mirent le siege, et en estoit chef le connestable le conte de Richemont;
et estoient bien XL mil contre VIIIm Anglois, et firent lever le siege à
grant deshonneur, voulsissent ou non[1198].
[1198] Avranches fut investi vers Noël de l'année 1439; le
connétable de Richemont chargé des opérations du siège n'avait
avec lui qu'un corps de six mille hommes, composé en grande
partie de routiers recrutés de côté et d'autre, dépourvus
d'artillerie et sans argent (Cf. G. Gruel, édit. Michaud, t. III,
p. 214).
780. Item, en cellui temps, le roy et son filx furent à descort par le
conseil d'aucuns des signeurs de France, comme le duc d'Anjou, le
connestable, lesquelx furent avec le roy, et le duc de Bourbon[1199] avec
le dalphin, et ung grant nombre que on nommoit les plus larrons qui
fussent ou remenant du monde, et estoient nommez les Escorcheurs; et
faisoient guerre au povre peuple, si forte que on n'osoit yssir hors des
bonnes villes, et quelque personne qu'ilz encontrassent, ilz luy
demandoient: «Qui vive!» S'il estoit de leur party, il n'estoit
seullement que desrobbé de quanqu'il avoit, et s'il estoit d'autre party,
il estoit tué et desrobbé, ou mené en prinson, dont jamais il n'yssoit,
tant estoit tyré, gehainé et mis à grant rançon, que jamais ne la povoit
paier, et par celle cause mouroit en leurs prinsons.
[1199] Charles, duc de Bourbon, dont le père, le duc Jean, était
mort en captivité chez les Anglais. Prince vaniteux et médiocre,
il fut l'un des chefs de la Praguerie.
781. Item, ilz mengeoient char en karesme, fromaige, lait et œufs comme
en autre temps. En celui temps se bouterent dedens Corbeil, et dedens le
Boys de Vicennes et à Beauté[1200].
[1200] D'après le journal de Maupoint (p. 26), pendant que Jean
Foucaut occupait Corbeil au nom du duc de Bourbon, «Mr de Mouy»
s'emparait de Vincennes.
782. Item, le premier dimenche de may, l'an mil IIIIc XL, environ une
douzaine de ces Escorcheurs vindrent à Paris, et après disner allerent
jouer en l'isle Nostre-Dame avec autres gens, et regarderent les toylles
des bourgoys de Paris que on blanchissoit, et tres bien les adviserent,
et quant ce vint sur le soir ilz firent semblant s'en venir, et se
mucerent en lieu qu'ilz avoient espié, et à mynuit ou pres[1201] vindrent
en ladicte ysle et prindrent toutes les toilles de lin sans prendre une
toute seulle de chanvre, et navrerent les gardes de plusieurs playes, et
dit on qu'ilz valloient bien IIIIc livres parisis, et s'en allerent droit
à Corbeil; et ung vieil chevalier nommé messire Jehan Foucault, et le
cappitaine du Boys de Vincennes[1202] qui les deussent avoir rescoussés,
s'en allerent partir à butin à Corbeil[1203].
[1201] Ms. de Paris: Plus.
[1202] «De Vincennes» manque dans le ms. de Rome.
[1203] Une seule chronique, celle de Maupoint, entre dans
quelques détails sur l'heureux coup de main de ces routiers qui,
au cœur de Paris, enlevèrent 61 pièces de toiles fines, tuèrent
deux hommes et emmenèrent deux femmes, au grand émoi des
Parisiens stupéfiés de tant d'audace.
783. Item, celle année mil IIIIc XL, fut tant de hannettons et si
largement[1204] que on ne les avoit oncques mais veu venir à si grant
habundance, mais il fist si tres grant froit la premiere sepmaine de
juing et si grant vent et pluye qu'ilz n'orent point de longue durée.
[1204] «Et si largement» manque dans le ms. de Rome.
784. Item, il fut tant de tauppes partout que on n'avoit oncques mais
veu, car pour vray ilz gastoient toutes les semences que on mettoit en
terre; et si avoit tant de lors qu'il ne demouroit rien en arbre qui
fruict portast, ne cosses de pois ou de feves.
785. Item, en ce temps, avoit moult cruelle guerre entre le roy et son
filx, et estoit le duc de Bourbon à l'aide du filx contre le pere, et se
tenoit en fortes villes ou païs de Bourbonnays, acompaigné de foison gens
d'armes qui tout destruioient son païs. Et d'autre part le roy estoit ou
païs de Berry, car pour certain on alloit bien X ou XII lieues que on
n'eust trouvé que boire ne que menger, ne fruict, ne autre chose, et si
estoit ou droit cuer d'aoust; et tuoient et coppoient les gorges les uns
aux autres, fut prebstre, ou clerc, ou moynne, nonnain, menesterel ou
herault, femmes ou enfens; brief il n'estoit homme ne femme qui s'osast
mettre en chemin pour chose qu'il eust à faire, et prenoient les villes
les uns aux autres. Corbeil fut prins au nom du duc de Bourbon; Beauté et
le Boys et les autres estoient de par le roy. Et ceulx de Corbeil
allerent faire une cource pour piller sur les champs, et aussitost qu'ilz
furent ung pou esloingnez de Corbeil, ceulx de la ville leur fermerent
les portes, et leur cappitaine que on nommoit messire Jehan Foucault,
chevalier, se bouta dedens le chastel et lui et ceulx qui estoient
demourez pour garder la ville. Et tantost ceulx de la ville, quant ilz
virent qu'il s'enfferma ou chastel, l'assegerent; et quant ilz se virent
ainsi assegez, si jouerent atout, car ilz avoient assez cannons et
artillerie, dont ilz dommaigerent moult ceulx de la ville, [que homme de
la ville] n'estoit tant hardy d'approucher vers eulx. En ce temps le roy
et son filx furent accordez, et par ainsi que toutes les places que le
duc de Bourbon avoit prinses la guerre durant furent rendues au roy par
le traicté fait entre eulx signeurs; et par ce point fut le chastel
delivré de Foucault et d'un grant tas de larrons qui avec lui estoient.
Et fut ladicte paix criée parmy Paris du roy et de son filx le jour
madame Saincte Anne, XXVIIIe jour de juillet, et fist on les feux parmy
Paris[1205].
[1205] Voici, d'après le Livre vert vieil second du Châtelet
(Arch. nat., Y 4, fol. 45 rº), le texte du mandement adressé au
prévôt de Paris pour la publication de la paix, dont Monstrelet
(t. V, p. 415) ne donne que la substance:
_Lettres de la paix faicte entre le Roy nostre sire et ceulx de
son sang._
«Charles, par la grace de Dieu roy de France, au prevost de Paris
ou à son lieutenant, salut. Savoir vous faisons que nostre tres
cher et tres amé filz, le daulphin de Viennois, et nostre tres
cher et tres amé cousin, le duc de Bourbon, sont venus devers nous
en toute humilité et obeissance, et les avons mis et receuz en
nostre bonne grace et tout pardonné, pour quoy voulons et
ordonnons que toute guerre et voye de fait à cause de la division
d'entre nous et nosdiz filz et cousin cessent, et que d'ores en
avant ne soient pris nulz prisonniers, laboureurs ne autres
quelzconques, ne bestial, que l'en ne face nulles courses, ne
praigne places ou forteresses, et ne rançonnent blez, et ne soient
abatues nulles forteresses es pays de nostredit cousin de Bourbon,
et que d'ores en avant toutes gens, de quelque estat qu'ilz
soient, puissent aler et venir seurement, faisans leurs besongnes,
sans ce que on leur mefface aucunement. Sy vous mandons et
commandons expressement que ceste nostre presente voulenté et
ordonnance vous faictes crier et publier solemnelement et à son de
trompe en nostre ville de Paris, et par tous les lieux de vostre
prevosté acoustumez à faire criz et publicacions, en maniere que
aucun n'en puisse pretendre ygnorance, et icelles faictes garder
et tenir sans enfraindre. Donné à Cucy, le XVIIe jour de juillet,
l'an de grace mil quatre cens quarente et de nostre regne le
XVIIIe, soubz nostre seel ordonné en l'absence du grant. Ainsi
signé: Par le Roy, en son grant conseil, J. de Dijon. _Au dos
desquelles lettres estoit escript ce qui s'ensuit_: Publiées en
jugement ou Chastellet de Paris, monsr le prevost tenant le siege,
le jeudi XXVIIIe jour de juillet l'an mil CCCC quarante, publiées
aussi ce mesmes jour à son de trompe par les carrefours et lieux
acoustumez à faire criz en la ville de Paris.»
786. Et celle année mil IIIIc XL fut tres fructueuse de tous biens, tres
bons et à bon marché, car on avoit aussi bon blé pour XVI solz parisis
[comme l'année de devant pour V frans; aussi bonnes feves pour IIII
blans, comme l'année devant pour VII ou pour VIII solz parisis]; tres
bons pois pour VI blans, et si grant marché de tout fruict, comme on
voulloit demander; car on avoit le cent de grosses pesches pour II
deniers parisis, poires d'Angoisse ou de Calliau-pepin tres grosses pour
IIII deniers le quarteron, le cent de prunes de Damas pour VII deniers,
le cent de [tres] bonnes nois pour IIII tournois.
787. Item, en ce temps, la ville de Harefleu estoit assegée des Angloys,
pour quoy le roy fist une grant assemblée de gens d'armes pour qui il
convint faire une grosse taille et lever subsides plus grans que
autresfoys; car une queue de vin paioit aux portes de Paris XX blans, qui
ne paioit l'année devant que VIII blans.
788. Item, quant l'assemblée des gens d'armes fut faicte, ilz prindrent
leur chemin à venir parmy Paris pour querir leurs neccessitez, et y
furent bien IIII ou V jours; et estoient espartiz es villaiges d'entour
Paris, et tout à leur povoir gasterent, car il estoit le droit cueur de
vendenge.
789. Item, en ce temps estoit tres grant nouvelle de la Pucelle, dont
devant a esté faicte mencion, laquelle fut arce à Rouen par ses
demerites; et y avoit adong maintes personnes qui estoient moult abusez
d'elle, qui creoient fermement que par sa saincteté elle se fust eschapée
du feu et que on eust arce une autre, cuidant que ce fust elle; mais elle
fut bien veritablement arce et toute la cendre de son corps fut pour vray
gectée en la riviere pour les sorceries qui s'en fussent peu ensuivre.
790. Item, en cellui temps, en admenerent les gens d'armes une[1206],
laquelle fut à Orleans tres honnorablement receue, et quant elle fut pres
de Paris, la grant erreur recommença de croire fermement que c'estoit la
Pucelle; et pour celle cause l'Université et le Parlement la firent venir
à Paris bon gré mal gré, et fut monstrée au peuple au Pallays sur la
pierre de marbre en la grant court, et là fut preschée et traictée[1207]
sa vie et tout son estat, et dit qu'elle n'estoit pas pucelle, et
qu'elle avoit esté mariée à ung chevalier dont elle avoit eu deux filx.
Et avecque ce disoit qu'elle avoit fait aucune chose, dont il convint
qu'elle allast au Sainct Pere, comme de main mise sur pere [ou] mere,
prebstre ou clerc, violentement, et que pour garder son honneur; car,
comme elle disoit, elle avoit frappée sa mere par mesaventure, comme elle
cuidoit ferir une autre, et pour ce qu'elle eust bien eschevée sa mere,
se n'eust esté la grant ire où elle estoit, car sa mere la tenoit pour ce
qu'elle voulloit batre une sienne commere. Et pour celle cause lui
convenoit aller à Romme; et pour ce elle y alla vestue comme ung homme,
et fu comme souldoier en la guerre du Sainct Pere Eugene, et [fist]
homicide en ladicte guerre par deux foys, et quant elle fut à Paris,
encore retourna en la guerre, et fut en garnison et puis s'en alla.
[1206] Il s'agit de la fausse pucelle Claude, qui se faisait
appeler Jeanne du Lys; cette aventurière, mariée en novembre 1436
à un chevalier lorrain du nom de Robert des Armoises, dont elle
eut deux fils, mena une existence pleine de péripéties de tout
genre. Au début de sa carrière, Claude des Armoises eut, comme
l'on sait, maille à partir avec l'Inquisition de Cologne, et ne
parvint à s'échapper que grâce à la protection du comte Ulrich de
Wurtemberg. Rentrée en France, la fausse pucelle fut mêlée aux
événements militaires dont le Poitou était le théâtre en 1439, et
vint à Orléans vers les mois de juillet et septembre de la même
année. Après l'examen judiciaire dont cette intrigante fut
l'objet à Paris au mois d'août 1440, elle disparaît complètement
de la scène historique (Cf. Vallet de Viriville, _Procès de
condamnation de Jeanne d'Arc_, p. lxix à lxxj; _Histoire de
Charles VII_, t. II, p. 366-369).
[1207] Ms. de Rome: et toute sa vie.
791. Item, le IXe jour d'octobre, fut receu à Nostre-Dame de Paris, c'est
assavoir, le jour de monsr Sainct Denis, l'evesque de Paris, lequel
estoit arcevesque de Thoulouze, ainsi fut il arcevesque et evesque de
Paris, et fut nommé Denis de Moulins.
792. Item, en cellui moys, fut faicte une grosse taille[1208] pour aller
rescourre Harefleu que les Angloys avoient assegé, et fut cuillie, et
puis n'en firent autre chose Françoys; et ceulx de Harefleu par force de
famine se randirent aux Angloys, et si estoient bien les Françoys vingt
mil, comme on disoit, ou plus, et les Angloys n'estoient pas [plus de]
VIIIm qui touzjours gaignoient païs. Et vrayement il sembloit que les
signeurs de France fouissent touzjours devant [eulx], especialment le
roy, qui avoit avec lui tant de larrons; car les roys estrangers disoient
aux marchans du païs de France, quant ilz alloient en leur païs, que le
roy de France estoit le droit ourme aux larrons de chrestienté. Et pour
certain ilz ne mentoient mie, car tant en y avoit en l'Isle-de-France
qu'elle estoit toute peuplée de gens pires que ne furent oncques
Sarazins, comme il apparoit par les grans enormes pechez et tyrannie
qu'ilz faisoient au pouvre peuple de tout le païs où le roy les menoit,
comme des enffans nouveaulx, mais la plus grant tyrannie que on eust
oncques [bien] veue, car ilz les ostoient aussitost qu'ilz estoient nez
de leur mere et les eussent plustost laissez mourir sans baptesme que
jamais pere ne mere les eussent euz sans grant rançon.
[1208] L'aide levée par ordre du roi en la ville et vicomté de
Paris «pour la recouvrance de Harfleu» reçut dès l'origine une
autre destination; c'est ainsi que dès le 4 octobre 1440 le
Parlement de Paris, saisissant avec empressement l'occasion qui
s'offrait de rentrer dans ses gages arriérés, défendit à Me Adam
Houdon, receveur de l'aide en question, «de vuider ses mains des
deniers de sa recepte, telement que la court ne soit paiée de mil
frans, dont elle a esté assignée sur ledit aide, sur peine de le
recovrer sur lui.» (Arch. nat., X{la} 1482, fol. 151 vº; Z{1a}
12, fol. 148 vº.)
793. Item, ilz prenoient les petiz enffans qu'ilz trouvoient parmy les
chemins aux villaiges ou ailleurs, et les enfermoient en huches, et là
mouroient de fain et d'autre mesaise, qui ne les rançonnoit de grant
rançon.
