675. Item, encore estoit le conseil à Arras, et on n'en ouoit aucunes
nouvelles à Paris en celui temps.
676. Item, le duc de Bedfort qui avoit esté regent de France depuis la
mort du roy de Angleterre Henry, et estoit trespassé à Rouen le XIIIIe
jour de septembre, jour Saincte Croix[1092].
[1092] Jean de Lancastre, duc de Bedford, dévoré par le chagrin
que lui causait l'écroulement de la domination anglaise, ne put
supporter la ruine de toutes ses espérances après la conclusion
du traité d'Arras et mourut au château de Rouen le 14 septembre
1435. Son corps, embaumé et mis dans un cercueil de plomb, fut
inhumé le 30 septembre dans le chœur de la cathédrale de Rouen,
du côté gauche, aux pieds de Henri Courtmantel; ses exécuteurs
testamentaires lui firent élever un magnifique tombeau de marbre
noir, achevé dès l'année 1446 (_celebre monumentum ac speciosa
sepultura artificiosissime composita_). Ce tombeau fut mutilé par
les Calvinistes en 1562 et complètement détruit en 1734 (Cf.
_Bibl. de l'École des chartes_, t. XXXIV, p. 348; l'abbé Cochet,
_Répertoire archéologique de la Seine-Inférieure_, p. 436).
677. Item, les Arminalx de Sainct-Denis prindrent le dimenche XXIIIIe
jour de septembre l'an mil IIIIc XXXV treves, et celle propre nuyt, ceulx
de leur party prindrent le pont de Meurlan[1093], dont ceulx qui estoient
dedens Sainct-Denis, quant on cuida traicter avec eulx, ilz furent pires
que devant; et convint à eulx traicter, par ainsi qu'ilz s'en yroient à
tout ce qu'ilz vouldroient ou pourroient emporter sans quelque contredit
de nully, et aussi leur fut acordé par les signeurs qui tenoient le
siege. Et se partirent le jour Saincte Aure, IIIIe jour d'octobre, tout
mocquant des Anglois, en disant: «Recommandez nous aux roys qui sont
enterrez en l'abbaïe de Sainct-Denis et à tous noz compaignons,
cappitaines et autres qui là dedens sont enterrez.» Et estoient bien de
XIIII à XVc, tres bien montez et abillez, et aux escarmouches et assaulx
en mourut bien environ IIIIc, et ce n'eust esté qu'ilz avoient tres grant
faulte d'eaue doulce et de vin et de sel, et si n'avoient admené nulz
mires avec eulx, par quoy plusieurs navrez moururent par deffaulte
d'appareil, et si leur avoit on osté leur riviere, se n'eust esté ce, on
n'eust pas eu si bon marché de leur departie.
[1093] Le pont de Meulan fut «prins d'eschielle» sur les Anglais
par le sire de Rambouillet et un écuyer français du nom de Pierre
Jaillet, lequel se fit instituer capitaine de cette forteresse,
comme le montrent les lettres de rémission délivrées en sa faveur
au mois de mars 1446 pour levée abusive de péages (Arch. nat., JJ
177, fol. 131). Au moment de la surprise de septembre 1435, le
capitaine anglais était Richard Merbury qui dut évacuer la place
(Arch. nat., K 63, no 1030; J. Chartier, t. I, p. 181).
678. Item, deux jours après vindrent devant Paris, pillant, robant,
prenant hommes, femmes et enfans, car il n'estoit personne qui aux champs
osast yssir, et les Anglois estoient dedens Sainct-Denis qui pilloient la
ville sans rien y laisser à leur povoir; ainsi fut la ville de
Sainct-Denis destruicte, et quant ilz orent tout pillié [à leur povoir],
si firent abatre les portes et les murs, et en firent ville champestre;
et tant comme le siege dura, il n'estoit sepmaine que l'evesque de
Terouanne, qui estoit chancellier, ne couchast en l'ost une foys ou deux,
et fist faire en l'isle de Sainct-Denis une petite forteresse toute
environnée de grans fossez tres parfons.
679. Item, la royne de France, Ysabel, femme de feu Charles le VIme,
trespassa en l'ostel de Sainct-Paul le sabmedi XXIIIIe jour de septembre
l'an mil IIIIc XXXV[1094], et fut trois jours que chascun la veoit qui
vouloit; et après fut ordonnée comme il appartenoit à telle dame, et fut
gardée jusques au XIIIe jour [jeudy] d'octobre qu'elle fut apportée à
Nostre-Dame, à IIII heures après disner; et y avoit XIIII[1095] sonneurs
devant le corps et cent torches, et n'y avoit compaignie de femmes
d'estat que la dame de Baviere, et ne scay quantes damoiselles après le
corps, qui estoit en hault levé sur les espaulles de XVI hommes vestuz de
noir; et estoit sa representacion moult bien faicte, car elle estoit
couchée si proprement qu'il sembloit qu'elle dormist, et tenoit ung
ceptre royal en sa main dextre. Celle journée, furent dictes ses vigilles
moult sollempnellement, et fut prelat l'abbé de Saincte-Geneveve[1096] et
là furent toutes les processions de Paris.
[1094] Isabeau de Bavière rendit le dernier soupir le jeudi 29
septembre un peu avant minuit; ses serviteurs et familiers
transportèrent son corps à Notre-Dame le jeudi 13 octobre sur une
litière, précédée par les huissiers du Parlement qui faisaient
faire place aux membres de la Cour, les présidents tenant les
quatre coins du poêle dont la litière était recouverte. Bien que
la reine déchue n'eût laissé qu'une bien maigre somme (80 livres
tournois) à la fabrique de Notre-Dame, le clergé de la cathédrale
se rendit processionnellement à Saint-Paul, et n'épargna rien
pour que le service fût digne d'une souveraine, prêtant même un
sceptre, une couronne et autres ornements royaux pour la
décoration du chœur; la cérémonie funèbre se fit en présence de
Louis de Luxembourg, chancelier de France, de Jacques du
Châtelier, évêque de Paris, des seigneurs de Scales et de
Willougby et de quelques autres personnages (Arch. nat., X{la}
1481, fol. 107 rº; LL 217, fol. 175-178). Après la célébration de
la messe, la dépouille d'Isabeau de Bavière, pieusement
accompagnée par les présidents du Parlement jusqu'au port
S.-Landry, fut confiée à un bateau où se trouvaient seulement ses
exécuteurs testamentaires, notamment son confesseur et son
chancelier, et conduite dans cet appareil à S.-Denis, où elle
reçut la sépulture à côté de son mari (J. Chartier, t. I, p.
211).
[1095] Ms. de Paris «XXIIII».
[1096] Pierre Caillou, élu abbé de Sainte-Geneviève en 1433,
reçut ses bulles en 1435 et remplit les fonctions abbatiales
jusqu'au 27 août 1466, date de sa mort.
680. Item, le lendemain, fut mise en la riviere de Saine après sa messe
en ung batel, et fut portée enterrer à Sainct-Denis en France, car on ne
l'osa porter par terre pour les Arminalx dont les champs estoient
touzjours plains, et tous les villaiges d'entour Paris.
681. Item, aussitost que le pont de Meulen fut prins, tout enchery à
Paris[1097], se non le vin, mais le blé que on avoit pour XX solz parisis
monta tantost après à II frans; fromaige, beurre, huille, pain, tout
enchery ainsi de pres de la moitié ou du tiers; et la char, et sain doulx
IIII blans la choppine.
[1097] Dans la séance du Parlement, tenue le 12 octobre, Jean
Chouart, procureur du roi au Châtelet, demanda que la Cour voulût
bien adjoindre quelques conseillers au prévôt des marchands, aux
échevins et aux conseillers du Châtelet, à l'effet «de pourveoir
au fait de la policie de ceste ville, pour ce que toutes denrées,
obstant la prinse du pont de Mellant par les adversaires,
encherissent tres fort de jour en jour»; le Parlement désigna le
président Piédefer et quatre autres membres de la compagnie, afin
de prendre les mesures nécessaires (Arch. nat., X{la} 1481, fol.
107 rº). Les registres capitulaires de N.-D. témoignent aussi de
la cherté excessive et de la difficulté que l'on éprouvait pour
se procurer les objets de première nécessité; le 30 août 1435,
les cheveciers de Saint-Merry vinrent se plaindre au chapitre de
la maigreur de leurs revenus. «Par suite des guerres et de la
misere des temps, helas! trop notoire», disaient-ils, ces revenus
étaient tellement diminués qu'ils ne pouvaient plus suffire aux
charges d'un seul des cheveciers ainsi qu'à son modeste entretien
(Arch. nat., LL 217, fol. 265).
682. Item, en cellui temps, n'estoit nulle nouvelle du conseil d'Arras,
ne que s'ilz fucent à IIc lieux de Paris.
683. Item, en cellui conseil ne firent rien qui prouffitast à Paris, car
chascun vouloit tenir le parti[1098] dont le prouffit lui venoit.
[1098] Ms. de Paris: la partie.
684. Item, quant les Françoys ou Arminalx virent qu'ilz ne porent trouver
autre accort, ilz se misdrent sus plus fort que devant, et se mirent en
Normendie à puissance, et en pou de temps gaignerent des meilleurs pors
de mer qui y soient, comme Montyvillier[1099], Dieppe, Harefleu et autres
bonnes villes et chastellenies assez, et après vindrent plus pres de
Paris, et gaignerent Corbeil[1100], le Bois de Vicenne[1101], Beauté,
Pontoise, Sainct-Germain-en-Laie[1102], et autres villes et chasteaux
assis[1103] autour de Paris, par quoy nul bien ne povoit venir en la
ville de Paris de Normendie ne d'ailleurs, ne pour monter ne pour avaller
aucuns biens[1104]. Et pour ce, tous biens furent tres chiers en karesme,
et especialment harens caqué, car pour certain le caqué coustoit XIIII
frans, et le sor aussi cher à la value, et n'amanda de rien tout le
karesme; et environ Pasques tant enchery le blé qu'il valloit IIII frans,
qui ne valloit à la Chandelleur que XX solz parisis le meilleur.
[1099] A Montivilliers commandait pour les Anglais Clément
Overton; à Dieppe Jean Salvayn, chevalier, bailli de Rouen; à
Harfleur Guillaume Myners (Arch. nat., K 63, no 34{6}; Stevenson,
_Wars of the English_, t. II, part. 2, p. 541).
[1100] Corbeil avait alors pour capitaine un certain Ferrières
qui livra la place moyennant finance payée par le duc de Bourbon
(Berry, édit. Godefroy, p. 392); ses gens firent une pointe
audacieuse et réussirent à s'emparer du pont de Charenton. Ce
fâcheux incident fut annoncé au Parlement le mercredi 11 janvier
1436, en présence de l'évêque de Paris, du sire de Willougby, de
Simon Morhier, du prévôt des marchands et des échevins (Arch.
nat., X{la} 1481, fol. 112 vº).
[1101] Le château du Bois de Vincennes tomba au pouvoir des
Français le 19 février 1436. Un Écossais de la garnison, de garde
au donjon et gagné à prix d'or, donna accès à dix partisans
déterminés conduits par Guillaume de la Barre, lesquels
escaladèrent la forteresse et s'en rendirent maîtres presque sans
coup férir (Cf. Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_,
t. II, p. 349).
[1102] Saint-Germain-en-Laye était défendu par une garnison peu
importante, composée de trois lances à cheval, de sept à pied et
de trente archers sous les ordres d'un chevalier gascon nommé
Louis d'Espoy, qui y commandait dès 1431; on voit déjà à cette
époque l'un des archers de la garnison emprisonné pour avoir
voulu livrer la place; l'époque de sa réduction ne nous est pas
connue (Arch. nat., K 63, no 1024; Stevenson, _Wars of the
English_, t. II, 2e partie, p. 543).
[1103] Ms. de Paris: assès autour de Paris.
[1104] Un seul exemple donnera une idée de la difficulté des
communications entre Paris et le nord-ouest de la France. Au mois
d'octobre 1435, Pierre Cauchon, Guillaume Érard, docteur en
théologie, et Jean de Rinel, ambassadeurs du roi d'Angleterre au
congrès d'Arras, suivirent pour leur retour l'itinéraire suivant:
après avoir gagné par la Flandre Calais et Boulogne, ils
s'embarquèrent à Boulogne pour le Tréport, du Tréport se
rendirent à Dieppe, de Dieppe à Caudebec, et arrivèrent ainsi à
Rouen. Jean de Rinel, dont le voyage ne devait se terminer qu'à
Paris, dut faire le trajet de Rouen à Mantes par eau et de Mantes
à Paris par terre (Arch. nat., K 64, no 119).
685. Item, en ce temps que chascun avoit aprins à gaigner, estoient les
gaignes si mauvaises que les bonnes femmes qui avoient aprins à gaigner
V ou VI blans pour jour se donnoient voulentiers pour II blans et se
vivoient dessus.
686. Item, le vendredy de la IIIe sepmaine de karesme, furent envoiez les
Anglois en tous les villaiges d'entour Pontoise pour bouter le feu
partout, et en blez et en advoynes, et en poys et en feves qui dedens les
maisons estoient, et en après pillerent tout ce qu'ilz porent trouver, et
qui pis est, tretous ceulx à qui les biens estoient admenerent
prinsonniers, dont ilz orent moult grant finance. Et pour vray fut dit en
la ville de Paris par gens dignes de foy tous ordonnez pour mouldre, de
bons blez avoient ars pour vivre VIm personnes demy an, et ceulx de Paris
en avoient tres grant neccessité, comme devant est dit. Et toute ceste
mallefice et dyabolicque guerre soustenoient et maintenoient trois
evesques; c'est assavoir: le chancellier, homme tres cruel, qui estoit
evesque de Terouanne; l'evesque qui fut de Beauvays, qui pour lors estoit
evesque de Lisieux, et l'evesque de Paris. Et, pour certain, par leur
fureur, sans pitié on faisoit à secret et en appert moult [mourir] de
peuple, ou par noyer ou autrement, sans ceulx qui mouroient par bataille.
[1436.]
687. Item, la sepmaine devant Pasques flouries, l'an mil IIIIc XXXV, on
fist aller commissaires par tout Paris pour savoir combien de blé ou de
farine chascun avoit, ou d'avoyne, ou de feves, ou de poys.
688. Item, les devantdiz gouverneurs firent faire en celuy karesme à tous
ceulx de Paris le serment[1105], sur peine de dampnacion de l'ame, sans
espargnier prebstre ne religieux, qu'ilz seroient bons et loyaux au roy
Henry d'Angleterre, et qui ne vouloit faire, il perdoit ses biens et
estoit banny, ou il avoit pis, et n'estoit nul homme qui parler en osast
ne faire semblant; et si faillirent les harens quinze jours devant
Pasques et les oingnons, car VI[1106] oingnons ung pou gros coustoient
IIII deniers parisis, et tout estoit tant cher[1107], pour ce que nul
n'osoit rien apporter à Paris qui ne fust en peril d'estre tué.
