Dans les siècles les plus reculés, chez toutes les nations, au palais
des rois comme à la cabane du pâtre, l'hospitalité fut un devoir, une
espèce de culte qu'on observait avec respect. Les saintes Écritures, les
poètes de l'antiquité, les historiens de tous les temps, de tous les
lieux, décrivent avec fidélité ce touchant accueil qu'on fit constamment
à l'amitié, au malheur, à de hautes vertus, au seul titre d'hommes. On a
vu, dans nos troubles civils, des proscrits trouver un asile chez
ceux dont ils exposaient la vie; et, lorsque la victoire se lassa de
favoriser nos armes, un grand nombre de nos braves défenseurs durent
l'allégement de leurs maux, souvent même la conservation de leurs jours,
à ce noble et antique usage d'admettre à son foyer l'étranger qui s'est
égaré dans sa route, l'infortuné dont la souffrance ou la fatigue ont
épuisé les forces.
Estelle Mornand, âgée de quinze ans, et Mélanie Valcour, qui n'en
comptait qu'environ quatorze, élevées dans le même pensionnat,
éprouvaient un mutuel attachement qui les dédommageait de l'absence de
leurs parents. Estelle était fille d'un chef d'escadron que de graves
blessures avaient forcé de se retirer du service. Mélanie était l'unique
enfant d'un riche habitant de la ville de Tours, qui possédait une des
plus agréables terres du jardin de la France, située sur les bords de
la Vienne, dans les environs de Chinon. Les deux jeunes pensionnaires,
liées par cette douce sympathie de goûts, de penchants qui toujours a
tant d'empire sur les âmes neuves, ne pouvaient exister séparées l'une
de l'autre. Lorsque Mélanie allait à la terre de ses parents, c'était
une correspondance qui, chaque jour, exprimait le tourment de l'absence;
et, lorsqu'Estelle se trouvait forcée de rester près de son père, devenu
veuf, et dont les blessures exigeaient des soins assidus, Mélanie
obtenait de sa mère la permission d'aller passer auprès de sa chère
compagne tout le temps qu'elle pouvait dérober à ses études. En un mot,
on citait partout les deux jeunes pensionnaires comme un modèle de la
plus parfaite amitié.
Toutefois la différence de fortune produisait chez les deux inséparables
plus ou moins d'application au travail. Mélanie, unique héritière d'un
père opulent, dont elle était aimée, et d'une mère chez qui l'indulgence
égalait la tendresse, n'obtenait pas dans ses études le même succès que
sa jeune amie. La première, certaine de réunir tous les avantages de
l'opulence et d'être recherchée par les familles les plus distinguées,
ne possédait que ces demi-talents de société, que cette instruction
suffisante pour se présenter dans le monde. La seconde, qui n'avait pour
ressource que la pension de retraite dont jouissait son père et quelques
modiques économies qu'il avait pu faire, se livrait avec ardeur aux
leçons en tout genre qu'elle recevait dans l'honorable maison où s'était
écoulée son enfance. Elle joignait à l'instruction la plus étendue des
talents qu'elle portait jusqu'à la perfection. Elle peignait le paysage
avec une facilité remarquable et l'animait de figures posées avec
une vérité frappante. Douée d'une voix flexible et pénétrante, elle
accompagnait sur le piano; déjà même elle exécutait, à livre ouvert,
tout ce que les grands maîtres composaient de plus savant. Aussi
avait-elle remporté les premiers prix de musique et de peinture, tandis
que sa jeune compagne n'avait pu mériter qu'un second accessit, et
cela parce que l'aimable Estelle l'excitait sans cesse à vaincre son
indolence et lui faisait faire des études particulières avec tout le
zèle d'une soeur aînée, avec ce noble désir d'élever jusqu'à elle
l'objet de ses plus tendres affections.
Tant que cette supériorité en tout genre n'eut lieu qu'à la pension,
l'amour-propre de Mélanie n'en souffrit aucunement. Elle trouvait même
une espèce de triomphe à se dire l'inséparable de la charmante Estelle,
qui réunissait tous les suffrages et recueillait toutes les couronnes.