794. Item, quant ung proudhomme avoit une jeune femme et ilz le povoient
prendre, et il ne povoit paier la rançon que on lui demandoit, ilz le
tourmentoient et tyrannoient moult grevement; et les aucuns mettoient en
grans huches, et puis prenoient leurs femmes et les mettoient par force
sur le couvercle de la huche où le bon homme estoit, et crioient:
«Villain, en despit de toy, ta femme sera chevauchée cy endroit.» Et
ainsi le faisoient, et quant ilz avoient fait leur malle ouvre, ilz
laissoient le povre homme[1209] perir là dedens, s'il ne paioit la rançon
qu'ilz lui demandoient. Et si n'estoit roy ne nul prince qui pour ce
s'avanssast de faire aucune aide au pouvre peuple, mais disoient à ceulx
qui s'en plaignoient: «Il fault qu'ilz vivent, se ce fussent les Angloys,
vous n'en parlassiez pas, vous avez trop de bien.»
[1209] «Homme» manque dans le ms. de Rome.
[1441.]
795. Item, le sabmedi, XIIIIe jour de janvier l'an mil IIIIc XL, entra le
duc d'Orleans à Paris, qui avoit esté prinsonnier aux Angloys ou païs
d'Angleterre par l'espace de XXV ans et plus[1210]. Quant il ot esté
environ huit jours à Paris, il se departy de Paris, lui et sa femme[1211]
qu'il avoit admenée avec lui, et se party de Paris le jeudy ensuivant
qu'il fut venu à Paris, et alla veoir son païs d'Orleanoys. Et ceulx de
Paris luy donnerent de beaux dons à sa departie, et il les print tres
voulentiers, et encore convint il faire une taille pour luy aider, dont
le clergé paia la moitié[1212], pour ce qu'il promist par la foy de son
corps de faire paix entre le roy de France et d'Angleterre; pour ce le
clergé fut plus incliné[1213] à luy aider à ladicte taille, car tout se
perdoit par la maudite guerre. Il est vray que on pandit ung larron,
lequel estoit coustumier quant il veoit ung petit enffant, en maillot ou
autrement, il l'ostoit à la mere et tantost le gectoit ou feu sans pitié,
qui tantost ne le rançonnoit, et en fist mourir aucuns par sa cruaulté
comme Herodes.
[1210] Charles d'Orléans, prisonnier des Anglais depuis la
bataille d'Azincourt, ne recouvra la liberté qu'en 1440,
moyennant une rançon de 400 mille écus, suivant le témoignage de
Jean Chartier; on sait que dès le 2 avril 1437, Charles d'Orléans
donna pouvoir d'engager ses villes et châtellenies d'Orléans et
de Blois jusqu'à concurrence de 42,000 écus ou saluts d'or (Arch.
nat., K 64, no 3714). Il fit son entrée à Paris, le 14 janvier
1441, à cinq heures de l'après-midi, et avant de descendre en
l'hôtel des Tournelles, vint à l'improviste visiter Notre-Dame;
il y retourna le mardi suivant (17 janvier) en compagnie du
bâtard d'Orléans et de l'archevêque de Narbonne, et fut reçu
solennellement par l'évêque, assisté des chanoines, au milieu des
acclamations populaires (Arch. nat., LL 218, fol. 27).
[1211] Marie de Clèves, fille d'Adolphe, duc de Clèves, et de
Marie de Bourgogne, était la nièce de Philippe le Bon; son
mariage avec Charles d'Orléans, négocié par le duc de Bourgogne,
fut célébré à Saint-Omer, le samedi 26 novembre 1440 (Monstrelet,
t. V, p. 438). La nouvelle duchesse obéissant aux mêmes
sentiments de dévotion que son mari, se rendit à son tour à
Notre-Dame, le mercredi 18 janvier, entre midi et une heure, et y
entendit une messe (Arch. nat., LL 218, fol. 29).
[1212] Conformément à la requête présentée en l'hôtel de ville de
Paris, le 19 janvier 1441, les chanoines de Notre-Dame, convoqués
le lendemain, décidèrent qu'il serait offert au duc d'Orléans, à
titre de don gratuit et au nom du clergé de la ville et du
diocèse, une somme de 500 francs, pour aider au payement de sa
rançon et surtout en considération de la paix dont le duc faisait
espérer la conclusion prochaine (_Ibid._, fol. 30).
[1213] Ms. de Paris: enclin.
796. Item, en cellui an mil IIIIc XL, fut le cymetiere des Innocens par
l'espace de quatre moys que on n'y enterra oncques personne, petit ne
grant, ne on n'y fist procession ne recommandacion pour quelque personne,
et tout par l'evesque qui pour lors estoit, qui en voulloit avoir trop
grant somme d'argent, et l'eglise estoit trop povre. Et fut nommé cellui
evesque maistre Denis des Moulins, lequel estoit arcevesque de Thoulouze,
patriarche d'Antioche, evesque de Paris, et du grant conseil du roy
Charles le VIe (_sic_) de ce nom; et si disoit on qu'il n'en estoit pas
comptent, et si estoit homme ancien et tres pou piteux à quelque
personne, s'il ne recevoit argent ou aucun don qui le vaulsist, et pour
vray on disoit qu'il avoit plus de cinquante procès en Parlement[1214],
car de lui n'avoit on rien sans procès.
[1214] L'esprit singulièrement processif de l'évêque Denis du
Moulin apparaît dans maintes circonstances. M. Auguste Longnon,
dans ses _Conjectures sur l'auteur du Journal parisien_, a fait
connaître son différend avec le curé de Saint-Nicolas-des-Champs,
Jean Beaurigout, mais ce n'est pas la seule affaire où l'on voit
l'évêque intervenir comme partie; le dépouillement sommaire des
registres du Parlement et de la Cour des aides pour les années
1440 à 1442 nous fait connaître les causes suivantes: 1º Contre
Adam Houdon, receveur de l'aide pour le recouvrement d'Harfleur,
24 mars 1441 (Arch. nat., Z{1a} 12, fol. 160 vº).--2º Contre les
religieux de Saint-Eloi, juin 1442 (_Ibid._, X{la} 4799, fol. 97
rº).--3º Contre le chapitre de Notre-Dame au sujet du drap d'or
dû pour l'entrée de l'évêque en l'église de Paris, 23 juillet
1442 (_Ibid._, X{1c} 163).--4º Contre Jean Clerc, garde de la
monnaie de Paris, au sujet de la léproserie de Corbeil, 22
septembre 1442 (_Ibid._, X{la} 71, fol. 397 rº).--5º Contre
Nicaise Joye et Étienne Petit, chapelains de Notre-Dame, 1er
février 1443 (_Ibid._, LL 218, fol. 394).--6º Contre les clercs
des matines (_Ibid._, X{la} 73, fol. 117 rº).--7º Contre le
chapitre de Notre-Dame relativement aux revenus de l'archidiaconé
de Brie, 3 septembre 1444 (_Ibid._ X{la} 73, fol. 147 vº). Denis
du Moulin eut pour principal adversaire le chapitre de
Notre-Dame, c'est ce qui semble ressortir de la délibération
capitulaire du 21 juin 1443, ainsi conçue: «Prosequantur
diligenter omnes processus inchoati et inchoandi contra dominum
episcopum Parisiensem.....» (_Ibid._, LL 218, fol. 446.)
797. Item, [il ou] ses tres desloyaux complices trouverent une praticque
bien estrange, car ilz alloient parmy Paris, et quant ilz veoient huys
fermez, ilz demandoient aux voisins d'entour: «Pourquoy sont ces huy
fermez? Ha! sire, respondoient ilz, les gens en sont trespassez. Et n'ont
ilz nulz hoirs qui y fussent demourez? Ha! sire, ilz demeurent ailleurs.»
Et tant faisoient qu'ilz par leurs decevans parolles savoient où ilz [se]
demouroient, et tantost les faisoient citer pour rendre compte de leurs
testamens, et se par aucune adventure pour long temps, posé qu'ilz
eussent bien acomply leur testament et qu'ilz le se provassent
bien[1215], si ne peussent ilz chevir, s'ilz tantost ne apportassent leur
testament, et y eust X ou XII ans, et s'ilz l'apportassent, si leur
costoit il argent par leur subtille cautelle.
[1215] «Bien» manque dans le ms. de Rome.
798. Item, celle année fut moult bonne, car on avoit le sextier de bon
fourment pour XVI solz parisis; le sextier de noix pour XXIIII solz
parisis, et le crioit on parmy Paris, comme on fait le charbon à III
blans le boesseau, la pinte d'uylle V blans, bonnes pommes de may pour II
blans le boesseau, la pinte de vin II deniers, feves pour X deniers, pois
pour IIII blans, navez pour IIII deniers le boesseau. Mais les Angloys
couroient souvent jusques aux portes de Paris, et si n'y avoit que ung
seul cappitaine d'Angleterre, nommé Tallebot[1216], qui faisoit visaige
et tenoit pié encontre le roy et sa puissance, et pour vray il sembloit
au semblant qu'ilz monstroient que moult le doubtassent, car touzjours
eulx eslongnoient de lui XX ou XXX lieues, et il chevauchoit parmy France
plus hardiement qu'ilz ne faisoient. Et si tailloit tous les ans le roy
deux foys son peuple du mains pour aller combatre Tallebot, et si n'en
faisoit on rien; par quoy le peuple du villaige fut tant grevé comme au
pain querir, especialment laboureurs, car le blé, qui leur avoit cousté
en semence IIII frans [le sextier, ne leur valloit que XVI solz parisis
ou XX solz au plus, et l'avoyne, qui avoit cousté III frans], ne leur
rendoit que XIII solz parisis, et pareillement de tous grains; et, après,
les patis, les tailles et les cources sans pitié; et qui pis est, les
cappitaines firent une ordonnance aux chasteaux d'entour Paris, où il y
avoit pons à passer, comme Charenton, le pont de Sainct-Cloud et autres
pons, que quelque personne qui y passeroit paieroit passaige, fust à pié
ou à cheval; au pont de Sainct-Cloud toute personne qui y entroit ou
issoit, et y entrast cent fois le jour, tant de doubles lui convenoit
paier sans mercy, une charrette vuyde ou plaine VI doubles, ung chariot
XII doubles.
[1216] Jean Talbot commandait alors la place de Creil; l'auteur
de notre Journal n'est pas seul à exalter ses mérites; Jean
Maupoint, dans son Journal (p. 25), rend également hommage à sa
vaillance et ajoute même «qu'il estoit aimé des François, pour ce
que il faisoit honnorablement sa guerre.»
799. Item, le XIXe jour de may, jour Sainct Yves, fist mettre le roy le
siege devant Creel[1217] par le connestable, et y vint et son filx avec
lui.
[1217] Suivant la montre passée le 22 septembre 1439, la garnison
anglaise de Creil comprenait trente lances à cheval, dix à pied
et cent vingt archers (Arch. nat., K 65, 132).
800. Item, le [mardy] XXIIIe jour de may, vigille de l'Ascencion Nostre
Seigneur, on fist crier le pain de II doubles à II parisis, pesant le
blanc XXIIII onces; et le pain faitiz à toute sa fleur, de II deniers
parisis, pesant XXXII onces tout cuit.
801. Item, le jour de l'Ascencion Nostre Seigneur, furent prins parmy
Paris plus de IIIc povres hommes laboureurs par le commandement d'un
droit cruel tirant, qui pour lors estoit presidant, nommé maistre ***,
pour mener en l'ost devant Creel; et les espioient les sergens à l'yssue
des eglises et mettoient moult rudement la main à eulx, et
faisoient[1218] trop pis que on ne leur commandoit, mais qui pis, qui en
parloit tant fust pou, il estoit mis en prinson villainement, et lui
coustoit moult. Mais, comme ilz estoient entre les mains de ces ennemis
sergens, et qui devoient ou cuidoient partir, Nostre Seigneur les
conforta grandement, car environ deux heures après disner, vint ung
herault de par le roy et de par le connestable, tout batant, qui aporta
lettres au prevost de Paris et des marchans et à la ville, lesquelles
faisoient mencion que la ville de Creel et le chastel estoient
rendus[1219], par ainsi que les souldoiers qui dedens estoient[1220] s'en
estoient allez atout leurs bagues franchement, lesquelx, si comme on
disoit, estoient bien Vc[1221] d'ommes de fait. Quant les povres
laboureurs devant diz ouyrent les nouvelles, si furent moult
resconfortez, et ceulx de Paris moult resjouys, et firent moult grant
joye; et sonna on par toutes les eglises de Paris moult haultement, et
après soupper on fist grans feus comme à la Sainct Jehan ou plus, et
dansoit on parmy Paris, et les enfens crioient «Nouel!» moult haultement.
[1218] Ms. de Paris: frapoient.
[1219] Creil se rendit le 24 mai et non le 24 juin, comme le dit
Vallet de Viriville (_Histoire de Charles VII_, t. II, p. 426);
le vendredi 26 mai des processions solennelles célébrèrent ce
fait de guerre: «Facte fuerunt, écrit le greffier du Parlement,
processiones generales pro pace et victoria domini nostri regis,
_de la prise_ castri et ville Credolii» (Arch. nat., X{la} 4798,
fol. 358 rº).
[1220] «S'en iroient ou» manque dans le ms. de Rome.
[1221] Ms. de Paris: VIc.
802. Item, le jeudy ensuivant, vint le Dalphin à Paris et fut logé en
l'ostel des Tournelles, emprès la porte Sainct-Anthoine, et n'y demoura
que une nuyt, ne ne se monstra point à Paris, ne son pere le roy n'y vint
point[1222], pour ce que on leva la plus grant taille à Paris, selon la
grant povreté d'argent et de gaingne qui pour lors estoit, que on eust
veue puis cinquante ans; car on faisoit premier tres grans empruns à tous
ceulx de Parlement, de Chastellet et de toutes les cours de praticques,
sur paine de tous perdre leurs biens, et les convenoit paier ou estre mis
en prinson, et avoir sergens en son hostel en garnison, qui tout
gastoient aussitost que ilz y estoient, car ilz faisoient tres
oultraigeuse despence et autres mauvaises besongnes plus que on ne leur
commandoit.
[1222] Les mots «ne son pere le roy n'y vint point» manquent dans
le ms. de Rome.
803. Item, après celui prest furent assis autres[1223] grosses tailles,
et cuidoit le peuple que on ne leur demandast rien, mais après commença
la grant douleur au peuple d'icelle taille, car nulz ne nulle n'en
eschapa, et tres grevement furent assis; car qui n'avoit poié devant que
XX solz, il paioit IIII livres; celui de XL solz à X frans; celui de X
frans à XL frans; et si n'y avoit point de mercy, car, qui estoit
refusant, ses biens estoient venduz en my la rue et son corps en prinson.
[1223] Ms. de Rome: à tres.
804. Item, fut mis le siege davant Pontoise le mardy des festes de
Penthecoste qui fut le IIIIe jour de juing, l'an mil IIIIc XLI, et le
sabmedi ensuivant, vint le roy à Paris comme ung homme estrange, et son
filx, et se loga pres du chastel de Sainct-Anthoine, lui et son filx,
comme s'ilz eussent paour que on leur feist aucun grief, dont on n'avoit
talent ne voulenté. Et le jour de la Trinité manda l'Université environ
cinq heures après disner, et leur demanda ayde d'argent pour paier ses
gens; après parla aux bourgoys qu'il avoit si tres grevement taillez,
n'avoit encore pas ung moys, et leur demanda, que comment que ce fust, à
force ou autrement, qu'ilz luy feissent bientost finance de XX mil escus
d'or[1224].