[1105] Cette nouvelle prestation de serment eut lieu le jeudi 15
mars 1436 en séance solennelle du Parlement tenue sous la
présidence du chancelier, évêque de Thérouanne. Au nombre des
prélats et autres personnages considérables qui vinrent jurer sur
les saints Évangiles d'être bons et loyaux envers le roi
d'Angleterre, nous signalerons les évêques de Lisieux, de Paris,
de Meaux, les abbés de Saint-Denis, de Saint-Germain-des-Prés, de
Saint-Victor, de Saint-Maur-des-Fossés, de Sainte-Geneviève, le
prieur de Saint-Martin-des-Champs, Jean Le Clerc, Jean de
Courcelles, Simon Morhier, Gilles de Clamecy, Hugues le Coq,
prévôt des marchands, avec quantité de bourgeois et notables
Parisiens, dont le registre du Parlement donne une longue
énumération (Arch. nat., X{la} 1481, fol. 118 ro).
[1106] D'après le ms. de Paris, un seul oignon aurait coûté 4
deniers parisis.
[1107] Eu égard à la cherté des vivres (_propter caristiam
victualium_), l'évêque de Paris et le chapitre de Notre-Dame
permirent à leurs ouailles d'user pendant le temps du carême de
beurre et d'œufs (Arch. nat., LL 217, fol. 199).
689. Item, il convint par la force des devantdiz gouverneurs que chascun
portast la croix rouge, sur peine de la vie et de perdre le sien[1108];
et tous les gouverneurs portoient une grant bande blanche toute plaine de
croisettes rouges.
[1108] L'ordonnance rendue le 16 mars 1436 au nom du roi
d'Angleterre et publiée au Parlement le 17 contenait défenses aux
habitants de Paris de porter autre enseigne que la croix rouge et
imposait ce signe de ralliement à tous les gens de guerre et à
«tous autres qui d'ores en avant iront et seront ordonnez aler
aux guetz et aux gardes des portes et murs d'icelle ville, soit
de jour, soit de nuit.» (Arch. nat., X{la} 8605, fol. 33 ro.)
690. Item, le mercredy de la sepmaine peneuse, se departirent de Paris
environ IIIIc Anglois, pour ce que on ne les paoit point de leurs gaiges,
et le jeudi absolu ensuivant estoient encore à Nostre-Dame des Champs, et
là firent du pis qu'ilz porent, et mengerent celui jour tous les œufs et
fromaiges qu'ilz porent [trouver] là et ailleurs par où ilz tindrent le
chemin, et roberent et pillerent les eglises de croix, de calices et de
nappes, et toutes les maisons des bonnes gens; brief, après eulx, ne
demouroit rien en plus que après feu, mais environ III ou IIII jours
après ilz furent rencontrés tellement qu'ilz furent presque tous mis à
mort.
691. Item, le mardy des festes de Pasques, les gouverneurs de Paris
firent partir de Paris, environ minuyt, bien VI ou VIIIc Anglois pour
aller bouter le feu en tous les petiz villaiges et grans qui sont entre
Paris et Pontoise sur la riviere de Saine, et quant ilz furent à
Sainct-Denis, ilz pillerent l'abbaïe. Et vray est que en l'abbaïe aucuns
prenoient les reliques pour l'argent avoir qui autour estoit, et de fait
l'un regarda le prebstre qui chantoit la messe, et pour ce qu'elle lui
sembloit trop longue, quant le prebstre ot dit _Agnus Dei_ et qu'il usoit
le precieux sacrement, aussi tost qu'il ot prins le precieux sang, ung
grant ribaut saut avant, et tantost print calice et les corporaulx, et
s'en va; les autres prindrent les nappes de tous les autelz et tout ce
qu'ilz porent trouver en l'eglise de Sainct-Denis, et s'en alloient atout
faire les douleurs que noz evesques et les gouverneurs leur avoient
ordonné à faire. Mais le signeur de l'Isle-Adam, qui estoit yssu de
Pontoise et estoit sur les champs, vint contre eulx et les mist presque
tous à mort, et les chassa tuant et occiant depuis par delà Espinel[1109]
jusques aux portes de Paris, c'est assavoir, la bastide Sainct-Denis,
mais cellui jour, environ IIc s'estoient espartis es villaiges, quant ilz
sorent la chose comment elle alloit, ilz se mirent dedens Sainct-Denis en
une tour c'on nomme la tour du Velin[1110]. Quant le sire de l'Isle-Adam
vit qu'ilz furent là, si dist qu'il n'en partiroit point tant qu'il les
eust mors ou vis; si laissa de ses gens, et firent tant qu'ilz les
prindrent, et tantost furent tous mis à mort sans rançon; et fut le
vendredy des festes de Pasques, l'an mil CCCC XXXVI, et furent cel an
Pasques le VIIIe jour d'avril, et fut celle année bissextre, dimenche
courant par G.
[1109] Épinay-sur-Seine (Seine, arr. et cant. de Saint-Denis).
[1110] La tour de Velin ou du Venin, attenante à l'abbaye de
Saint-Denis et plus connue sous le nom de tour du Salut, servit
de refuge au seigneur de Brichanteau, neveu de Morhier, qui s'y
tint jusqu'au jour de l'entrée du connétable de Richemont à
Paris; jugeant alors la situation désespérée, il abandonna ce
dernier rempart des Anglais et fut massacré dans la plaine (Cf.
Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II, p. 362).
692. Item, en cellui vendredy d'après Pasques, vindrent devant Paris les
signeurs de la bande devantdicte, c'est assavoir, le conte de Richemont
qui estoit connestable de France de par le roy Charles, le bastart
d'Orleans, le signeur de l'Isle-Adam et plusieurs autres signeurs droict
à la porte Sainct-Jaque, et parlerent aux portiers, disant: «Laissez nous
entrer dedens Paris paisiblement, ou vous serez tous mors par famine, par
cher temps ou autrement.» Les gardes de la porte regarderent par dessus
les murs et virent tant de peuple armé qu'ilz ne cuidoient mie que toute
la puissance du roy Charles peust finer de la moitié d'autant de gens
d'armes comme ilz povoient veoir. Si orent paour, et doubterent moult la
fureur, si se consentirent à les bouter dedens la ville.
_L'antrée des Francoys à Paris en l'an mil IIIIc XXXVI._
693. Et entra le premier le signeur de l'Isle-Adam par une grant
eschelle que on lui avalla, et mist la baniere de France dessus la porte,
criant: «Ville gaignée!» Le peuple en sceut parmy Paris la nouvelle, si
prindrent tantost la croix blanche droicte, ou la croix Sainct Andry.
L'evesque de Terouanne, chancellier de France, quant il vit la besongne
ainsi tournée, si manda le prevost et le signeur de Huillebit et tous les
Anglois, et furent tous armez au mieulx qu'ilz porent. D'autre part,
ceulx de Paris prindrent cuer par ung bon bourgois nommé Michel de
Lalier[1111] et autres plusieurs qui estoient cause de la dicte
entrée[1112]; si firent armer le peuple et allerent droit à la porte
Sainct-Denis, et furent tantost [quelque] III ou IIIIm hommes, que de
Paris que des villaiges, qui tant avoient grant haine aux Anglois et aux
gouverneurs, que autre chose ne desiroient que les destruire. Comme ilz
estoient à garder ladicte porte, et les gouverneurs davantdiz orent
assemblé leurs Anglois, si firent trois batailles, en l'une le sire de
Huillebit, en l'autre le chancellier et le prevost, et en l'autre Jehan
l'Archer[1113], ung des plus crueulx chrestiens du monde, et estoit
lieutenent du prevost ung gros villain comme ung cagoux[1114]. Et pour ce
que ilz craignoient moult le quartier des Halles, y fut envoié le prevost
atoute son armée, et en allant trouva ung sien compere, ung tres bon
marchant nommé[1115] Le Vavasseur[1116], qui lui dist: «Monsieur mon
compere, aiez pitié de vous, car je vous prometz qu'il convient à ceste
foys faire la paix, ou nous sommes tous destruictz.--Comment, dist il,
traistre! es tu tourné,» et sans plus dire, le fiert de son espée par le
travers du visaige, dont il chut, et après le fist tuer par ses gens. Le
chancellier et ses gens alloit par la grant rue Sainct-Denis, Jehan
l'Archer alloit par la rue Sainct-Martin, lui et sa compaignie, et
n'avoit celui qui n'eust bien en sa compaignie II ou IIIc hommes tous
armez ou archers, et crioient le plus orriblement que oncques on vyt
crier gens: «Sainct George! sainct George! traistres Francoys, vous
serés[1117] tous mors!» Et ce traistre L'Archer crioit que on tuast tout,
mais ilz ne trouvèrent homme parmy les rues, ce ne fu en la rue
Sainct-Martin qu'ilz trouvèrent devant Sainct-Merry ung nommé Jehan le
Prebstre et ung autre nommé Jehan des Croustez, lesquelx estoient tres
bons mesnaigers et hommes de honneur, qu'ilz tuerent plus de dix foys.
En après allerent criant, comme davant est dit, et tirant aux fenestres,
especialment aux boutz des rues, de leurs fleches, mais les chesnes qui
estoient tendues parmy Paris leur firent perdre toute leur force. Ainsi
allerent à la porte Sainct-Denis où ilz furent bien receuz, car quant
virent tant de peuple et qu'ilz virent qu'on leur gecta IIII ou V canons,
si furent moult esbahiz, et au plus tost qu'ilz porent s'en fouirent tous
vers la porte Sainct-Anthoine et se bouterent tous dedens la forteresse.
Tantost après vindrent parmy Paris le connestable devantdit et les autres
signeurs, aussi doulcement comme se toute leur vie ne se feussent point
meuz hors de Parys, qui estoit ung bien grant miracle, car deux heures
devant qu'ilz entrassent, leur intencion estoit et à ceulx de leur
compaignie de piller Paris et de mettre tous ceulx qui les contrediroient
à mort; et, par le recort d'eulx, bien cent charretiers[1118] et plus qui
venoient après l'ost admenerent blez et autres vitailles, disant: «On
pillera Paris, et quant nous aurons vendu nostre vitaille à ces villains
de Paris, nous chargerons noz charrettes du pillaige de Paris et
remporterons or et argent et mesnaige, dont nous serons tous riches
toutes noz vies.» Mais les gens de Paris, aucuns bons chrestiens et
chrestiennes, se mirent dedens les eglises et appelloient la glorieuse
Vierge Marie et monsieur sainct Denis, qui apporta la foy en France,
qu'ilz voulsissent deprier à Nostre Seigneur qu'il ostast toute la fureur
des princes devant nommez, et de leur compaignie. Et vraiement bien fut
apparant que monsr sainct Denis avoit esté advocat [de la cité par devers
la glorieuse Vierge Marie, et] la glorieuse Vierge Marie par devers
Nostre Seigneur Jhesu-Crist, car quant ilz furent entrez dedens et qu'ilz
virent que on avoit rompue à force la porte Sainct-Jaque pour leur donner
entrée, ilz furent si meuz de pitié et de joye qu'ilz ne se porent
[oncques] tenir de larmoier. Et disoit le connestable, aussitost qu'il se
vit dedens la ville, aux bons habitans de Paris: «Mes [bons] amys, le bon
roy Charles vous remercie C mil foys, et moy de par luy, de ce que si
doulcement vous lui avez rendue sa mestresse cité de son royaulme, et
s'aucun, de quelque estat qu'il soit, a mesprins par devers monsigneur le
roy, soit absent ou autrement, il lui est tout pardonné[1119].» Et
tantost sans descendre fist crier à son de trompe que nul ne fust si
hardi, sur peine d'estre pandu par la gorge, de soy loger en hostel de
bourgois ou de mesnaiger oultre sa voulenté, ne de reproucher, ne de
faire quelque desplaisir, ou piller personne de quelque estat, non s'il
n'estoit natif d'Angleterre et souldoier; dont le peuple de Paris les
print en si grant amour que, avant qu'il fust l'endemain, n'y avoit celui
qui n'eust mis son corps et sa chevance pour destruire les Angloys. Après
ce cry furent cerchées les hostelleries pour trouver les Angloys, et tous
ceulx qui furent trouvez furent mis à rançon et pillez, et plusieurs
mesnaigers et bourgois qui s'enfouirent avec le chancelier dedens la
porte Sainct-Anthoine, ceulx là furent pillez, mais oncques personne, de
quelque estat qu'il fust ne de quelque langue, ne tant eust mal fait
contre le roy, n'en fut tué.
[1111] Michel de Laillier, maître des comptes sous Charles VI,
servit en cette qualité le gouvernement anglais et prêta même le
serment du 15 mars 1436; il n'en est pas moins vrai qu'il joua le
principal rôle dans la reddition de Paris (Cf. Vallet de
Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II, p. 354).
[1112] Après Michel de Laillier, on peut citer, au nombre des
partisans les plus dévoués de la cause française, les bourgeois
qui constituèrent le nouvel échevinage, notamment Jean de Belloy
qui, est-il dit dans un procès plaidé à la Cour des aides, «a
servy monsr de Bourgongne et a beaucoup labeuré par l'ordonnance
dudit seigneur à remettre Paris en l'obeissance du roy» (Arch.
nat., Z{1a} 10, fol. 9 vº).
[1113] Jean l'Archer, lieutenant criminel de la prévôté de Paris
pendant l'occupation anglaise, était examinateur au Châtelet dès
le début du XVe siècle. En 1402, il fut chargé de débarrasser les
abords de la grande boucherie des étaux et paniers empiétant sur
la voie publique (Arch. nat., Y2, fol. 204 rº). Nommé lieutenant
criminel du prévôt de Paris à la suite de la réaction
bourguignonne de 1418, il occupait ce poste le 31 mars 1425; à
cette date, le chanoine Pierre d'Orgemont fut chargé de lui
présenter, au nom du chapitre et des paroissiens des églises
Saint-Christophe, de Saint-Pierre-aux-Bœufs et de Sainte-Marine
de la Cité, une pétition tendant à l'expulsion des femmes de
mauvaise vie qui avaient élu domicile autour de l'hôtel de l'Ours
et du Lion (_Ibid._, LL 217, fol. 140). Le 28 février 1432, le
chapitre de Notre-Dame nomma Jean l'Archer franc-sergent de
l'église de Paris. Le lieutenant criminel du prévôt de Paris,
objet de l'exécration universelle, suivit les Anglais dans leur
retraite le 17 avril 1436; trois jours après, les chanoines
déclarèrent l'office de franc-sergent vacant, attendu que ledit
l'Archer était allé «soy rendre ennemy du roy nostre sire et
demourer en l'obeissance du roy d'Angleterre», et ils le
remplacèrent par Jean de Hacqueville, drapier. Le successeur de
L'Archer comme lieutenant-criminel fut Jean Truquan; ses biens
furent attribués en 1437 à Ambroise de Loré (Arch. nat., PP 118,
Mémorial Bourges, fol. 11). En 1401, Jean l'Archer possédait à la
porte Baudoyer une maison à l'enseigne du Chaudron (_Ibid._, Z
5184, fol. 68 vo).
694. Item, l'endemain de l'antrée, jour de sabmedi, vint tant de
biens à Paris qu'on avoit le blé pour XX solz parisis, [qui le
mercredy devant coustoit XLVIII ou L solz]; et fut le vieulx marché
de devant la Magdeleine ouvert, et y vendist on le blé, qui plus de
XVIII ou XX ans avoit esté fermé, et on ot celui jour VII œufs
pour I blanc, et le jour de devant on n'en avoit que V pour II
blans, et autres vitailles au cas pareil.
