame de sa connaissance,

une de ses jeunes amies, paraissait-elle avec un nouveau collier de

pierreries, elle y portait souvent ses doigts couverts de poussière, et

à l'instant même elle en ternissait tout l'éclat. A table, elle touchait

à tous les mets qu'elle pouvait atteindre, et, sous prétexte de choisir

un fruit, elle déflorait par ses attouchements indiscrets tous ceux que

contenait la corbeille, et, par cette inconvenance, elle en dégoûtait

ses voisins. Entrait-elle dans un magasin de modes ou d'objets d'art

pour faire quelques emplettes, elle bouleversait tout, et, plus

d'une fois, son irrésistible manie lui avait fait altérer plusieurs

marchandises importantes dont elle s'était vue forcée de restituer le

prix. Aussi, dans les cercles qu'elle fréquentait, dans toutes les

maisons ou elle était admise, lui avait-on donné le nom de miss

Touche-Tout, titre en parfaite analogie avec l'habitude qu'elle ne

pouvait vaincre et la prétention qu'elle avait de parler souvent

la langue anglaise, bien que jamais elle n'eût pu en saisir la

prononciation.

M. de Montbreuil n'était pas plus à l'abri que tout autre des

indiscrétions de miss Touche-Tout. Tantôt elle s'emparait de la

chevelure de son père, sous prétexte de lui donner une forme plus

analogue à sa figure vénérable; tantôt elle étalait son jabot, afin de

mieux en prononcer les plis; elle renouait sa cravate, désirant en faire

disparaître le double noeud gothique, et l'enlacer à l'anglaise; tantôt,

enfin, elle substituait à la chaîne de sa montre un noeud de ruban

qu'elle renouvelait tous les mois, mais auquel plus d'une fois elle

oublia d'attacher la clef, que son père cherchait vainement le soir, et

qui se trouvait égarée. Le célèbre magistrat supportait avec patience

toutes ces familiarités et les contrariétés qu'elles lui faisaient

éprouver: il attribuait à l'amour filial ce qui chez Mélina n'était

qu'une indomptable manie.

Mais, quelle que fût son indulgence, il ne pouvait douter que sa fille

ne devint chaque jour plus insupportable, dans les différentes réunions

où il la présentait. Sans cesse il entendait répéter: «Miss Touche-Tout

vient de déchirer le voile d'Angleterre de madame une telle.--Elle

a cassé la bonbonnière de celle-ci, laissé tomber la lorgnette de

celui-là.--Miss Touche-Tout vient d'effacer un oeil du portrait en

miniature de mademoiselle une telle, en y portant son doigt rempli de

noir d'ivoire.--Miss Touche-Tout a laissé tomber un cornet d'encre sur

un morceau de musique écrit de la main de Boïeldieu: la jeune Anaïs, à

qui elle appartenait, en pleure de dépit....» Enfin, il n'était aucun

désappointement, aucun événement fâcheux, que ne causât l'habitude

funeste de la jeune de Montbreuil. On redoutait à tel point son arrivée

ou sa présence dans un cercle, que toutes les jeunes demoiselles qui

portaient un châle de prix, un chapeau frais, une écharpe nouvelle,

les quittaient aussitôt que miss Touche-Tout paraissait, afin de les

soustraire à ses atteintes malencontreuses. Mais elle s'en vengeait sur

la ceinture de celle-ci, sur les anneaux de celle-là, sur le peigne

à l'espagnole d'une troisième, sur les bracelets à la grecque d'une

quatrième; il n'était, en un mot, aucune personne qui pût se soustraire

à l'obsession de Mélina.

M. de Montbreuil résolut donc de mettre un terme à ce défaut, qui

devenait, en quelque sorte, une calamité publique. Malgré l'importance

de ses fonctions et l'austérité de son caractère, il conçut le projet de

faire tourner contre elle-même l'habitude fâcheuse de sa fille, et de

la rendre, à son tour, victime de cette ridicule manie qui devait

nécessairement la conduire à quelque maladresse.

