En 1815 Hokousaî publie, avec la collaboration de Hokoutei Bokousén, le
_Jôrouri Zekkou_, MORCEAUX DE DRAMES: une suite de scènes tirées des
pièces les plus célèbres du XVIIe et du XVIIIe siècle, en cinquante-six
impressions en noir, avec de très délicates demi-teintes, comme lavées.
Cette femme, la tête renversée, les deux mains s'étreignant au bout de ses
bras tendus dans un geste de désespoir: cette femme est la maîtresse d'un
Japonais marié que vient trouver le père de son amant et qu'il décide à le
quitter, en lui exposant qu'elle est la ruine de son ménage: pauvre femme
qui bientôt, ayant à subir les scènes de l'homme qui se croit quitté pour
un autre, se tue.
Une autre planche curieuse est la représentation de la scène d'une pièce
du XVIIIe siècle intitulée OHANA-HANSHITI, où deux femmes, deux apparentes
amies, sont sommeillant l'une contre l'autre; l'une la femme d'un prince,
l'autre sa maîtresse; et il se trouve que l'ombre portée par les cheveux
de la maîtresse dessine sur le châssis de papier comme l'enlacement de
deux serpents qui se battent. Et le prince, à la vue qu'il a de ces
serpents à travers le châssis, pensant aux scènes que cette rivalité
sourde a déjà amenées dans son intérieur, et des scènes qui suivront,
abandonne son palais et se fait prêtre. Une pièce qui serait, au dire des
Japonais, une étude psychologique de la femme très intéressante.
Une autre planche est la représentation d'une femme de la campagne parlant
à une courtisane qui pleure à chaudes larmes. Or, voici le sujet. Une
jeune fille dont le père a été tué par un malfaiteur, a été vendue au
Yoshiwara, est devenue une grande courtisane, sans connaissance de son
passé. Or, sa soeur cadette venue d'une province lointaine, apprend à
l'aînée son histoire, et les deux soeurs se mettent à la recherche du
malfaiteur et, comme autre fois existait au Japon le _droit à la
vengeance_, le duel devant Dieu de l'ancienne Europe, les deux soeurs
arrivent à tuer l'assassin de leur père.
Une autre planche vous montre un prêtre bouddhique devant un kakémono
représentant une femme, et sa tête aux cheveux rebroussés et semblable à
celle d'un diable, appuyée réfléchissante sur une main, est toute pleine
d'une pensée fixe, soucieuse. Oui, ce prêtre de Bouddha, ce vertueux, ce
savant, est devenu amoureux de l'image qui est devant lui et, indifférent
au culte et ne remplissant plus ses devoirs religieux, est renvoyé de
l'église et rencontre dans sa nouvelle vie une femme ressemblant à la
femme du kakémono, qui dédaigne son amour et le rend le plus malheureux
des hommes.
Cet album est vraiment l'album où les tristesses, les pleurs, les
désolations, les crispations nerveuses, les affaissements, les désespoirs
de la femme sont merveilleusement rendus avec toutes les grâces, les
charmes, les coquetteries de la douleur féminine théâtrale.
La même année paraît _Odori hitori keiko_, LEÇONS DE DANSE PAR SOI-MÊME,
un album représentant le dessinateur Hokousaï s'étirant les bras au
réveil d'un rêve qui s'éloigne derrière lui et laisse entrevoir, dans
l'effacement de sa vision, deux danseurs et une danseuse. Et c'est, après
l'impression de chants pour accompagner les danses, une série de planches
représentant chacune quatre ou cinq petites figurines de danseurs avec, à
la droite ou à la gauche de leur bras ou de leur pied, une ligne droite ou
courbe indiquant le développement complet du geste commencé par ce bras ou
ce pied.
L'album débute par la _Danse du Batelier_, qui a 43 figures. Suit une
danse comique, très gymnastiquement mouvementée. Puis une danse intitulée:
la _Danse du marchand d'eau fraîche_. Mais la danse la plus originale,
c'est la _Danse du mauvais esprit_, une danse diabolique avec des
mouvements d'un disloquage anti-humain, et des expressions de têtes
méphistophéliques, un moment sous des masques carrés aux caractères
mystérieux, désignant les génies du mal, danse qui a 67 figures.
A la dernière page de l'album, Hokousaï, avec son ironie habituelle, dit:
_Si dans l'exécution des mouvements et des mesures il y a des erreurs,
veuillez m'excuser. J'ai dessiné ainsi que j'ai rêvé, et comme le rêve
d'un spectateur ne peut pas exactement tout donner, si vous voulez bien
danser, apprenez-le près d'un maître. Or, si mon rêve ne peut pas faire
un vrai danseur, ça fait tout de même un album. Mais, au fond, ce que je
vous recommande quand vous voudrez danser, c'est de mettre en sûreté le
tabako-bon (fumoir) et les bols à thé, car, même en les sauvant, vous
aurez toujours dans vos nattes un dégât bien suffisant_.
Et Hokousaï signe: _Katsoushika Oyaji_ (papa Hokousaï).
En 1817, dans un album édité par Yeirakouya Tôshiro d'Owari et intitulé
_Yéhon Riôshitzu_, ALBUM DE DESSINS PAR DEUX PINCEAUX, Hokousaï collabore
avec Rikkosaï de Osaka,--lui se chargeant des personnages, animaux,
oiseaux, et Rikkosaï dessinant les paysages et les arbres.
Un album où les personnages disparaissent dans le paysage, mais où
peut-être Hokousaï s'est représenté léchant son pinceau dans la dernière
planche.