[1114] Ms. de Paris: cacque ou cacqué.
[1115] Avant «le Vavasseur» il y a un blanc dans le ms. de Paris.
[1116] Guillaume le Vavasseur, gros boulanger-meunier, s'enrichit
par des spéculations sur les grains et farines, spéculations qui
prirent parfois le caractère d'abus et d'exactions et tombèrent
sous le coup d'une répression sévère. Le 17 juillet 1420, année
signalée par une cherté excessive du pain, dix meuniers de Paris,
Guillaume le Vavasseur en tête, furent condamnés par le Parlement
à crier merci et demander pardon au procureur général du roi, à
se rendre par le Grand-Pont et le pont Notre-Dame jusqu'en
l'église Notre-Dame, tenant en leur main un cierge ardent d'une
livre qu'ils devaient déposer devant l'image de Notre-Dame, enfin
à tenir prison en la Conciergerie jusqu'à ce qu'ils eussent fait
cuire et distribuer aux établissements hospitaliers de la
capitale une certaine quantité de pains, dans la proportion d'un
muid de blé pour Le Vavasseur et Rappan et d'un demi-muid pour
les autres meuniers. Le Parlement défendit en outre à tout
boulanger, sous peine de cent livres d'amende et d'exposition au
pilori, de s'entremettre de meunerie, mais il déclara en même
temps que la condamnation infligée aux meuniers n'aurait rien
d'infamant (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 219 vº).
[1117] «Serés» manque dans le ms. de Rome.
[1118] Ms. de Rome: charrettes.
[1119] Les lettres d'abolition accordées aux habitants de Paris
par Charles VII furent solennellement publiées à Notre-Dame et en
l'hôtel de ville le samedi 14 avril, en présence de «tres noble
et puissant prince monsr le conte de Richemont, connestable de
France, monseigneur le bastart d'Orleans, le seigneur de
l'Isle-Adam, le sire de Ternant et autres seigneurs, nobles, gens
d'eglise, bourgois et habitans de la ville de Paris en moult
grant nombre.» On les fit publier le même jour dans les
carrefours de Paris; le texte de ces lettres données à Poitiers
le 28 février, avec mention officielle des publications, est
inséré au Livre vert vieil second (Arch. nat., Y4, fol. 1).
695. Item, ceulx qui se bouterent en la porte Sainct-Anthoine eulx
trouverent moult esbahiz quant ilz se virent enfermez là dedens, car ilz
estoient tant que tout estoit plain, et eussent esté tantost affamez. Si
parlerent au connestable et finerent avec luy par grant[1120] finance
qu'ilz s'en iroient sains et saulx par sauf-conduit; et ainsi vuiderent
la place le mardy XVIIe jour d'avril l'an mil IIIIc XXXVI[1121]; et pour
certain oncques gens ne furent autant mocquez ne huyez[1122] comme ilz
furent, especialment le chancelier, le lieutenent du prevost, le maistre
des bouchers[1123] et tous ceulx qui avoient esté coupables de
l'oppression que on faisoit au pouvre commun, car en verité oncques les
Juifs qui furent menez en Caldée en chetivoison[1124] ne furent pis menez
que estoit le pouvre peuple de Paris; car nulle personne n'osoit yssir
hors de Paris sans congé, ne rien porter sans passe porte, tant fust pou
de chose, et disoit on: «Vous allez en tel lieu, revenez à telle heure ou
ne revenez plus.»
[1120] «Luy» et «grant» manquent dans le ms. de Rome.
[1121] La capitulation fut conclue le dimanche 15 avril, ainsi
qu'en témoigne la note suivante due à Fauquembergue: «Dimenche,
XVe jour dudit moys, fu fait traictié de la reddicion dudit
chastel de la Bastille par monsr le connestable avec l'evesque de
Therouanne.» (Arch. nat., X{la} 1481, fol. 120 vº.)
[1122] Suivant Monstrelet (t. V, p. 221) et J. Chartier (t. I, p.
228), les Parisiens accompagnèrent les Anglais de leurs huées et
leur crièrent en guise d'adieu: «A la keuwe et au regnard!» par
allusion à l'emblème du roi Henri V, qui était, comme l'on sait,
une queue de renard.
[1123] Jean de Saint-Yon, maître des bouchers de la grande
boucherie et grènetier de Paris sous la domination anglaise, fut
emprisonné en 1408 à la Conciergerie à la suite de scènes
tumultueuses qui s'étaient passées près du Châtelet, où éclate la
violence de son caractère. «Villain puant, s'était-il écrié en
s'adressant à son adversaire, je vous creverai l'œil.» Se
prétendant au service du duc de Bourgogne, il parvint à se
soustraire à la juridiction peu clémente du prévôt de Paris et
fit porter ou pour mieux dire enterrer l'affaire au Parlement
(Arch. nat., X{la} 4788, fol. 188 rº). Compromis dans la
révolution cabochienne, il fut banni le 23 mai 1413 (Douët
d'Arcq, _Pièces inédites relatives au règne de Charles VI_, t. I,
p. 368). En 1417, il joua un rôle assez actif dans la prise de
Beaumont par les bannis, après laquelle il vint à Paris, où il
fut arrêté et mis au Châtelet à la requête de Milet de Bragelonne
qui se plaignait d'avoir été victime d'une trahison; nonobstant
sa profession de boucher, il se fit réclamer comme clerc par
l'évêque de Paris et allégua pour sa défense qu'il était «de bon
lignage à Paris, et fu avec les enfans de la ville en l'ostel de
Sens par l'ordonnance de feu monsr de Guienne, et fu à siege
devant Arras, a esté dizinier au temps qui est de present»
(_Ibid._, X{la} 4792, fol. 7 vº). Chargé en 1419 d'une mission
secrète auprès du duc de Bourgogne, il fut encore, en février
1420, du nombre des ambassadeurs envoyés auprès du roi
d'Angleterre pour la prolongation de la trêve (_Ibid._, X{la}
1480, fol. 207 vº; cf. Longnon, _Paris pendant la domination
anglaise_, passim). Il remplit même en 1421 les fonctions de
maire à Bordeaux (Rymer, t. IV, 3e partie, p. 197). Dès lors, il
fut comblé de biens et d'honneurs; en 1423, il était trésorier et
gouverneur général des finances du roi d'Angleterre et fit partie
du conseil du régent (Stevenson, _Wars of the English_, vol. II,
2e partie, p. 536). La réduction de Paris sous l'autorité de
Charles VII et l'expulsion des Anglais amenèrent l'effondrement
de sa fortune; ses biens confisqués échurent en partage à Olivier
du Val (Arch. nat., PP 118, Mémorial Bourges, fol. 1).
[1124] Ms. de Paris: chetifves prisons.
696. Item, nulz n'osoit aller sur les murs sur peine de la hart[1125] et
si ne gaignoit le peuple, de quelque labour qu'il fust, denier; car, pour
vray, les Angloys furent moult long temps gouverneurs de Paris, mais je
cuide en ma conscience que oncques nulz ne fist semer ne blé ne advoyne,
ne faire une cheminée en hostel qui y fust, ce ne fut le regent duc de
Bedfort, lequel faisoit touzjours maçonner, en quelque païs qu'il fust,
et estoit sa nature toute contraire aux Angloys, car il ne vouloit avoir
guerre à quelque personne, et les Angloys, de leur droicte nature,
veullent touzjours guerreer leurs voisins sans cause, par quoy ilz
meurent tous mauvaisement, car adong en estoit mort en France plus de
LXXVI mil.
[1125] L'un des articles de l'ordonnance du 16 mars 1436
exprimait cette défense dans les termes suivants: «Que personne
ne voise sur les murs et portes, exceptez ceulz qui seront
ordonnez y aler pour la garde d'iceulz par les capitaines des
gens de guerre au regard de leurs gens et par les prevost des
marchans, eschevins et quarteniers au regard des habitans
d'icelle ville» (Arch. nat., X{la} 8605, fol. 33 rº).
697. Item, le vendredy ensuivant, pour la grace que Dieu avoit faicte à
la ville de Paris, fut faicte la plus solempnelle procession qui fust
faicte, passé avoit C ans, car toute l'Université, petis et grans, furent
à Saincte-Katherine-du-Val-des-Escolliers, chascun ung cierge ardant en
sa main, et estoient plus de IIII mil, sans autres personnes que
prebstres ou escolliers; et pour certain oncques on ne vit cierge qui
destaingnist depuis les lieux dont ilz partirent jusques à ladicte
eglise, que on tenoit à droict miracle, car il faisoit ung temps pluieux
et venteux. Et celles choses doivent bien donner à tout bon chrestien
voulenté et devocion de remercier nostre Createur, et especialment de
l'antrée qui fut si benignement et si doulcement faicte, comme vous avez
ouy devant, et en deveroit on faire tous les ans louange à Nostre
Seigneur, car, comme ce fut droicte prophecie, l'offertoire de la saincte
messe de celui jour en parle assez de ce faire, car il dit: _Erit vobis
hic dies memorialis, et diem festum celebrabitis solempnem Domino in
progenies vestras legitimum sempiternum. Alleluya, Alleluya,
Alleluya_[1126]!
[1126] L'offertoire du vendredi de Pâques contient effectivement
ces paroles extraites de l'Exode, XII.
698. Item, le dimenche ensuivant, fut faicte procession generalle[1127]
tres sollempneement, et ce jour plut tant fort que la pluie ne cessa
tant que la procession dura, qui dura bien IIII heures que aller que
venir; et furent les signeurs de Saincte-Genevieve moult agrevez de la
pluie, car ilz estoient tous nudz piez, mais especialment ceulx qui
portoient le precieux corps de madame saincte Genevieve et sainct Marcel
orent moult de paine, car à grant paine se soustenoient sur les carreaux,
et vrayment ilz estoient si trempez de la pluye comme s'ilz eussent esté
gectez dedans Sainne; et pour certain ilz suoient si fort qu'ilz
desgoutoient tous par le visaige de sueur, tant estoient vains et
travaillez; et pour certain oncques nulz de tous ceulx n'en fut oncques
maumis, ne mallade, ne decouragé, qui me semble droit miracle de madame
saincte Genevieve qui peut bien faire par ses merites par devers Nostre
Seigneur, et plus que tant, comme il appert par devers Nostre Seigneur,
en sa saincte legende, comment par plusieurs foys elle a sauvé la bonne
ville de Paris, l'une foys de cher temps, l'autre foys des grans eaues et
de plusieurs autres perilz.
[1127] La procession générale du 22 avril, où l'on porta
solennellement la châsse de sainte Geneviève, fut organisée par
les soins du chapitre de Notre-Dame qui prit l'initiative de
cette cérémonie dans sa séance du mercredi 18 avril, «afin de
rendre grâces à Dieu de l'heureuse entrée à Paris du connétable
de Richemont et des autres seigneurs de France au nom du roi et
du duc de Bourgogne.» (Arch. nat., LL 217, fol. 207.)
699. Après ce, fist on ung prevost des marchans du devantdit Michel de
Lalier[1128], après fist on eschevins nouveaulx, dont l'un fut Colinet de
Neufville, Jehan de Grantrue[1129], Jehan de Belloy[1130], Pierre de
Langres[1131], tous quatre natifs de la bonne ville de Paris; et fut fait
prevost de Paris ung chevalier nommé messire Phelippe de Ternant[1132],
chevalier, signeur de Ternant, de Toisy et de la Mote, conseillier du roy
nostre sire et garde de la prevosté de Paris.
[1128] Dès le 14 avril, Michel de Laillier fut institué prévôt
des marchands par le connétable de Richemont qui désigna
également les échevins (Arch. nat., X{la} 1481, fol. 120 vº).
Mais le nouveau corps municipal n'entra régulièrement en
fonctions que le lundi 23 juillet 1436, jour de sa prestation de
serment entre les mains de Jean Tudert, doyen de Paris (_Ibid._,
KK 1009, fol. 5 vº). Les échevins en exercice au moment de
l'expulsion des Anglais étaient Louis Galet, Luquin du Pleis,
Jean de Dampierre et Thomas Orlant (_Ibid._, X{la} 1481, fol. 112
vº, 118 vº; KK 4953, fol. 55).
[1129] En juin 1433, Jean de Grandrue, bourgeois de Paris,
soutint avec sa femme Marguerite Augière un procès au Parlement
contre Philippot Auger qui se refusait à payer une rente sur un
immeuble démoli par les gens «qui ont été à Saint-Denis» et
demandait une réduction basée sur «la sterilité du temps et la
mutacion des monnoies» (Arch. nat., X{la} 4797, fol. 76 vº; Y
5232, fol. 47 vº). Reçu clerc des comptes en 1436 au lieu d'André
du Buc, il acquit en 1455 une maison place Maubert, à l'enseigne
du Cheval-Rouge, dans la censive de l'abbaye de Sainte-Geneviève
(_Ibid._, S 1648, fol. 157 rº).
[1130] Jean de Beloy, écuyer, fils de l'échevin Robert de Beloy
exécuté en 1416, trouva un refuge auprès de Jean Sans-Peur, qui
l'attacha à sa maison en qualité de panetier; le 27 juillet 1418,
Jean de Beloy obtint 200 livres de rente sur les biens confisqués
de Perrin Pilot, marchand et bourgeois de Paris, mis à mort comme
partisan de Bernard d'Armagnac. Quatre ans après, pour le
dédommager des pertes qu'il avait subies au siège de Montlhéry,
on renouvela en sa faveur le don fait en 1418 (Arch. nat., JJ
170, no 285; JJ 172, no 42). Il entra dans l'échevinage parisien
le 12 décembre 1422; l'année suivante, le régent le gratifia d'un
prisonnier, le vicomte du Tremblay, dont il tira une rançon de
1,200 écus (_Ibid._, X{la} 4793, fol. 326 rº). Après la réduction
de la capitale, le nouveau gouvernement le nomma grènetier de
Paris, fonctions qu'il remplit du 26 avril 1436 au 27 novembre
1437; ce poste lui fut vivement disputé par Colinet Caudillon,
valet de chambre et premier barbier du roi. Le 20 août 1437,
Charles VII fit délivrer des lettres d'État à Jean de Beloy,
«lequel, par l'ordonnance de nostre chancellier et autres gens de
nostre grant conseil estans à Paris, se part presentement de
nostre ville de Paris pour aler par devers nostre tres cher et
tres amé frere et cousin le duc de Bourgoigne, pour poursuir et
faire diligence d'avoir delivrance et paiement de la somme de
XIIm frans à nous promise et ordonnée pour asseoir et entretenir
le siege que nous entendons à l'aide de Dieu briefment fere,
asseoir et mettre devant Monstereau» (_Ibid._, Z{1a} 10, fol. 59
vº). Il mourut peu après, laissant une veuve, Ysabelle Morel, et
un fils en bas âge, Garnot, placé sous la tutelle de Nicolle
Chapelle, avocat au Châtelet, et de Jean Tillart, examinateur. La
sœur de Jean de Beloy, Gille, épousa Thomas Thibert; sa mère,
Jeanne, possédait une maison rue de la Ferronnerie, attenante à
la place aux Pourceaux (_Ibid._, Z{1a} 12, fol. 134 rº; X{la} 69,
fol. 39 vº).