Il s'était aperçu que Mélina, pendant son absence, venait souvent

exercer son inquisition dans son cabinet de travail, et, sous prétexte

d'y mettre elle-même tout en ordre, portait sa main avide sur les

objets les plus précieux. Il substitua d'abord un mélange d'alcali et

d'assa-foetida à l'eau de Portugal que contenait un des flacons de

cristal posés sur sa cheminée, et que Mélina ne manquait jamais de

déboucher lorsqu'elle venait souhaiter à son père le bonjour du matin.

Il espérait que cette première épreuve ferait quelque impression sur

sa fille, et l'empêcherait de toucher dorénavant à tous les vases

ou cristaux qui se trouveraient sous sa main. En effet, la maniaque

incurable entre dans le cabinet de son père, l'embrasse avec l'effusion

de la tendresse filiale, touche à tous les bronzes, à tous les marbres

qui couvrent son bureau de travail, prend l'une après l'autre cinq à six

plumes qu'elle essaye machinalement sur un papier de rebut, et se

tache les doigts d'encre, verse à plusieurs reprises le sable bleu

que renferme la poudrière, et dont elle laisse tomber une partie

dans l'encrier; de là, gagne la cheminée, débouche un premier flacon

contenant de l'eau de Cologne qu'elle respire avec délices; débouche

enfin le second flacon, et, croyant aspirer l'eau du Portugal, elle

éprouve une suffocation subite qui lui soulève le coeur. Cependant elle

garde le silence, et ne se plaint aucunement de ce changement d'odeur,

qu'elle attribue à l'usage qu'avait son père d'employer des spiritueux

pour se délasser de la tension d'esprit qu'exigeaient ses hautes

fonctions. Celui-ci, de son côté, feignit de ne point s'apercevoir de

la mésaventure de sa fille, et se promit de la mettre à une seconde

épreuve.

Mélina montrait pour les araignées la plus grande aversion. Elle

avait la folie de regarder ces animaux, d'un instinct remarquable et

susceptible d'être apprivoisés au degré le plus étonnant, comme des

monstres infectés d'un poison mortel, et dont la piqûre était incurable.

Il ne se passait pas de jour qu'elle ne jetât des cris affreux en voyant

cet ingénieux insecte tendre ses toiles pour prendre les vermisseaux

dont il fait sa nourriture ordinaire, ou descendre du plafond au bout

d'un fil qu'il dévide entre ses pattes avec une adresse et une vivacité

qu'il est impossible de décrire, et s'en servir avec la même célérité

pour remonter à sa retraite. Vainement M. de Montbreuil avait essayé

de prouver à Mélina que ces insectes, loin de faire aucun mal, sont

susceptibles d'un attachement fidèle et d'une sensibilité profonde. Il

lui citait à ce sujet l'exemple d'un malheureux prisonnier d'État mort

de chagrin de ce que le geôlier, en entrant dans son cachot, avait

écrasé une grosse araignée qui, depuis plusieurs années, était l'unique

société, la consolation de cet infortuné, venait à sa voix sur son

épaule, sur ses genoux, et prenait de sa main les miettes de pain

que, pour elle, il avait prélevées sur ses modiques aliments. M. de

Montbreuil ajoutait à ce fait historique ceux rapportés par plusieurs

autres naturalistes, qui, souvent, avaient attiré un grand nombre

d'araignées par les doux sons d'un instrument sur lequel on les voyait

descendre, tressaillir, et tomber en quelque sorte dans une extase qui

les mettait sans force et sans défense. Mais, quelque intéressants que

fussent ces récits fidèles, Mélina n'avait pu surmonter son antipathie;

et son père, désirant à la fois l'en guérir et faire enfin cesser cette

insupportable manie qui la rendait la fable de sa société habituelle,

renferma dans une tabatière d'écaille qu'il avait auprès de lui, sur

son bureau de travail, la plus grosse araignée qu'il put se procurer.