La première amitié, ce sentiment à la fois si vif et si doux, est une
association délicieuse, où tout est nivelé par le coeur, où l'on ne
connaît aucune prérogative, aucune suprématie. Le succès de celle qu'on
aime devient en quelque sorte personnel, et l'on s'identifie avec elle
jusqu'à se croire de moitié dans les éloges qu'elle mérite, dans les
récompenses qu'elle obtient. Mais en est-il toujours de même dans le
monde? C'est ce que nous démontrera l'anecdote dont je fus le témoin,
et que je me fais un devoir de raconter à mes petites amies, pour les
prémunir contre ces atteintes de l'amour-propre qui nous aveuglent et
nous détachent par degrés de ce que nous aimions le plus.
Le temps des vacances était arrivé. Monsieur et madame Valcour se
disposaient à conduire Mélanie à la terre qu'ils possédaient sur les
bords de la Vienne; mais celle-ci, plus attachée que jamais à sa chère
Estelle, pria son père et sa mère de permettre qu'elle emmenât son amie,
dont la santé était altérée par excès de travail, et qui, tout en se
rétablissant, lui procurerait la société la plus agréable et la plus
utile. Mélanie n'eut pas de peine à obtenir de ses parents la permission
qu'elle réclamait; et le brave Mornand, forcé d'aller prendre les
eaux pour achever de cicatriser ses blessures, fut ravi que, dans son
absence, sa fille allât respirer l'air de la campagne sous les auspices
de l'amitié.
Voilà donc nos deux jeunes pensionnaires établies dans un très-beau
château, au milieu de vastes jardins, de bois délicieux, et sur les
bords d'une rivière qui répandait partout la fraîcheur et la fécondité.
Oh! que de promenades sur l'eau! que de courses en char-à-bancs! que de
joyeuses parties dans les environs! Ce qui charmait surtout nos deux
pensionnaires, c'était le voisinage de la ville de Chinon et d'un grand
nombre de belles habitations, dont les propriétaires formaient une
société choisie. Chaque jour se renouvelait une réunion nombreuse, et
souvent, au sein de cette heureuse liberté qu'autorise le séjour des
champs, on retrouvait le charme et les avantages d'une grande ville.
Tantôt c'était un concert composé à l'improviste, et qui, par cela même,
n'en devenait que plus attrayant; tantôt on jouait un proverbe, où la
gaieté décente et l'esprit sans prétention faisaient naître des scènes
comiques, inspiraient d'heureuses saillies; tantôt enfin c'était une
fête de village où les riches propriétaires, confondus parmi les bons et
joyeux agriculteurs, prouvaient que le plaisir ne connaît ni les rangs
ni les distances.
On conçoit que, dans ces diverses réunions, nos deux jeunes amies ne
tardèrent pas à se faire distinguer. Mélanie dansait à ravir, mais avec
prétention; Estelle avait une danse plus simple: son maintien, tous
ses mouvements, offraient une grâce naturelle. La première excitait
la curiosité; elle attirait les hommages. La seconde, par son aimable
enjouement, par cette communication décente qui séduit, se voyait
environnée d'une foule nombreux. Faisait-on de la musique, Mélanie
étonnait tous ses auditeurs par un chant rempli de difficultés, de
roulades et de fioritures, que sa jeune compagne lui avait fait répéter;
mais celle-ci, dans un air plein d'expression, pénétrait tous les
coeurs, excitait un véritable enthousiasme. Ce qui surtout donnait à
la jeune Estelle un grand avantage sur Mélanie, c'est qu'elle
s'accompagnait sur le piano avec une assurance, un aplomb qui faisaient
ressortir encore les heureux dons qu'elle avait reçus de la nature, et
que le travail le plus constant avait perfectionnés.