[1131] Pierre de Landes, changeur, recueillit de la succession de
ses parents «bonne chevance», ce qui lui permit en 1420
d'affermer, avec Philippot de Brabant et autres associés,
l'exploitation des monnaies du nord de la France et de prêter au
roi une somme de mille écus d'or garantie par l'évêque de
Beauvais (Arch. nat., X{la} 4794, fol. 291 rº; X{la} 4796, fol.
304 rº; X{la} 4797, fol. 158 vº). Pierre de Landes succéda en
juillet 1421 à Renaud Thumery comme maître particulier de la
monnaie de Paris, sous la caution de deux de ses confrères,
Philippot de Brabant et Germain Vivien. Resté à la tête de
l'atelier monétaire de Paris jusqu'au 7 janvier 1427, il le
transmit à Remon Marc (_Ibid._, KK 323, fol. 46 rº; Z{1b} 362;
X{2a} 20, fol. 188 rº). Charles VII n'oublia point les services
rendus à sa cause par P. de Landes et, dès le mois de juin 1436,
le créa général maître des monnaies; mais il ne fut reçu que le
22 février 1437, sur l'ordre exprès du roi (_Ibid._, Z{1b} 3,
fol. 186 vº). En 1441, le roi le nomma, avec Gaucher Vivien,
«général réformateur» des monnaies dans tout le royaume, et
renouvela ses pouvoirs les 5 novembre 1442 et 11 avril 1444,
après la réduction du nombre des généraux maîtres (_Ibid._, Z{1b}
60, fol. 38 rº, 42 vº, 53 vº). Il remplaça Michel de Laillier
comme prévôt des marchands le 23 juillet 1438; à l'expiration de
sa magistrature, le 23 juillet 1440, il fut maintenu «pour ce que
à ce temps il estoit absent pour les affaires de la ville;» de
même, le 30 juillet 1442, cette fois «à la prière et par lettres
missibles du roy.» Il céda la prévôté en 1444 à Jean Baillet
(_Ibid._, KK 1009, fol. 6). Pierre de Landes laissa de son
mariage avec Colette Barbière, fille de Guillaume Barbier,
écuyer, un fils, Denis, mineur en 1447; sa fille, Pernelle,
mariée à Jean de Vaudetar, fut inhumée à Saint-Merry.
[1132] Philippe de Ternant, seigneur de la Motte de Thoisy,
chevalier, chambellan du duc de Bourgogne, n'occupa que
temporairement le poste de prévôt de Paris; institué le 14 avril
1436, il eut pour successeur Ambroise de Loré, chargé de la
prévôté de Paris le 23 février 1437 et installé définitivement le
12 mars suivant (Arch. nat., Y 1, fol. 4 vº).
700. Item, la darraine sepmaine de may, furent prins les os du conte
d'Arminac et du chancelier de France, sire Henry de Marle, et de son filx
l'evesque de Coustances, et ung nommé maistre Jehan Paris, et ung autre
nommé Remonnet de la Guerre, qui estoient enterrez en la grant cour de
darriere Sainct-Martin-des-Champs, en ung grant fumier qui là est; et
furent enterrez leurs os en l'eglise de Sainct-Martin des Champs, c'est
assavoir, le conte d'Arminac dedens le cueur, à dextre du grant autel.
701. Item, quant les François furent affermez avec le Parlement et les
grans bourgoys et le conseil, ilz se plaignirent que le roy estoit tres
pouvre, et toute sa gent, et qu'il convenoit avoir de l'argent, où qu'il
fust prins. Si leur fut dit: «Il faut faire ung emprunt[1133].» Et ainsi
fut fait, especialment tres grief sur ceulx que on cuidoit qu'ilz
aimassent mieulx les Angloys que les Françoys. Et fut l'emprunt tres
grant, et se monta à tres grosse somme d'argent et d'or, car ilz furent
pou à Paris de mesnaigiers qui n'en poiassent pou ou grant. Quant ilz
orent celle grant somme d'argent, ilz s'appointerent pour aller devant
Crail[1134], et y furent environ trois sepmaines ou ung moys que à
aller, que à venir, que à mener vitaille et artillerie, et quant tout fut
prest et que on y ot moult despendu sans cop frapper, se bien pou non,
ilz leverent le siege et s'en revindrent tretous sans savoir cause
pourquoy, comme on disoit, se non que on leur fist entendant que grant
foison d'Angloys venoient pour lever le siege. Ainsi fut là despendu
mauvaisement grant partie de l'emprunt.
[1133] Le connétable de Richemont tint conseil le 25 avril au
sujet des subsides qu'il comptait demander au clergé et aux
habitants de Paris; les chanoines de Notre-Dame, tout en
protestant de leur pauvreté, se saignèrent d'une somme de cent
francs qui fut remise au connétable le 26 avril. La bourgeoisie
parisienne, de son côté, pour se dégrever quelque peu, voulut à
son tour imposer le clergé; c'est alors qu'une députation du
chapitre se joignit le 30 août au recteur de l'Université pour
faire entendre ses protestations au connétable (Arch. nat., LL
217, fol. 208).
[1134] Guillaume Gruel, historiographe d'Artus de Richemont, nous
apprend qu'«environ le premier jour de may fut advisé de mettre
le siege devant Creil»; le connétable y vint en personne, mais se
retira aussitôt, laissant la conduite de l'entreprise au bâtard
d'Orléans, son lieutenant, qui perdit quelques semaines en vains
efforts sous les murs de la place et dut lever le siège (Gruel,
coll. Michaud, t. III, p. 209).
702. Quant ilz furent revenus à Paris, si leur convint faire nouvelle
finance. Si leur fut donné en conseil qu'il convenoit faire cheoir la
monnoie[1135], mais pour ce qu'ilz n'avoient point assez de monnoye
forgée au coing du roy Charles, ilz firent crier le mercredy XXVIe [jour]
de may l'an mil CCCC XXXVI les blans de VIII deniers qui estoient au
coing de Henry, qui se disoit roy d'Angleterre et de France, ilz les
mistrent à VII deniers[1136], si valloient mieulx plus de VI blans pour
franc que ceulx qu'ilz forgerent au coing du roy Charles, si comme en
disoient ceulx à ce recongnoissans.
[1135] Toutes ces mesures relatives au cours des monnaies furent
concertées par les généraux maîtres des monnaies réunis en
assemblée extraordinaire au Palais le vendredi 21 juin 1436; dans
ce conseil, auquel assistèrent le doyen Jean Tudert, le prévôt
des marchands et le bailli de Senlis, «fut appoinctié que pour
certaines causes le mercredi prouchain ensuivant seroit publié le
mandement du roy nostre sire pour mettre les blans aux armes de
France et d'Angleterre à VII deniers parisis la piece, et oultre
que le VIIe jour de juillet ensuivant seroient publiées les
monnoies que le roy fait faire, et oster le cours aux monnoyes
d'Angleterre.» (Arch. nat., Z{1b} 3, fol. 181 vº.)
[1136] La date de 1437, donnée par le ms. de Rome et par toutes
les éditions, est inexacte; le mandement de Charles VII
interdisant de prendre les grands blancs aux armes de France et
d'Angleterre pour plus de sept deniers est du 26 juin 1436; il
fut publié au Châtelet de Paris le mercredi 27 juin et à son de
trompe «es lieus et places acoustumées» par Laurent Goris, crieur
du roi. Le matin du même jour, une visite générale des changes
sur le Grand-Pont se fit par les soins des maîtres des monnaies,
qui saisirent chez Guillaume le Breton et Jean le Riche des
dourdrets, moutons d'or et florins du Rhin, qu'on leur rendit
cisaillés le 6 juillet (Arch. nat., Z{1b} 3, fol. 181 vº, 182 rº;
Z{1b} 60, fol. 27 rº).
703. Item, le jeudy XIIe jour de juillet ensuivant, firent de tous poins
cheoir les blans que devant avoient mis à VII deniers, et les salus
d'or, qui pour le temps qu'ilz mirent les blans à VII deniers valloient
XXIIII solz parisis, [ilz les mirent à XX solz parisis[1137]]. Et la
sepmaine de devant s'estoient les Anglois raliez et couroient à une lieue
pres de Paris, et boutoient feus, et tuoient femmes et enffans, et
destruioient quanque ilz encontroient.
[1137] Par mandement du 12 juillet 1436 publié le même jour,
Charles VII ordonna la fabrication de deniers d'or fin, dits écus
à la couronne, d'une valeur de vingt-cinq sols tournois, régla le
cours des grands blancs à l'écu de France à dix sols tournois et
des petits blancs à cinq sols, enfin retira complètement de la
circulation les nobles, demi-nobles et quarts de nobles, saluts,
angelots, ainsi que les blancs «derrenierement appreciez à sept
deniers parisis, lesquels ne devoient estre pris qu'au marc pour
billon» (Arch. nat., Y 4, fol. 9 rº; Z{1b} 60, fol. 27 vº).
Malgré le mandement royal, il y eut force tentatives pour écouler
les monnaies prohibées; aussi fut-on obligé «par cry fait le
mercredi 1er août 1436 d'interdire de rechief et d'abondant à
tous» de faire circuler les monnaies d'or et d'argent défendues,
sous peine de perdre sa monnaie et d'amende arbitraire (_Ibid._,
Y 4, fol. 9 vº).
704. Item, en celui temps, en la fin de juing, ung caymant[1138] ferit
l'enffant d'une caymende dedens l'eglise des Innocens, celle leva sa
quenoille et le cuida frapper sur la teste. Si reculla, elle l'assena ung
bien pou ou visaige, si lui fist une tres petite esgratigneure, dont ung
bien pou de sang yssit, mais pour certain ilz en furent XXII jours en
prinson; et en ces XXII jours oncques l'evesque de Paris ne volt
reconcilier l'eglise, s'il n'avoit[1139]....., et les deux pouvres gens
n'avoient pas tant vaillant en toutes choses comme la somme qu'il
demandoit. Et pour ce que ledit evesque ne le volt faire, s'il n'estoit
paié à sa guise, en tous les XXII jours oncques messe, matines, ne
vespres, ne corps en terre ou cymetiere ne fut, ne le sainct service fait
de nulle heure, ne l'eaue benoiste, et les confraries qui avoient en
ladicte eglise leurs journées assignées, ilz alloient faire leur service
à Sainct-Josse[1140] en la rue Aubry-le-Boucher.
[1138] L'intrusion des mendiants dans les églises, notamment à
Notre-Dame, donna naissance à de tels abus que l'autorité
ecclésiastique dut prendre des mesures de rigueur. Une
délibération capitulaire du 5 janvier 1428 décida que les
quemandeurs d'aumônes ne seraient plus autorisés à vaguer dans
l'intérieur de Notre-Dame ni à s'asseoir autour du chœur, mais
qu'ils se tiendraient près des portes, en raison du bruit qu'ils
faisaient au point d'empêcher la célébration des offices dans le
chœur et les chapellenies, et à cause des ordures dont leurs
enfants souillaient l'église. Bientôt l'audace des mendiants ne
connut plus de bornes, et le chapitre, tout en usant de certains
ménagements, ordonna qu'ils seraient expulsés du pourtour du
chœur et confinés dans la nef (Arch. nat., LL 216, fol. 116,
185).
[1139] Ce passage est resté en blanc dans les mss. qui nous sont
parvenus.
[1140] La chapelle Saint-Josse dépendant de la cure de
Saint-Laurent se trouvait à l'angle formé par les rues
Quincampoix et Aubry-le-Boucher; édifiée au XIe siècle, elle fut
reconstruite en 1679 et démolie en 1791.
705. Item, en celle année fut tant de cerises que on avoit la livre pour
I denier tournois, voire telle fois fut VI livres pour ung blanc de IIII
deniers parisis, et durerent jusques à la Nostre-Dame my aoust.
706. Item, celle année fut la Sainct Laurens au vendredy, et fist on la
foire comme autresfoiz de toutes marchandises acoustumées à ladicte
journée.
707. Item, ou moys de septembre ensuivant, on commença à vendenger, mais
oncques mais les vendenges ne cousterent autant comme ilz firent celle
année, et si ne furent oncques [mais] vendengeurs ne vendengeresses à si
grant marché, car on avoit au commencement IIII femmes tout jour pour II
blans, et, [tel jour fut, on en avoit V pour II blans], et hotteurs pour
II blans ou pour III, et si avoit on tres grant marché de vivres, et si
ne furent aussi cheres, passé à cinquante ans; car en toutes les portes
de Paris avoit II ou III sergens de par les gouverneurs de Paris, qui
sans loy et sans droit et par force faisoient paier à chascun hotteur II
doubles, à chascune charrette qui amenoit cuves où il eust vendenge
VIII blans, XVI de II, VIII solz parisis de III; et ceulx des
garnisons d'entour Paris, comme le Bois de Vincennes[1141], comme
Sainct-Cloud[1142], le Pont-de-Charenton, avoient de chascun villaige
VIII ou X queues de vin de rançon, et autant ou plus qu'ilz en pilloient
de nuyt et de jour, sans les grans patiz qu'ilz avoient; et tesmoignoient
les gens dignes de foy que au Boys de Vicennes tant seullement en ot
bien celle année IIIc queues, et les autres ainsi ce qu'ilz porent, non
pas tant qu'i voldrent.
[1141] Des lettres de rémission furent accordées le 28 mai 1438 à
Girard de Semur, lieutenant de Jacques de Chabannes à Corbeil, à
Regnaut le Pelé, Jean de Castelnau, Pierre de Cidrac et autres
compagnons de guerre faisant partie des garnisons de Corbeil et
du Bois de Vincennes, pour leurs courses et dévastations au
détriment «des villaiges et platz pays environ lesdictes places;»
l'autorité royale voulut bien excuser ces excès, eu égard «aus
grans faultes et longs delaiz ou paiement de leurs gaiges et
soldées», raison malheureusement trop fondée (Arch. nat., Y 4,
fol. 35 vº).
[1142] Le capitaine du pont de Saint-Cloud au mois de décembre
1437 était Adenet de Trœchelles qui imposa aux habitants de
Sèvres l'obligation de faire le guet tant que Pontoise et
Chevreuse seraient occupés par les Anglais (Arch. nat., X{la}
1482, fol. 43 vº); au mois de mars 1439, Michel Quentin
commandait ce point fortifié.
708. Et en celuy temps n'estoit nouvelle du roy nullement, ne que se il
fust à Romme ou en Jherusalem. Et pour certain, oncques puis l'entrée de
Paris nulz des cappitaines francoys ne fist quelque bien dont on doye
aucunement parler, senon rober et pillier par nuyt et par jour; et les
Angloys menoient guerre en Flandres, en Normendie, devant Paris, ne nul
ne les contredisoit, et si gaignoient touzjours quelque forte place; et
le jour Sainct Cosme et Sainct Damyen vindrent ilz jusques à
Sainct-Germain-des-Prez, ne oncques nulz des gens d'armes de Paris ne
s'en voldrent mouvoir, et disoient que on ne les paioit point[1143]. Et
en verité quanque pouvres gens de bonne ville en leur obeyssance povoient
gaigner estoit pour eulx, et de ceulx des villaiges ce qu'ilz avoient
gaigné ou à gaigner leur ostoient ilz, ne nulle chose ne leur demouroit
ne que après feu, et pour certain ilz disoient qu'ilz avoient aussi cher,
ou mieulx, cheoir es mains des Angloys comme es mains des Françoys.