Mélina, selon son habitude, après avoir soulevé les marbres qui couvrent

divers papiers sur la bureau de son père, après avoir lu les titres

de plusieurs gros livres qui l'entourent, ouvre par distraction la

tabatière, et pousse un cri perçant à la vue de l'insecte qui s'enfuit,

aussi effrayé qu'elle. M. de Montbreuil feint de ne rien entendre, et

continua l'examen des pièces d'un procès soumis à son jugement, et pour

lequel son immuable impartialité lui prescrivait de prendre tous les

renseignements qui pouvaient éclairer sa justice. Ce silence affecté

du plus tendre des pères convainquit sans peine miss Touche-Tout qu'il

avait lui-même dirigé cette nouvelle épreuve, et que, las de lui faire

des remontrances sur son insatiable manie, il avait projeté de l'en

guérir par des émotions fortes qui resteraient gravées dans son

souvenir. Loin de proférer la moindre plainte sur la frayeur qu'elle

vient d'éprouver, elle se jette dans les bras de M. de Montbreuil,

fond en larmes, et lui exprime, par le regard le plus expressif, la

résolution qu'elle a prise de se corriger.

En effet, à partir de cette épreuve, Mélina parut avoir renoncé pour

jamais à ce besoin si fâcheux de toucher à tout ce qui se trouvait à sa

portée. C'était surtout pour les tabatières et les flacons de cristal

qu'elle avait conçu une aversion invincible. On remarquait déjà qu'elle

était moins indiscrète qu'à l'ordinaire, et que souvent, entraînée

par cette habitude d'enfance qu'il est si difficile de vaincre, elle

s'arrêtait tout-à-coup, et parvenait, non sans efforts, à la réprimer.

Son père était ravi de cette cure, qu'il croyait radicale; et, bien

qu'il lui en eût coûté d'exposer aux regards de sa fille l'insecte qui

l'effrayait le plus, et de lui avoir causé une suffocation par l'échange

opéré dans le flacon d'eau de Portugal, il s'applaudit de ses essais, et

jouit pendant quelque temps du succès qu'il avait obtenu.

Mais un penchant enraciné dès l'enfance est comme une plante vénéneuse

qui repousse imperceptiblement sous les fleurs qui la couvrent. Cela

nous apprend que nous ne saurions extirper de trop bonne heure les

germes de nos mauvais penchants, et que plus nous tardons, plus ils sont

invétérés dans nos coeurs, dont alors nous ne pouvons les arracher

que par des secousses violentes qui souvent influent sur toute notre

existence.

Mélina, fille unique d'un excellent père, d'un magistrat justement

honoré, Mélina, seule héritière d'une honnête fortune, douée de qualités

aimables, et n'ayant qu'un seul défaut dont tout annonçait qu'elle était

corrigée, voyait luire pour elle le plus brillant avenir, et l'assurance

d'être placée dans le monde d'une manière analogue à ses goûts. Encore

quelques années, et son sort serait uni à celui de quelque jeune

magistrat ou de quelque avocat célèbre qui la placerait dans cette

classe sociale où l'on jouit des avantages de l'aisance et d'une

considération distinguée. Mais, hélas! Il faut si peu de chose pour

faire tourner la roue de la Fortune, et les fautes les plus simples en

apparence ont quelquefois des résultats si fâcheux!

Mélina, quoique guérie à l'extérieur de cette habitude qui lui

avait attiré le pénible surnom de miss Touche-Tout, s'y abandonnait

quelquefois encore dans la vie privée. M. de Montbreuil s'était aperçu

depuis quelque temps qu'on avait dérangé les papiers qui couvraient son

bureau de travail. Il lui semblait aussi que les pastilles de menthe,

que renfermait sa bonbonnière, étaient singulièrement diminuées. En un

mot, il fut convaincu que sa fille, parvenue à réprimer aux yeux du

monde sa ridicule manie, s'y livrait encore en secret, et qu'elle était

loin d'être guérie. «Il me faudra donc, se disait ce tendre père,

employer de fortes épreuves, frapper les sens de Mélina par de vives

émotions. Oh! que cela me répugne, me désespère! et que je me repens de

n'avoir pas sévi de bonne heure contre ce penchant, devenu peut-être

incurable! Ah! je le sens, mais trop tard, l'excès d'indulgence est une

faute grave, et les parents sont responsables du mal que font leurs

enfants, et dont ils n'ont pas eu la force de détruire le premier germe.

