T. DE WYZEWA.

_TABLE._

_A un jeune homme_

_I._ _Un Philosophe moderne_

_II._ _L’Affaire Greslou_

_III._ _Simple Douleur_

_IV._ _Confession d’un jeune homme d’aujourd’hui_

_I._ _Mes Hérédités_

_II._ _Mon Milieu d’idées_

_III._ _Transplantation_

_IV._ _Première Crise_

_V._ _Seconde Crise_

_VI._ _Conclusion_

_V._ _Tourments d’idées_

_VI._ _Le Comte André_

_A UN JEUNE HOMME_

_C’est à toi que je veux dédier ce livre, jeune homme de mon pays, à toi

que je connais si bien quoique je ne sache de toi ni ta ville natale, ni

ton nom, ni tes parents, ni ta fortune, ni tes ambitions, — rien sinon

que tu as plus de dix-huit ans et moins de vingt-cinq, et que tu vas,

cherchant dans nos volumes, à nous tes aînés, des réponses aux questions

qui te tourmentent. Et des réponses ainsi rencontrées dans ces volumes

dépend un peu de ta vie morale, un peu de ton âme; — et ta vie morale,

c’est la vie morale de la France même; ton âme, c’est son âme. Dans

vingt ans d’ici, toi et tes frères, vous aurez en main la fortune de

cette vieille patrie, notre mère commune. Vous serez cette patrie

elle-même. Qu’auras-tu recueilli, qu’aurez-vous recueilli dans nos

ouvrages? Pensant à cela, il n’est pas d’honnête homme de lettres, si

chétif soit-il, qui ne doive trembler de responsabilité_...

_Tu trouveras dans_ le Disciple _l’étude d’une de ces

responsabilités-là. Puisses-tu y acquérir une preuve que l’ami qui

t’écrit ces lignes possède, à défaut d’autre mérite, celui de croire

profondément au sérieux de son art. — Puisses-tu trouver dans ces

lignes mêmes la preuve qu’il pense à toi, anxieusement. Oui, il pense à

toi, et cela depuis bien longtemps, depuis les jours où tu commençais

d’apprendre à lire, alors que nous autres, qui marchons aujourd’hui vers

notre quarantième année, nous griffonnions nos premiers vers et notre

première page de prose au bruit du canon qui grondait sur Paris. Dans

nos chambrées d’écoliers on n’était pas gai à cette époque. Les plus

âgés d’entre nous venaient de partir pour la guerre, et nous qui devions

rester au collège, du fond de nos classes à demi désertes nous sentions

peser sur nous le grand devoir du relèvement de la Patrie._

_Nous t’évoquions souvent alors, dans cette fatale année 1871, jeune

Français de maintenant, — nous tous qui voulions vouer notre effort aux

Lettres. Mes amis et moi, nous répétions les beaux vers de Théodore de

Banville_ :

Vous en qui je salue une nouvelle aurore.

Vous tous qui m’aimerez,

Jeunes hommes des temps qui ne sont pas encore,

O bataillons sacrés!

_Cette aurore de demain, nous la voulions aussi rayonnante que notre

aurore à nous était mélancolique et embrumée d’une vapeur de sang. Nous

souhaitions mériter d’être aimés par vous, nos cadets nés de la veille,

en vous laissant de quoi valoir mieux que nous ne valions nous-mêmes.

Nous nous disions que notre œuvre, à nous, était de vous refaire, à

vous, une France nouvelle, par notre action privée et publique, par nos

actes et par nos paroles, par notre ferveur et par notre exemple, une

France rachetée de la défaite, une France reconstruite dans sa vie

extérieure et dans sa vie intérieure. Tout jeunes que nous fussions

alors, nous savions, pour l’avoir appris dans nos maîtres, — et ce fut

leur meilleur enseignement, — que les triomphes et les défaites du

dehors traduisent les qualités et les insuffisances du dedans. Nous

savions que la résurrection de l’Allemagne, au début du siècle, a été

avant tout une_ œuvre d’âme, _et nous nous rendions compte que l’Ame

Française était bien la grande blessée de 1870, celle qu’il fallait

aider, panser, guérir. Nous n’étions pas les seuls dans la généreuse

naïveté de notre adolescence à comprendre que la crise morale était la

grande crise de ce pays-ci, puisqu’en 1873 le plus vaillant de nos chefs

de file, Alexandre Dumas, disait dans la préface de_ la Femme de Claude,

_s’adressant au Français de son âge comme je m’adresse à toi, mon frère

plus jeune : « Prends garde, tu traverses des temps difficiles... Tu

viens de payer cher, elles ne sont même pas encore toutes payées, tes

fautes d’autrefois. Il ne s’agit plus d’être spirituel, léger, libertin,

railleur, sceptique et folâtre : en voilà assez pour quelque temps au

moins. Dieu, la nature, le travail, l’amour, l’enfant, tout cela est

sérieux, très sérieux, et se dresse devant toi._ Il faut que tout cela

vive ou que tu meures. »