[1224] C'est en vue du siège de Pontoise que Charles VII demanda
aux habitants de Paris de nouveaux sacrifices pécuniaires, plus
lourds encore que les précédents; le clergé, qui, cette fois,
avait à payer pour sa quote-part une somme de 3,000 francs, ne
pouvant à bref délai se procurer des ressources suffisantes,
recourut à son expédient habituel, l'aliénation temporaire de ses
joyaux; le 23 juin, le chapitre de Notre-Dame remit à titre de
prêt une quantité de 30 marcs d'argent représentée par un chef de
S. Denis (alias S. Nicaise), avec diadème orné de perles et un
pied d'argent aux armes d'Isabeau de Bavière. Ces joyaux furent
dégagés six mois plus tard (Arch. nat., LL 218, fol. 112, 116,
207).
805. Item, depuis que le roy fut devant Pontoise, ne fut jour que on ne
feist à Paris procession, l'Université, les religieux ou les
parroisses[1225].
[1225] Pendant les mois de juin et de juillet, des processions
solennelles organisées par les soins du clergé de Notre-Dame
eurent lieu dans l'ordre suivant: le mardi 6 juin à Saint-Honoré,
le mercredi 7 à Sainte-Geneviève, le mercredi 21 aux Cordeliers,
le jeudi 22 aux Carmélites, le vendredi 23 à Sainte-Geneviève
pour la descente de la châsse, le mardi 27 à Saint-Jean-en-Grève,
le mardi 4 juillet à Saint-Martin-des-Champs, le mardi 25 à
Saint-Jacques-de-l'Hôpital, le mercredi 26 à Notre-Dame (Arch.
nat., LL 218, fol. 107, 114, 115, 126, 136, 141). Le Parlement
assista aux processions des 22 et 23 juin, comme le constate
cette note du greffier: «His diebus, facte fuerunt processiones
solemnes, in quibus fuerunt domini de curia, ut Deus juvet
dominum nostrum Regem, dominumque Dalphinum et dominos ac gentes
eorum obsidionis quam tenent ante villam Pontisare» (Arch. nat.,
X{la} 4798, fol. 374 rº).
806. Item, la darraine sepmaine de juillet, vint le roy à Sainct-Denis,
et fut là trois sepmaines entieres, lui [et la plus grant partie de] sa
gent[1226]; et là faisoit conseilz tous les jours et conspiracions, l'une
foys de laisser le siege, l'autre foys de prendre tout l'argent que les
confraries de Paris avoient, et disoient les faulx conseilliers que trop
y avoit confraries à Paris de la moitié, et tant firent par leur grant
mauvaistie que la plus grant partie des confraries furent apeticées de la
moitié ou plus; car à la plus grant partie où on disoit III ou IIII
messes, deux à note et deux basses, on ne chanta que une basse, et où il
y avoit XX ou XXX cierges, que III ou IIII pointes, sans torches ne sans
honneur à Dieu. Et de toutes pars où le roy et tous les grans en general
qui estoient avec lui savoient les Angloys, ilz s'en fuyoient d'autre
part, puis à Poissy, puis à Maubuisson, [puis à l'Isle-Adam, puis à
Conflans], puis s'en rafuioient à Sainct-Denis[1227]; et touzjours avoit
en leur compaignie III Françoys contre ung Angloys, lesquelx Françoys ne
faisoient tous les jours que piller et rober, gaster toutes les vignes,
tous les fruicts, copper les arbres tout chargez de fruict, qui ne les
rançonnoit, et abattre[1228] les maisons couvertes de tuylles; brief,
tout estoit rançonné aux champs et à la ville. Et si le savoient bien les
signeurs, mais ilz estoient tretous sans pitié, que quant on s'en
plaignoit, ilz disoient: «Se ce feussent les Angloys, vous n'en
parlassiez [pas] tant, il convient[1229] qu'ilz vivent où que [ce] soit.»
Ainsi estoit ce roy Charles le VIIme gouverné, voire pis que je ne dy,
car ilz le tenoient comme on fait ung enfent en tutelle.
[1226] Ms. de Paris: lui et ses gens.
[1227] Au sujet de ces allées et venues pendant le siège de
Pontoise, voir la Chronique de Gruel (éd. Michaud, p. 217).
[1228] Ms. de Rome: bastre.
[1229] Ms. de Rome: ilz, comment qu'ilz vivent.
807. Item, touzjours estoient devant Pontoise, si advint ung jour de
jeudy en septembre, le jour Saincte Croix, que les aucuns des Françoys
allerent devant la cité d'Evreulx, et fut rendue sans sang espandre que
pou, car d'un costé et d'autre n'y ot mort que V hommes[1230].
[1230] Un hardi coup de main dirigé, le 15 septembre 1441, par
Robert de Floques, capitaine de Conches, fit tomber Évreux au
pouvoir des Français. S'il faut ajouter foi au témoignage de Jean
Chartier, les assaillants se seraient introduits subrepticement
par un trou pratiqué dans la muraille; d'après le héraut Berry
(Godefroy, p. 417), ils seraient entrés grâce aux intelligences
nouées avec deux pêcheurs de la ville.
808. Item, le XIXe jour de septembre ensuivant, fut prinse par force
d'assault Pontoise, et furent tuez à l'assault IIIIc Angloys ou environ,
et des Françoys environ X ou XI[1231].
[1231] Certains chroniqueurs, notamment Jean Chartier et
Monstrelet, s'accordent à évaluer la perte des Anglais à cinq
cents morts; d'autres, tels que Gruel et Maupoint, indiquent un
chiffre plus élevé, celui de huit cents hommes hors de combat;
mais, de l'aveu général, les Français ne perdirent que quelques
combattants, quarante en prenant le maximum; quant aux
prisonniers, leur nombre peut être fixé à environ quatre cents.
809. Item, plusieurs Angloys furent mis à mort en celiers et en caves et
autres lieux où ilz furent trouvez mussez, et si en ot à l'Ostel Dieu de
trouvez qui orent malle estraine[1232].
[1232] Ms. de Paris: estraincte.
810. Item, le XXVe jour dudit moys de septembre, emmenerent les gens
d'armes les prinsonniers qu'ilz avoient admenez à Paris après la prinse
de Pontoise en leurs forteresses, moult piteusement, car ilz les menoient
au pain de douleur, II et II acoupplez de tres fors chevestres, tout
ainsi comme on mene chiens à la chace, eulx montez sur grans chevaulx qui
moult tost alloient; et les prinsonniers estoient sans chapperon, touz
nudz teste, chascun ung povre haillon vestu, tous sans chausses ne
souliers la plus grant partie; brief on leur avoit tout osté jusques aux
brayes. Et en emmenerent LIII de l'ostellerie [du Coq] et du Paon[1233]
de la grant rue Sainct-Martin; et tous qui ne se povoient rançonner, ilz
les menoient en Greve vers le Port-au-Foin, et les lioient piez et mains
sans mercy mains que de chiens, et là les noyoient, voyant tout le
peuple; et moult en y ot de noyez et de enmenez en forteresses, comme
devant est dit, car plus de gens d'armes avoit delà les pons sans
comparaison qu'il ne avoit deça les pons[1234], et toutes voyes gueres
hostellerie n'ot deça ne delà où il n'eust [par] foison prinsonniers,
especialment où estoient les gens d'armes.
[1233] Le prieuré de Saint-Martin-des-Champs possédait dans la
rue Saint-Martin une grande maison avec cours, étables et de
nombreuses dépendances, connue dès le XIVe siècle sous le nom
d'hôtel du Paon; cette maison, attenante à l'hôtel du Coq et
aboutissant par derrière à la rue des Ménestrels, fut louée en
1426 à Jean Garet, sergent à verge au Châtelet, et passa le 16
septembre 1440 entre les mains de Richard Petit, procureur du roi
au Châtelet (Arch. nat., S 1370).
[1234] «Deça les pons» manque dans le ms. de Rome.
811. Item, ce XXVe jour, vint le roy à Paris environ les IIII heures
après digner[1235], et ne vint point le Dalphin ce jour.
[1235] Dès son retour à Paris, dans l'après-midi du lundi 25
septembre, Charles VII s'empressa de venir à Notre-Dame pour y
faire ses dévotions, et fut reçu avec le cérémonial accoutumé par
l'évêque et les chanoines revêtus de leurs chapes de soie (Arch.
nat., LL 218, fol. 166).
812. Item, le roy s'en alla derechief en son païs de Berry à celle fin
que on ne lui demandast quelque relache de malles tostes, dont tant y
avoit en France, et aussi pour une grosse taille que les gouverneurs
voulloient cuillir, laquelle ilz cuillirent, fust tort ou droit.
813. Item, quant le roy se fut party de Paris, ung pou après, le XVe jour
d'octobre, l'an IIIIc XLI, vint le duc d'Orleans à Paris prendre une
beschée sur la povre ville de Paris, et puis s'en retourna en son païs le
XXe jour dudit moys, sans nul bien fayre pour la paix ne pour autre chose
quelconque.
814. Item, en ce sainct temps de l'Advenement de Nostre Seigneur, on
troubla tellement l'Université que oncques n'y ot predicacion faicte ne à
Noel ne es octabes, ne jusques au jour des Brandons[1236].
[1236] L'Université, prenant la défense de ses suppôts menacés
dans leurs libertés et franchises, suspendit ses leçons et
prédications depuis le 30 novembre 1441 jusqu'au 18 février 1442;
rétablie dans ses privilèges par l'autorité royale, elle se
rendit processionnellement à Saint-Magloire le 16 février, et fit
prêcher un sermon solennel par un théologien de grand renom,
Thomas de Courcelles (Journal de Maupoint, p. 28).
[1442.]
815. Item, après ce cessa le Parlement, et fut avant le VIIIe jour de
karesme que ceulx de Parlement plaidoiassent aucune cause, qui fut
[celle] année le XXIe[1237] jour de fevrier[1238].
[1237] Ms. de Paris: XXe.
[1238] Le Parlement, privé de ses gages et ne pouvant, malgré ses
réclamations réitérées, obtenir satisfaction à ce sujet, prit la
résolution extrême d'interrompre le cours de la justice; les
plaidoiries cessèrent le vendredi avant Noël et ne reprirent que
le 19 février (Journal de Maupoint, p. 28).
816. Item, le penultime jour de janvier, trespassa la femme du conte de
Richemont, connestable de France, qui fut premier espousée au duc
Louis[1239] de Guienne, filx du roy de France Charles le VIe de ce nom,
et fut fille de Jehan[1240], duc de Bourgongne, conte de Flandres et de
plusieurs autres contés et duchez; et trespassa en la rue de Jouy[1241],
et fut enterrée le Ve jour de fevrier en l'eglise de Nostre-Dame-du-Carme
à Paris, et fut porté son cueur à Nostre-Dame de Liesse ou de
Liansse[1242], lequel qu'on veult.
[1239] «Louis» manque dans le ms. de Rome.
[1240] Ms. de Rome: Phelippe. Le nom de «Jehan» a été rétabli en
interligne par une main moderne; le ms. de Paris porte «Jehan».
[1241] Au rapport digne de foi de deux chroniqueurs, Jean
Chartier et Gruel, ce serait le 2 février 1442, jour de la
Chandeleur, que Marguerite de Bourgogne, comtesse de Richemont,
mourut, à la suite d'une longue maladie, dans l'hôtel du
Porc-Épic, situé rue de Jouy, près de la rue Saint-Antoine. «Son
corps fut convoyé de belle notable seigneurie et des quatre
ordres de mandiens et autres gens d'eglise jusques à Nostre-Dame
des Carmes, où elle fut sepulturée.» (Chartier, t. II, p. 34;
Gruel, édit. Michaud, t. III, p. 218.) Plus de trois années
après, le 3 septembre 1445, le connétable de Richemont fit
remettre au chapitre de Notre-Dame six nobles d'Angleterre, pour
être distribués aux prêtres qui avaient fait le service de sa
femme, «dum fuit inhumata in ecclesia Carmelitarum.» (Arch. nat.,
LL 219, fol. 66.)
[1242] Notre-Dame-de-Liesse (Aisne, arr. de Laon, cant. de
Sissonne).
817. Item, en celle année fut si grant année d'oignons que environ
Pasques fleuries, qui furent celle année le jour de l'Anunciacion Nostre
Dame, ne valloit le grant boessel de Bourgongne que VI deniers parisis;
et en icellui temps vint tant de figgues à Paris que la livre de la
meilleure ne coustoit que IIII deniers parisis, et raisins tres bons IIII
deniers parisis, feves les plus belles à XII deniers parisis, poys tres
bons à IIII blans.
818. Item, ou moys d'avril après Pasques mil IIIIc XLII, furent les eaues
si grandes[1243] qu'ilz estoient le jour de Pasques, qui furent le
premier jour d'avril celle année IIIIc XLII, qu'ilz venoient jusques
devant l'ostel de la ville, en la place de Greve et plus, et puis fut
elle marchande, et tantost après, à l'entrée de may, vint derechief aussi
grande comme devant, qui moult fist de mal aux gangnaiges des bas païs
sur riviere.
[1243] Suivant le Journal de Maupoint (p. 29), le débordement de
la Seine eut une durée d'un mois, de la mi-mars à la mi-avril.
819. Item, entre le sabmedi et le dimenche devant l'Ascencion, qui fut le
VIe jour de may, que on a acoustumé d'aller à Sainct-Spire de Corbeil en
pellerinaige, environ neuf heures de nuyt commença la plus grant pluye
que oncques mais d'aage de homme, tant fust vieulx, eust esté veue, car
depuys celle heure jusques au jour elle ne cessa et chut si tres
habundamment que es plus larges places des grans rues de Paris elle
alloit es moustiers, dedens les celiers, par dessus le seuil des huys
haulx, et levoit les queues de vin jusques aux planchers; et avec ce
tonnoit et espartissoit si terriblement que tout Paris en fut espovanté,
et ceulx qui estoient allez à Sainct-Spire nous dirent qu'ilz n'en
ouyrent rien ne de la pluye ne du tonnoirre.
820. Item, celle sepmaine, le IIIIe jour, le vendredy devant le sabmedi
que celle terrible pluye chut, furent veues entre Villejuive et
Paris[1244] plus de IIIIc corbeaulx qui s'entrebastirent de becs,
d'ongles et d'elles si tres fort que firent oncques gens en bataille
mortelle, et en ladicte place ilz espandirent foison de leur sang, et
faisoient si orribles criz que tres grant paour et freour en avoient
ceulx qui les [virent et] oïrent.
[1244] La leçon «Pareil», fournie par le ms. de Rome, pourrait se
rapporter à Paray, localité située au-delà de Villejuif, mais la
variante du ms. de Paris nous semble plus rationnelle.
821. Item, le IIIe jour de juing, l'an mil IIIIc XLII, fut dediée
l'eglise de Sainct-Anthoine le Petit par reverend pere en Dieu maistre
Denis de Moulins, lors evesque de Paris, archevesque de Tholouze,
patriarche d'Antioche et conseiller du roy nostre sire.
822. Item, celle année, fut le plus bel aoust et les plus belles
vendenges que on eust veu puis L ans devant, et tant de vin que on avoit
pour II deniers parisis ou pour II deniers tournois la pinte, sain et
net; pommes grosses de Cappendu, de Romieau pour ung double le quarteron;
grosses poires d'Angoisse pour II doubles.
823. Item, le XIe jour d'octobre, au jeudy, fut la recluse, nommée
Jehanne la Voiriere[1245], mise par maistre Denis des Moulins, lors
evesque de Paris, en une mesonnete toute neufve dedens le cymetiere des
Innocens, et fist on ung bel sermon devant elle et devant moult grant
foison de peuple, qui là estoit pour le jour.