Un procès d'une haute importance fut soumis à la décision du tribunal

que présidait M. de Montbreuil. Il s'agissait d'une somme de cent

soixante mille francs qu'un faiseur d'affaires très-renommé prétendait

avoir payée à un de ses clients, honnête négociant, père de famille,

et dont c'était presque toute la fortune. Celui-ci niait avoir reçu

la somme, bien qu'un acquit, d'une forme assez équivoque, et qu'il

prétendait lui avoir été surpris par son adversaire, semblât militer en

faveur de ce dernier. Les avocats les plus renommés avaient montré, dans

ce débat célèbre, tout ce que le savoir et le talent ont de persuasif;

et les juges qui devaient prononcer étaient partagés d'opinions. Les

uns, entraînés par la réputation de probité dont n'avait cessé de jouir

le négociant, voulaient le faire triompher et se contenter de son

serment qu'il n'avait point reçu la somme; les autres, rigoureux

observateurs de la loi, prétendaient que l'acquit présenté par l'homme

d'affaires, n'étant point argué de faux, devait faire pencher la balance

de la justice en faveur de ce dernier. Dans cette occurrence, la voix

du président devait décider la question, et M. de Montbreuil, voulant

apporter dans cette cause les lumières de l'impartialité qui la

caractérisait, ordonna, pour prononcer l'arrêt définitif, un délai de

quinzaine.

Pendant ce temps, un heureux hasard permit que l'avocat du négociant

découvrit un écrit particulier, de la main de l'homme d'affaires, qui

prouvait évidemment l'impossibilité où il s'était trouvé jusqu'alors

d'acquitter les cent soixante mille francs. Cette pièce importante

fut confiée à M. de Montbreuil, qui devait faire un nouveau résumé du

procès, et qu'il s'était chargé de présenter lui-même aux juges pour

éclairer leur conscience.

On était alors au milieu de l'hiver. Le digne magistrat, la veille du

jour ou devait être prononcé l'arrêt, avait examiné de nouveau les

pièces qui lui avaient été communiquées, et dont la première sur le

dossier était l'écrit qui, selon lui, devait jeter un grand jour sur

cette cause.

Après avoir pris toutes les notes nécessaires pour appuyer son opinion

et s'être bien pénétré des moyens respectifs des deux adversaires, il

pose sur son bureau ce dossier assez volumineux, et met dessus un bronze

représentant le buste de d'Aguesseau, dont il avait depuis peu de jours

fait l'emplette.

Mélina, selon son usage, entre et vient offrir à son père le salut du

matin: le buste frappe ses regards, et, cédant à son ridicule penchant,

elle le prend, en admire le travail. Dans ce moment même, un domestique

ouvre brusquement la porte d'entrée; le vent, qui souffle avec violence,

fait voler en l'air plusieurs papiers, et l'écrit important, lancé vers

la cheminée, est soudain réduit en cendres. «Qu'as-tu fait, malheureuse!

s'écrie M. de Montbreuil à sa fille, qui tient encore le buste, qu'elle

examine.--Quoi donc, mon père?--Ton indomptable manie est cause d'une

perte irréparable qui va peut-être causer la ruine d'une honnête

famille.» Il lui explique, à ces mots, ce que contenait le papier que le

feu vient de consumer, et s'abandonne à tous les regrets que lui fait

éprouver ce fatal événement.

C'est en vain que Mélina cherche à s'excuser sur l'entrée inattendue du

domestique et sur le courant d'air qu'elle a produit: elle est forcée

d'avouer que c'est cette maudite habitude de porter la main à tout ce

qui frappe ses regards qui lui a fait soulever le buste de d'Aguesseau,

dont l'ombre tutélaire semblait prendre encore la défense de l'opprimé.