Mais c'était surtout dans les proverbes improvisés que l'ingénieuse
Estelle montrait tout ce que l'esprit et l'instruction peuvent avoir de
séduisant. Elle ne recherchait point les premiers rôles, mais ceux qui,
tout en faisant briller les autres, exigeaient de la suite dans les
idées, un tact fin, délicat, une heureuse imagination. Représentait-elle
une jeune villageoise gauche et timide, une servante d'auberge active et
gaie, une servante adroite et rusée, elle prenait si bien le masque, le
langage et le maintien de ces divers personnages, qu'on s'imaginait les
voir et les entendre. Aussi, dès qu'elle entrait en scène, recevait-elle
de tous les spectateurs un accueil et des applaudissements qui la
désignaient comme l'un des premiers sujets de la troupe. Mélanie
obtenait aussi quelques suffrages par sa tenue imposante et le ton
recherché qu'elle savait prendre dans les rôles de dame de maison; mais
elle était loin d'avoir la verve, la précision, et surtout les heureuses
reparties de sa jeune compagne.... Bientôt l'envie, ce reptile venimeux
qui se glisse imperceptiblement jusque dans le paisible séjour de
l'amitié, vint répandre ses poisons sur les deux amies, dont elle eût
rompu les liens sacrés, si la prévoyante Estelle n'eût pas mis en usage
ce qu'en pareil cas lui dictaient la délicatesse et son inaltérable
attachement pour Mélanie. Elle s'étudia donc adonner par degrés moins
d'expression à tout ce qu'elle disait, à retenir sur ses lèvres les
mots heureux qui lui venaient à la pensée. Elle porta sa généreuse
résignation jusqu'à montrer moins de supériorité dans les divers talents
qu'elle possédait. Le piano, sous ses doigts magiques, n'avait plus
autant d'harmonie; l'air qu'elle chantait semblait ne plus aller à sa
voix, qui, chaque jour, perdait de son éclat et de sa fraîcheur. Les
paysages qu'elle peignait n'offraient plus ce reflet de la nature, cette
variété de détails qu'on admirait dans ses ouvrages précédents. Enfin,
dans les proverbes où elle paraissait encore, elle ne montrait qu'une
intelligence ordinaire, et se bornait aux utilités.
La famille Valcour et toute la société qu'elle réunissait attribuèrent
ce changement étrange au défaut de travail, à cette dissipation qu'on se
permet à la campagne, et qui fait perdre insensiblement les fruits d'une
éducation soignée. On ignorait que ce changement dans Estelle était un
calcul de l'esprit le plus pénétrant et de l'âme la plus élevée pour
ménager l'amour-propre blessé d'une rivale et se soustraire aux
souffrances secrètes que cette dernière faisait éprouver depuis quelque
temps à sa première amie, à sa compagne de pension.
En effet, Mélanie n'avait plus pour Estelle que des égards mesurés et
contraints. Rarement ses yeux s'arrêtaient sur les siens; elle ne lui
répondait que par un sérieux qu'elle s'efforçait de rendre le plus
digne qu'il lui fut possible. Estelle, en serrant la main de sa chère
compagne, ne rencontrait que des doigts lâches, immobiles; à cet élan
de deux coeurs habitués à s'épancher, à ces confidences de tous les
instants, à ce tutoiement dont l'habitude, entre pensionnaires, est
consacré pour la vie, Mélanie avait fait succéder une politesse étudiée,
une réserve continuelle, souvent même un _vous_ désespérant, que
l'expression de _mademoiselle_ rendait plus outrageant encore. Oh!
combien eut à souffrir notre aimable orpheline! que les matinées qu'elle
passait toute seule dans son appartement lui parurent longues et
pénibles! De quels coups son noble coeur était déchiré chaque fois
qu'elle retrouvait au salon son indifférente compagne! Avec quel
empressement elle eût fui de ce château, où tout pour elle devenait
contrainte, souffrance, humiliation!... Mais son père était absent; il
l'avait confiée aux tendres soins de madame Valcour, qui lui tenait lieu
de mère. Révéler à cette dame si distinguée tout le mal que sa fille
lui faisait endurer, c'eût été faire retomber sur celle-ci de justes
reproches, c'eût été rompre avec elle pour jamais. Estelle aimait encore
Mélanie; elle ne désespérait pas de regagner son coeur et de la faire
repentir d'avoir méconnu à ce point les devoirs sacrés de l'hospitalité.
Elle s'arma donc de nouvelles forces; elle résolut de sacrifier ce
qu'elle avait de plus cher, ce qui, dans sa position sociale, pouvait
peut-être devenir son unique ressource, c'est-à-dire ce droit si
flatteur et si légitime de briller par son savoir et ses talents, de se
faire distinguer par les qualités de l'esprit et du coeur. Elle prétexta
d'abord un dérangement dans sa santé, s'isola constamment au milieu
des cercles nombreux dont, chaque jour, elle était entourée, et laissa
bientôt l'ambitieuse Mélanie étaler à son aise tous les avantages
qu'elle réunissait, et recueillir les applaudissements d'un cercle
nombreux et choisi.