_De cette génération dont je suis, et que soulevait ce noble espoir de

refaire la France, je ne peux pas dire qu’elle ait réussi, ni même

qu’elle ait été assez uniquement préoccupée de son œuvre. Ce que je

sais, c’est qu’elle a beaucoup travaillé, — oui, beaucoup. Sans trop de

méthode, hélas! mais avec une application continue et qui me touche

quand je songe au peu qu’ont fait pour elle les hommes au pouvoir,

combien nous avons tous été abandonnés à nous-mêmes, l’indifférence où

nous ont tenus les malheureux qui dirigeaient les affaires et à qui

jamais l’idée n’est venue de nous encourager, de nous appuyer, de nous

diriger. Ah! la brave classe moyenne, la solide et vaillante

Bourgeoisie, que possède encore la France! Qu’elle a fourni, depuis ces

vingt ans, d’officiers laborieux, cette bourgeoisie, d’agents

diplomatiques habiles et tenaces, de professeurs excellents, d’artistes

intègres! J’entends dire parfois : « Quelle vitalité dans ce pays! Il

continue d’aller, là où un autre mourrait... » Hé bien! s’il va, en

effet, depuis vingt ans, c’est d’abord par la bonne volonté de cette

jeune bourgeoisie qui a tout accepté pour servir le pays. Elle a vu

d’ignobles maîtres d’un jour proscrire au nom de la liberté ses plus

chères croyances, des politiciens abominables jouer du suffrage

universel comme d’un instrument de règne, et installer leur médiocrité

menteuse dans les plus hautes places. Elle l’a subi, ce suffrage

universel, la plus monstrueuse et la plus inique des tyrannies, — car

la force du nombre est la plus brutale des forces, n’ayant même pas pour

elle l’audace et le talent. La jeune bourgeoisie s’est résignée à tout,

elle a tout accepté pour avoir le droit de faire la besogne nécessaire.