Elle reconnaît enfin qu'elle a mis son père dans la position la plus

critique où puisse se trouver un premier magistral. Elle veut toutefois

partager la souffrance qu'il éprouve; mais un signe impératif lui

ordonne de se retirer. Elle rentre chez elle, inquiète, égarée, et se

livre à toutes les réflexions que faisait naître une aussi pénible

circonstance.

Il lui fut impossible d'aborder son père pendant toute la journée. Le

lendemain matin, elle voulut aller lui offrir ses devoirs accoutumés;

l'entrée du cabinet lui fut interdite. Elle apprit par le même

domestique, complice innocent du malheur arrivé la veille, que M. de

Montbreuil avait passé la nuit dans la plus vive agitation, et que ces

paroles s'échappaient à tout moment de ses lèvres tremblantes: «Ne

pouvoir plus rendre le dépôt qui m'était confié!... Causer la ruine, le

désespoir d'une honnête famille!... Mélina!... Mélina!... que tu me fais

de mal!» Ces mots, fidèlement rapportés pas le domestique, jetèrent miss

Touche-Tout dans un douloureux abattement. Oh! quel retour elle fit sur

elle-même! Avec quelle résolution elle se promit de rompre pour jamais

avec cette manie qui mettait son père dans un embarras si cruel! Mais

il n'était plus temps: le mal qu'elle avait fait allait retomber sur

elle-même.

Cependant l'audience solennelle va avoir lieu. Un nombreux concours

de monde s'est formé de bonne heure au palais de justice. L'honnête

négociant, placé derrière son avocat, fait remarquer sur sa figure la

sécurité de la bonne foi, la certitude de triompher. Son adversaire

est plus inquiet, plus agité. Tous les regards se portent sur l'un

et l'autre; mais c'est sur le premier que semblent s'arrêter ceux de

l'intérêt public. Il est toujours, dans les causes importantes, une

espèce de jugement précurseur qui venge l'innocence opprimée; et c'est

pour cela qu'on a dit: «_La voix du peuple est la voix de Dieu._»

Après une longue délibération, dans laquelle avait eu lieu un violent

choc d'opinions, les juges reviennent prendre leurs places. M. de

Montbreuil est pâle, son regard semble égaré. Il se fait un grand

silence, et ce magistrat, si universellement honoré, prononce d'une voix

faible et tremblante l'arrêt qui condamne le négociant, et décharge

le faiseur d'affaires du payement des cent soixante mille francs. Un

murmure sourd et improbateur se fait entendre dans le prétoire. Ce qui

surprend et confond l'avocat du condamné, c'est que le président, dans

les divers considérants sur lesquels l'arrêt est basé, n'ait point parlé

de l'écrit important qui lui avait été confié, et qui devait être d'un

si grand poids dans la balance de la justice. Le négociant ne sait

lui-même à quoi attribuer un pareil silence; et, comme le malheur

rend défiant et soupçonneux, il allait accuser tout haut l'honorable

magistrat, lorsqu'un huissier vient lui annoncer que M. le président

l'attend dans son cabinet avec son avocat. Ils s'y rendent tous les

deux. A leur aspect, M. de Montbreuil dit au condamné, dont il serre la

main avec l'expression du regret et d'une profonde estime: «Monsieur, je

viens de remplir le devoir sacré d'un magistrat soumis à l'empire de la

loi; il m'en reste un autre non moins important que la probité m'impose:

je vous attends chez moi demain matin à dix heures avec votre digne

défenseur, comme vous sans doute étonné de ma conduite; peut-être ne la

blâmerez-vous plus lorsque vous en connaîtrez les motifs.»

M. de Montbreuil se rend chez lui, tout occupé de son projet. Vainement

Mélina lui fait des questions sur le sort de l'honnête négociant, il ne

lui répond que par un soupir douloureux et des regards de commisération.