[1245] Jeanne la Verrière est la première recluse des Innocents
dont on ait fait mention spéciale; mais le compte des offrandes
et aumônes royales pour les années 1408 et 1422 prouve qu'il
était d'usage de donner à la «recluse de Saint-Innocent» huit
livres parisis par année, réparties en huit termes. Jeanne la
Verrière fut remplacée par Alix la Bougrotte, morte le 29 juin
1466. Ces deux recluses paraissent s'être cloîtrées
volontairement; il n'en est pas de même de Renée de Vendômois,
qui fut condamnée le 20 mars 1486, pour adultère et assassinat de
son mari, à la réclusion perpétuelle en une logette construite à
ses frais dans le cimetière des Innocents: le fait a déjà été
signalé par l'abbé Lebeuf dans son _Histoire du diocèse de Paris_
(édit. Cocheris, t. I, p. 109). Quant au procès-verbal de la mise
en cellule dressé par le greffier du Parlement à la date du 19
septembre 1486, il n'est pas connu et mérite d'être reproduit
(Arch. nat., X{2a} 51): «Du mardi dix neufvieme jour de septembre
mil quatre cens quatre vingt six, au Conseil. Les presidens de
Parlement, icelui vacant, ont ordonné et ordonnent que Renée de
Vendosmoys, prisonniere ou Petit Chastellet, sera menée
publicquement ou cymetiere des Sains Innocens à Paris par les
greffier criminel de ladicte court et huissiers d'icelle,
avecques aucuns sergens à verge du Chastellet, pour illec estre
recluse et enmurée, selon l'arrest donné par ladicte court le
xxije jour de mars derrainement passé, et sera l'une des clefz de
la maison de ladicte Renée baillée aux marregliers de ladicte
eglise des Sains Ignoscens, et l'autre aportée par devers le
greffe criminel de ladicte court. En ensuivant laquelle
ordonnance, le lendemain ensuivant, ladicte Renée fut menée à
unze heures dudit jour audit lieu des Ignoscens, devant l'eglise
duquel lieu fut leu publicquement ledit arrest; et ce fait fut
mise selon le contenu d'icelui en la chambre basse faicte propice
pour icelle Regnée, fermant à deux clez et à deux serrures, l'une
desquelles clez fut baillée à Jaques le Moyne et Dominique de
Moyencourt, marregliers desdits Sains Ignoscens, presens Jehan
Dousse et Drouet Danchel, et l'autre clef apportée au greffe
criminel de ladicte court, lesquelz marregliers ont promis rendre
ladicte clef toutes et quantes fois que par lesdis presidens ou
ladicte court de Parlement, icelle seant, sera ordonné.»
[1443.]
824. Item, en cel an fut le plus long yver que oncques homme vivant eust
veu, car il commença proprement la vigille Sainct Nicolas en decembre à
geler, et ne cessa jusques environ le quinziesme jour d'avril qui fut le
lundy de la sepmaine peneuse, et puis recommença à l'entrée de may, l'an
mil CCCC XLIII, et gela les quinze premiers jours tres fort, qui moult
empira les vignes et les hannetons aussi.
825. Item, en cel an furent pois et feves tres mauvais à cuire et tous
plains de cossons et tres chers, car ung boessel de bons poys coustoit VI
solz parisis et feves IIII solz parisis ou plus[1246]; et advint parce
que l'esté fut tres chault et sans pluie. Mais touz fruis furent à tres
grant marché, car en la fin du moys d'aoust on avoit tres belles pommes
de Cappendu le quarteron pour II doubles; le cent de noix pour II deniers
parisis et autres fruis à la value; le molle de bonne buche, VIII blans;
le cent de costeretz pour XX solz parisis; mais ongnons furent tres
chers, car six ongnons gros coustoient iiii deniers parisis.
[1246] «Ou plus» manque dans le ms. de Rome.
826. Item, celle année mil CCCC XLIII, fut bien IIII moys et plus sans
plouvoir point en yver ne en esté, par quoy les vins furent de tres
mauvaise garde, et tost tiroient à egreur et devenoient roux et de malle
saveur, et pour ce furent ilz celle année à bon marché.
827. Item, le jour Saincte Marguerite, XXe jour de juillet mil IIIIc
XLIII, vint le Dalphin à Paris, et pour sa venue fist on une grosse
taille[1247].
[1247] Le passage du Dauphin à Paris fut marqué par un acte
d'autorité qui indisposa fortement contre lui le Parlement. Dans
l'après-dînée du mardi 23 juillet, le jeune prince fit venir les
présidents de la Cour au sujet de l'enregistrement des lettres
portant don en faveur de Charles d'Anjou, comte du Maine, des
seigneuries de Gien et de Saint-Maixent, et exigea la suppression
de la formule _de expresso mandato domini regis per dominum
Dalphinum_; de plus, avec la ténacité qui le caractérisait, il
signifia au Parlement «que jusques à ce que ainsi feust fait, il
ne partiroit de Paris, combien que lui feust necessité de partir
d'icelle ville hastivement pour acomplir la charge que le roy luy
avoit baillée qui le touchoit moult grandement», et ajouta même
que, «se son voiage estoit aucunement retardé, le roy n'en seroit
content, et y pourroit avoir trop grant dommaige» (Arch. nat.,
X{la} 1482, fol. 249 rº).
828. Item, la IIe sepmaine d'aoust, ledit Dalphin fut devant Dieppe et
par force il leva le siege que les Angloys avoient tenu devant ladicte
ville par l'espace de grant temps, et là furent mors grant foison
d'Angloys et de bons marchans[1248].
[1248] C'est le 15 août 1443 que fut emportée d'assaut, sous les
yeux du dauphin, la bastille édifiée au sommet de la falaise du
Polet. Trois cents Anglais succombèrent dans cette journée. (Cf.
Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II, p. 449.)
829. Item, que on ne doit de rien jurer qui soit à advenir, car le
premier jour de septembre ensuivant, ung prinsonnier de la prinse de
Pontoise, qui avoit esté par pluseurs foys condampné à noier ou d'autre
pire mort, et touzjours avoit esté enferré es prinsons de Sainct-Martin
des Champs, vendu et revendu de rançon à plus grant rançon, le premier
jour de septembre fut marié à une [belle] jeune femme bien née, et y ot
tres belle feste; et de bonne foy ilz n'atendoient tous les jours que la
mort, lui et son compaignon, qui fut delivré celui jour sur sa foy. Ainsi
ouvra Fortune en ces deux hommes, et pour ce nul ne se doit deffier de
Nostre Seigneur, ne soy desesperer pour nulle paine.
830. Item, en la fin d'aoust vint le Dalphin à Paris et y fut environ III
jours, et après alla à Meaulx, et là fut aucuns jours que oncques n'alla
à l'eglise que tous les jours aller chacer et faire telles vanités ou
pis, et avec lui avoit quelque [mil] larrons qui toute destruisirent
l'Isle-de-France; et leur donna cestuy Dalphin sur chascune vache qu'ilz
prendroient demy escu, et sur chascun cheval ung escu, et qui voulloit
vendenger, il convenoit qu'il rançonnast sa vigne à grant rançon. Et
toute ceste doloreuse tempeste que ainsi se souffroit de par[1249] le
Dalphin et des gouverneurs faulx et traistres au roy, ne se faisoit que
pour ce que le pouvre peuple ne povoit pas paier les grans tailles[1250]
et autres subsides à quoy on le mettoit de jour en jour, et faisoient
entendant que on faisoit ces aides pour aller devant le Mans, les autres
disoient devant Rouen, les autres [disoient] devant Mante. Et faisoient
ainsi entendant les faulx gouverneurs au peuple, et tant tindrent ces
faulces parolles que le peuple estoit tout apaisié de leurs domaiges,
pour esperance que on avoit qu'ilz feissent aucune chose de bien, mais
leur esperance fut toute vaine, car ilz tindrent tant le povre peuple en
celle esperance que l'yver commença; lors fut dit par les faulx
gouverneurs que on ne pourroit tenir siege jusques au temps nouvel, et
que le roy avoit moult à faire où il estoit tres grant besoing, et que
son filx allast par devers luy et sa compaignie hastivement. Ainsi se
party le Dalphin le XIIIIe jour d'octobre l'an mil IIIIc XLIII, quant il
ot sa part de la taille, sans faire aucun bien que.....[1251] tout le
païs [et] destruire.
[1249] Lacune d'un ou deux mots grattés dans le ms. de Rome.
[1250] Les tailles se succédaient pour ainsi dire d'année en
année, et l'on a peine à comprendre comment la population
parisienne pouvait suffire à des exigences toujours croissantes
et sans cesse renouvelées. A peine venait-on de lever les
contributions nécessitées par les sièges de Harfleur et de
Pontoise, qu'au mois de juin 1442 «fut mis sus en la ville et
vicomté de Paris par le Roy ung ayde» dont Henry des Danès fut
receveur, et dont l'assiette fut faite par les quarteniers et
dizeniers (Arch. nat., Z{1a} 13, fol. 120 vº).
[1251] Lacune d'un mot par suite du grattage signalé plus haut.
831. Item, en ce temps furent deffendues toutes predicacions dès devant
la my-aoust jusques à la Concepcion Nostre Dame en decembre.
[1444.]
832. En icellui temps n'estoit nouvelle de roy, ne de reyne[1252], ne de
quelque signeur de France à Paris, ne que se ilz fussent à IIc lieues,
mais que les gouverneurs soubz leurs umbres faisoient tailles sans
cesser, disant que le roy et ses subgectz, mais qu'ilz eussent l'argent,
qu'ilz yroient concquester toute Normendie, mais quant la taille estoit
cuillie et qu'ilz l'avoient par devers eulx, plus ne leur en challoit que
de jouer au dez, ou chacer au boys, ou dancer, ne ne faisoient mais,
comme on soulloit faire, ne joutes, ne tournois, ne nulz faiz d'armes
pour paour des horions; brief, tous les signeurs de France estoient tous
devenus comme femmes, car ilz n'estoient hardiz que sur les pouvres
laboureurs et sur les pouvres marchans, qui estoient sans nulles armes.
Et quant ilz virent que le povre peuple n'avoit plus de quoy paier la
taille, ilz firent crier que nulz ne prinst plus quelque monnoye que ce
fust, ne de Bourgongne, ne d'Angleterre, ne de Flandres, ne de quelque
autre païs, que celle qui auroit ung chappellet autour de la croix ou de
la pille[1253]. Helas! le pouvre peuple n'avoit pour cellui temps que
celle monnoye qui fut deffendue à prendre, dont il fut tant grevé que
c'est grant pitié à panser, car ce fu une des grans tailles qui eust esté
faicte, passé avoit grant temps, car il convenoit la nouvelle monnoie à
leur volenté achater, ne nul n'en osoit parler. Et fut fait ce cry et
ceste ordonnance le jour de la Chere Sainct Pierre, qui fut au sabmedy,
dont le peuple qui vint au pardon à Sainct-Denis furent mallement grevez
et fort dommaigez[1254], car pou y avoit de gens qui vindrent devers
Normendie, dont il vint grant peuple à celle foys, qui eussent autre
monnoye que Englesche, ou de Bourgongne, Flandres ou de Bretaigne; par
quoy ilz furent moult grevez pour le changement de la monnoye qu'il
failloit qu'ilz feissent partout où ilz furent.
[1252] «Ne de reyne» manque dans le ms. de Rome.
[1253] Par ordonnance royale rendue à Saumur le 19 novembre 1443,
publiée à Paris le 21 janvier 1444, fut défendu le cours de
toutes monnaies d'or et d'argent autres que les suivantes:
«deniers d'or appellez escuz, fabriquez presentement», deniers
grands blans ayant cours pour dix deniers tournois piece, petits
blans de cinq deniers tournois, doubles petits deniers tournois
et parisis noirs (Arch. nat., Y 4, fol. 70 vº; Z{1b} 60, fol. 51
vº).
[1254] Un conflit assez grave s'éleva lors du pardon de
Saint-Denis entre l'autorité ecclésiastique et le pouvoir royal.
A la suite des prohibitions récemment édictées et afin d'en
atténuer jusqu'à un certain point les effets désastreux, ordre
fut donné aux changeurs du Grand Pont de tenir boutique ouverte
le jour de la Chaire saint Pierre, ainsi que les dimanche et
mardi suivants; sur ce, l'évêque de Paris fit citer devant sa
juridiction les changeurs coupables d'avoir exercé leur industrie
pendant les jours fériés. Comme il s'agissait d'une mesure
d'ordre public, à la date du 9 mai 1444 Charles VII donna
commission au Parlement et au prévôt de Paris pour annuler toutes
citations, monitions et condamnations prononcées en cour d'Église
contre les changeurs. Ce mandement, pouvant en quelque sorte être
considéré comme la contre-partie des plaintes dont l'auteur de
notre Journal se fait l'écho, il est intéressant de mettre en
regard de son récit la version officielle, telle que nous la
donne ce mandement. «Et soit ainsi que de nouvel, c'est assavoir,
le samedi jour de la Chiere Sainct Pierre, les monnoies estranges
et anciennes, tant d'or comme blanches et noires, autres que les
escuz blancs et tournois de nostre coing derrenierement ordonné,
ayent esté deffendues de par nous sur les peines en tel cas
introduictes, et pour subvenir à la grant necessité qui estoit de
recouvrer monnoie de nostredit coing pour occasion de ladicte
deffense des autres monnoyes que de celles de nostre coing ayent
cours à present, et pour servir et fournir nos subgectz et le
peuple qui habondoit de toutes pars à Paris pour le pardon de
Sainct-Denis, qui a esté le mardi ensuivant, ait esté ordonné de
par les gens de nostre conseil, generaulx maistres de noz
monnoies, que ledit samedi, dymanche et mardi ensuivant,
nonobstant que se fussent jours de festes, tous les changeurs qui
ont acoustumé excercer office de change sur le Grant Pont à
Paris, vendroient garniz de nostre monnoie, telle que dit est,
pour fournir et servir nosditz subgectz de Paris et forains.»
(Arch. nat., Z{1b} 60, fol. 55 rº.)
833. Item, en cellui temps avoit touzjours en Saincte Eglise deux pappes,
l'un nommé Eugene et l'autre Felix; cestuy Eugene tenoit toute la partie
de France, et l'autre tenoit la partie de Savoye et d'aucunes contrées
environ son païs[1255].
[1255] Quoique l'Université de Paris eût reconnu l'antipape Félix
V, créé par le concile de Bâle, Charles VII déclara par lettres
du 21 novembre 1440, publiées à Paris le 2 janvier 1441, son
intention de rester sous l'obédience du pape Eugène IV (Arch.
nat., Y 4, fol. 49 vº).
834. Item, celle année, fut tant d'ongnons que on avoit le boessel pour
II doubles ou pour II deniers, aussi bons que on eust oncques veu; et de
poreaux la plus belle bote des Halles pour I denier ou pour I tournois,
ne oncques n'encherirent en tout le karesme; bons pois pour III blans,
feves pour III blans; bon vin II deniers.
835. Item, à la my karesme, que on chante en Saincte Eglise _Letare
Jherusalem_, à la messe, tonna tant fort que on eust oncques ouy puis L
ans, et fut entre III et V heures sans cesser, et chut sur l'eglise de
Sainct-Martin des Champs, et abaty la croix et le cochet[1256] et une
pomme de pierre qui pesoit bien une queue de vin, et rompy le moustier
en plusieurs lieux, tant que on disoit qu'il ne seroit pas bien reparé
pour IIIc escuz d'or.
[1256] Ms. de Rome «clocher».
836. Item, en celui temps, le chancellier alla à Tours où le roy estoit
pour traicter de la paix de France et d'Angleterre, mais il cuida parler
au roy, soubdainement ung mal le print, dont il mouru hastivement, qui
fut grant dommaige, car bon proudomme estoit pour le royaulme[1257].