Si nos soldats vont et viennent, si es puissances étrangères nous

gardent leur respect, si notre enseignement supérieur se développe, si

nos arts et notre littérature continuent d’affirmer le génie national,

c’est à elle que nous le devons. Elle n’a pas de victoire à son actif,

cette génération des jeunes gens de la guerre, cela est vrai. Elle n’a

pas su rétablir la forme traditionnelle du gouvernement, ni résoudre les

problèmes redoutables que l’erreur démocratique nous impose. Pourtant,

jeune homme de 1889, ne la méprise pas. Sache rendre justice à tes

aînés. Par eux la France a vécu._

_Comment vivra-t-elle par toi, c’est la question qui tourmente à l’heure

actuelle ceux de ces aînés qui ont gardé, malgré tout, la foi dans le

relèvement du pays. Tu n’as plus, toi, pour te souvenir, la vision des

cavaliers prussiens galopant victorieux entre les peupliers de la terre

natale. Et de l’horrible guerre civile tu ne connais guère que la ruine

pittoresque de la Cour des comptes, où les arbres poussent leur

végétation luxuriante parmi les pierres roussies qui prennent de

poétiques allures de palais anciens, en attendant que cette trace aussi

disparaisse. Nous autres, nous n’avons jamais pu considérer que la paix

de 71 eût tout réglé pour toujours... Que je voudrais savoir si tu

penses comme nous! Que je voudrais être sûr que tu n’es pas prêt à

renoncer à ce qui fut le rêve secret, l’espérance consolatrice de chacun

de nous, même de ceux qui n’en ont jamais parlé! Mais non, j’en suis

sûr, et que tu te sens triste quand tu passes devant l’Arc où_ les

autres _ont passé, même si c’est avec un ami, et par les beaux soirs

d’été. Tu quitterais tout, gaiement, pour aller_ là-bas, — _si, demain,

il le fallait. J’en suis sûr encore. Mais ce n’est pas assez de savoir

mourir. Es-tu décidé à savoir vivre? Lorsque tu le vois, cet Arc de

triomphe, et que tu te souviens de l’épopée de la Grande Armée,

regrettes-tu de n’avoir pas dans tes cheveux le souffle héroïque des

conscrits d’alors? Quand tu te souviens de la Restauration et des luttes

du Romantisme, éprouves-tu la nostalgie de n’avoir pas, comme ceux

d’_Hernani, _un grand drapeau littéraire à défendre? Sens-tu, quand tu

rencontres un des maîtres d’aujourd’hui, un Dumas, un Taine, un Leconte

de Lisle, une émotion à penser que tu as là devant toi un des

dépositaires du génie de ta race? Quand tu lis des livres, comme ceux

que nous devons écrire lorsqu’il nous faut peindre les coupables

passions et leur martyre, souhaites-tu d’aimer mieux que n’ont aimé les

auteurs de ces livres? As-tu de l’idéal, enfin, plus d’idéal que nous;

de la foi, plus de foi que nous; de l’espérance, plus d’espérance que

nous? — Si c’est_ oui, _donne-moi la main, et laisse-moi te dire :

merci. — Si c’est_ non?...

_Si c’est_ non?... — _Il y a deux types de jeunes gens que je vois

devant moi à l’heure présente, et qui sont devant toi aussi comme deux

formes de tentations, également redoutables et funestes. — L’un est

cynique et volontiers jovial. Il a, dès vingt ans, fait le décompte de

la vie, et sa religion tient dans un seul mot : jouir, — qui se traduit

par cet autre : réussir. Qu’il fasse de la politique ou des affaires, de

la littérature ou de l’art, du sport ou de l’industrie; qu’il soit

officier, diplomate ou avocat, il n’a que lui-même pour dieu, pour

principe et pour fin. Il a emprunté à la philosophie naturelle de ce

temps la grande loi de la concurrence vitale, et il l’applique à l’œuvre

de sa fortune avec une ardeur de positivisme qui fait de lui un barbare

civilisé, la plus dangereuse des espèces. Alphonse Daudet, qui a su

merveilleusement le voir et le définir, ce jeune homme moderne, l’a

baptisé_ struggle-for-lifer, — _et lui-même, ce personnage s’appelle

volontiers « fin de siècle ». Il n’estime que le succès, — et dans le

succès que l’argent. Il est convaincu, en lisant ce que j’écris

ici, — car il me lit comme il lit toutes choses, ne fût-ce que pour

être « dans le train », — que je me moque du public en traçant ce

portrait, et que moi-même je lui ressemble. Il est si profondément

nihiliste à sa manière, que l’idéal lui paraît une comédie chez tout

autre, comme il en serait, comme il en est une chez lui, quand il juge à

propos, par exemple, de se grimer en socialiste, de mentir au peuple

pour avoir ses votes. Ce jeune homme-là, c’est un monstre, n’est-ce pas?

Car c’est être un monstre que d’avoir vingt-cinq ans et, pour âme, une

machine à calcul au service d’une machine à plaisir. Je le redoute moins

cependant pour toi que cet autre qui a, lui, toutes les aristocraties

des nerfs, toutes celles de l’esprit, et qui est un épicurien

intellectuel et raffiné, comme le premier était un épicurien brutal et

scientifique. Ce nihiliste délicat, comme il est effrayant à rencontrer

et comme il abonde! A vingt-cinq ans, il a fait le tour de toutes les

idées. Son esprit critique, précocement éveillé, a compris les résultats

derniers des plus subtiles philosophes de cet âge. Ne lui parlez pas

d’impiété, de matérialisme. Il sait que le mot_ matière _n’a pas de sens

précis, et il est d’autre part trop intelligent pour ne pas admettre que

toutes les religions ont pu être légitimes à leur heure. Seulement, il

n’a jamais cru, il ne croira jamais à aucune, pas plus qu’il ne croira

jamais à quoi que ce soit, sinon au jeu amusé de son esprit qu’il a

transformé en un outil de perversité élégante. Le bien et le mal, la

beauté et la laideur, le vice et la vertu lui paraissent des objets de

simple curiosité. L’âme humaine tout entière est, pour lui, un mécanisme

savant et dont le démontage l’intéresse comme un objet d’expérience.