[1143] Le fait est exact, au moins en ce qui concerne les
garnisons des forteresses situées dans le rayon immédiat de
Paris; les gens de guerre se trouvant à Saint-Denis, au Bois de
Vincennes et à Lagny, ayant manifesté l'intention d'évacuer ces
places «par faulte de payement de leurs gaiges», le connétable de
Richemont se fit délivrer une somme de 637 livres, déposée entre
les mains du changeur Renaud Thumery, pour être appliquée au
payement de la solde arriérée (Arch. nat., X{la} 1482, fol. 20
rº).
709. Item, en ce temps, les bouchers de Sainct-Germain-des-Prez firent
une boucherie au bout du pont Sainct-Michel, comme on tourne à aller aux
Augustins[1144], et commencerent à vendre la vigille de Toussains, jour
Sainct-Quentin.
[1144] Une décision des «commissaires sur le fait de la justice
souveraine» autorisa provisoirement les bouchers de la boucherie
de Saint-Germain-des-Prés «à tenir leurs estaulx et à vendre
leurs chars sur la riviere de Seine, au long des murs, devant
l'ostel où souloit pendre la Coronne, pres du pont
Saint-Michiel;» le Parlement prorogea successivement jusqu'au
Carême Prenant et jusqu'à la Saint-Jean-Baptiste de l'année 1437
le délai de Noël 1436 primitivement assigné aux bouchers pour
l'exploitation de leur privilège (Arch. nat., X{la} 1482, fol. 3
rº, 11 vº).
710. Item, le jour Sainct-Clement ensuivant, vint le connestable à Paris
et admena sa femme, seur du duc de Bourgongne[1145], et avoit esté femme
au duc de Guienne, filx du roy de France, et vint avecques lui
l'arcevesque de Rains, chancelier de France, et le Parlement du roy, et
entrerent par la porte de Bordelles qui nouvellement avoit esté desmurée.
[1145] Marguerite de Bourgogne, fille de Jean Sans-Peur, veuve du
duc de Guyenne depuis 1415, épousa en secondes noces Artus de
Bretagne, comte de Richemont; le mariage conclu à Amiens en
l'année 1422 fut célébré peu après à Dijon en grande pompe.
Madame de Guyenne, comme l'appelle toujours Gruel, mourut le jour
de la Chandeleur 1442 (édit. Michaud, p. 190, 218). «Le tres
grant deuil» ressenti par le connétable ne l'empêcha point
d'épouser, cette même année, Catherine de Luxembourg.
711. Item, le jeudy ensuivant, vigille Sainct Andry, fut crié à son de
trompe que le Parlement du roy [Charles], qui depuis sa despartie de
Paris avoit esté tenu à Poityers, et sa Chambre des comptes à Bourges en
Berry, se tiendroit desormais au Palays Royal à Paris, en la fourme et
maniere que ses predecesseurs roys de France l'avoient acoustumé à faire,
et commencerent le jour Sainct Eloy, premier jour de decembre l'an mil
CCCC XXXVI[1146]. Et ainsi fut fait, et furent rappellez aucuns bourgoys
par doulceur, qu'on avoit mis hors après la departie des Angloys, pour ce
que moult estoient favoureux aux Engloys pour leurs offices ou autres
causes, et leur fut tout pardonné tres doulcement, sans reprouche ne sans
malmettre eulx ne leurs biens[1147].
[1146] Tous les manuscrits portent 1437, il faut lire 1436; c'est
le samedi 1er décembre 1436 que le Parlement de Paris fut
réorganisé; la séance d'ouverture fut présidée par l'archevêque
de Reims, chancelier de France, assisté des archevêque de
Toulouse, évêque de Paris, abbé de Saint-Denis, du bâtard
d'Orléans, du maréchal de Rieux, du sire de Gaucourt, d'Adam de
Cambrai, de Jean de Tudert (Arch. nat., X{la} 1482, fol. 2 rº).
Ce même jour, furent également installés les nouveaux généraux
sur le fait des aides, au nombre de trois (_Ibid._, Z{1a} 10,
fol. 1).
[1147] La mise à exécution de ces mesures d'apaisement fut
confiée au Parlement de Paris, qui s'acquitta de cette tâche
délicate avec toute la discrétion désirable; par délibération du
lundi 10 janvier 1437, il décida de faire venir le lendemain, en
présence du prévôt des marchands et des échevins, tous ceux qui
avaient été frappés d'exil; lesquels «doulcement seront
admonnestez de eulx gouverner et maintenir doulcement en la
ville, sans y faire aucuns monoples, et feront serement d'estre
bons et loyaulx au roy.» Deux jours plus tard, le Parlement prit
de nouvelles conclusions et déclara que le serment des bourgeois
rentrés en grâce serait reçu à huis clos, qu'aucune caution ne
serait exigée d'eux, et qu'il n'y aurait point obligation de
garder leur domicile. La prestation de serment eut lieu le samedi
15 décembre en présence de l'échevinage (Arch. nat., X{la} 1482,
fol. 4 rº et vº).
712. Item, celle année, fut tant de navez que on avoit celle année le
boessel pour II doubles, et tant de poreaux que on avoit une grosse bote
pour ung denier, qui l'année devant coustoit IIII doubles et
davantage[1148].
[1148] «Et davantage» manque dans le ms. de Rome.
713. Item, poys, feves furent à si grant marché que on avoit feves pour
dix deniers le boessel belles et grosses, et pour XIIII deniers bons
pois; et tres bon vin partout Paris pour II doubles, blanc et vermeil.
714. Item, en la fin de novembre, la vigille Sainct Andry, commença à
geler si fort qu'elle dura jusques à Karesme-prenant, qui fut le XIIe
jour de fevrier, et en cellui temps ne plut point, mais moult nega fort.
[1437.]
715. Item, celle nuyt de Karesme-prenant, à heure de mynuyt ou environ,
prindrent les Angloys la ville de Pontoise[1149] par la grant negligence
du cappitaine qui estoit signeur de l'Isle-Adam, qui n'estoit pas si
saige comme mestier eust esté, car il estoit tres convoiteux, et bien y
paru; car on disoit que au jour que la ville fut prinse qu'il y avoit de
blé plus qu'il n'en failloit pour deux ans tous entiers pour fournir
ladicte ville, et il en avoit tres pou à Paris; mays oncques, pour priere
que ceulx de Paris peussent faire, il n'en volt oncques laisser venir
grain à la ville de Paris, et lui voulloient donner les marchans de
Pontoise de chascun sextier IIII solz parisis. Or perdit tout,
premierement honneur, car il s'enfouyt honteusement sans deffendre ne luy
ne la ville; ainsi par lui furent les bonnes gens tuez et leurs biens
perduz, et ceulx qui ne furent tuez furent mis en divers lieux en
prinsons, et mis à si grant finance qu'ilz ne porent paier, pourquoy
plusieurs moururent dedens les prinsons. Ainsi fut tout ce mal par luy,
et enforça les ennemis, et greva tant par sa mauvese garde Paris et le
païs d'entour que à peine le pouroit on raconter, car aussitost que la
ville fut prinse, III ou IIII jours après le blé enchery à Paris à la
moitié, et tout potaige de grain; car nul n'osoit venir à Paris pour les
Angloys qui partout couroient autour de Paris. Et fut la voeille du
premier dimenche de karesme, vindrent à XII heures de nuyt ou environ
assaillir Paris, pour ce que les fossez estoient gelez, mais ilz furent
si bien reboutez par cannons ou autrement qu'ilz y gaignerent pou et que
tout bel leur fut de leur esloingner.
[1149] Pontoise fut enlevé par escalade le 12 février 1437 (voir
le récit de J. Chartier, t. I, p. 234).
716. Item, la premiere sepmaine de karesme, fut crié à son de trompe que
nul boulenger ne feist plus de pain blanc ne gasteaux, n'eschaudez, affin
que les bourgois qui avoient du blé cuisissent.
717. Item, la gellée avoit tellement fait mourir toute la verdure que à
la fin de mars on n'en trouvoit quelque pou, se non ung pou de poreaux,
qui coustoient une petite bote IIII deniers que on avoit eue en janvier
pour ung denier; et oignons tres chers, et pommes tres cheres, car le
quarteron de Cappandu [ung] pou grosses coustoit VII blans. Et si ne vint
nulles figgues, mais il fut le meilleur miel que on eust veu grant temps
avoit, et à bon marché, car la pinte ne coustoit que deux blans; et si
avoit on le molle de buche en Greve pour dix blans.
718. Item, le pain fut moult cher, car le sextier de tres petit seigle
coustoit XLIIII solz ou III frans, et le froument IIII frans.
719. Item, la sepmaine peneuse, le mercredy XXVIe jour de mars [de] l'an
mil IIIIc XXXVII, furent decolez III hommes, l'un advocat en parlement,
nommé maistre Jaques [de] Luvay[1150], et ung autre de la Chambre des
comptes, nommé maistre Jaques Rousseau[1151], et ung varlet boucher, qui
estoit devenu poursuivant, qui portoit aux ennemis anciens de France
tous les secretz que on faisoit à Paris, et lui envoioient les deux
devantdiz, et ung autre nommé maistre Jehan le Clerc[1152], lequel fut
mené en ung tumberel à boue la journée que les deux dessusdiz furent
decollez, et après condampné perpetuelment en oubliette, pour ce que
clerc estoit, et les deux estoient bisgames; lesquelx recongnurent,
especialment maistre Jaques Rousseau, que quant aucunes bonnes villes que
les Angloys tenoient se vouloient mettre en l'obeissance du roy de
France, et que les bourgoys le mandoient au connestable et au chancelier
qu'on feust prest de ce faire à tel jour, les faulx traistres devant diz
le mandoient aux Englois qui tantost faisoient grans garnisons de gens
d'armes, et faisoient copper testes à desroy, et bannissoient gens, et
prenoient le leur sans mercy, et tuoient et boutoient feus es villaiges
d'entour et menoient tous les biens en leurs garnisons.
[1150] Aucun personnage de ce nom n'est inscrit sur la liste des
avocats du Parlement qui prêtèrent serment aux Anglais le 15 mars
1436; mais il y avait alors au nombre des notaires de la
chancellerie un Jacques de Louvain, souvent nommé dans le dernier
registre de Henri VI. C'est peut-être de celui-ci qu'a voulu
parler notre auteur.
[1151] Jacques Roussel, clerc du roi en la Chambre des comptes
dès l'année 1421, figure parmi ceux qui prêtèrent serment entre
les mains du chancelier, le jeudi 15 mars 1436; il comptait au
rang des plus chauds partisans de la domination étrangère. Vers
1424, la vieille porte Saint-Martin lui avait été donnée, à vie,
par le roi d'Angleterre, moyennant une redevance annuelle de 70
sols parisis, mais il renonça presque aussitôt à cette concession
(Arch. nat., KK 403, fol. 21 vo). Les registres du Parlement le
mentionnent plusieurs fois: le 13 septembre 1421, il est donné
comme curateur à Jeannin des Champs, fils de Gilles des Champs,
bailli de Meaux, pour les biens existant à Paris (_Ibid._, X{la}
4793, fol. 105 rº); en 1424 et 1425, ce même clerc des comptes
soutint un procès contre Luquin du Pleis (_Ibid._, X{la} 64, fol.
163 rº; X{la} 4794, fol. 130 rº). Après la fin tragique de
Jacques Roussel, sa veuve et ses enfants furent assez heureux
pour se faire délivrer les biens du condamné, biens dont le fisc
devait bénéficier suivant l'usage (_Ibid._, PP 118, Mémorial
Bourges, fol. 5).
[1152] Ce Jean le Clerc, qualifié de «notables homs, bon clerc et
expert et bien recommendé de souffisance», eut un procès en août
1426 au Parlement avec Laurent le Berruyer, au sujet de la
prébende de Bayeux, possédée jadis par Jean Courtecuisse. Il
était avocat au Parlement au moment de l'expulsion des Anglais
(Arch. nat., X{la} 1480, fol. 360 rº; X{la} 1481, fol. 118 vº;
X{la} 4794, fol. 233 vº).
720. Item, la sepmaine de Pasques l'an mil IIIIc XXXVII, fut prins à
Beauvoys en Brie[1153] ung nommé maistre Mille de Saulx[1154], lequel
estoit procureur de parlement, qui avoit autresfoys esté prins et avoit
promis d'estre loyal et avoit baillée sa foy, et mis sa femme et deux
filx qu'il avoit en hostaige; mais de tout ce ne tint compte, ne de
foy[1155], ne de femme, ne d'enfens, mais devint le plus fort larron,
bouteux de feus et de tout autre malefice qui fust en France ny en
Normendie; et si estoit du mauldit conseil des trois devantdiz, et pour
ce ot il la teste coppée, et son varlet, le Xe jour d'avril l'an mil CCCC
XXXVIII; et cestui Mille enseigna plusieurs grans caves et anciennes,
touchans à quarrieres, desquelles on ne savoit riens, parmy lesquelles on
devoit bouter les Angloys dedens Paris, mais Dieu qui tout scet ne le
volt consentir. Ung pou après, [en cellui moys], prindrent les Angloys le
chastel nommé Ourville[1156], qui estoit au Galloys d'Aunoy[1157], lequel
chastel il perdit par sa mauvestie, car les souldoiers qui le devoient
garder, il ne voulloit paier de leurs gaiges, par quoy ilz furent cause
de la prinse du chastel; et fut sa femme prinse et fut admenée à Meaulx
qui estoit en celui temps en l'obeissance des Angloys, comment elle fut
demenée des Angloys, on s'en taist[1158].
[1153] Beauvoir, Seine-et-Marne, cant. de Mormant, à vingt-cinq
kilomètres de Melun, possède encore un château entouré de fossés.
[1154] Miles de Saulx ne nous est connu que par la mention d'un
accord qu'il conclut le 20 février 1421 avec le chapitre de
Notre-Dame, au sujet des biens délaissés par Jean Favre,
chevecier de Notre-Dame, biens dont il s'était rendu acquéreur
(Arch. nat., LL 215, fol. 313). Quant à l'expédition dirigée
contre Beauvoir, elle est racontée tout au long par Gruel;
d'après ce chroniqueur, ce château soutint un assaut qui dura un
jour entier et se rendit le lendemain à discrétion; les assiégés
obtinrent la vie sauve, moyennant une rançon d'un marc d'argent
par tête, mais durent livrer Miles de Saulx qui fut amené à Paris
et décapité par ordre du connétable (Gruel, édit. Buchon, p.
384).
[1155] «Ne de foy» manque dans le ms. de Rome.