[1257] Renaud de Chartres, archevêque de Reims, chancelier de
France depuis le 28 mars 1424, mourut subitement à Tours le 4
avril 1444, et fut enterré aux Cordeliers de cette ville. Le
Parlement de Paris fit chanter le mercredi 22 avril une messe
solennelle pour le repos de son âme: «Jeudi, XVIe jour d'avril.
Qua die non fuit litigatum, sed deliberatum quod, non-obstante
decessu defuncti domini cancellarii, magistri requestarum
sigillabunt litteras justicie, sigillo eis tradito, prout antea
faciebant, et quod ad anime remedium ipsius domini defuncti
cancellarii cantabitur de requiem cras una magna missa in capella
aule Palacii, solemniter, qua die, que fuit mercurii, fuit
celebrata missa.» (Arch. nat., X{la} 4800, fol. 100 rº.)
837. Item, fut faicte une des piteuses et la plus devote[1258] procession
que on eust oncques veue à Paris, car l'evesque de Paris et celui de
Beauvays, et deux abbez[1259] porterent le corps Nostre Seigneur de
Sainct-Jehan en Greve sur leurs espaules, et de là allerent aux Billettes
querre à grant reverence le quanivet de quoy le faulx Juif avoit depicqué
la char Nostre Seigneur, et de là furent portez avec la saincte croix et
autres reliques sans nombre[1260] à Saincte-Katherine du
Val-des-Escolliers; et y avoit devant plus de Vc torches allumées, et de
peuple bien IX ou X mil personnes, sans ceulx de l'eglise; et avoit après
ces sainctes reliques tout le mistere du Juif qui estoit en une charrette
lié, où il avoit espines, comme se on le menast ardoir, et après venoit
la justice, et sa femme et ses enfens; et parmy [les rues avoit deux
eschaffaux de tres piteux misteres, et furent] les rues parées comme à la
Sainct Sauveur. Et fut faicte celle procession, pour ce que on avoit
bonne esperance d'avoir paix entre le roy de France et d'Angleterre, et
fut le XVe jour de may, au vendredy, l'an mil CCCC XLIIII.
[1258] Ms. de Rome «douce».
[1259] Au nombre des prélats qui prirent part à la procession
solennelle du 15 mai 1444 figurent l'évêque Denis du Moulin,
l'évêque de Limoges, l'évêque de Beauvais, qui célébra l'office à
Sainte-Catherine-du-Val-des-Écoliers, les abbés de Saint-Maur, de
Saint-Magloire, de Lagny, de Saint-Germain des Prés, suivis d'une
foule que le prieur Jean Maupoint évalue à quarante mille
personnes.
[1260] Voir dans le Journal de Maupoint (p. 31) l'énumération des
reliques qui furent portées processionnellement le 15 mai 1444.
838. Item, le IIIe jour de juing ensuivant, fut la IIIe feste de la
Penthecoste. Le mercredy des Quatre Temps, furent criées les treves de
paix entre le roy de France et d'Angleterre, commençans le premier jour
de juing mil IIIIc XLIIII, et sur la mer le XXVIe jour dudit moys, et
furent publiées cedit moys parmy la France, et [en] Normendie, et en
Bretaigne et par tout le royaulme de France[1261].
[1261] Les trêves conclues à Tours le 28 mai 1444 devaient
commencer pour la Guyenne et la Gascogne le 15 juin suivant, pour
toutes les autres parties du royaume le 1er juin, «et au regard
de la mer le premier jour de juillet ensuivant, à heure de soleil
levant.» A la suite des lettres dont le texte est inséré au
registre vert vieil second (Arch. nat., Y 4, fol. 81 vo), on lit
la mention de leur publication à Paris, faite le mercredi 3 juin,
en présence du prévôt de Paris, de Jean de Longueil, son
lieutenant civil, de Jean Bezon, son lieutenant criminel, des
prévôt des marchands et échevins, de Jean Tillart, Hugues
Boucher, Nicolas Rosnel et Girard Colletier, examinateurs au
Châtelet. Le 4 août de l'année suivante, on présenta au Parlement
les lettres du roi d'Angleterre confirmatives de la trêve de
Tours.
839. Item, en cel an fut le Landit, qui n'avoit esté puis l'an mil CCCC
XXVI, et fut fait dedens la ville [de] Sainct-Denis[1262]; et fut grant
debat[1263] entre l'evesque de Paris pour la beneïsson et l'abbé de
Sainct-Denis, car l'abbé disoit la ville estre à soy de son droit et que
à lui appartenoit la beneïsson; l'evesque disoit que passé IIIc ans
l'avoient faicte ses devanciers evesques de Paris, et la feroit. Quant
l'abbé vit cecy, lui fist faire deffence sur grosse peine de faire
ladicte beneïsson, et l'evesque de Paris alla à ung autre costé du
marché, et fist faire la beneïsson par ung maistre en theologie nommé
maistre Jehan de l'Olive, né de la ville de Paris[1264].
[1262] Charles VII rétablit la foire du Landit par lettres du 15
avril 1444, publiées à son de trompe le mardi 12 mai, et ordonna
que la foire se tiendroit «au dedens de la ville de Saint-Denis,
pour ce que ledit lieu ou place où elle souloit estre tenue n'est
encores seur à l'occasion des guerres ..... et que les loges qui
y souloient estre pour logier et retraire les marchans qui y
aloyent et leurs denrées sont abatues et du tout en ruyne.»
(Arch. nat., Y 4, fol. 80 vo.)
[1263] Ce débat entre l'évêque de Paris, le chapitre de
Notre-Dame, d'une part, et l'abbé de Saint-Denis, d'autre part,
fut porté au Parlement; après les plaidoiries des 24 et 25 mai,
intervint un arrêt, à la date du 2 juin, qui décida que les
parties commettraient un évêque pour procéder à la bénédiction,
auquel évêque devaient se joindre les processions parisiennes
(Arch. nat., X{la} 74, fol. 115 rº; X{la} 4800, fol. 302 rº, 304
rº).
[1264] La bénédiction du Landit, avec procession solennelle, eut
lieu sous les auspices du chapitre de Notre-Dame le mercredi 10
juin. Jean de l'Olive, maître en théologie, délégué par
l'autorité royale, prononça le sermon obligé et donna la
bénédiction (Arch. nat., LL 218, fol. 587).
840. Item, le XIIe jour de juillet, fut faicte procession
generalle[1265], et fut celui jour reporté le precieux corps de monsr
sainct Cloud en la ville du sainct, dont il avoit esté apporté pour les
guerres, bien avoit XVI ans ou environ, et avoit esté à Sainct-Syphorien
derriere Sainct-Denis de la Chartre celui temps en garde en une châsse,
et le vindrent querre les bonnes gens des villes d'entour Sainct-Cloud à
procession, en chantant à Dieu louanges.
[1265] Suivant les dispositions arrêtées par les chanoines de
Notre-Dame le 10 juillet, la procession du dimanche 12 juillet,
en l'honneur de la châsse de saint Cloud déposée en l'église de
Saint-Symphorien, devait se rendre de Notre-Dame en l'église
Saint-Honoré où serait célébrée une messe et prêché un sermon
pour la paix générale et l'union de l'Église (_Ibid._, fol. 605).
841. Item, le XIIe jour de juillet, l'an mil IIIIc XLIIII, fut ouverte la
porte de Sainct-Martin, qui n'avoit esté mais ouverte, puis le moys
d'aoust mil IIIIc XXIX que la Pucelle vint devant Paris, le jour de la
Nostre-Dame en septembre ensuivant, que on fist premier la feste de
sainct Laurens en la grant court Sainct-Martin.
842. Item, à l'entrée de juillet vint une grant compaignie de larrons et
de murdriers qui se logerent es villaiges qui sont autour de Paris, et
tellement, jusques à VI ou environ VIII lieues de Paris, homme n'osoit
aller aux champs [ne venir à Paris, ne on n'osoit cuillir aux champs]
quelque chose que ce fust, car nulle voiture n'estoit d'eulx prinse que
ne fust rançonnée à VIII ou à X frans; ne nulle beste prinse, fust asne,
vache ou pourcel, qui ne fust plus rançonné qui ne valloit; ne homme, de
quelque estat qu'il fust, fust moyne, prebstre, ne religieux de quelque
ordre, fust nonnain, [fust] menesterel, fust herault, fust femme ou
enffent de quelque aage, que s'il yssoit dehors Paris, qui ne fust en
grant peril de sa vie; mays se on ne lui ostoit sa vie, il estoit
despoullié tout nu, tous sans ung seul excepter, de quelque estat qu'il
fust; et quant on s'en plaignoit aux gouverneurs de Paris, ilz
respondoient: «Il fault qu'ilz vivent, le roy y mettra bien bref remede.»
Et de ceste compaignie estoient principalx Pierre Regnault, Floquart,
Lextrac[1266] et plusieurs autres, tous menbres d'Antecrist, car tous
estoient larrons et murdriers, boutefeux, efforceux de toutes femmes, et
leur compaignie.
[1266] Pierre Renault, Robert de Floques, dit Floquet, Arnaud de
la Lande, dit Lestrac, chef de routiers, qui acquirent une
sanglante renommée par leurs exploits dans la période comprise
entre les années 1438 et 1445 (Cf. Tuetey, _les Écorcheurs sous
Charles VII_, t. I, _passim_).
843. Item, en cellui an alla le roy en Lorrenne, et le Dalphin son filx
en Allemaigne, guerrier [ceulx qui rien ne leur demandoient], et mena avec
lui ces malles gens devant dictes, qui tant faisoient de maulx que [le
roy contraint] et tous ses gouverneurs tellement mangerent le [peuple que
nul bien ne lui povoit venir], où que il fust; car il laissoit son
royaulme qui estoit tout meslé d'Angloys qui fournissoient et enforçoient
leurs chasteaulx, et ilz alloient lui et son filx en estranges terres où
ilz n'avoient rien, despendre, et gaster ses gens et la finance de son
royaulme[1267], et en bonne foy ilz ne faisoient en X ou en XII ans, ne
pour eulx ne pour autre, quelque chose que ce fust pour le bien du
royaulme qu'ilz ne deussent avoir fait en III ou en IIII moys.
[1267] Tout ce passage n'est composé que de fragments rattachés
les uns aux autres; ces lacunes existant dans le ms. de Rome
proviennent du grattage minutieux de trois lignes, que l'un des
possesseurs du volume, vraisemblablement le président Fauchet, a
pris soin de rétablir en marge; ces restitutions nous paraissent
acceptables, seulement l'examen attentif de la première ligne
grattée nous permet de proposer avec certitude l'addition des
mots «et mena avec lui», qui complètent bien le sens de la
phrase. Quant au ms. de Paris, il laisse en blanc tout ce que
nous avons mis entre crochets.
844. Item, le IIIIe jour de septembre, cesserent les sermons jusques au
XIIIe jour de mars, qui fut dimenche devant _Ramis Palmarum_, et fut fait
à Sainct-Magloire; la cause fut pour ce que on fist une grosse taille où
on voulloit asservir tous les suspos de l'Université de Paris. Si alla le
recteur, pour deffendre et garder les libertés et franchises de ladicte
Université, parler aus esleuz[1268]; si y ot aucuns desdiz esleuz qui
mirent la main au recteur[1269], par quoy sermons cesserent.
[1268] Il s'agit des élus sur le fait des aides institués à
Paris, élus dont le nombre avait été réduit à quatre par arrêt de
la Chambre des aides du 20 octobre 1442 (Arch. nat., Z{1a} 13,
fol. 166 vº). A la date du 5 avril 1445, c'est-à-dire quelques
mois après les incidents rapportés par l'auteur du Journal, ces
élus étaient Jean le Carnier, Enguerran de Thumery, Martin
Ponchier et Lubin Raguier, ce dernier au lieu et place d'Alain
Dionis, décédé (Arch. nat., Z{1a} 15, fol. 13 vº). Deux de ces
personnages peuvent se reconnaître dans un passage des
Instructions données par l'Université, en décembre 1445, à ses
députés auprès de Charles VII. L'Université y déclare qu'elle n'a
nullement l'intention de porter plainte contre les officiers
royaux, mais qu'elle s'élève uniquement contre les auteurs des
excès scandaleux commis au grand détriment du recteur, son chef,
et de ses suppôts «scilicet Grandinum de Tu. et Petrum de Carnay»
(lisez Enguerran de Thumery et Jean le Carnier).--Cf. Du Boulay,
_Hist. Univ._, t. V, p. 537.
[1269] Le recteur ainsi malmené devait être Martin Chaboz, en
possession du rectorat depuis le mois de décembre. Dans
l'assemblée générale tenue le 12 décembre par le corps
universitaire, toutes les facultés et nations prirent fait et
cause pour leur recteur, à raison du traitement injurieux dont il
avait été victime. C'est du moins le témoignage que rend le
procureur de la nation de France (V. Du Boulay, _Hist. Univ._, t.
V, p. 534).
845. En celui temps fut apporté le circoncis de Nostre Seigneur[1270] à
Paris, et ceulx qui l'aporterent disoient que le roy et le Dalphin et
Charles d'Anjou avoient impetré lettres à nostre Sainct Pere le pape
Eugene, que tous ceulx qui prendroient une lettre qu'ilz bailleroient,
qu'ilz seroient absoulz de peine et de coulpe à l'eure de la mort, mays
qu'ilz fussent vrays confées et repentans; et tres chier coustoit [une]
ceste lettre, car les riches en paioient XL solz parisis, et les moyens
XXXII ou XX solz parisis et les povres à la value, et tauxoient ces
lettres à journées d'un ouvrier, II solz pour jour, le riche à XX ou XXX
journées, le mains riche à mains; et disoient que l'evesque de Paris leur
avoit octroié à ce faire en sa dyocese. Par quoy le peuple print par
devocion plus de Vc de ces lettres, et aussi pour la reparacion de
Nostre-Dame de Coulombes[1271], qui avoit esté destruite par les guerres.
Et quant ilz orent emporté la saincte relique, l'evesque de Paris fist
commandement par toutes les parroisses de Paris que tous ceulx qui
avoient prins ces dictes lettres les lui portassent sur peine
d'excommenie, et plusieurs de ceulx qui les avoient prinses, pour paour
d'encourir en celle sentence, les lui porterent pour paour d'estre en
indignacion du prelat et aussi de maleïsson pour beneïsson[1272]; et
quant ilz les portoient, on les pandoit à ung crochet en son estude; et
n'en fist on plus pour celle eure jusques à une autre foys que on les
devoit visiter plus à loisir, et ceulx qui les avoient portées ne les
porent avoir pour celle foys, dont moult furent troublez.
[1270] Cette relique célèbre, connue au moyen âge sous le nom de
«joyau d'argent» et conservée dans l'abbaye bénédictine de
Coulombs, au diocèse de Chartres, était en grande vénération
auprès des fidèles, notamment auprès des femmes qui allaient
devenir mères. Elle fut envoyée en Angleterre en 1421, lors des
couches de Catherine de France, mariée au roi Henri V; après la
naissance de son fils, le précieux joyau fut déposé en la
Sainte-Chapelle, et passa, en 1427, entre les mains de l'abbé de
Saint-Magloire (Lettre de Henri VI, roi d'Angleterre, 24 mai
1427, _Gallia christiana_, t. VIII, preuves, p. 389).
