Je réponds tout bas: «Oui, c'est moi, montez vite.»

Il monte; et moi je le saisis dans mes bras et je l'embrasse, mais je

l'embrasse à lui couper la respiration; puis je reprends:

--Oh! que je suis heureuse! que je suis heureuse!

Et, tout d'un coup, je crie:

--Mais ce n'est pas toi! Oh! mon Dieu! Oh! mon Dieu! Et je me mets à

pleurer.

Tu juges si voilà un homme embarrassé! Il cherche d'abord à me consoler;

il s'excuse, proteste qu'il s'est trompé aussi!

Moi, je pleurais toujours, mais moins fort; et je poussais de gros

soupirs. Alors il me dit des choses très douces. C'était un homme tout à

fait comme il faut; et puis ça l'amusait maintenant de me voir pleurer

de moins en moins.

Bref, de fil en aiguille, il m'a proposé d'aller souper. Moi, j'ai

refusé; j'ai voulu sauter de la voiture; il m'a retenue par la taille;

et puis embrassée; comme j'avais fait à son entrée.

Et puis... et puis... nous avons... soupé... tu comprends... et il m'a

donné... devine... voyons, devine... il m'a donné cinq cents francs!...

crois-tu qu'il y en a des hommes généreux.

Enfin, la chose a réussi pour tout le monde. C'est Louise qui a eu le

moins avec deux cents francs. Mais, tu sais, Louise, vrai, elle était

trop maigre!

La marchande de tabac allait toujours, vidant d'un seul coup tous ses

souvenirs amassés depuis si longtemps dans son coeur fermé de débitante

officielle. Tout l'autrefois pauvre et drôle remuait son âme. Elle

regrettait cette vie galante et bohème du trottoir parisien, faite de

privations et de caresses payées, de rire et de misère, de ruses et

d'amour vrai par moments.

Je lui dis:--Mais comment as-tu obtenu ton débit de tabac?

Elle sourit:--Oh! c'est toute une histoire. Figure-toi que j'avais dans

mon hôtel, porte à porte, un étudiant en droit, mais, tu sais, un de ces

étudiants qui ne font rien. Celui-là, il vivait au café, du matin au

soir; et il aimait le billard, comme je n'ai jamais vu aimer personne.

Quand j'étais seule, nous passions la soirée ensemble quelquefois. C'est

de lui que j'ai eu Roger.

--Qui ça, Roger?

--Mon fils.

--Ah!

--Il me donna une petite pension pour élever le gosse, mais je pensais

bien que ce garçon-là ne me rapporterait rien, d'autant plus que je n'ai

jamais vu un homme aussi fainéant, mais là, jamais. Au bout de dix ans,

il en était encore à son premier examen. Quand sa famille vit qu'on n'en

pourrait rien tirer, elle le rappela chez elle en province; mais

nous étions demeurés en correspondance à cause de l'enfant. Et puis,

figure-toi qu'aux dernières élections, il y a deux ans, j'apprends qu'il

a été nommé député dans son pays. Et puis il a fait des discours à la

Chambre. Vrai, dans le royaume des aveugles, comme on dit.... Mais, pour

finir, j'ai été le trouver et il m'a fait obtenir, tout de suite, un

bureau de tabac comme fille de déporté.... C'est vrai que mon père a

été déporté, mais je n'avais jamais pensé non plus que ça pourrait me

servir. Bref.... Tiens, voilà Roger.

Un grand jeune homme entrait, correct, grave, poseur.

Il embrassa sur le front sa mère, qui me dit:

--Tenez, Monsieur, c'est mon fils, chef de bureau à la mairie.... Vous

savez... c'est un futur sous-préfet.

Je saluai dignement ce fontionnaire, et je sortis pour gagner l'hôtel,

après avoir serré, avec gravité, la main tendue de _Ça ira_.

Monsieur Parent, et autres histoires courtes · 第 34 / 38 题