A Jérusalem, c’est l’époque de la sécheresse. Des paysans suédois, qui y
forment une petite colonie pieuse, lisent la Bible et s’entretiennent
des puits du roi Hiskia. L’un d’eux s’écrie: «Je ne songe pas à des eaux
aussi saintes et aussi merveilleuses; mais, du matin au soir, je songe à
un fleuve qui coule frais et limpide avec une eau claire et lisse... Je
songe à un fleuve qui reçoit beaucoup de ruisseaux et de rivières et qui
sort riche et large de la forêt sombre. Il est si limpide qu’on voit
tous les cailloux briller sur son lit. Ce n’est pas un fleuve desséché
comme le Cédron, ni un simple rêve comme le fleuve d’Ézéchiel, ni un
fleuve impossible à trouver comme les fontaines du Roi Hiskia... C’est
notre fleuve dalécarlien: le Dalelf.» L’œuvre de Selma Lagerlöf, qui
vient d’obtenir le prix Nobel, ressemble au fleuve intarissable,
accessible et réel, dont le souvenir donnait au Suédois exilé cette
langueur nostalgique. Et quand je dis: son œuvre, je dis aussi: sa vie,
car elles se confondent, ou plutôt sa vie s’est absorbée dans son œuvre.
Elle vit pour conter, pour créer, pour rassembler et dérouler en nappe
claire et fraîche les mille petits flots obscurs des vallées et des
fjells suédois. Et, comme le Dalelf, elle sort de la forêt sombre.
Voulons-nous remonter à sa source et redescendre ensuite le cours de ce
beau génie? Sa source est au fond de la province la plus romanesque de
la Suède, le Vermland. L’endroit se nomme Mårbacka. C’était une petite
maison basse, ombragée de grands arbres, qui avait été jadis un
presbytère et qui en gardait une empreinte ineffaçable. On y vivait dans
la paix de la conscience et dans l’amour des livres. Le seigneur Dieu
arrangeait tout au mieux pour les gens qui habitaient cette maison-là.
Et non seulement les gens, mais les fleurs et les arbres y avaient leurs
paradis. Les six sorbiers de la cour étaient hauts comme des hêtres et
vastes comme des chênes. Les bouleaux y déployaient une extraordinaire
fantaisie. L’un imitait les tilleuls touffus; l’autre se tenait aussi
droit et aussi raide qu’un peuplier; le troisième voulait ressembler à
un saule pleureur. C’étaient des bouleaux très suédois, très
individualistes, qui mettaient un soin jaloux à se distinguer les uns
des autres et qui suivaient leur rêve; mais tous étaient superbes. Les
bruits du monde ne parvenaient à ce coin de terre béni qu’affaiblis par
la traversée des lacs et tamisés par les grandes forêts. En revanche,
les légendes y accouraient. On les voyait arriver dans des carrioles
bancales, attelées de rosses fantômes, que conduisaient, avec beaucoup
d’égards, de vieux officiers pauvres plus gascons que les gascons de
France, et superstitieux en diable.
La petite fille, qui est maintenant une forte femme, était alors frêle
et chétive. Il me semble avoir entendu dire que des tantes ou des fées
avaient prédit qu’elle ne se marierait pas et que pourtant elle
deviendrait très riche. En ce temps-là, quand elle avait vaqué aux soins
du ménage, elle écrivait des vers, des romans et des pièces de théâtre;
et le bonheur lui apparaissait sous la forme d’une personne très
puissante et très éclairée qui, par un hasard miraculeux, découvrirait
ce qu’elle avait écrit et le jugerait digne d’être imprimé. Cette
personne se faisait attendre. Mais la source s’élargissait dans l’ombre
et se creusait un lit que nul ne soupçonnait encore.
En 1888, la jeune fille atteignait la trentaine. Elle était
institutrice, professeur à Landskrona, petit port sur la côte de la
Scanie, d’où partent deux fois par jour des bateaux pour Copenhague.
Elle souffrait d’être obscure et d’avoir trente ans. Si sa tâche
quotidienne ne lui déplaisait pas, si elle en comprenait l’importance et
si parfois elle y goûtait quelque plaisir, peut-être éprouvait-elle le
vague mécontentement de ne pouvoir s’y consacrer tout entière. Elle
avait conçu l’idée d’un poème d’abord, puis d’un poème dramatique, où
revivraient les enchantements et les délicieuses terreurs de son
enfance, et toutes les légendes de sa province; et ce poème lui
assurerait la gloire. Mais il en était de ce rêve comme des barques
qu’elle voyait s’éloigner chaque jour et dont les voiles ne font plus
qu’un point de blancheur dorée à l’horizon. Elle connut, durant quelques
années, l’incertitude anxieuse d’une âme qui ne remplit pas sa destinée.
J’imagine qu’elle se promenait souvent sur le rivage en quête d’une
orientation. De quel côté irait-elle? Copenhague, la ville littéraire et
artistique du Nord, l’attirait. Le réalisme y triomphait, ainsi qu’à
Stockholm, mais avec quelque chose de plus turbulent et de plus aigu.