[1271] L'abbaye de Notre-Dame de Coulombs, au diocèse de
Chartres, eut beaucoup à souffrir des guerres avec les Anglais;
ravagée par l'incendie, détruite même au ras du sol dans
quelques-unes de ses parties, elle ne possédait plus à cette
époque que douze religieux (_Gallia christiana_, t. VIII,
preuves, p. 398).
[1272] Ms. de Rome: benediction.
846. Item, après fut aportée la chace de sainct Sebastien, et fu par les
parroisses comme celle de davant, et tous ceulx qui se mirent en la
confrarie dudit sainct paoient chascun VIII deniers.
[1445.]
847. Item, le jour de l'Ascencion, qui fut le jour Sainct Jehan en may,
et le lendemain, gela à glace, par laquelle gelée les vignes furent
gellées; par quoy le vin enchery si fort que le vin, que on donnoit par
devant à II deniers, fut tantost mis à VI deniers parisis.
848. Item, en celle sepmaine, fut apportée à Paris la chace sainct
Quentin, et fut portée par les eglises de Paris, et ceulx qui le
conduisoient faisoient pandre ung grant fleau, comme il est au poydz du
roy, et là se fesoient peser hommes et femmes, et eulx estans en la
balence, on les tiroit tant qu'ilz perdoient terre, et en ce faisant, on
nommoit sur eulx plusieurs sains ou sainctes, et après ilz se rachetoient
de blé ou d'argent ou de ce qu'ilz vouloient, et moult firent grant
cuillette d'argent à Paris iceulx questeurs de pardons en celluy temps.
849. Item, le mercredy de la feste de la Penthecoste, chut le tonnoirre
en l'eglise de Nostre-Dame-de-Liesse, environ VI heures au matin, et tua
dedens l'eglise de Nostre-Dame IIII hommes, et affola bien XXVIII ou XXX
personnes de leurs menbres et aucuns de leur sens, et leva du pavement
les quareaulx [et barreaux] de fer.
850. Item, le IIe jour d'aoust, fut faicte une procession generalle de
toutes les parroisses de Paris à Nostre-Dame, et de Nostre-Dame allerent
à Nostre-Dame des Champs par grant devocion, car vray est que grant temps
avoit que ung moyne de Sainct-Denis en France, pour le temps que les
Angloys gouvernoient le royaulme, print le clou et la couronne à
Sainct-Denis, et à celle fin que les Angloys ne l'otassent de ladicte
abbaïe et l'emportassent en leur païs, ledit moyne print ces deux
precieux joyaulx, et les porta honnorablement à Bourges en Berry, où
estoit adong le roy de France Charles VIIe de ce nom. Et le premier jour
d'aoust furent apportées par le vouloir du roy et des signeurs du sang
royal, et par le pourchas de l'abbé de Sainct-Denis en France, nommé
Gamaches par seurnom[1273], à Nostre-Dame des Champs, et le lundy IIe
jour d'aoust IIIIc XLIIII (sic), furent apportées à Sainct-Magloire par
tres honorables processions, à grant luminaire, et là furent celle
journée jusques à l'endemain qui fut le jour de l'Invencion Sainct
Estienne, IIIe jour dudit moys. Et ce jour vindrent à Paris l'abbé de
Sainct-Denis et tout le couvent, tous revestus de chappes de drap
d'or ou de soye, et avecques eulx toutes les parroisses à banieres et
à croys, et à tres grant foison peuple, et à tres grant foison torches
alumées vindrent à Sainct-Magloire celui jour; et là fut dit une messe
[tres] solempnelle, et après congé à l'abbé et à tout son couvent, lequel
les convoya jusques hors de Paris, vestu et tout aourné comme evesque,
et tout son couvent revestu de chappes, et avec ces sainctes reliques
alla tant de peuple de Paris que à paine seroit creu qui ne l'auroit
point veu.
[1273] Philippe de Gamaches, d'une famille noble du Vexin, entra
de bonne heure dans les ordres. Après avoir fait profession
religieuse en l'abbaye de Saint-Denis, il quitta ce monastère
pour échapper à la domination anglo-bourguignonne, et se retira à
Saint-Faron de Meaux, où il fut élevé à la dignité d'abbé vers le
mois de novembre 1420. On connaît la part active qu'il prit à la
défense de Meaux contre le roi Henri V. Fait prisonnier en même
temps que l'évêque, il obtint la vie sauve, grâce à la reddition
de Compiègne, effectuée par son frère Guillaume, capitaine de
cette place au nom du dauphin. Philippe de Gamaches entra dans
les conseils de Charles VII et devint abbé de Saint-Denis en mars
1442 ou 1443; il mourut le 28 janvier 1464. (Rel. de Saint-Denis,
t. VI, p. 453; Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t.
I, p. 381.)
851. Item, le lundi XVIe jour d'aoust, trespassa en la ville de Chaalons
la femme du Dalphin de France, nommée Marguerite, fille du roy
d'Escosse[1274]; et en celui temps fut fait chancelier de France le
frere à l'archediacre de Paris et archevesque de Rains, tous deux enfans
de [feu] maistre Jaques Jouvenel[1275].
[1274] Marguerite d'Écosse tomba malade le 7 août 1445, à la
suite d'un pèlerinage qu'elle fit du château de Sarry, près
Châlons, à Notre-Dame de l'Épine, et mourut à Châlons le 16 août,
à l'âge de 21 ans; son corps, inhumé dans la cathédrale, à gauche
du grand autel, fut transporté le 1er novembre 1479, par ordre de
Louis XI, dans la chapelle du Saint-Sépulcre, érigée aux frais de
cette princesse, en l'abbaye de Saint-Laon de Thouars (Cf.
Mathieu d'Escouchy, éd. Beaucourt, t. III, p. 143-145). Lorsque
la mort de la dauphine fut connue à Paris, les chanoines de
Notre-Dame, réunis capitulairement le mercredi 25 août,
décidèrent qu'un service solennel aurait lieu dans le chœur de
la cathédrale, et fixèrent au lundi 30 août la célébration de
cette messe funèbre (Arch. nat., LL 219, fol. 63).
[1275] Guillaume Jouvenel des Ursins fut institué chancelier de
France par lettres données à Sarry-lez-Châlons le 16 juin 1445;
il exerça cette charge jusqu'à sa mort, survenue le 23 juin 1472;
son frère, Jacques Jouvenel des Ursins, archidiacre de Paris,
remplaça Renaud de Chartres comme archevêque de Reims. Tous deux
étaient fils de Jean Jouvenel des Ursins et de Michelle de Vitry.
852. Item, la IIe sepmaine d'octobre, la vigille des octabes Sainct
Denis, fut ouverte la porte de Montmartre, à ung vendredy.
853. Item, le roy ne nulz des signeurs de France n'alloient ne venoient à
Paris, et tout temps faisoit on grosses tailles[1276], sans ce que on
feist aucun bien pour le commun; et touzjours s'enforçoient les Angloys
et avitalloient leurs forteresses, et ne faisoient ne treves ne paix, et
ne challoit au roy comment tout en allast, que de chevaulcher de pais en
autre, touzjours bien acompaigné de XX mil ou plus de larrons qui tout
son païs[1277] mettoient à destruction.
[1276] Notre chroniqueur veut probablement faire allusion à
l'aide extraordinaire que le roi venait «de mettre sus pour le
fait de la provision des gens d'armes.» Cette taille nouvelle,
qui pesait lourdement «sur les subgectz», se montait à la somme
de 300,000 francs (Arch. nat., Z{1a} 15, fol. 116 rº).
[1277] Ce mot est laissé en blanc dans le ms. de Paris.
854. Item, en cel an fut la plus terrible maladie de la verolle depuis la
my aoust jusques après la Sainct Andry, que on eust oncques veue,
especialment sur petiz enfans, car en la ville de Paris on eust veu
durant celui temps plus de VI milliers; et moult en mourut de celle
malladie, et mouroient depuis qu'ilz estoient gueriz de celle verolle
maudicte, et moult en furent malades plusieurs hommes et femmes de toutes
aages, especialment à Paris.
855. Item, en cellui temps, vint ung jeune cordelier à Paris de la nacion
de Troyes en Champaigne, ou d'environ, petit homme, tres doulx regart, et
avoit ung nommé Jehan Creté[1278], aagé de XXI ans ou environ, lequel fu
tenu à ung des meilleurs prescheurs qui oncques eust esté à Paris depuis
cent ans; et vraiement on ne vit oncques homme lire plustost qu'il disoit
son sermon, et sembloit proprement qu'il sceust tout le Vieil Testament
et le Nouvel, et toute la Legende Dorée et tous les anciens livres de
toutes nacions du monde, et oncques on ne le vit faillir de revenir à son
propos, et partout où il preschoit, le moustier estoit tout plain de
monde.
[1278] Jean Creté était effectivement un prédicateur populaire
fort en renom à cette époque. Un article du compte de Jean de
Visen mentionne, à la date du 27 juin 1452, le payement de 110
sols à Jean Creté, frère mineur, docteur en théologie, pour ses
frais de séjour à Auxerre pendant quinze jours, «durant lequel
tems il a chascun jour preschié et sermoné pour toujours induire
le peuple à bien faire.» (Lettre de l'abbé Lebeuf, _Mercure de
France_, 1730, t. I, p. 2616.)
856. Item, il se departi de Paris environ VIII jours devant Nouel et alla
prescher ou royaulme d'Angleterre.
[1446.]
857. Item, le XXIIIIe jour de fevrier, l'an mil IIIIc XLV[1279] fut
desdiée l'eglise des Innocens par reverend pere en Dieu l'evesque de
Paris, nommé messire Denis des Moulins.
[1279] Le ms. de Rome donne par erreur XLIIII.
858. Item, le premier lundi de mars ensuivant, furent renouvellées les
treves du premier jour d'avril jusques au premier jour d'avril de l'année
ensuivant, et fut crié par les carrefours de Paris[1280].
[1280] Les trêves entre la France et l'Angleterre furent
successivement prorogées à Londres les 13 août et 19 décembre
1445, et, à cette dernière date, jusqu'au 1er avril 1447 (Voir
dans Mathieu d'Escouchy, édit. Beaucourt, t. III, p. 145, le
tableau sommaire des négociations depuis le traité de Tours
jusqu'à la rupture).
859. Item, à ung mardi, XIIe jour d'avril, l'an mil IIIIc XLV, en la
sepmaine peneuse, entre la minuyt et prime du jour, gela si tres
fort[1281] que toutes les vignes furent toutes perdues et tous les noiers
cuiz de la gelée; et après vint tant de hannetons et de channilles et
d'autre orde vermine que toute celle année n'y ot ne vin, ne verjus, ne
fruit [par toute la France; et fut le XVIIe jour de la lune de mars, et
furent Pasques] le XVIIe jour d'avril en cel an mil IIIIc XLVI.
[1281] Cette gelée désastreuse du mardi 12 avril 1446, qui ruina
totalement les vignes et arbres fruitiers autour de Paris dans un
rayon de cinquante lieues, est également mentionnée dans le
Journal de Maupoint (p. 36).
860. Item, en celluy an vint ung jeune homme[1282] qui n'avoit que XX ans
ou environ, qui savoit tous les VII ars liberaux, par le tesmoing de tous
les clercs de l'Université de Paris, et si savoit jouer de tous
instrumens, chanter et deschanter mieulx que nul autre, paindre et
enluminer mieulx que oncques on sceust à Paris ne ailleurs.
[1282] S'il faut ajouter foi aux sources indiquées par M. Vallet
de Viriville dans son _Histoire de Charles VII_, t. III, p. 96,
l'époque de l'arrivée à Paris du jeune clerc espagnol, connu sous
le nom de Fernand de Cordoue, coïnciderait avec les Avents de
l'année 1445. Fernand de Cordoue paraît s'être en quelque sorte
esquivé de Paris afin d'éluder certaines questions
embarrassantes. Il se rendit d'abord à Gand auprès du duc de
Bourgogne avec l'intention de passer en Angleterre; mais n'ayant
pu mettre son projet à exécution, il dirigea sa course du côté de
l'Allemagne. Suivant la version la plus accréditée, il serait
mort à Rome, en 1486, sous-diacre du pape, à l'âge de 65 ans (V.
Mathieu d'Escouchy, l. I, c. 8. De la venue à Paris d'un josne
clerc natif des Espaingnes).
861. Item, en fait de guerre, nul plus appert, et jouoit d'une espée à
deux mains si merveilleusement que nul ne s'i comparast, car quant il
veoit son ennemy, il ne failloit point à saillir sur luy XX ou XXIIII pas
à ung sault.
862. Item, il est maistre en ars, maistre en medecine, docteur en loix,
docteur en decret, docteur en theologie, et vraiement il a disputé à nous
au colliege de Navarre, qui estions plus de cinquante des plus parfaiz
clercs de l'Université de Paris et plus de III mil autres clercs, et a si
haultement bien respondu à toutes les questions que on lui a faictes que
c'est une droicte merveille à croire qui ne l'auroit veu.
863. [Item, il parle latin trop subtil, grec, ebreu, caldicque, arabicque
et tous autres langaiges.]
864. Item, il est chevalier en armes, et vraiement, se ung homme povoit
vivre C ans sans boire, sans menger et sans dormir, il ne auroit pas les
sciences qu'il scet tout par cueur aprinses; et pour certain il nous fist
tres grant freour, car il scet plus que ne puet savoir nature humaine,
car il reprent tous les IIII docteurs de Saincte Eglise; bref, c'est de
sa sapience la non pareille chose du monde. Et nous avons en Escripture
que Ante-Crist sera engendré en advoutire[1283] de pere chrestian et de
mere juive qui se faindra chrestianne, et chascun cuidera qu'elle le
soit, il sera né de par le deable en temps de toutes guerres, et que
toutes jeunes gens seront deguisés d'abit, tant femmes que hommes, tant
par orgueil comme par luxure, et sera grant hayne contre les grans
signeurs pour ce qu'ilz seront tres cruelx au menu peuple.
[1283] Ms. de Paris «adventure».
865. Item, toute sa science sera de par le dyable, et il cuidera qu'elle
soit de par nature, il sera chrestien jusques à XXVIII ans de son aage,
et visitera en celui temps les grans signeurs du monde pour monstrer sa
grant sapience et pour avoir grant renommée d'iceulx, au XXVIIIe an
vendra de Jherusalem. Et quant les Juifs incredules verront sa grant
sapience, ilz creront en luy et diront que c'est Messias qui promis leur
estoit, et l'aoureront comme Dieu. Adong envoyera ses disciples par le
monde, et God et Magod le suyveront, et regnera par III ans et demy, à
XXXII ans les dyables l'emporteront. Et adong les Juifs qui auront esté
deceupz, ilz se convertiront à la foy chrestienne, et après vendront
Enoch et Helye, et après sera tout chrestien, et sera l'Euvangille de
Sainct (Jehan) qui dit: _Et fiet unum oville et unus pastor_[1284], adong
approuvé, et le sang de ceulx qu'il aura fait tormenter, pour ce qu'ilz
ne vouldrent adourer, criera à Dieu vengence, et adong vendra sainct
Michel, qui le trebuchera, lui et touz ses ministres, ou parfons puis
d'enfer. Ainsi comme davant est dit, le raconterent les devantdiz
docteurs de celluy homme devant dit, lequel est venu d'Espaigne en
France, et pour vray selon Danyel et l'Apocalipce, Antecrist doit nestre
en Babiloine en Caldée.
[1284] Cette citation est extraite de l'Évangile de saint Jean,
c. X, v. 16.
866. Item, en celuy an mil CCCC XLVI, fut le moys de may le plus froit et
le plus pluvieux que on eust oncques veu d'aage de homme vivant, car
oncques jour ne fut qu'il ne gelast ou qu'il ne pleust, et fut avant la
feste de la Trinité, qui fu le XIIe jour de juing, que le temps se
eschauffast.