[1156] Le château d'Orville, près de Louvres-en-Parisis
(Seine-et-Oise, arr. de Pontoise, cant. de Luzarches). D'après J.
Chartier (t. I, p. 235), il fut «prins d'eschielle»; suivant
Gruel, il aurait été livré par les gens du sire d'Orville à
Guill. Chambrelan, de la garnison de Meaux, puis démoli.
[1157] Suivant la notice consacrée par M. Fagniez à la famille
des Gallois d'Aulnay (_Mém. de la Société de l'hist. de Paris_,
t. II, p. 299), le personnage ci-indiqué ne serait pas différent
d'un bâtard d'Aulnay, sans prénom connu, partisan de la cause
anglaise, souvent cité par Monstrelet (t. V, p. 27-31); nous
pensons qu'il s'agit plutôt de Jean d'Aulnay dit Galois,
chevalier, seigneur d'Orville, que nous voyons mentionné avec
Isabelle d'Aulnay, sa femme, dans un procès plaidé au Parlement
en juillet 1429 (Arch. nat., X{la} 4796, fol. 127 vº) et en
février 1439 dans une autre affaire avec Colin du Bois (_Ibid._,
X{la} 4798, fol. 11 vº); le même seigneur emmena à Orville un
prisonnier du nom de Jean de Ploisy, qui, mis aux fers dans une
basse fosse, se fit réclamer par le duc de Bedford (_Ibid._,
X{2a} 22, fol. 9 rº).
[1158] Gruel rapporte que Chambrelan emmena la dame d'Orville
prisonnière avec trois ou quatre de ses femmes, l'une desquelles
fut «forcée»; la même dame ne recouvra la liberté qu'après
payement d'une rançon de quatorze cents écus.
721. Item, il perdit toute sa chevance, et si fist la prinse de cestuy
chastel tant de mal à Paris que homme ne le pouroit nombrer, car il
estoit sur les chemins de Flandres et de Picardie et de Brie, et brief
sur tous les chemins dont il povoit venir biens à Paris. Brief, il fist
tant de mal à Paris, car il fut prins à l'entrée de juillet que on devoit
cuillir les blez, si convint mettre grant garnison à Sainct-Denis[1159]
pour garder les laboureurs; mais pour certain, on ne savoit duquel on
avoit le meilleur marché, ou des Angloys ou des Francoys; car les
Francoys prenoient patiz et tailles de III mois en III mois, et se les
pouvres laboureurs n'avoient de quoy paier, les gouverneurs les
habandonnoient aux gens d'armes, les Angloys les delivroient quant ilz
les povoient prendre par rançon.
[1159] L'entretien de cette garnison retomba entièrement à la
charge des habitants de Paris; le 30 janvier 1438, Charles VII
commit Pierre de Brabant, conseiller sur le fait de la justice
des aides, Jean de la Porte, lieutenant criminel du prévôt de
Paris, Simon du Martroy, échevin, et Thomas Pigache, bourgeois de
Paris, à la levée d'une aide de mille livres tournois,
spécialement affectée au payement de la garnison de Saint-Denis;
on voit par le compte de Simon du Martroy (Arch. nat., KK 284,
fol. 19 rº) que la perception de cet emprunt forcé ne put se
faire que partiellement «pour la grant povreté du peuple et la
grant cherté de vivres qui lors estoit.»
722. En cellui temps fut mis le siege devant Montereau, le jour Sainct
Berthelemy en aoust, dont il convint que ceulx de Paris paiassent une
trop grosse taille[1160] qui moult les greva; car il n'estoit nul qui
gaignast, se non ceulx qui avoient blé ou orge à vendre, et si estoit le
blé tant cher ou droit cuer d'aoust, à l'entrée de septembre, que le plus
petit blé valloit IIII frans, le fourment VI frans, l'orge XL solz
parisis, et si ne mangoit on point de pain blanc.
[1160] Trente-six mille livres tournois, tel est le chiffre
énorme de l'aide imposée aux habitants de Paris pour subvenir aux
dépenses du siège de Montereau. Comme il était difficile de
réunir une somme pareille en argent monnayé, les Parisiens eurent
la faculté de se libérer en sacrifiant leur vaisselle d'or et
d'argent; par un mandement du 1er septembre 1437 à l'adresse des
généraux maîtres des monnaies, Renaud Thumery, changeur commis à
la monnaie de Paris, reçut ordre de payer pour chaque marc d'or
fin 70 écus d'or, et pour chaque marc d'argent en vaisselle
nouvellement poinçonnée 7 livres 10 sols tournois, afin de
convertir ces matières en espèces (Arch. nat., Z{1b} 60, fol. 28
vº).
723. Item, le jour de la my-aoust, chanta on en la chappelle
Sainct-François aux Pelletiers en l'eglise des Innocens la premiere messe
de la glorieuse Assumpcion de la glorieuse Vierge Marie Nostre Dame.
724. Item, en cellui moys de septembre IIIIc XXXVII, on fist de rechief à
Paris la plus estrange taille qui oncques mais eust esté faicte, car nul
en tout Paris n'en fut excepté, de quelque estat qu'il fust, ne evesque,
abbé, prieur[1161], moyne, nonnains, chanoyne, prebstre, benefficié [ou
sans benefice], ne sergens, menestriers, ne les clercs des parroisses, ne
aucune personne de quelque estat qu'il fust. Et fut premierement faicte
une grosse taille sur les gens[1162] de l'eglise, et après sur les gros
marchans et marchandes, et paioient l'un IIIIm frans, l'autre IIIm ou IIm
frans, VIIIc, VIc, chascun selon son estat; après aux autres mains
riches, à l'un C ou LX, L ou XL, tretout le maindre paia XX frans ou au
dessus, les autres plus petiz au dessobz de XX frans et au dessus de X
frans, nul ne passoit XX frans et nul ne paoit mains de X frans, uns et
autres plus petiz nul ne passoit C solz, ne mains de XL solz parisis.
Après celle doloreuse taille firent une autre tres deshonneste, car les
gouverneurs prindrent es esglises les joyaulx d'argent[1163], comme
encenciers, plaz, burettes, chandelliers, paix, brief de tous vesseaux
d'eglise qui d'argent estoient ilz prenoient sans demander, et en après
ilz prindrent la grigneur partie de tout l'argent monnoyé qui estoit ou
tresor des confraries. Brief, ilz prindrent tant de finance à Paris que à
peine en seroit homme creu, et tout soubz l'ombre de prendre le chastel
de Montereau et la ville. Et furent devant sans rien faire depuis la my
aoust jusques au jeudy XIe jour d'octobre ensuivant, l'endemain de Sainct
Denis, qu'ilz prindrent la ville par assault[1164], et les gens d'armes
se mirent dedens le chastel à garant; après, pluseurs foys parlementerent
ensemble, mais ilz ne porent accorder, si assaillirent le chastel par
pluseurs foys et gecterent de leurs cannons et d'autre traict tant et si
souvent que grandement greverent le chastel et ceulx de dedens. Et aussi
traioient ceulx de dedens à ceulx de dehors, mais pou leur vallu, car ilz
virent bien que longuement ne le povoient tenir le chastel qu'ilz ne
fussent destruiz, si parlementerent au roy, et ad ce s'accorderent que
les Angloys s'en iroient sauves leurs vies, comme estrangiers concquerans
terre, car ilz n'estoient pas venus en France de leur auctorité, et tous
ceulx qui avec eulx estoient de la langue de France se rendirent à la
voulenté du roy; et ainsi fut fait, dont la plus grant partie d'iceulx
Francoys renyez furent panduz par les gorges, et aucuns autres allerent
en longs pellerinaiges, une corde au col. Cest appointement (fut) fait le
sabmedi XIXe jour d'octobre l'an mil IIIIc XXXVII; et le mardi ensuivant
randirent le chastel[1165] et s'en allerent. Et ceulx de Paris s'en
tindrent bien mal comptents, et ne firent pour la prinse du chastel ne
joie, ne feuz allumerent, ne n'en tindrent compte, comme ilz firent pour
la prinse de la ville, car on sonna par tous les mostiers de Paris, et
fist on par tout joye et liesse toute nuyt et feuz et dances, et tout ce
fut delaissé, parce que on avoit ainsi delivré les Angloys et qui
estoient IIIc, tous murdriers et larrons. La plus grant partie d'eulx se
mist à la riviere pour plus emporter de leurs bagaiges, et quant ilz
passerent par devant Paris, il fut crié, sur peine de la hart, que nul ne
nulle ne fust si hosé ne si hardy de leur dire pis de leur nom, dont le
peuple de Paris fut moult mal comptent, mais à souffrir le convint pour
celle foys, car de nulle rien ilz n'osoient parler qui touchast le bien
publicque, car ilz avoient tant d'oppressions, tant des tailles devant
dictes, tant de malles gaignes, tant de grant charté de pain et de tous
autres vivres que oncques[1166] on eust veu puis C ans. Mais l'esperance
de la venue du roy les confortoit, laquelle fut bien en vain, car quant
il vint à Paris, lequel y vint l'endemain de la feste Sainct Martin
d'yver l'an mil IIIIc XXXVII, dont on fist aussi grant feste comme on
pouroit faire à Dieu, car à l'entrée de la bastide Sainct-Denis par où il
entra, tout armé au cler, et le dalphin, jeune d'environ dix ans[1167],
tout armé comme son pere le roy; et à l'entrée les bourgoys luy mirent un
ciel[1168] sur sa teste comme on a à la Sainct Sauveur à porter Nostre
Seigneur, ainsi le porterent jusques à la porte aux Paintres dedens la
ville[1169]. Et entre la dicte porte et la bastide avoit pluseurs beaux
misteres, comme à la porte des Champs avoit angles chantans, à la
fontaine du Ponceau-Sainct-Denis moult de belles choses qui moult longues
seroient à raconter, devant la Trinité la maniere de la Passion, comme on
fist pour le petit roy Henry, quant il fut sacré à Paris, comme davant
est dit.
[1161] Les mots: «Ne evesque, abbé, prieur» manquent dans le ms.
de Rome.
[1162] Ms. de Paris: grans.
[1163] Si les conseillers de Charles VII mirent ainsi à
contribution le trésor des églises, c'est que les finances
royales étaient tellement épuisées que l'on ne pouvait attendre
la réalisation même partielle de l'emprunt de 36,000 livres sur
les habitants de Paris; dès le 22 septembre 1437, le chancelier
de France, le comte de Vendôme et autres membres du conseil royal
exposèrent aux chanoines de Notre-Dame la nécessité de se
procurer immédiatement une somme de douze mille francs en vue du
recouvrement de Montereau, et lui demandèrent l'avance d'un
certain nombre de marcs d'argent. Le chapitre accéda à cette
demande et fit peser par Jean Fournier, orfèvre, et Renaud
Thumery, deux plats d'argent blanc et quatre candélabres d'argent
du grand autel, du poids total de vingt-sept marcs (Arch. nat.,
LL 217, fol. 334).
[1164] Montereau fut emporté «de bel assault» le jeudi 10 octobre
1437 par Charles VII, qui paya bravement de sa personne en tête
de son armée (Voir la relation de ce brillant fait d'armes
insérée au registre du conseil du Parlement; Arch. nat., X{la}
1482, fol. 37 vo).
[1165] Après la prise de la ville, Thomas Guérard, capitaine de
la place pour le roi d'Angleterre, s'était retiré dans le
château; il le rendit le mardi 22 octobre (Arch. nat., X{la}
1482, fol. 37 vº; J. Chartier, t. I, p. 237).
[1166] «Oncques» manque dans le ms. de Rome.
[1167] Le dauphin avait alors quatorze ans accomplis.
[1168] Ce ciel en drap d'or vermeil porté par le prévôt des
marchands et les échevins fut déposé par les sergents d'armes au
prieuré de Sainte-Catherine-de-la-Culture (Journal parisien de
Jean Maupoint, p. 24).
[1169] La porte aux Peintres qui, dans le principe, faisait
partie de l'enceinte de Philippe-Auguste, s'élevait près de
l'impasse du même nom, à l'intersection des rues actuelles de
Turbigo et aux Ours prolongée; devenue fausse porte après la
construction de l'enceinte de Charles V, elle fut dégarnie de ses
tours, puis démolie vers 1535.
725. Item, à la porte aux Paintres aussi, et devant Chastellet et devant
le Pallays, senon que depuis ladicte porte aux Paintres tout fut tandu à
ciel jusques à Nostre-Dame de Paris, senon le Grant Pont. Et quant il fut
devant l'Ostel Dieu ou environ, on ferma les portes de ladicte eglise de
Nostre-Dame, et vint l'evesque de Paris, lequel apporta ung livre sur
lequel le roy jura, comme roy, qu'il tendroit loyalment et bonnement tout
ce que bon roy faire devoit[1170]. Après furent les portes ouvertes, et
entra dedens l'eglise et se vint loger au Palays pour celle nuyt; [et
fist on moult grant joie celle nuyt] comme de bassiner, de faire feus en
my les rues, dancer, menger, et boyre et de sonner pluseurs instrumens.
Ainsi vint le roy à Paris comme devant est dit.
[1170] Charles VII arriva devant Notre-Dame à quatre heures après
midi, il fut reçu par l'évêque Jacques du Châtelier, qui lui
adressa l'allocution suivante: «Tres chrestien roy, nostre
souverain et droicturier seigneur, les saincts et tres chrestiens
roys de France, vos predecesseurs, qui tant ont honouré et amé
Dieu et l'eglise, si ont acoustumé que, après leur unccion et
sacre en leur premier joyeux advenement en ceste vostre cité, ilz
viennent premier à l'eglise, et devant qu'ilz entrent en ladicte
eglise, ilz doivent faire premier le serement à l'eglise, et
ainsi le devez faire en ensuivant les sainctes voyes et bons
propos de vos predecesseurs, et est le serement tel.» Après cette
exhortation le roi, étendant la main sur les saints Évangiles,
s'exprima en ces termes: «Ainsi comme mes predecesseurs l'ont
juré, je le jure.» Ce cérémonial accompli, Charles VII fit son
entrée solennelle dans la cathédrale et vint baiser les saintes
reliques (Arch. nat., LL 217, fol. 357-359).
726. Item, le jour Saincte Katherine ensuivant, fut fait ung moult
solempnel service à Sainct-Martin des Champs pour feu le conte d'Arminac
qui fut tué, comme devant est dit, environ dix-neuf ans devant dedens le
Pallays; et y ot bien ce jour XVIIc cierges alumez et de torches à la
value, et tous prebstres qui voldrent dire messe furent paiez; mais on
n'y fist point de donnée, dont on s'esbahyt moult, car telz IIIIm
personnes y allerent, qui n'y fussent ja entrez, s'ilz n'eussent cuidé
que on y eust fait donnée, et le maudirent qui avant prierent pour luy.
Et tout ce service fist faire le conte de Pardriel ou de la Marche[1171],
le mainné filx du conte d'Arminac devant dit, et y fut le roy et
chevaliers d'Anjou et tous ceulx de Nostre-Dame et des collieges de
Paris, tous revestuz.