Serait-elle réaliste? Tâcherait-elle d’accommoder son rêve au goût du
jour? Là-bas, derrière elle, le Vermland la rappelait, son mystérieux,
son romantique Vermland...
Elle dut y retourner pour assister à la vente de sa maison natale.
L’heure cruelle! «Plus d’un a détourné la tête, quand sa maison
d’enfance le regardait avec le regard d’une bête blessée. Plus d’un sur
ces champs abandonnés qui lui criaient leur abandon se fût volontiers
jeté à genoux et les eût conjurés de ne pas le croire coupable d’un
pareil crime.» On vendit tout, sauf ce qui ne pouvait se vendre et qui
était encore plus précieux que les murs, les arbres, le jardin, le
bétail. On vendit tout, sauf ce qui avait été dit, conté, espéré, aimé,
sur ce coin de terre. Mais cela même, cela qui ne se vendait pas, allait
se disperser et s’évanouir et serait bientôt comme s’il n’avait jamais
existé. Qu’importaient la gloire et les écoles littéraires? Elle jeta
ses vers au feu. Il s’agissait bien de vers! L’important, c’était
d’empêcher cela de mourir. Elle le garderait pour elle; elle se le
raconterait pour elle; elle y emploierait ses longues veillées d’hiver,
pendant que le vent hurle et que les lauriers-roses fouettent le pilier
du balcon de leurs feuilles dures. C’était son bien, son inaliénable
trésor. Elle ne se demanderait pas si elle faisait du réalisme ou du
romantisme. Elle sauverait son héritage, tout simplement.
La source jaillit hors de la forêt sombre. Elle se précipita entre les
rocs et les racines fantasques des pins orageux. Elle roulait dans son
flot des pierres, des branches, de la mousse, du sable, des ombres
grimaçantes, et tout le ciel tourmenté du Vermland. Elle criait,
chantait, sanglotait, riait. Il en sortait des cliquetis de verres, des
carillons sonores, un bourdonnement de foule, un tumulte d’ivresse, des
galopades effrénées. On n’avait rien entendu de semblable en Suède; mais
chacun reconnaissait dans cet insolent tintamarre une note familière, un
écho de son passé, une voix de la nature, ou un vieil air rajeuni après
lequel il lui semblait que son cœur eût longtemps soupiré. Et ce jeune
torrent écumeux s’appelle en littérature _La Saga de Gösta Berling_.
L’institutrice de Landskrona, rendue à elle-même, ne parlerait désormais
aux enfants que par les lettres moulées. Elle redevint aussi heureuse
que du temps où elle était petite fille, plus heureuse encore, car la
personne très puissante et très éclairée, qui était enfin venue, avait
jugé que tout ce qu’elle écrivait méritait l’impression. Cette personne,
l’opinion publique, conseilla même au gouvernement suédois de lui offrir
un voyage en Italie. Elle en fit un autre à Jérusalem. Ce sont, je
crois, avec le titre de docteur décerné par l’Université d’Upsal et le
prix Nobel, les seuls grands événements extérieurs de son existence.
Elle ne s’installa pas à Stockholm où le bruit de sa gloire l’eût gênée.
Elle choisit un des centres les plus vieux et les plus silencieux de la
Suède, la capitale de la Dalécarlie, Falun. De ses fenêtres, elle voit
l’église de la reine Christine dont la mine de cuivre, ouverte comme un
gouffre à l’extrémité de la ville, a fourni la toiture. Le vent lui
apporte l’odeur de soufre qui s’échappe de la mine, et qui, dit-on, a
protégé, depuis les temps les plus anciens, tous les habitants de toute
épidémie. Vieille ville grave et saine d’où la Suède a tiré de quoi
payer la gloire de ses armes; vieille cité ouvrière, sans trépidations,
où les hommes après les hommes continuent d’exploiter le trésor que,
suivant l’ancienne prière des mineurs, Dieu logea dans les entrailles de
leur terre. Je comprends que Selma Lagerlöf s’y soit attachée.
Le torrent du Gösta Berling avait grossi. En grossissant il se calmait,
et s’épandait, comme un fleuve, à travers la campagne suédoise. Il
voyagea sous le grand ciel sauvage; et les plus belles légendes vinrent
y tremper leurs pieds nus. Il traversa des communes où sévissait la
fièvre du mysticisme; et les paysans y contemplèrent l’image de leur
Jérusalem et la figure de leurs âmes. Il baigna des murs d’école; et les
enfants, pressés aux fenêtres, y suivirent les aventures merveilleuses
de leur petit camarade _Nils Holgersson_. Il passa devant de vieilles
fermes isolées; et les pauvres gens entendirent son flot qui pleurait ou
qui riait avec eux. Et toutes les plantes, tous les arbres, toutes les
pierres, toutes les choses s’animèrent et prirent conscience de leur vie
secrète pour s’y être un instant réfléchis.