Au dîner, il ne peut prendre la moindre nourriture, s'absente toute la

soirée et ne rentre que fort tard. Sa fille l'attendait avec impatience,

inquiétude; elle le trouve moins sombre; elle sent même qu'il lui presse

la main; enfin il lui dit d'une voix pénétrante et d'un ton paternel:

«Demain matin, à dix heures, tu sauras tout le mystère.»

Elle se rendit à l'heure indiquée au cabinet de son père, dont elle

reçut un baiser en échange de celui qu'elle déposa sur son front

vénérable. Bientôt fut introduit le condamné de la veille, accompagné

de son avocat. Ce magistrat les fait asseoir et ordonne à sa fille

de raconter elle-même avec fidélité l'effet de sa fatale imprudence.

Mélina, d'une voix altérée et d'un air confus, apprend au négociant par

quel événement étrange l'écrit important qui, seul, pouvait le faire

triompher, était devenu la proie des flammes; et le magistrat ajoute

alors avec dignité: «Que pouvais-je faire, Messieurs, en pareille

circonstance? Révéler l'indiscrétion de ma fille et l'anéantissement

de l'écrit, c'eût été me donner un ridicule sans opérer une conviction

légale; un titre, en justice, ne peut être combattu que par un autre

titre. J'ai donc préféré m'en tenir à l'austérité de la loi, et j'ai eu

le douloureux courage de condamner un homme de bonne foi.... Mais,

comme l'écrit incendié vous eût ramené sans doute un grand nombre de

suffrages, et que ce titre unique se trouve anéanti par ma faute ou

par celle de ma fille, je vous restitue, Monsieur, la somme qui vous

appartient. Voici cent soixante billets de caisse et deux de plus pour

les frais du procès auquel vous avez été condamné. Le refuser, ce serait

faire le malheur de ma vie, ce serait méconnaître le caractère d'un

magistrat qui deviendrait indigne de réprimer les torts de ses

justiciables, s'il ne savait pas lui-même réparer les siens.»

L'avocat et son client se retirèrent, après avoir exprimé leur

reconnaissance et leur admiration au respectable président. Celui-ci,

resté seul avec sa fille, reçut d'elle la plus vive approbation du

sacrifice qu'il venait de faire. Mais elle n'en mesurait pas encore

toute l'étendue. En effet, ces cent soixante mille francs absorbaient

la fortune entière de M. de Montbreuil; il ne restait plus à Mélina

que celle de sa mère, devenue très-modiqe par des pertes imprévues. Il

fallut donc s'imposer de pénibles privations. M. de Montbreuil, pour

soutenir son rang de premier magistrat, fut forcé de faire de grandes

réformes dans sa maison. Mélina n'eut plus de femme de chambre, et se

vit obligée de vaquer elle-même à l'entretien du linge, à tout ce qui

composait sa toilette. Plus de maître d'anglais, de harpe et de dessin;

plus de riche parure et de voiture à ses ordres. Il lui fallut aller

à pied et paraître simplement vêtue dans les cercles nombreux où

jusqu'alors elle s'était montrée si brillante. Blessée de la froideur

des uns, piquée des plaisanteries mordantes des autres, elle se retira

tout-à-fait du monde, et se vit réduite à un isolement dont son

amour-propre eut beaucoup à souffrir.

Ce fut alors qu'elle connut toute l'énormité de sa faute; ce fut alors

qu'elle sentit combien peut devenir dangereux et funeste un défaut

qui nous paraît léger en apparence, et dont nous négligeons de nous

corriger. Jeune fille, qui ne croyez pas que la manie la plus simple

puisse avoir de fâcheux résultats, et qui riez de pitié lorsqu'on vous

en avertit, voyez la pauvre Mélina, bonne au fond et seulement étourdie,

presque ruinée, possédant à peine le strict nécessaire à la mort de

l'auteur de ses jours, isolée, rongée de remords sans consolations

peut-être.... N'oubliez pas miss Touche-Tout.

Contes à mes petites amies · 第 32 / 36 题