[1171] Bernard d'Armagnac, comte de Pardiac et de la Marche,
vicomte de Carlat et de Murat, second fils de Bernard d'Armagnac
et de Bonne de Berry, institué, en 1422, lieutenant et capitaine
général au bailliage de Mâcon et sénéchaussée de Lyon, mourut
vers 1462, laissant de son mariage avec Éléonore de Bourbon un
fils, Jacques d'Armagnac, duc de Nemours.
727. Item, après dit le service, furent portez les os dudit conte à
Nostre-Dame des Champs, acompaigné de grant luminaire et de gens vestus
tous de noir, et là fut laissé jusques au mercredy suivant; et ce jour
disna le roy à Sainct-Martin des Champs, et le mercredy furent emportez
les os dudit conte en son païs d'Arminalx.
728. Et en ce temps avoit à Paris foison gens d'armes, et environ XL ou L
larrons qui s'estoient boutez dedens Chevreuse[1172] couroient tous les
jours jusques aux portes de Paris et prenoient hommes, bestes, voitures;
et devers la porte Sainct-Denis ne sçay quelx larrons qui estoient à
Ourville venoient prendre les hommes et les proyes jusques emprès les
portes de Paris, et par ce point venoient toutes les sepmaines, et quant
ilz estoient III ou IIII lieus loing, les gens d'armes qui à Paris
estoient s'armoient tout à loisir et se partoient sans conroy, et tantost
s'en revenoient puis qu'ilz avoient fait maniere. Et pour ce enchery tout
grain, car blé valloit V frans et demy, qui n'estoit que mesteil, orge LX
solz, feves menues V solz parisis le boessel, poys au pris, huylle V solz
parisis la pinte, la livre de beurre [sallé] VI blans, et tout à forte
monnoye[1173]. Et depuis que le roy estoit entré à Paris, tout enchery
comme dit est, pour ces larrons qui touzjours estoient en embusche
emprès Paris, ne roy, ne duc, ne conte, ne prevost, ne cappitaine n'en
tenoit compte, ne que s'ilz fussent à cent lieues loing de Paris.
[1172] Chevreuse, tombé par surprise au pouvoir des Anglais en
1437, redevint français peu après, ensuite du rachat qu'on en fit
de Guillaume du Brouillart, chevalier (Cf. J. Chartier, t. I, p.
235).
[1173] Malgré le peu de sécurité des communications et la
difficulté extrême des transports, il se trouvait encore des
marchands qui ne craignaient pas d'exposer aux dangers des grands
chemins les produits destinés à l'approvisionnement de la
capitale, témoin ce Jean des Bonnes qui, en l'an 1437, «fist
amener à Paris LXXVIII quaques de haren blanc, deux pipes de
haren sor et cinq ambours de salmons salez» (Arch. nat., X{2a}
22, 21 mars 1443).
729. Item, il fu cel an grant année de choulx à Paris[1174] et de navez,
car le boessel ne coustoit que VI deniers parisis, par quoy les gens
appaisoient leur fain et à leurs enfens.
[1174] «A Paris» manque dans le ms. de Rome.
730. Item, le fruit failly partout, se non de neffles et de pommes de
boys, et si ne fut nulles noys ne nulles almandes.
731. Item, le roy se desparti de Paris le IIIe jour de decembre l'an mil
IIIIc XXXVII, sans ce que nul bien y feist à la ville de Paris pour lors,
et sembloit qu'il ne fust venu seullement que pour veoir la ville, et
vraiement sa prinse de Montereau et sa venue cousta plus de LXm frans à
la ville de Paris, où qu'ilz fussent prins.
[1438.]
732. Item, le jour de la Thiphaine, les larrons de Chevreuse, environ XX
ou XXX, vindrent à la porte Sainct-Jaques et entrerent dedens Paris, et
tuerent ung sergent à verge nommé ***, qui estoit assis à ung huys, et
s'en rallerent franchement, et prindrent trois des portiers gardans la
porte et pluseurs autres pouvres gens, sans la proye qui ne fut pas
petite, et si n'estoit que XII heures de jour ou environ, et disoient:
«Où est vostre roy! Hé[1175] est il mucé?» Et pour les cources que lesdiz
larrons faisoient, enchery tant pain et vin que pou de gens mengeoient de
pain leur saoul, ne pouvres gens ne buvoient point de vin[1176], ne
mengeoient point de char qui ne leur donnoit, ilz ne mengeoient que
navez ou trongnons de choulx mis à la braise sans pain, et toute nuict et
tout jour crioient petis enfans et femmes et hommes: «Je meur! Helas! las
doux Dieu! je meur de fain et de froid!» et toutes fois qu'il venoit à
Paris gens d'armes pour acconvoyer aucuns biens qu'on y amenoit, ilz
amenoient avec eux IIc ou IIIc mesnaigers, pour ce qu'ilz mouroient de
fain à Paris.
[1175] «Hé» manque dans le ms. de Rome.
[1176] L'examen de notre journal, en ce qui concerne les
événements de l'année 1438, nous avait permis de constater d'une
part le peu d'étendue des matières comprises sous cette année et
d'autre part le défaut de suite du texte; à ce dernier point de
vue, il est aisé de remarquer que le passage «Item ceux de
Montargis firent semblablement et rendirent ces III places.» ne
pouvait se rattacher à aucun des faits précédemment rapportés, ce
qui laissait entrevoir l'existence d'une lacune. Cette lacune
considérable, qui se retrouve même dans le ms. de Rome, est
comblée dans notre édition à l'aide du manuscrit de Paris, auquel
nous empruntons la fin du paragraphe: _Item, le jour de la
Tiphaine_ à partir des mots _ne mengeoient point de char_, et
tout ce qui suit jusque inclusivement au paragraphe qui commence
ainsi: _Item, en ce temps, le capitaine de Dreux_. Un autre
manuscrit du Journal parisien, celui de la bibliothèque d'Aix,
dont l'existence nous a été révélée pendant l'impression de notre
chronique, renferme également dans son entier le passage inédit
dont nous donnons le texte.
733. Item, la vigille Sainct Marc, en avril, qui fust à un jeudi fist un
si grant vent qu'il arracha les plus gros ormes de ceulx qui estoient
devant l'Isle-Nostre-Dame, et le sabmedi de devant cheut devant la
chambre Me Hugues un mur devant soudainement emmi la rue, lequel tua III
hommes qui par là passoient et en blessa IIII qui moururent, et ainsi
furent VII hommes mors par ledit mur. En celluy temps faillist le pain à
Paris, car le bled valloit VII frans; febves, pois, VI blans le septier;
et pour certain le pain de II blans ne pesoit que XI onces.
734. Item, en celle année IIIIc XXXVIII, fust si grant foison de
chenilles qu'ilz degasterent tous les arbres et les fruictz, et le vent
devant dict qui fust la vigille Sainct Marc abatit tant de fruict comme
de cerises, de noix; brief, il fist moult de dommaige par tous lieux, et
abatit plusieurs maisons, cheminées sans nombre, et tant d'arbres portant
fruict, que ce fust une tres grande merveille, et esbahissement du grant
dommaige qu'il fist en plusieurs lieux et presque partout, et si ne dura
que VI heures ou environ.
735. Item, il fust tant grant charté de verdure celle année que à
l'entrée de may on vendoit--pour faute de porée--choulx, des mauves, des
sauves, de la pareille, des orties, et les cuisoient les pouvres gens
sans gresse, senon sel et eau, et mengeoient sans pain, et dura jusques
après la Sainct Jehan; mais par force de pluye dont grande abondance fut
en celluy temps, vint la verdure environ VIII jours devant la Sainct
Jehan à marché, mais tout grain enchery tousjours, que bon bled valloit
VIII frans le sextier, forte monnoye, et petites febves noires que on
souloit donner aux porcs dix solz pour le boissel.
736. Item, Seine fust si grande à la Sainct Jehan qu'elle passoit assès
la Croix de Greve.
737. Item, il faisoit si grant froid à la Sainct Jehan comme il debvroit
faire en febvrier ou en mars.
738. Item, la premiere sepmaine de may audit an mil IIIIc XXXVIII, (à)
chascune des IIII portes de Paris, deux à la porte et une dessus les
barrieres encontre le mur, on attacha III pieces de toile tres bien
peintes de tres laides histoires; car en chascune avoit painct ung
chevalier des grans signeurs d'Angleterre, icelluy chevallier estoit
pendu par les piez à un gibet, les esperons chaussés; tout armé senon la
teste, et à chascun costé un diable qui l'enchaînoit, et II corbeaux
laidz et hideux qui estoient en bas en son visage, qui luy arrachoient
les yeux de la teste par semblant.
739. Item, il y avoit escript au premier: GUILHAUME DE LA
POULLE, CHEVALLIER ANGLOIS, COMTE DE SUFFORD ET GRANT MAISTRE
D'HOSTEL DU ROY D'ANGLETERRE, CHEVALIER DE LA JARTIERE, FAULX
PARJURE DE LA FOY MENTIE, DEUX FOIS, ET DE SON SEELLE A NOBLE
CHEVALLIER, TANGUY DU CHASTEL, CHEVALLIER FRANÇOIS.
740. Item, l'autre estoit: ROBERT, COMTE DE HUILLEBIT, PARJURE
UNE FOIS DE SA FOY MENTIE ET DE SON SEEL AUDIT TANGUY DU CHASTEL,
CHEVALLIER DEVANT DICT.
741. Item, l'autre estoit nommé THOMAS BLOND, CHEVALLIER, non pas comte,
ne chevallier de la Jartiere, comme les deux autres, mais PARJURE DE SA
FOY MENTIE ET DE SON SEEL A TRÈS NOBLE CHEVALLIER FRANÇOIS, MONSIEUR
TANGUY DU CHASTEL. Ainsi estoit celle tres laide (histoire) encontre
à l'entrée de chascune porte de la ville de Paris.
742. Item, la nuict de la Sainct Jehan, fust faict ung grant feu devant
la maison de la ville, et ne fust point allumé le droict feu qui estoit
en la place accostumée, pour ce que l'eaue y estoit trop grande, car elle
passoit la Croix, comme devant est dit.
743. Item, la fille du roy nommée Marie, qui estoit religieuse à Poissy,
alluma le feu d'un costé et le connestable de l'autre, lequel on disoit
estre favorable aux Anglois plus qu'au roy ne que aux François, et
disoient les Anglois qu'ilz n'avoient point paour de guerre, ne de
perdre, tant comme il seroit connestable de France; qu'il en estoit, je
n'en scay rien, mais Dieu le scet bien. Et pour vray, il se monstroit
tres mauvais ou tres couart en toutes ses besongnes, car il alla la
sepmaine d'après la Sainct Jehan devant Ponthoise et, tantost, les menues
gens qui avec luy estoient gaignerent l'une des plus fortes tours qui
fust en la ville, et quant il vit que l'on besongnoit si asprement, il
fist tout laisser, et s'en refouit à Paris, et dict qu'il ne vouloit pas
faire tuer ne les bonnes gens; et pour certain le peuple qui avec luy
estoit juroit, que s'il ne les eust point laissez, que à tres pou de
temps ilz eussent gaigné la ville et chastel. Helas! l'emprise fust si
mal laissée, car il estoit l'entrée d'aoust, et on les laissa en ce
poinct, par quoy ilz firent si grant dommaige des blez qui estoient
entour Paris et entour Sainct-Denis que nul n'osoit aller cuillir ses
grains aux champs; et si ordonna ce noble connestable que chascun arpent,
de quelque gaignage que ce fust, ou bled ou potagé, ou de quelque semence
que ce fust, luy payast IIII solz parisis, sans les patis, sans les
courses.
744. Item, de chascune queue de vin, IIII solz parisis; de chascun muy,
VIII blans.
745. Item, parce qu'il s'en revint ainsi, plusieurs de la ville orent
moult à souffrir des Anglois, car les uns furent decapitez, les autres
boutez hors, les autres s'enfouirent et perdirent tous leurs biens.
746. Item, le mardy XIXe jour d'aoust, trespassa madame Marie de Poissy
au Pallais, et mourust d'espidimie, dont elle fust moult merveilleusement
esprise, comme il apparust, car les mires qui son corps ouvrirent pour
l'ordonner, comme à telle dame appartenoit, furent tantost frapez de
ladicte espidimie, et tous en moururent bien tost après.
747. Item, elle fust portée en l'abbaye de Poissy, et là fust elle
enterrée tres honnorablement, comme à telle dame appartenoit.
748. Item, ceste dame estoit une moult grant dame, car elle estoit fille
de roy, seur de roy, bel'ante de roy, dame des relligieuses de Poissy.
749. Item, le roy, ne nul des signeurs ne venoit à Paris, ne entour, ne
que s'ilz fussent en Hierusalem, et pour ce y avoit si grant charté à
Paris[1177], car on n'y povoit rien apporter qui ne fust rançonné ou
tout robé des larrons qui estoient es garnisons d'entour Paris; car
environ la Sainct Martin d'yver que on a semé, bon bled valloit VII frans
et demy et plus, orge VI frans le sextier, pois et febves VI frans, ung
petit cacque de petit vin vermeil IIII ou V frans, la livre de beurre
sallé IIII solz parisis, huyle de noix XVI blans, celle de chenevis
autant; ne il n'estoit nulz pourceaux à la Sainct Clement, par defaulte
du roy qui ne tenoit compte du pays de France, et se tenoit tousjours en
Berri par les mauvais conseils qu'il avoit.
[1177] En 1438, la récolte manqua complètement, suivant des
témoignages contemporains; «pour la stérilité du temps, le blé
fut tres chier à Chartres» et la misère fut si grande que
«plusieurs mesnaigiers furent astrains à eulx en aler vivre
ailleurs» (Arch. nat., Z{1a} 12, fol. 20).
750. Item, cel an, fust moult de noix, si vendoit on le sextier IIII
blans, parce que les marchans de Paris mettoient toutes choses qui garder
se povoient en leurs greniers.
751. Item, en ce temps, le capitaine de Dreux, de Chevreuse[1178] et
aucuns de leurs gens vindrent faire le serment au connestable à Paris, et
ceulx qui ne le voldrent faire s'en allerent à Rouen.
[1178] La reddition de ces deux places fut ménagée par Thibaud de
Charmes, capitaine de Chartres, qui, ayant été surpris par les
Anglais en 1436 ou 1437, fut emmené prisonnier à Dreux et
consacra les loisirs de sa captivité «à bastir la reduccion de
Dreux et de Chevreuse»; à cet effet, il fit maints voyages auprès
de Charles VII (Arch. nat., Z{1a} 12, fol. 19 vº). D'après Jean
Chartier (t. I, p. 237), G. Brouillart aurait reçu pour la remise
des ville et château de Dreux une somme de 60,000 à 80,000 écus.
752. Item, ceulx de Montargis firent semblablement[1179], et rendirent
ces III places.
[1179] Montargis que les Anglais avaient enlevé par escalade fut
rendu ou pour mieux dire vendu aux gens de Charles VII par un
fameux capitaine de routiers, François de Surrienne, dit
l'Arragonnois (J. Chartier, t. I, p. 235).
753. Item, Montargis s'estoit autresfoys rendu par ainsi que on devoit
donner grant finance, laquelle ung grant signeur qui la devoit porter la
joua aux dez. Ainsi estoit tout gouverné, et se randirent la darraine
sepmaine, l'an mil IIIIc XXXVIII, du moys d'octobre.