867. Item, la sepmaine devant l'Ascencion, fut crié parmy Paris que les
ribauldes ne porteroient plus de sainctures d'argent, ne coletz
renversez, ne pennes de gris en leurs robbes ne de menu ver, et qu'ilz
allassent demourer es bordeaux ordonnez, comme ilz estoient ou temps
passé[1285].
[1285] Toutes ces défenses existaient de longue date et l'on ne
fit que remettre en vigueur des prescriptions tombées en
désuétude. Ainsi, en 1422, il était interdit aux «femmes
amoureuses» de porter «habit fourré de gris à colet rabatu»
(Arch. nat., X{la} 4793, fol. 97 vº), et le compte de l'ordinaire
de Paris pour 1426 (Sauval, t. III, p. 270) mentionne la vente
d'une houppelande de drap pers, fourrée par le collet de penne de
gris, confisquée sur une femme de mœurs dissolues, ainsi qu'une
ceinture sur tissu de soie noire avec garniture d'argent.
868. Item, la vigille de l'Ascencion, fut enterré le prevost de Paris,
nommé Ambroys Loré[1286], baron de Juillé[1287], mains amant le bien
commun que nul prevost qui devant luy eust esté puis XL ans. Car il avoit
une des femmes que on peust veoir en tout Paris, la plus belle et
honneste, et fille de nobles gentilz gens de grant ancienneté[1288]; et
[si estoit] si luxurieux que on disoit pour vray qu'il avoit III ou IIII
concubignes qui estoient droictes communes, et supportoit partout les
femmes folieuses[1289], dont trop avoit à Paris par sa lascheté, et
acquist une tres mauvese renommée de tout le peuple, car à paine povoit
on avoir droit des folles femmes de Paris, tant les supportoit, et leurs
macquerelles.
[1286] Ambroise de Loré, baron d'Ivry, l'une des plus belles
figures militaires du XVe siècle, fit une guerre acharnée aux
Anglais et joua un rôle important dans les événements qui
signalèrent le règne de Charles VII. En récompense de ses
services, Charles VII le gratifia de divers biens confisqués sur
les partisans des Anglais, notamment d'une maison dans l'enclos
du Palais, provenant de Pierre Rousseau; il lui confia la garde
de la prévôté de Paris le 11 mars 1437, et afin de rendre plus
efficace son autorité, par lettres du 5 avril 1438, il l'institua
commissaire spécial et «general refformateur» sur les malfaiteurs
dans toute l'étendue du royaume (Arch. nat., Z 5195, fol. 22 rº;
Y 4, fol. 29 rº). Ambroise de Loré mourut à Paris du 23 au 24 mai
1446, à l'âge de 50 ans.
[1287] Tous les mss. portent baron de «Juille maint». Il y a
évidemment une erreur des copistes.
[1288] Catherine de Marcilly, baronne d'Ivry, laissa un fils,
Ambroise de Loré, écuyer, et une fille, également nommée Ambroise
de Loré, qui fut mariée à Robert d'Estouteville, prévôt de Paris
en 1447, laquelle vécut jusqu'en 1466.
[1289] Ms. de Paris «soulieuses».
869. Item, après son trespassement, le VIIe jour d'aoust, on ordonna pour
estre prevost de Paris Jehan d'Estouteville[1290], chevalier, conseiller
et chambellan du roy nostre sire, mil IIIIc XLVI, ou jour devantdit,
courant le dimenche par B.
[1290] Jean d'Estouteville, grand-maître des arbalétriers de
France, fut institué prévôt de Paris, le 24 juillet 1446, au lieu
et place d'Ambroise de Loré (Arch. nat., PP 118, Mémorial K, fol.
49), mais il n'occupa que temporairement la prévôté et se démit
de sa charge en faveur de son frère, Robert d'Estouteville, qui
lui succéda le 28 mars 1447 (_Ibid._, Y 1, fol. 4 vº).
870. Item, le IIIe jour de septembre ensuivant, fut crié à trompes parmy
Paris que on portast à Pontoise tous vivres pour la solempnité de la
feste de la Nativité de la Vierge Marie, qui fut le jeudy ensuyvant,
pour cause de certains pardons et indulgences que nostre sire le roy, et
monseigneur le Dalphin, et monseigneur de Bourgongne[1291] avoient
impetrez par devant nostre Sainct Pere le pape Eugene, c'est assavoir,
pour l'eglise Nostre Dame de Pontoise, qui moult estoit empirée par les
guerres et par les longs sieges qui devant avoient esté par plusieurs
foys, tant d'Anglois comme de Françoys.
[1291] Ms. de Paris: Mons. de Bourbon.
871. Item, ledit pardon commença à doze heures de nuyt, la vigille de la
Nativité Nostre-Dame, et dura jusques à mynuyt de la journée d'icelle
feste, qui sont XXIIII heures; et fut ledit plain pardon comme il est à
Romme, [mais celuy de Romme] dure plus longuement, et fault estre vray
confees et repentant.
872. Item, celle année mil IIIIc XLVI, fut le vin si cher que on ne avoit
point de vin qui vaulsist rien, qui ne coutast X ou XII deniers parisis
la pinte; et fut si pou de vins[1292] que on avoit point le sextier qui
ne coutast du moins XVI blans, et si pou de noiz que le cent en coustoit
IIII blans, que on avoit l'année precedente pour II deniers parisis ou
pour II tournoys.
[1292] Ms. de Paris: verjus.
873. Item, celle année, vint à Paris par eaue ou à charroy, que on avoit
le quarteron pour VI deniers parisis, les plus grosses poires d'Angoisse,
ou pour II blans au plus, et si estoient de si bonne garde qu'elles ne
empirerent point jusques à la my mars. Et de vray les tas en estoient es
Halles de Paris, comme je vy oncques de charbon à la Croix de Greve, non
pas ung tant seullement, mais VI ou VII tas, sans garde, et des pommes
autant ou plus qui furent apportées du païs de Languedoq, de Normendie et
de plusieurs autres païs.
[1447.]
874. Item, celle année, fut né ung filx de la royne de France, le jour
des Innocens, après Noel, qui furent celle année le mercredy; et fut né à
ung chastel nommé le Motiz en Touraine, et fut nommé Charles, duc de
Berry[1293].
[1293] Charles de France, qui devint plus tard duc de Guyenne et
de Normandie, fut le dernier né de Marie d'Anjou; il vit le jour
le 28 décembre 1446 au château de Montils-lès-Tours. Un _Te Deum_
chanté dans toutes les églises de Paris le 1er janvier 1447
célébra cet heureux événement.
875. Item, celuy an, fut le grant pardon au Mont Sainct-Michel par deux
foys, c'est assavoir, en may, l'an mil IIIIc XLVI, le ... et ...
septembre ensuivant oudit an.
876. Item, en may, l'an mil IIIIc XLVII, le dimenche XVIIIe jour,
l'endemain de la Sainct Jehan Porte-Latine.
877. Item, le dimenche ensuivant, qui fut le XIIIIe jour de may mil IIIIc
XLVII, fut faicte procession de nostre mere l'Université à Nostre-Dame de
Paris, que on priast pour feu pape Eugene[1294], qui trespassa le IIIe
jour de fevrier, le jour Sainct Blaise.
[1294] Eugène IV, qui occupait le trône pontifical depuis 1431,
mourut à Rome le 23 février 1447.
878. Item, fut institué après lui pape Nicolas, Ve de ce nom[1295], et
touzjours estoit pappe Felix, duc des Savoysiens[1296], en sa voulenté
premiere, c'est assavoir, de vouloir estre pappe, sans vouloir aucunement
soy condescendre que à sa voulenté, et disoit que le sainct concille de
Balle l'avoit ordonné, sans nulle priere qu'il en fist aucunement, et
pour pape se tenoit.
[1295] Thomas de Sarzane, cardinal-évêque de Bologne, élu pape le
6 mars 1447, prit le nom de Nicolas V. «On le tenoit pour tres
sage, prudent et homme de honneste vie.» (Mathieu d'Escouchy, t.
I, p. 113.)
[1296] Amédée VIII, duc de Savoie, anti-pape connu sous le nom de
Félix V, élu à Bâle le 5 novembre 1437, et couronné le 24 juillet
1440, ne parvint à faire reconnaître son autorité que par
quelques états de l'Allemagne. Le 7 avril 1449, il consentit à se
retirer, et reçut de Nicolas V le titre de légat du Saint-Siège.
879. Item, en celluy temps, estoit le vin à Paris si cher, et ne buvoit
le povre peuple que servoise, ou bochet, ou biere, ou cidre, ou peré, ou
telx manieres de buvraiges; et en ce temps, environ la my may, ariva tant
de vins en la ville de Sainct-Denis en France, pour le Landit qui devoit
estre le moys ensuivant, qui furent prisiez à XI mil queues et environ
VIIc muys, que de Bourgongne que de France. Et après le Landit, en fut
tant ramené à Paris que on avoit aussi bon vin pour IIII doubles ou pour
VI deniers que on avoit devant pour XII doubles, et bientost après ot on
tres bon vin pour IIII deniers pinte.
880. Item, ou moys de septembre, l'an mil IIIIc XLVII, trespassa de ce
siecle reverend pere en Dieu, monseigneur l'evesque de Paris, le XVe jour
de septembre, nommé messire Denis de Moulins, patriarche d'Antioche,
arcevesque de Thouloze, et fut enterré à Nostre-Dame de Paris[1297].
[1297] Denis du Moulin décéda le vendredi 25 septembre 1447,
laissant un fils, Jean du Moulin, et un frère, Pierre du Moulin,
archevêque de Toulouse, qui soumirent ses dernières dispositions
au Parlement de Paris le 11 septembre 1448 (Arch. nat., X{la}
9807, fol. 33-34). Ses exécuteurs testamentaires furent Jean de
Penchard, archidiacre de Brie, Mathurin le Texier, chanoine de
Meaux, et Jacques de Marchères. Une tombe en cuivre jaune lui fut
érigée à Notre-Dame, au bas du grand autel, à droite; elle était
ornée d'une longue épitaphe, qui se trouve reproduite dans
l'Épitaphier de Notre-Dame (Arch. nat., LL 488 bis), avec la
représentation de la crosse pastorale et de l'anneau du prélat.
881. Item, le jour Sainct Nicolas en decembre, fut fait par ellection
evesque de Paris messire Guillaume Charetier, homme de tres bonne
renommée, et estoit chanoyne de Nostre-Dame de Paris[1298].
[1298] Guillaume Chartier, chanoine de Notre-Dame depuis le 9
janvier 1431, fut appelé à l'évêché de Paris le 4 décembre 1447.
(Voir à cette date, dans les reg. cap. de N.-D., le procès-verbal
de son élection.)
882. Item, en cellui temps, fut decollé maistre Pierre Mariette, pour le
contans qu'il avoit mis entre le Dalphin et le duc de Bourgongne, pour sa
grant mauvestie et desloyaute traïson[1299].
[1299] Guillaume Mariette, secrétaire du roi, abusa de ses
fonctions pour contrefaire le sceau du roi et celui du dauphin,
et pour fabriquer de fausses lettres de créances; mais le
principal grief à lui imputé fut l'échange d'une correspondance
chiffrée avec le duc de Bourgogne et son chancelier. Arrêté au
mois d'octobre 1447 et conduit prisonnier au château de Loches,
puis écroué le 5 février suivant dans les prisons royales de
Lyon, il parvint à s'évader; mais il fut repris. Une commission,
dont faisaient partie le chancelier Yves de Scepeaulx, Louis de
Laval, seigneur de Châtillon, gouverneur du Dauphiné, Me Regnier
de Bouligny, Me Guy Pape, Guillaume Becay, instruisit son procès,
et Mariette, sacrifié d'avance, fut condamné à la peine capitale,
décapité et écartelé publiquement à Tours au mois d'avril 1448
(Cf. Mathieu d'Escouchy, t. III, p. 265-341; Vallet de Viriville,
_Histoire de Charles VII_, t. III, p. 113, 114).
[1448.]
883. Item, le XIIe jour d'avril, l'an mil CCCC XLVIII, fut confermé abbé
de Sainct-Magloire frere Jehan Jamelin[1300], lequel avoit esté tout
nourry en ladicte abbaye, né de la cité de Paris, et le sacra et beney
l'evesque de Meaulx[1301], lequel avoit esté moyne de Sainct-Magloire,
et estoit avec ce abbé de Sainct-Mor et prieur de Sainct-Eloy de devant
le Pallays; et fut à sa beneïsson l'abbé de Sainct-Denis, l'abbé de
Sainct-Germain-des-Prez[1302], l'abbé de Sainct-Victour[1303], l'abbé de
Saincte-Geneveve[1304].
[1300] Jean Jamelin, ou plutôt Hamelin, succéda comme abbé de
Saint-Magloire à Pierre Louvel, décédé le 10 février 1447. Son
élection se fit au mois de mars 1448, comme le montre la lettre
du chapitre de Notre-Dame aux religieux de Saint-Magloire, leur
donnant licence de procéder à l'élection de leur abbé (Arch,
nat., LL 219, fol. 421).
[1301] Jean le Maunier, abbé de Saint-Maur-des-Fossés, dut
succéder dans le prieuré de Saint-Éloy à Guillaume de Corbigny,
que l'on voit cité comme prieur en 1424 (Arch. nat., LL 167, fol.
50 rº). Il était en possession du siège épiscopal de Meaux depuis
le mois de janvier 1447. A cette date, une partie des chanoines
de Meaux l'avaient nommé évêque, tandis que les autres
désignaient Jean Haguenin, grand doyen de l'église de Meaux, mais
l'élection de Jean le Maunier fut ratifiée, et le nouvel évêque
prêta serment au roi le 11 juillet 1447. Il mourut le 22 juin
1458.
[1302] Hervé Morillon, abbé de Saint-Germain des Prés de 1439 au
25 février 1460.
[1303] André Barré, de Villiers-le-Bel, élu abbé de Saint-Victor
le 21 mai 1423, mourut le 25 octobre 1448.
[1304] Pierre Caillou, abbé de Sainte-Geneviève, officia aux
obsèques de la reine Isabeau; la consécration de l'abbé de
Saint-Magloire et la réception de l'évêque de Paris furent
probablement les dernières cérémonies auxquelles il prit part.
Peu de temps après il se fit suppléer, et mourut dans un âge
avancé le 27 août 1466.