Pour lui, rien n’est vrai, rien n’est faux, rien n’est moral, rien n’est

immoral. C’est un égoïste subtil et raffiné dont toute l’ambition, comme

l’a dit un remarquable analyste, Maurice Barrès, dans son beau roman de

l’_Homme libre, — _chef-d’œuvre d’ironie auquel il manque seulement une

conclusion, — consiste à « adorer son moi », à le parer de sensations

nouvelles. La vie religieuse de l’humanité ne lui est qu’un prétexte à

ces sensations-là, comme la vie intellectuelle, comme la vie

sentimentale. Sa corruption est autrement profonde que celle du

jouisseur barbare; elle est autrement compliquée, et le beau nom

d’intellectualisme dont il la pare en dissimule la férocité froide, la

sécheresse affreuse. Nous le connaissons trop bien, ce jeune homme-là;

nous avons tous failli l’être, nous que les paradoxes d’un maître trop

éloquent ont trop charmés; nous l’avons tous été un jour, une heure;

nous le sommes encore dans nos mauvais moments. Et si j’ai écrit ce

livre, c’est pour te montrer, enfant de vingt ans chez qui l’âme est en

train de se faire, c’est pour me montrer à moi-même ce que cet

égoïsme-là peut cacher de scélératesse au fond de lui._

_Ne sois ni l’un ni l’autre de ces deux jeunes hommes, jeune Français

d’aujourd’hui. Ne sois ni le positiviste brutal qui abuse du monde

sensuel, ni le sophiste dédaigneux et précocement gâté qui abuse du

monde intellectuel et sentimental. Que ni l’orgueil de la vie, ni celui

de l’intelligence ne fassent de toi un cynique et un jongleur d’idées!

Dans ces temps de conscience troublée et de doctrines contradictoires,

attache-toi, comme à la branche de salut, à la phrase sacrée : « Il faut

juger l’arbre par ses fruits. » Il y a une réalité dont tu ne peux pas

douter, car tu la possèdes, tu la sens, tu la vis à chaque minute :

c’est ton âme. Parmi les idées qui t’assaillent, il en est qui rendent

cette âme moins capable d’aimer, moins capable de vouloir. Tiens pour

assuré que ces idées sont fausses par un point, si subtiles te

semblent-elles, soutenues par les plus beaux noms, parées de la magie

des plus beaux talents. Exalte et cultive en toi ces deux grandes

vertus, ces deux énergies en dehors desquelles il n’y a que flétrissure

présente et qu’agonie finale : l’amour et la volonté. — La science

d’aujourd’hui, la sincère, la modeste, reconnaît qu’au terme de son

analyse s’étend le domaine de l’Inconnaissable. Le vieux Littré, qui fut

presque un saint, a magnifiquement parlé de cet océan de mystère qui bat

notre rivage, que nous voyons devant nous, réel, et pour lequel nous

n’avons ni barque ni voile. A ceux qui te diront que derrière cet océan

de mystère il y a le vide, l’abîme du noir et de la mort, aie le courage

de répondre : « Vous ne le savez pas... » Et puisque tu sais, puisque tu

éprouves qu’une âme est en toi, travaille à ce que cette âme ne meure

pas en toi avant toi-même. — La France a besoin que nous pensions tous

cela, et puisse ce livre t’aider à le penser. N’y cherche pas, ce que tu

n’y trouverais point, des allusions à de récents événements. Le plan en

était tracé, et une partie en était écrite quand deux tragédies, l’une

Française et l’autre Européenne, sont venues attester qu’un même trouble

d’idées et de sentiments remue, à l’heure présente, de hautes et

d’humbles destinées. Fais-moi l’honneur de croire que je n’ai pas

spéculé sur des drames qui ont fait souffrir, qui font souffrir trop de

personnes. Les moralistes dont c’est le métier de chercher les causes

rencontrent parfois des analogies de situations qui leur attestent

qu’ils ont vu juste. Ils aimeraient mieux alors s’être trompés. Que je

voudrais, moi, pour me citer en exemple, qu’il n’y eût jamais eu dans la

vie réelle de personnages semblables, de près ou de loin, au malheureux_

Disciple _qui donne son nom à ce roman! Mais s’il n’y en avait pas eu,

s’il n’y en avait pas encore, je ne t’aurais pas dit ce que je viens de

te dire, jeune homme de mon pays, à qui je voudrais avoir été une fois

bienfaisant, par qui je souhaite passionnément d’être aimé, — et de le

mériter._

Le disciple · 第 4 / 12 题