En 1778, Hokousaï, alors dit Tétsouzô, abandonne son métier de graveur,
ne consent plus à être l'interprète, le traducteur du talent d'un autre,
est pris du désir d'inventer, de composer, de donner une forme personnelle
à ses imaginations, a l'ambition de devenir un peintre. Et il entre à
l'âge de dix-huit ans dans l'atelier de Shunshô où son talent naissant
lui mérite un nom: le nom de Katsoukawo Shunrô sous lequel le maître
l'autorise à signer ses compositions représentant une série d'acteurs,
dans le format en hauteur des dessins de comédiens de Shunshô son maître,
et où commence à apparaître chez le jeune Shunrô un rien du dessinateur
qui sera plus tard le grand Hokousaï.
Et, avec la persévérance d'un travail entêté, il continue à dessiner et à
jeter dans le public, jusqu'en 1786, des compositions portant la signature
de Katsoukawo Shunrô ou simplement Shunrô.
Les compositions de ces années d'Hokousaï, ainsi que les premières
compositions d'Outamaro, étaient gravées dans des petits livres à cinq
sous, ces livres populaires, au tirage en noir, à la couverture jaune,
d'où ils tirent leur nom: _Kibiôshi_, LIVRES JAUNES.
Le premier livre jaune qu'il illustrait, en 1781, à l'âge de vingt et un
ans, était un petit roman en trois volumes, intitulé: _Arigataï tsouno
itiji_, GRÂCE À UN MOT GALANT, TOUT EST PERMIS, roman que ni Hayashi,
ni les biographes du peintre japonais n'ont rencontré, et dont le texte,
à l'époque de la publication, a été attribué à Kitao Masanobou, plus
tard le célèbre romancier Kiôdén, tandis que le texte et les dessins
sont d'Hokousaï qui avait publié cette plaquette sous le pseudonyme
de Koréwasaï, sobriquet signifiant: «Est-ce cela?» le refrain d'une
chansonnette du temps.
L'année suivante, en 1782, Hokousaï publie les COURRIERS DE KAMAKOURA,
deux fascicules dont il fait le texte et les dessins et qu'il présente au
public sous le nom de Guioboutsou pour le texte, et de Shunrô pour les
dessins.
C'est le récit d'un fait historique, d'une tentative au XVIIe siècle du
renversement du troisième shôgoun par Shôsétsou. Et l'on voit, dans la
succession des planches, le jeune ambitieux complotant presque enfant,
se livrant aux exercices militaires, apprenant d'un tacticien mystérieux
l'art de la guerre,--et le moyen magique d'être vu par le regard
des hommes, sous son apparence sept fois répétée. Et il organise la
conspiration, qui fait égorger les courriers, et il rêve la protection
d'un dieu favorable à ses desseins, et a l'illusion de se voir dans un
miroir, en shôgoun, et un de ses affidés en premier ministre, et il tient
conseil avec ses partisans, et il bataille bravement avec les soldats
envoyés pour le prendre, et enfin, fait prisonnier, il s'ouvre le ventre,
tandis qu'au milieu de ses complices enchaînés, sa mère, sa femme et ses
enfants sont soumis à la torture,--sa mère à la torture de l'_enfumage_.
Il publie encore, la même année, un roman en deux volumes: _Shiténnô
Daïtsou jitaté_, LES QUATRE ROIS CÉLESTES DES POINTS CARDINAUX, HABILLÉS
À LA DERNIÈRE MODE, avec l'annonce d'un texte de Koréwasaï qui est bien de
lui, ainsi que les dessins signés: Shunrô.
Cette année ou la suivante, il publie un autre livre jaune qu'il signe
exceptionnellement Katsoukawa Shunrô, et qui est l'histoire de Nitirén,
prêtre bouddhique, le créateur d'une nouvelle secte.
C'est le baptême, le commencement des études, la contemplation de la
nature, la vie d'ascète dans une grotte de la montagne, l'expulsion de
partout du prêtre révolutionnaire pour la nouveauté de ses opinions, sa
retraite dans un temple, l'apparition d'une comète annonçant de tragiques
évènements, sa défense avec un chapelet contre un guerrier qui veut le
tuer, le pouvoir de son influence mystérieuse amenant le naufrage de la
flotte mongole, sa condamnation à mort où le sabre du bourreau est brisé
par un éclair, son exil dans une île éloignée, ses prédications, ses
pèlerinages, sa mort au milieu de ses disciples en pleurs.
En 1784 Hokousaï illustre deux ouvrages: 1° _Kaï-oun Aughino Hanaka_,
LE PARFUM DES FLEURS D'ÉVENTAIL (2 volumes); 2° _Nozoki Karakouri
Yoshitsouné Yama iri_. EXPÉDITION DE YOSHITSOUNÉ À LA MONTAGNE VUE DANS
LA BOITE À SPECTACLE (2 volumes). Texte de Ikoujimonaï (propre à rien)
et illustration de Shunrô. Cet Ikoujimonaï pourrait bien être Hokousaï.
En 1785 Hokousaï publie deux livres jaunes où il n'est pas parlé du texte,
et où seulement est annoncé que l'illustration est de Shunrô. Ce sont:
1° _Onnén Oujino Hotaroubi_, TRANSFORMATION DE LA HAINE EN FEU DES LUCIOLES
DE OUJI (3 volumes).--2° _Oya Yuzouri Hanano Kômiô_ L'HÉRITAGE DU PARENT,
LA GLOIRE DU NEZ (3 volumes). Dans ce dernier ouvrage Shunrô devient
Goummatei.
Oui, en ces premiers temps, souvent Hokousaï est à la fois l'illustrateur
et l'écrivain du roman qu'il publie, et sa littérature est goûtée, grâce à
des observations intimes de la vie japonaise, est même parfois attribuée,
comme on l'a vu pour son premier roman, à des romanciers de la réputation
de Kiôdén. Selon Hayashi, la littérature du peintre a un autre mérite:
l'esprit railleur de l'artiste en aurait fait un parodiste de la
littérature de ses contemporains, de leur style, de leurs procédés, et
surtout de l'entassement des aventures, et du méli-mélo des bonshommes
modernes en contact avec des personnages du XIIe et du XIVe siècle,
et ce serait très sensible dans LES COURRIERS DE KAMAKOURA, où il aurait
employé, sur une légende du XIIe siècle, tous les faits fabuleux et
invraisemblables de l'histoire du vieux Japon.
Ce double rôle d'écrivain et de dessinateur ne dure guère que jusqu'en
1804, où il n'est plus que peintre.