Pour faire ça, on s'habillait très chic.»

Et elle riait en ouvrant et laissant retomber le couvercle à charnières

de la grande boîte à tabac.

Elle reprit:--Oh! on en avait des tours, et on en avait de si drôles.

Tiens, nous étions cinq à l'atelier, quatre ordinaires et une très bien,

Irma, la belle Irma. Elle était très distinguée, et elle avait un

amant au conseil d'État. Ça ne l'empêchait pas de lui en faire porter

joliment. Voilà qu'un hiver elle nous dit: «Vous ne savez pas, nous

allons en faire une bien bonne.» Et elle nous conta son idée.

Tu sais, Irma, elle avait une tournure a troubler la tête de tous les

hommes, et puis une taille, et puis des hanches qui leur faisaient venir

l'eau à la bouche. Donc, elle imagina de nous faire gagner cent francs

à chacune pour nous acheter des bagues, et elle arrangea la chose que

voici:

Tu sais que je n'étais pas riche, à ce moment-là, les autres non plus;

ça n'allait guère, nous gagnions cent francs par mois au magasin, rien

de plus. Il fallait trouver. Je sais bien que nous avions chacune deux

ou trois amants habitués qui donnaient un peu, mais pas beaucoup. A la

promenade de midi, il arrivait quelquefois qu'on amorçait un monsieur

qui revenait le lendemain; on le faisait poser quinze jours, et puis on

cédait. Mais ces hommes-là, ça ne rapporte jamais gros. Ceux de Chatou,

c'était pour le plaisir. Oh! si tu savais les ruses que nous avions;

vrai, c'était à mourir de rire. Donc, quand Irma nous proposa de nous

faire gagner cent francs, nous voilà toutes allumées. C'est très vilain

ce que je vais te raconter, mais ça ne fait rien; tu connais la vie,

toi, et puis quand on est resté quatre ans à Chatou....

Donc elle nous dit: «Nous allons lever au bal de l'Opéra ce qu'il y a de

mieux à Paris comme hommes, les plus distingués et les plus riches. Moi,

je les connais.»

Nous n'avons pas cru, d'abord, que c'était vrai; parce que ces hommes-là

ne sont pas faits pour les modistes, pour Irma oui, mais pour nous, non.

Oh! elle était d'un chic, cette Irma. Tu sais, nous avions coutume

de dire à l'atelier que si l'empereur l'avait connue, il l'aurait

certainement épousée.

Pour lors, elle nous fit habiller de ce que nous avions de mieux et elle

nous dit: «Vous, vous n'entrerez pas au bal, vous allez rester chacune

dans un fiacre dans les rues voisines. Un monsieur viendra qui montera

dans votre voiture. Dès qu'il sera entré, vous l'embrasserez le plus

gentiment que vous pourrez; et puis vous pousserez un grand cri pour

montrer que vous vous êtes trompée, que vous en attendiez un autre. Ça

allumera le pigeon de voir qu'il prend la place d'un autre et il voudra

rester par force; vous résisterez, vous ferez les cent coups pour le

chasser... et puis... vous irez souper avec lui... Alors il vous devra

un bon dédommagement.»

Tu ne comprends point encore, n'est-ce pas? Eh bien, voici ce qu'elle

fit, la rosse.

Elle nous fit monter toutes les quatre dans quatre voitures, des

voitures de cercle, des voitures bien comme il faut, puis elle nous

plaça dans des rues voisines de l'Opéra. Alors, elle alla au bal,

toute seule. Comme elle connaissait, par leur nom, les hommes les plus

marquants de Paris, parce que la patronne fournissait leurs femmes, elle

en choisit d'abord un pour l'intriguer. Elle lui en dit de toutes les

sortes, car elle a de l'esprit aussi. Quand elle le vit bien emballé,

elle ôta son loup, et il fut pris comme dans un filet. Donc il voulut

l'emmener tout de suite, et elle lui donna rendez-vous, dans une

demi-heure, dans une voilure en face du n° 20 de la rue Taitbout.

C'était moi, dans cette voiture-là? J'étais bien enveloppée et la figure

voilée. Donc, tout d'un coup, un monsieur passa sa tête à la portière,

et il dit: «C'est vous?»

Monsieur Parent, et autres histoires courtes · 第 33 / 38 题