En cette année 1789, où le jeune peintre a vingt-six ans, une circonstance
particulière le fait quitter l'atelier de Katsoukawa. Il avait peint une
affiche d'un marchand d'estampes, et le marchand en avait été si satisfait
et si glorieux qu'il l'avait fait richement encadrer et placer devant sa
boutique, lorsqu'un jour passe devant la boutique un camarade d'atelier,
d'une réception plus ancienne que lui, et qui trouve l'affiche mauvaise,
et la déchire pour sauver l'honneur de l'atelier Shunshô. De là une
dispute entre l'ancien et le nouvel élève, à la suite de laquelle il
quitte l'atelier avec la résolution de ne plus s'inspirer que de lui-même,
de devenir un peintre indépendant des écoles qui l'ont précédé et, en ce
pays où les artistes semblent changer de noms presque autant que d'habits,
il abandonne la signature de Katsoukawa pour prendre la signature de
Mougoura, qui signifie _buisson_, et disait au public que le peintre
portant ce nouveau nom n'appartenait à aucun atelier. Et, secouant
complètement le joug du style de Katsoukawa, les dessins signés Mougoura
sont plus libres, plus vus sous une optique personnelle.
V
En 1786 Hokousaï publie le _Zénzèn Taïkeiki_, un fragment de l'histoire
de Minamoto, où commencent à apparaître chez le jeune dessinateur les
chevauchées terribles, les corps à corps homicides de son oeuvre future.
En 1792 Hokousaï, toujours sous le nom de Shunrô, illustre un CONTE POUR
LES ENFANTS de Kiôdén, se rapportant à la légende de Momotaro où ses
dessins, mettant de la vie humaine sous des figurations d'animaux, ont
quelque chose des SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE DES ANIMAUX de Grandville.
Une méchante vieille femme, au visage _aigre comme du vinaigre_,
surprenant un moineau qui mangeait l'empois préparé pour empeser du linge,
lui coupe la langue, et c'est une envolée comique des moineaux fuyant à
tire-d'aile dans une bousculade de peur.
Mais, à côté de la méchante femme, il y a un bon ménage qui aimait ce
moineau, et le mari et la femme s'en vont criant dans les champs et
les bois: «Qui a vu le moineau à la langue coupée? Cher petit moineau,
qu'es-tu devenu?» Enfin ils trouvèrent le pauvre petit blessé dans la
maison des moineaux où la mère avait déjà pansé la langue de son enfant
et où il était soigné avec amour par ses frères et soeurs. Oh! l'aimable
accueil fait à ces bons vieux: le père leur dansa la _Souzoumé odori_,
la vraie danse des moineaux et, quand ils partirent, on leur apporta une
boîte dans laquelle ils trouvèrent, à leur rentrée à la maison, un marteau,
un marteau dont chaque coup miraculeux faisait tomber une pièce d'or.
Or, la méchante voisine avait vu cela par la fenêtre. Elle obtient d'être
invitée par les moineaux, se fait donner par eux une boîte dont sort,
lorsqu'elle soulève le couvercle, une collection de monstres cornus qui
la mettent en pièces.
Par contre, la bonne femme trouve encore la pêche d'où sort Momotaro, le
conquérant du royaume des monstres.
En 1793 Hokousaï illustre _Himpoukou riôdô dôtchûki_, LA ROUTE DE LA
RICHESSE ET DE LA PAUVRETÉ, un curieux livre dont le texte est de Kiôdén,
et qui est, côte à côte, l'exposition de deux vies comme aimait à les
représenter le peintre Hogarth.
La première planche représente le lavage de l'enfant pauvre par le père,
près du lit de la femme couchée, tandis que la planche, en contre-partie,
nous montre le lavage de l'enfant riche sous les yeux du médecin, de la
sage-femme, des servantes.
Arrive pour le jeune riche et le jeune pauvre, à quinze ans, le _guén
boukou_, la majorité, l'entrée dans la vie de l'homme, indiquée là-bas
par le rasement du front et qui, chez le riche, est fait par un grand
personnage, chez le pauvre par sa mère.
Et ici commencent vraiment les deux routes: la route du riche dans son
norimon au milieu de ses serviteurs, la route du pauvre où il est tout
seul et mal vêtu sous la pluie; la route du riche dans des paysages
d'arbres à fleurs, tenant sa pensée dans les beautés de la peinture, la
route du pauvre dans des paysages désolés, au milieu des montagnes, comme
cette montagne près de Kiôto où les excavations forment comme le mot père,
près de rochers comme ceux d'Isé, semblables aux mamelles desséchées de la
mère du pauvre, peuplant sa pensée du souvenir de leurs privations.
Et les allégories continuent. C'est pour le riche la réception dans une
auberge par de charmantes _mousmés_ avec, dans le lointain, des
lignes de paysages formant ainsi que des armoiries des femmes du Yoshiwara,
tandis que le pauvre, qui est entré dans le commerce, passe sur un pont
qui est un _soroban_ (une machine à compter), se trouve sous des temples
aux tours faites de pièces de monnaie, près d'une pagode au toit couvert
d'un livre de caisse, et fait la rude route de sa vie _en allumant le bout
de ses ongles_, ce qui veut dire en japonais: en supportant d'atroces
souffrances.
Et, à la fin des deux routes, le pauvre devenu riche, monté sur un cheval
traîné par un singe,--la volonté menée par l'intelligence,--rencontre tout
dépenaillé le riche honteux de se trouver sur son chemin, tandis que
disparaissent dans le lointain, sous des haillons de mendiants, deux de
ses familiers au temps de sa richesse.
Et, comme apothéose du pauvre, la dernière planche le montre adossé à des
caisses d'or surmontées de bouteilles de saké.
En 1794 Hokousaï, sous le nom de Tokitarô Kakô, illustre _Mousoumé no Tomo
zouna_, LE CORDON D'UNE FILLE, petit livre dont le texte est de Kiorori.
Une histoire assez obscure, où se voit une jeune fille achetant un journal
dont la lecture lui fait quitter la maison qu'elle habite, après avoir
laissé une lettre qui met en larmes l'homme et la femme de la maison. En
route, elle est attaquée par de mauvais samouraïs, et délivrée par un
passant qui lui donne l'hospitalité. Elle serait partie dans l'idée de
venger son père qui aurait été assassiné. Puis, au moment où elle va tuer
l'assassin, elle apprend qu'il est le père de son sauveur, amoureux
d'elle. Et Hokousaï la représente lâchant sa chevelure qu'elle tient dans
sa main, prête à le tuer, et se contentant de lui faire perdre sa qualité
de guerrier.
Peut-être cette année, ou les années qui suivent, paraît _Seirô niwaka
zénseï asobi_, FÊTE IMPROVISÉE AU QUARTIER DES MAISONS VERTES, une série
d'estampes en couleur, réunies en un album, montrant le Carnaval des rues
du Yoshiwara où l'on voit des femmes théâtralement costumées et couronnées
de chapeaux de fleurs, exécutant des danses, jouant de petites scènes
dramatiques, représentant des revues de l'année.
En 1795 Hokousaï, alors dit Shunrô, change encore une fois de nom, prend
la succession de l'atelier de Tawaraya Sôri de l'école de Sôtat-sou, et
signe Sôri.
C'est l'époque où il met au jour ces innombrables séries de merveilleux
sourimonos.