884. Item, la darraine sepmaine d'avril, vint à Paris une damoiselle,
laquelle on disoit estre amie publiquement au roy de France, sans foy et
sans loy et sans verité à la bonne royne qu'il avoit espousée, et bien y
apparoit qu'elle menoit aussi grant estat comme une contesse ou duchesse,
et alloit et venoit bien souvent avecques la bonne royne de France, sans
ce qu'elle eust point honte de son peché, dont la royne avoit moult de
douleur à son cueur, mais à souffrir luy convenoit pour lors. Et le roy
pour plus monstrer et magnifester son grant pechié et sa grant honte, et
d'elle aussi, luy donna le chastel de Beauté[1305], le plus bel chastel
et jolis et le mieulx assis qui fust en toute l'Isle de France. Et se
nommoit et se faisoit nommer la belle Agnès, et pour ce que le peuple de
Paris ne lui fist telle reverence comme son grant orgueil demandoit, que
elle ne pot celler, elle dist au departir que ce n'estoient que villains,
et que se elle eust cuidé que on ne luy eust fait plus grant honneur que
on ne lui fist, elle n'y eust jà entré ne mis le pié, qui eust esté
domaige, mais il eust esté petit. Ainsi s'en alla la belle Agnès le
dixiesme jour de may ensuivant à son peché comme devant. Helas! quelle
pitié, quant le chef du royaulme donne si malle exemple à son peuple, car
s'ilz font ainsi ou pis, il n'en oseroit parler, car on dit en ung
proverbe: «Selon signeur, mesnie duyte», comme nous avons d'une dame
royne de Babiloine, nommée Semiramis, qui fut une des neuf preuses, qui
fist de son propre filx son amy ou son ribault, et quant elle vit que son
peuple en murmuroit, elle fist crier publicquement par tout son royaulme,
que qui vouldroit prendre sa mere, sa fille ou sa seur, par mariaige ou
par folle amour ou autrement, qu'elle en donnoit à tout son peuple, quel
qu'il fust, licence et povoir de ce faire, et le commandoit. Dont il vint
moult de maulx oudit royaulme de Caldée, car les hommes efforçoient les
femmes, les filles, les nonnains, dont maint homicide fut fait depuis
celle loy que Semiramis fist pour couvrir sa grant luxure; car quant ung
grant signeur ou dame fait publicquement grans pechez, ses chevaliers et
son peuple en est plus hardy à pecher.
[1305] Le château de Beauté, construit par Charles V, était une
maison de plaisance située à l'extrémité du bois de Vincennes, à
la droite de Nogent, dans une situation charmante dominant la
vallée de la Marne. Ce manoir comprenait une tour à trois étages,
avec plate-forme (chaque étage se composant d'une chambre), plus
un corps de bâtiment où se trouvait une grande chambre, dite _sur
la fontaine_, avec deux galeries (_Revue archéologique_, année
1854, p. 456). Charles V mourut au château de Beauté, qui servit
également de résidence (en 1389) à son second fils, le duc
d'Orléans (Arch. nat., KK 30, fol. 62). En 1439, le château de
Beauté, alors au pouvoir du duc de Bourbon et de ses écorcheurs,
fut repris par les gens du connétable de Richemont. Agnès Sorel,
que Charles VII gratifia de cette maison, en reçut le nom de Mlle
de Beauté. Dès 1444, elle avait cette qualification. (Vallet de
Viriville, _Recherches historiques sur Agnès Sorel_, dans la
Bibl. de l'École des chartes, 3e série, t. I, p. 313.)
884. Item, en celui an, fut si bon marché de pain et de vin que ung homme
laboureur avoit assez de pain pour II tournois à vivre pour ung jour;
tres bon vin pour tout homme pour II deniers parisis la pinte, blanc et
vermeil; à la Sainct Jehan, le quarteron d'œufs pour VIII deniers
parisis; ung tres grant fromaige pour VI deniers; la livre de bon beurre
pour VIII deniers parisis.
885. Item, à ung dimenche courant par F, celui an, le jour de la
Magdeleine, fut sacré et beney l'evesque de Paris en l'abbaïe de
Sainct-Victor lez Paris, et celui jour fut faicte une procession à
Sainct-Germain l'Aucerroys, et là fut ordonné que on iroit rachater des
chrestiens qui estoient es mains du soldant, auxquelx on faisoit souffrir
moult de martires; et le IIe ou IIIe jour après ce partirent de Paris
aucuns des freres de Sainct-Mathurin et autres pour aller oudit voyaige
piteux.
886. Item, le dimenche ensuivant, IIIIe jour d'aoust, fut receu ledit
evesque à Nostre-Dame de Paris, et partyt de Sainct-Victor sur ung
cheval blanc, et vint à Saincte-Geneveve, et de là fut porté à
Nostre-Dame de Paris à tres grant honneur[1306].
[1306] Guillaume Chartier, sacré à Saint-Victor le 28 juillet par
l'évêque de Laon, assisté des évêques de Noyon et d'Alby, fit son
entrée solennelle à Notre-Dame le dimanche 4 août, en présence
des évêques de Noyon et de Senlis, de l'abbé de Sainte-Geneviève,
du sire de Montmorency, de Hugues Bureau, etc. Voir le récit
détaillé de cette cérémonie dans les registres capitulaires de
Notre-Dame (Arch. nat., LL 219, fol. 482).
887. Item, celle année, fut la riviere de Saine si petite que à la
Toussains on venoit de la place Maubert tout droit à Nostre-Dame de
Paris, à l'aide de quatre petites pierres, et hommes et femmes [et petis
enfans] sans moullier leurs piez, et devant les Augustins, jusques au
pont Sainct-Michel, en quatre ou cinq lieux, en telle maniere, pour venir
au Palays du roy par la porte de derriere.
888. Item, celui an, furent commandées à fester les festes de madame
Saincte Genevieve, comme le jour du dimenche, par l'evesque de Paris
devant nommé, et la feste de madame Saincte Katherine, lesquelles on
festoit devant aus us et coustumes.
889. Item, monseigneur de Paris dessusdit fist une belle predicacion aux
Innocens le jeudi absolu, et donna absolucion à tous les trespassez qui
par faulte d'amis ou de pecune ou par mauvais procureurs, avoient esté
[ou estoient] nommez es eglises, excommeniez par negligence ou autrement
après leur trespassement jusques à XXX jours. Et en cellui temps le bon
proudomme visita les registres et y mist tres bonne ordonnance contre
ceulx de la court de l'Eglise qui ainsi tost faisoient excommenier une
personne, fust tort ou droit; et le dimenche que on dit _Misericordia
Domini_ fist dire vigilles et les commendassions l'endemain, et messe
tres solempnelle par toutes les parroisses de Paris, et aux Innocens deux
foys la procession.
890. Item, en ce temps furent prins caymens, larrons et meurtriers,
lesquelx par jehaine ou autrement confesserent avoir emblé enfens, à l'un
avoir crevé les yeulx, à autres avoir coppé les jambes, aux autres les
piez et autres maulx assez et trop. Et estoient femmes avec ces murtriers
pour mieulx decevoir les peres et les meres et les enfens, et demouroient
comme logez es hostelz III ou IIII jours, et quant ilz veoient leur
point, en plein marché, païs ou ailleurs ilz embloient ainsi les enfens
et les martiroient, comme devant est dit.
[1449.]
891. En ce temps, en la fin de mars mil IIIIc XLVIII, furent aucuns
prins, qui encuserent tous les autres. Et de ces caymens furent panduz
ung homme et une femme le mercredy XXIIIe jour d'avril, emprès le molin
au vent ou chemin de Sainct-Denis en France, mil IIIIc XLIX[1307].
[1307] Ici, les mss. de Rome et de Paris répètent, en le
tronquant, le passage relatif à la consécration de l'évêque
Guillaume Chartier. «Item, à ung dimanche courant par F.» Il est
à noter que dans les deux mss. cette reproduction partielle
s'arrête identiquement au même point: «et là fut ordonné que on
iroit.»
892. Item, aucuns desdiz caymens qui estoient de la compaignie d'iceulx
devantdiz furent mis en prinson, car on disoit qu'ilz avoient fait ung
roy et une royne par leur derision, et fut prouvé contre eulx que ilz
avoient à petiz enfens--qu'ilz avoient emblez es villaiges ou
ailleurs--coppé les jambes, crevé les yeulx, et assez et trop de telz
murdres faiz où ilz reperoient, et estoient tres grans compaignies de
telz larrons à Paris et ailleurs.
893. Item, le XIIIIe jour d'avril IIIIc XLIX, furent à ung mercredy
publiées lettres que le pape Nicollas estoit paisiblement demouré en la
papalité, du bon gré de Felix, duc de Savoye, et ledit Felix--estoit par
l'ordonnance du conseil--fust ordonné cardinal et legat.
894. Item, le jeudy ensuivant, Ve jour dudit moys, fut faicte grant joye
à Paris pour lesdictes nouvelles, et fist on les feus parmy les rues,
comme on fait à la Sainct Jehan.
895. Item, le vendredy ensuivant, fist on procession generalle à
Sainct-Victour lez Paris, et furent bien X mil personnes, et ne fist on
rien à Paris, ne que au dimenche.
896. Item, en celuy temps, estoit si grant marché d'œufs qu'on avoit à
l'Ascencion ung quarteron pour VI deniers parisis; ung frommaige pour
IIII ou V deniers; et bon vin pour deux doubles; et ung pain pour vivre
ung homme pour ung bon double, dont les III valloient III deniers
parisis; mais de poires ne de pommes ne furent nulles celle année; et si
furent les hannetons à grant puissance, qui moult firent de maulx.
897. Item, en cellui moys de may, fut gaigné sur les Angloys le
Pont-de-l'Arche[1308], et le mardy XXVIIe jour de may furent faictes
processions generalles au Pallays du roy en la Saincte-Chappelle[1309],
et là furent monstrez la precieuse couronne de quoy Nostre Seigneur Dieu
fut couronné, et le fer de la lance, et ung des cloux dont il fut percé,
et autres dignes reliques largement qui n'avoient esté monstrées au
peuple puis la prinse de Pontoise, qui fut l'an mil IIIIc[1310].
[1308] Jean de Brézé, capitaine de Louviers, assisté d'un
marchand de cette ville, nommé Guillaume Houel, se rendit maître
par surprise de la ville et du château de Pont-de-l'Arche, le
matin du 15 mai 1449 (Mathieu d'Escouchy, t. I, p. 164).
[1309] Jean Juvénal des Ursins, archevêque de Reims, vint la
veille de ce jour trouver le chapitre de Notre-Dame et lui
demanda, au nom des chanoines de la Sainte-Chapelle, de vouloir
bien rehausser l'éclat de la cérémonie en assistant au service
solennel qui serait célébré à la Sainte-Chapelle, ainsi qu'à
l'exposition des saintes reliques; séance tenante, le chapitre
prit une décision conforme au vœu qui lui était exprimé (Arch.
nat., LL 219, fol. 684).
[1310] Les mss. portent: mil IIIIc I.
898. Item, le XXXe jour de may, fist ung terrible tonnoirre, environ IIII
heures après digner, qui descouvry tout le clochier des Augustins d'un
costé et d'autre, et rompy gros chevrons, et rompyt le bras à ung
cruxefis sur l'autel, et abaty de la couverture du moustier grant partie.
899. Item, en cellui temps, on avoit bon blé froment pour VIII solz et
pour mains, et bon blé seigle pour XV ou XVI blans, mais on gaignoyt pou.
900. Item, en celuy an, environ la Sainct Jehan, fut prins le
Pont-de-l'Arche, et environ la my-aoust fut prins Mante[1311],
Vernon[1312] et plusieurs villes et chasteaulx que les Angloys tenoient
en Normendie.
[1311] L'appointement et accord pour la reddition de Mantes est
du 28 août 1449; le texte de ce traité conclu à Saint-Lazare,
près Mantes, et portant entre autres signatures celles de Pierre
de Brézé et de Guillaume Cousinot, est inséré dans la chronique
de Jean Chartier (t. II, p. 97). Le capitaine de Mantes, Thomas
de Sainte-Barbe, lieutenant de Thomas de Hos, était alors absent
de la ville.
[1312] Vernon, qui avait pour capitaine Jean d'Ormond, écuyer,
fils du comte d'Ormond, ouvrit ses portes à Dunois vers la même
époque, le 27 août suivant les uns, le 5 septembre suivant les
autres (Voir dans Jean Chartier, t. II, p. 203, le récit des
pourparlers qui précédèrent la remise de cette place entre les
mains du lieutenant de Charles VII).
901. En cel an fut le grant pardon general en la cité d'Evreux, et y vint
le roy de France, sans venir ne luy ne la royne en la bonne cité de
Paris.
902. Item, en cel an, fut faicte une procession bien piteuse[1313], le
XIIIe jour d'octobre, des enffans, de IIII ordres mendians et de toutes
les escolles de Paris, de valetons et de pucelles, et furent nombrez à
XII mil Vc enfens et plus, et tous vindrent aux Innocens en la grant rue
Sainct-Denis. Et là fut chanté une messe, et là fut moult bien
honorablement prins l'un des Sains Innocens et porté par deux devotes
personnes à Nostre-Dame de Paris, et les enfans pres, tous portans cierge
ou chandelle de cire en sa main; et fut faicte une moult belle
predicacion par ung maistre en theologie, et au revenir pres de leurs
eglises commençoient _Inviolata_ jusques dedens l'eglise, et disoient une
anthaine du sainct ou saincte de l'eglise et une oroison.
[1313] La procession enfantine du lundi 13 octobre, organisée par
les soins de l'évêque de Paris et du chapitre, partit des
Innocents pour se rendre à Notre-Dame, où Jean de l'Olive, alors
sous-chantre, célébra une messe solennelle devant l'image de
Notre-Dame, au son des orgues et des grosses cloches, Jacqueline
et Marie. Au sortir de la cathédrale, le cortège dirigea ses pas
du côté de Sainte-Geneviève. Dans la relation de cette imposante
cérémonie (Arch. nat., LL 219, fol. 668), le nombre des milliers
d'enfants qui y participèrent est resté en blanc.
903. Item, le dimenche XIXe jour d'octobre mil IIIIc XLIX, entra le roy
en la ville de Rouen[1314] par la voulenté du commun et malgré les
Anglois, et le lundy ensuivant on sonna par tous les moustiers de Paris.
Et l'endemain fist on des feus pour la joye de l'antrée de ladicte ville
qui fut faicte sans sanc espandre; et se bouterent les Anglois dedens le
pallays qu'ilz avoient fait faire, que mestier leur fut, car le commun de
la ville moult pou les avoit cher, pour ce que [trop] de mal leur avoient
fait ou temps qu'ilz seigneurisoient.
[1314] Charles VII prit possession de Sainte-Catherine de Rouen
et d'une portion de la ville le 19 octobre 1449. Trois jours
après, il fit mettre le siège devant le pont et le château de
Rouen, que les Anglais évacuèrent en vertu d'un appointement
ratifié le 29 octobre par le duc de Sommerset (Arch. nat., Y 4,
fol. 108 vº). L'occupation complète de la ville par les troupes
françaises ne s'effectua que le 26 octobre; quant à l'entrée de
Charles VII, elle n'eut lieu que le 10 novembre suivant.
904. Item, le jour Sainct Simon et Sainct Jude, fut [faicte] la plus
belle procession à Sainct-Martin des Champs, que on eust veue puis cent
ans devant, car ceulx de Nostre-Dame acompaignez de toute l'Université et
de toutes les parroisses de Paris allerent querre le precieulx corps
Nostre Seigneur à Sainct-Jehan-en-Greve, acompaignez de bien L mil
personnes, tant de Parlement que d'autres, et parmy les rues où ilz
passerent, les firent encourtinez comme le jour du Sainct Sacrement. Et
fut fait en la grant rue Sainct-Martin, devant la Fontaine Maubué[1315]
ou pres, ung moult bel eschaffaut où on fist une tres belle histoire de
paix et de guerre qui longue chose seroit à racompter, que pour ce on
delaissa[1316].
[1315] La maison de la fontaine Maubuée, donnant sur la rue
Saint-Martin et formant le coin de la dite fontaine, appartenait
en 1428 à Jeanne de Ruilly, veuve de Jean de la Marche, maître
des requêtes de l'hôtel, qui la bailla à cens le 7 septembre de
cette année à Jean Vyaut, maçon, bourgeois de Paris (Arch. nat.,
KK 4953, fol. 88 rº).
[1316] A la fin de l'exemplaire de notre Journal, conservé au
Vatican, se trouve la mention suivante, déjà reproduite par M.
Paul Lacroix dans la notice qu'il a consacrée à ce manuscrit:
_Amen,
Prince puissant, si belliqueux.
(Signé:) Maciot._