* * * * *
Nous pouvons sans crainte nous y pencher nous-mêmes. Ce n’est pas une
raison parce qu’un romancier est profondément national pour qu’il ne
soit pas humain: au contraire! L’expression et la forme des sentiments
peuvent varier d’un pays à l’autre; le fond ne change pas. Selma
Lagerlöf a donné aux éternels conflits des âmes et à leurs vieux songes
et à leurs douleurs plus vieilles encore, une forme saisissante, très
souvent poétique et quelques fois très neuve. A mesure qu’elle
s’éloignait de sa source, elle se dépouillait et se purifiait des
singularités locales qui surprennent, qui arrêtent, qui sont un peu
comme ces mots à double entente et ces allusions privées dont les gens
d’une même famille vous font involontairement sentir que vous êtes un
étranger. Elle avait peint d’abord un moment spécial dans la vie
particulière d’une province suédoise. Puis, par le chemin des légendes
et des fantaisies, qui se déroule à travers le temps et l’espace, elle
s’éleva peu à peu à la conception d’un art plus libre et de l’immortelle
vérité. Je ne sais rien de plus humain que son roman _Jérusalem_, rien
de plus humain que la plupart de ses nouvelles qui sont peut-être, avec
_Jérusalem_, le meilleur de son œuvre.
Et nous devinons si bien comment elle les compose! Quand la légende ne
lui fournit pas le premier mot, elle part toujours d’un fait précis,
quelquefois même d’un fait divers. Elle s’assure de la réalité. Aucun
effort ne lui coûte pour en connaître les personnages, et surtout pour
s’imprégner de leur atmosphère. Elle ira, s’il le faut, jusqu’à
Jérusalem, sur la foi de ce qu’elle a lu dans un journal. Elle revient
avec sa proie; elle s’enferme avec elle; elle passe des journées
entières à demi couchée, les yeux mi-clos. Elle a introduit des êtres
humains dans sa vie intérieure. Elle les regarde vivre et s’enrichir de
sa sympathie. Ils lui empruntent un peu de sa conscience; mais elle sent
comme eux. La grande affaire pour un romancier n’est pas tant de
comprendre des âmes étrangères à la sienne,--c’est la tâche du
critique--que d’arriver à _sentir_ naturellement comme ces âmes. Je
parlai à Selma Lagerlöf d’une de ses plus pures, de ses plus charmantes
héroïnes. «Elle était laide, me dit-elle; _mais on la trouvait belle
dans son pays, à Naus_.» Ce n’était point par souci esthétique qu’elle
l’avait embellie: elle n’avait fait que la représenter telle que la
voyaient les yeux de ses compagnons et de son village. Quand elle a
ainsi vécu le drame ou l’aventure dans le recueillement de sa pensée,
tout à coup le récit jaillit comme indépendant d’elle-même. Ses débuts
ont souvent une magnifique brusquerie, la brusquerie d’une force
impétueuse et longtemps contenue. Et ils me donnent souvent aussi
l’impression que ce n’est pas de son plein gré qu’elle se sépare de ses
créations.
Il serait bien fâcheux qu’elle les gardât pour elle, comme
l’institutrice de Landskrona en avait l’intention lorsqu’elle commença
son _Gösta Berling_. Ce qu’elle écrit fait aimer la Suède et contribue à
nous faire mieux aimer l’humanité. Dans la seconde partie de
_Jérusalem_, un des Suédois émigrés en Palestine perd sa petite fille.
Il ne peut s’imaginer qu’elle trouve la paix de la tombe sous la terre
aride et brûlée du Sud. Avant de mourir à son tour, il exhume le
cercueil de son enfant et supplie ses frères de l’enterrer sous une
motte verte. «Et enterrez-moi aussi sous une motte verte!» ajoute-t-il
en fermant les yeux. Tout l’amour de la terre natale s’exhale dans ce
cri funèbre, toute la tendresse dont l’homme du nord entoure cette
verdure qui a réjoui ses yeux au sortir des longs hivers, et qui lui
semble une douce promesse de renaissance. Nous n’avons pas besoin
d’avoir vécu en Suède pour le comprendre! Je voudrais disposer de la
fantaisie de Selma Lagerlöf, et j’imaginerais alors qu’au jour du
Jugement Dernier, elle s’avancerait vers le trône du Seigneur n’ayant
gardé de son passage dans le monde et de toute son œuvre que cette
petite motte verte. «C’est une motte de la terre suédoise», dirait-elle.
Et le Seigneur lui répondrait: «Je ne sais plus, ma fille, s’il y a des
Suédois, des Norvégiens, des Français, des Anglais, des Espagnols ou des
Russes: je ne sais qu’une chose, c’est que cette terre que tu m’apportes
est bien la terre où les hommes ont vécu, qu’ils ont arrosée de leur
sueur et de leurs larmes, et qui leur fut tour à tour bonne et
douloureuse et toujours sacrée.»