Plusieurs mois s'écoulèrent sans que la généreuse Estelle vit diminuer
son chagrin. Mélanie, qui ne pouvait soupçonner un sacrifice dont jamais
elle n'eût été capable, profita de l'espèce d'inertie où paraissait
être tombée sa rivale pour l'éclipser tout-à-fait. Elle s'imaginait la
dédommager amplement en la tutoyant encore quelquefois, en lui faisant
quelques prévenances étudiés, que son amie recevait toujours avec
empressement, espérant encore la ramener à des sentiments dont son noble
coeur avait besoin.
Le brave Mornand revint des eaux, guéri presque entièrement de ses
blessures. Il s'empressa de se rendre à la terre de la famille Valcour
et de rejoindre sa chère Estelle, qu'il n'avait pas vue depuis
longtemps. Malgré la joie qu'éprouva cette tendre fille à la vue de son
père, malgré tous les efforts qu'elle faisait pour dissiper les nuages
empreints sur sa figure, celui-ci remarqua facilement qu'une peine
secrète la tourmentait. Mais ce fut en vain qu'il la pressa de questions
à cet égard, elle ne fit aucun aveu de son tourment secret, et
n'attribua l'altération qui régnait sur ses traits qu'au chagrin
insurmontable d'être séparée du meilleur des pères.
Quelques jours après eut lieu la réunion formée par les propriétaires
des environs au château de monsieur et madame Valcour. Le père d'Estelle
remarqua d'abord, non sans quelque surprise, l'extrême simplicité de
la toilette de sa fille. Bien qu'elle n'eût jamais montré la moindre
vanité, elle avait coutume de se faire distinguer par une élégance sans
faste et par un goût parfait. On fit de la musique. Estelle tint le
piano avec son assurance ordinaire; mais il n'y eut rien de remarquable
dans son jeu, naguère si expressif. Enfin, forcée de chanter un air
à son choix, elle exécuta presque à demi-voix un simple nocturne, et
n'obtint que de ces applaudissements qu'on accorde par complaisance,
elle qui jetait autrefois tous ses auditeurs en extase et faisait vibrer
les cordes du coeur par la puissance et l'étendue de ses moyens. Le chef
d'escadron était désespéré, et, n'attribuant un aussi grand changement
qu'au chagrin que sa fille avait éprouvé de son absence, il se promit
bien de ne jamais s'en séparer.
Enfin l'on joua quelques proverbes. Notre brave militaire s'attendait
à ce que sa chère Estelle prendrait sa revanche par ce jeu franc et
naturel, par ces piquantes saillies qui l'avaient charmé tant de fois;
mais quel fut encore son désappointement en voyant sa fille ne remplir
que des utilités par complaisance, se borner à donner quelques répliques
à ses interlocuteurs, et ne s'occuper qu'à les faire briller! M. Mornand
crut rêver, et lui-même tomba dans une sombre tristesse dont s'aperçut
Estelle. Il lui en coûtait sans doute de faire souffrir le plus tendre
des pères; mais sa résolution était prise: elle préférait, en quelque
sorte, s'anéantir à reprendre des avantages qui n'eussent fait que lui
fermer pour jamais le coeur de sa jeune amie. Celle-ci, toutefois,
profitait amplement du champ libre que lui laissait sa rivale, et
saisissait avec avidité toutes les occasions de l'éclipser. Le chef
d'escadron, dont l'amour-propre était blessé, crut avoir enfin deviné le
secret motif qu'avait sa fille de se réduire à cette étrange nullité,
de se condamner à cette abnégation d'elle-même qui le faisait tant
souffrir. La piété filiale ne put résister aux vives instances, à
l'autorité d'un père. Estelle avoua donc le sacrifice qu'elle avait
fait dans l'espoir de conserver le coeur de son amie. «Tu l'espères
vainement, lui dit Mornand; l'envie et le sot orgueil ont tari dans son
âme tout sentiment généreux; tu serais dupe dans une liaison devenue
aussi mal assortie: il faut y renoncer. Je ne veux point cependant que
tu te sépares de cette fausse ami, de cette envieuse égoïste, sans
reprendre tous tes droits et lui donner la leçon qu'elle mérite.
J'espère donc que tu suivras de point en point le plan de conduite que
je vais te tracer pendant le peu de jours que nous resterons dans ce
château.» Estelle promit d'obéir; mais on lisait sur sa figure combien
il en coûterait à son coeur aimant et généreux.
Dès le lendemain, Estelle mit plus de soin à sa toilette; le sourire
revint sur ses lèvres silencieuses; elle reparut au salon avec sa grâce
naïve, son aimable enjouement. La présence et la guérison de son père
semblaient autoriser cet heureux changement. Peu de jours après eut lieu
le réunion d'usage. Estelle, plus recherchée encore dans sa parure, fit
briller tous ses avantages; elle ravit au dîner les divers convives par
de piquantes saillies, par cet ascendant irrésistible d'une âme élevée
et d'un esprit cultivé. Le soir, on fit de la musique: elle enleva tous
les suffrages en accompagnant sur le piano sa voix étendue, expressive.
Ce qui surtout produisit une vive impression, ce fut une romance où
l'amitié était peinte dans toute sa pureté. Elle chanta avec une
expression si pénétrante, que Mélanie elle-même en fut troublée et crut
remarquer dans les tendres regards d'Estelle un reproche mérité. Mais,
ranimée par son insatiable ambition, elle essaya d'entrer en lice avec
elle, et lui proposa de chanter ensemble un duo. Estelle hésite et n'ose
commencer une lutte où tout lui promet la victoire; mais un regard de
son père lui ordonne d'accepter le défi de la présomptueuse et de la
traiter sans nul ménagement. Elle paralyse bientôt les brillantes
roulades de sa rivale par la puissance de sa voix et le charme
entraînant de son exécution. Mélanie, forcée de céder à la supériorité
d'un talent qu'elle croyait affaibli, essaya de balbutier quelques
éloges qu'Estelle sut éluder avec adresse. Tout le reste de la soirée
fut un triomphe pour celle-ci: jamais on ne l'avait vue aussi brillante,
aussi spirituelle. Dans toute autre circonstance on eût critiqué sans
doute cet étalage de savoir et de talent, toujours blâmable dans une
jeune personne; mais les regards qu'Estelle portait sans cesse sur
Mélanie indiquaient assez que c'était à regret qu'elle l'accablait de sa
supériorité sur elle, et qu'en ressaisissant la victoire elle ne faisait
qu'obéir aux ordres impérieux d'un père.
Mélanie sentit alors qu'elle avait blessé le coeur le plus tendre.
Interprétant sans peine la nullité généreuse à laquelle s'était
condamnée sa jeune compagne, elle comprit tout ce qu'elle avait dû
souffrir. Le lendemain, dès qu'elle fut éveillée, elle résolut d'aller
avouer ses torts à sa chère Estelle, bien sûre d'en obtenir aisément
l'oubli; mais il n'était plus temps. Mornand et sa fille étaient partis
dès l'aube du jour, laissant une lettre pour monsieur et madame Valcour,
qu'ils remerciaient de toutes leurs bontés. Lorsque Mélanie, certaine de
regagner le coeur de son amie d'enfance, entre dans l'appartement que
cette dernière occupait, elle trouve sur un chevalet un nouveau paysage
qu'Estelle avait peint secrètement pendant sa solitude. Il représentait
les abords de la Vienne et l'un des sites les plus délicieux au bas de
la belle habitation de la famille Valcour, que l'on voyait à mi-côte.
Sur le second plan, on découvrait un chef d'escadron emmenant une jeune
personne dont les regards se portaient vers le château, et semblaient
adresser un dernier adieu à celle qu'elle avait tant aimée. C'était
Estelle elle-même obéissant à l'autorité paternelle, et rompant, non
sans un grand déchirement de coeur, les liens si doux de son enfance. Au
bas de ce paysage, d'une vérité frappante, le père d'Estelle avait écrit
ces mots: «Ma fille ne peut plus être l'amie de celle qui ne sut pas
respecter les devoirs de l'hospitalité.»