754. Item, la mortalité fut si grande, especialment à Paris, car il mouru
bien à l'Ostel Dieu en celle année cinq mil personnes, [et parmy la cité
plus de XLV mil], que hommes, que femmes, que enfans; car quant la mort
se boutoit en une maison, elle en emportoit la plus grant partie des
gens, et especialment des plus fors et des plus jeunes[1180].
[1180] La maladie épidémique qui détermina une mortalité aussi
effrayante à Paris paraît avoir été ce que l'on appelait la
_bosse_, c'est-à-dire la petite vérole (Arch. nat., X{2a} 22,
août 1441). Jean Chartier (t. I, p. 245) évalue le nombre des
victimes à cinquante mille personnes et, détail lamentable qui
témoigne d'une misère excessive, il ajoute qu'il mourut à
l'Hôtel-Dieu autant de pauvres gens de faim que par la maladie.
Suivant le Journal de Maupoint (p. 25), le nombre des morts fut
si grand que toute sonnerie dans les églises fut interdite. Vers
la fin d'octobre 1438, le mal, bien qu'ayant perdu de son
intensité, continuait à décimer la population parisienne, comme
le montre la délibération suivante prise par le Parlement de
Paris, réduit à treize conseillers, tous les autres étant morts
ou absents: «Jeudi XXVIe octobre 1438, cedit jour, deliberé a
esté, consideré la pestilence de mortalité qui a couru, laquelle
encores du tout n'est cessée, l'absence des conseillers de la
court et que pluseurs en sont trespassez, que le commancement de
Parlement à venir sera continué jusques au premier jour de
decembre prochainement venant» (Arch. nat., X{la} 1482, fol. 92
vº).
755. Item, de celle mort trespassa l'evesque de Paris, nommé sire
Jaques[1181], ung homme tres pompeux, convoicteux, plus mondain que son
estat ne requeroit, et trespassa le IIe jour du moys de novembre, l'an
mil IIIIc XXXVIII.
[1181] Jacques du Châtelier, enlevé par la contagion, fut inhumé
à Notre-Dame dans le chœur, devant la stalle du pénitencier. Son
épitaphe le fait mourir le 2 novembre, et cette date est
généralement admise; elle ne paraît cependant pas entièrement
certaine; en effet, l'exposé de son exécution testamentaire
présenté au Parlement par Adam de Cambray parle du commencement
de décembre. Le règlement de la succession de l'évêque ne laissa
pas que d'offrir quelques difficultés, en raison des réclamations
formées par ses créanciers; Jean Bureau, receveur du domaine de
Paris, jugea même à propos d'installer dans l'hôtel épiscopal,
pour la garde des biens, des sergents qui durent vider les lieux
devant un ordre du Parlement intimé le 10 décembre 1438 (Arch.
nat., X{la} 1482, fol. 92 vº, 99 rº).
756. Item, en ce temps venoient les loups dedens Paris par la riviere et
prenoient les chiens, et si mengerent ung enffant de nuyt en la place aux
Chatz derriere les Innocens[1182].
[1182] La place aux Chats ou aux Chaps, suivant l'orthographe
adoptée par M. Biollay, se trouvait au point de jonction des rues
des Déchargeurs, de la Lingerie, de la Charronnerie et de la
Ferronnerie; elle servait anciennement de marché aux fripiers
ambulants (Biollay, _Les anciennes halles de Paris_, Mém. de la
Société de l'hist. de Paris, t. III, p. 323).
757. Item, le jour Saincte Geneveve et l'endemain, et le IIIe jour
ensuivant, tonna, esparti, gresla aussi fort comme on vit oncques faire
en esté temps au matin et après disner; et estoit [tout] ainsi cher comme
devant est dit.
[1439.]
758. Item, ou moys de janvier, fut prins par les Angloys le chastel de
Sainct-Germain-en-Laie[1183], et fut par ung faulx religieux de
Saincte-Geneveve, nommé Carbonnet, lequel estoit prieur de Nanterre, et
se fist privé du cappitaine dudit chastel, et tant fist qu'il y entroit à
quelque heure qu'il voulloit, et savoit touzjours où les clefs estoient,
que on ne se deffioit point de lui; et le mauvais homme alla à Rouen et
promist au conte de Varvic[1184], que se il lui voulloit donner IIIc
salus d'or, qu'il luy randroit le chastel, et on les lui bailla, et le
faulx traistre leur livra le chastel au jour qu'il avoit promis. Et
environ XII ou XV jours après fut prins et recongnut toute la traïson, et
fut jugé à prinson perpetuelle, chargé de gros fers, jambes et bras, et
ne menger jamais que pain et eaue, et tres pou.
[1183] Le château de Saint-Germain-en-Laye avait été recouvré en
1436 par le connétable de Richemont qui avait gagné à prix
d'argent le capitaine anglais de cette forteresse (J. Chartier,
t. I, p. 229).
[1184] Le comte de Warwick avait succédé le 16 juillet 1437 au
duc d'York qui avait remplacé lui-même le duc de Bedford en
qualité de lieutenant du roi d'Angleterre en France.
759. Item, fut la ville de Paris sans evesque jusques au XXIe jour de
fevrier ensuivant, la vigille de la Chaire Sainct Pierre, que en fist
evesque de Paris l'arcevesque de Tholouze[1185]. Pour ce qu'il estoit du
conseil du roy, il ot l'un et l'autre, et aussitost qu'il fut confermé,
il se transporta à son arcevesché et laissa Paris, que à Pasques et aux
Quatre Temps de la premiere sepmaine de karesme, il convint prendre et
prier autre prelat pour faire les ordres et autel divin service
appartenent à soy de faire.
[1185] Denis du Moulin, originaire de Meaux, docteur en droit,
successivement chanoine de Vienne, de Chartres, de Reims, de
Tours et d'Embrun, fut appelé à l'archevêché de Toulouse le 21
avril 1423, remplit de 1423 à 1439 plusieurs missions importantes
que lui confia Charles VII; nommé évêque de Paris au commencement
de l'année 1439, il eut pour successeur à Toulouse son frère
Pierre du Moulin, mais ne prit possession de son diocèse que vers
le mois d'août ou de septembre, le chapitre de Notre-Dame
conserva de mars à juillet «l'administracion de l'eveschié de
Paris, _sede vacante_» (Arch. nat., X{la} 1482, fol. 101 vº).
760. Et en celui temps il n'avoit ne roy ne evesque qui tenist compte de
la cité de Paris, et se tenoit le roy tousjours en Berry, ne il ne tenoit
compte de l'Isle de France, ne de la guerre, ne de son peuple, ne que
s'il fust prinsonnier aux Sarazins. Et dit on par commun langaige: Selon
signeur, mesnie duicte. Car en verité les Angloys couroient toutes les
sepmaines deux ou III foiz [autour de Paris], et pilloient, tuoient et
rançonnoient, et pour certain le connestable, ne les cappitaines ne s'en
avanssoient de leur deffendre aucunement, ne que s'ilz fussent de leur
party.
761. Item, en celui temps, avoit si cher temps à Rouen que le sextier de
bien povre blé coustoit X frans, et tous vivres au prix; et trouvoit on
tous les jours en my les rues les petiz enffans mors que les chiens
mengoient ou les porcs, et tout par la cruaulté de l'arcevesque[1186],
qui estoit homme plain de sang, et avec lui le prevost qui avoit esté de
Paris, messire Symon Morhier[1187], qui eslevé leur a tant de malles
[toutes], que nul ne povoit vivre en la cité de Rouen, s'il n'estoit à
eulx, ou se il n'estoit moult riche par avant; ainsi estoit tout
gouverné.
[1186] Louis de Luxembourg, chancelier de France pour les
Anglais, évêque de Thérouanne, se fit transférer au siège
archiépiscopal de Rouen le 24 octobre 1436, et fit son entrée
solennelle dans son église le 9 août de l'année suivante; il
mourut en Angleterre le 18 septembre 1443 et fut inhumé dans
l'église d'Ely qu'il avait désignée comme lieu de sa sépulture
dans son testament fait à Rouen, le 15 septembre 1438 (_Gallia
christiana_, t. XI, preuves, p. 56).
[1187] Simon Morhier occupait à cette époque le poste de
trésorier et général gouverneur des finances du roi d'Angleterre
en Normandie; il dut recevoir de nombreuses malédictions pour les
_maletoltes_ et autres impositions levées sur les habitants de
Rouen (Arch. nat., K 65, 1; K 65, 131).
762. Item, en cellui an, l'an mil CCCC XXXVIII, fut si largement verdure,
comme poirée, choulx, poreaulx, navez, persin, cerfeuil, et toute autre
verdure appartenant à corps de homme nourir; car ou moys de janvier
jusques à la Sainct Jehan, on avoit plus de verdure pour ung tournois à
la Chandeleur et devant et après, que on avoit eu l'année de devant en
avril ne en may pour deux blans ou III.
763. Item, environ huit jours après la Sainct Pere, fut le persil et le
cerfeuil tant cher que on n'en povoit finer; pour vray, on vendoit IIII
doubles ou VI deniers autant de persil ou de cerfeul que on avoit eu
quinze jours devant pour ung neret.
764. Item, à la Sainct Jehan ou environ, enchery tant le blé que pour
vray ung sextier de bon mesteil valloit VIII frans, et ung sextier de
seigle valloit VI frans; et la mesure de suif VI solz parisis; la pinte
d'uylle de noix, VI solz; la livre de chandelle, IIII blans.
765. Item, en cellui temps, vint le connestable à Paris et amena avec lui
ung grant tas de larrons, et fist entendant qu'il estoit venu pour
prendre Pontoise, et les mena environ la ville, et la regarda tant
seullement de loing, et dist qu'elle estoit moult forte à prendre, et
qu'il n'avoit pas assez gens, et s'en retourna sans autre chose faire,
lui et ses larrons, tout gastant les blés, les gangnaiges et les
eritaiges des bonnes gens, avant qu'ilz fussent bons, especialment les
serises qui commançoient à rougir, et ce qu'ilz ne povoient menger, comme
feves nouvelles et pois, apportoient ilz à grans sachées.
766. Item, la darraine sepmaine de juing, vint ung autre aussi mauvais ou
pire, nommé le conte de Perdriel, qui fut filz du conte d'Arminal qui fut
tué pour ses demerites, et admena une autre grant compaignie de larrons
et de meurdriers qui pour leur mauvaise vie et detestable gouvernement
furent nommez les Escorcheurs; et pour vray ilz n'estoient pas mal
nommez, car aussitost qu'ilz venoient en quelque ville ou villaige, il
convenoit soy rançonner à eulx à grant finance, ou ilz degastoient tous
les blez qui y estoient, qui encore estoient tous vers. Et firent
entendant qu'ilz devoient prendre Meaulx d'assault, ou par gens qui leur
devoient livrer, ou par composicion ou autrement, et firent charger
cannons et prendre tout le pain que on trouvoit, et orent de l'argent
largement, car on cuidoit qu'ilz deussent trop bien faire la besongne,
mais ilz ne passerent guere par delà le chastel de Dampmartin, et là
pilloient, tuoient, rançonnoient les blés et tous autres gaignaiges, sans
autre bien faire. Ainsi besongnoit le noble connestable de France, nommé
Artus, conte de Richemont. Et pour vray les prinsonniers des Anglois
disoient à Paris et ailleurs, quant ilz avoient paiée leur rançon et
qu'ilz estoient en leurs lieux, que les Anglois disoient [plainement]:
«Par Sainct George! vous povez bien crier et braire à vostre connestable
[qu'il vous secoure, car par Sainct Edouart! tant qu'il sera
connestable], nous n'avons point paour que nous soions combatuz qu'il
puisse, car quant il veult faire une armée pour faire le bon varletz et
pour avoir de vostre argent, nous le savons de par lui ou de par autre
touzjours III ou IIII jours davant, car par Sainct George! lui bon
Anglois, et à secret et en appert.» Mais aucuns tenoient qu'ilz le
disoient pour le mettre en hayne du roy et du commun, mais la plus saine
partie le tenoit pour tres mauvays homme et tres couart. Brief, il ne lui
challoit [ne de roy], ne de prince, ne du commun, ne de ville ne de
chastel que les Angloys preissent, [mais qu'il eust de l'argent, ne lui
challoit] du demourant ne de quel part. Brief, il n'estoit à rien bon au
regart de la guerre, et laissoit et souffroit aux gros qui avoient les
grans greniers plains de blez et d'autres grains, vendre aux povres gens
tout comme ilz voulloient, mais qu'il en eust aucun emolument ou
prouffit, il ne lui challoit comment ilz le vendissent; et tant les
laissa faire à leur guise, que la premiere sepmaine de juillet, qui
voulloit avoir ung sextier de bon blé, il coustoit IX frans tres bonne
monnoye; et les feves pour faire mouldre, VI frans. Et pour ce que le
peuple ne se povoit taire, il fist le bon varlet, et fist mettre le siege
devant la cité de Meaulx, mais ce fu quant ilz orent tous cuilliz leurs
saigles et leurs potaiges. Et ne faisoit mie en deux moys ce qu'il deust
avoir fait en VIII jours, car il commença des le moys de may à dire à ses
gens qu'il se convenoit ordonner pour y aller, et si fut avant le
XIXe[1188] jour de juillet qu'il ne ses gens y meissent le siege;
lesquelles gens estoient les plus mauvaises gens que on eust oncques veu
ou royaulme de France, et se faisoient appeller les Escorcheurs, car telx
les devoit on appeller et[1189] tenir partout où ilz passoient, car après
eulx ne demouroit rien ne qu'après feu.
[1188] Ms. de Paris «XIII».
[1189] «Appeller et» manque dans le ms. de Rome.
767. Item, ilz assaillirent la ville le XIIe jour d'aoust
ensuivant[1190], et la prindrent par force, et y ot aucuns prins à qui on
coppa les testes[1191].
[1190] Pendant la première quinzaine d'août, la vie publique à
Paris fut en quelque sorte suspendue, les mardi 4, mercredi 5 et
jeudi 6 furent consacrés à des processions générales «faictes
pour la prosperité de l'ost et siege qui est devant Meaulx contre
les Anglois»; du 10 au 15 août le Parlement suspendit ses
plaidoiries. «Per hanc ebdomadam, dit le greffier, non fuit
litigatum, ut quilibet melius intelligeret custodie ville,
propter aciem Anglicorum contra sedem gencium nostrarum in villa
Meldis existentem, accedentem» (Arch. nat., X{la} 4798, fol. 104
rº).
[1191] Entre autres le bâtard de Thian, «à qui le connétable fit
tout le premier couper la teste (Berry, éd. Godefroy, p. 402), et
ung gentilhomme nommé Carbonnel de Chaule» (Monstrelet, t. V, p.
388).
768. Item, le Marché ne pot estre prins, et se mirent bien VIc Angloys
dedens, qui le tindrent moult bien, jusques à ce que le roy vint à Paris
la IIe foys puis l'antrée des Françoys, et y entra par la porte
Sainct-Anthoine, le IXe jour de septembre, l'endemain de la Nativité
Nostre Dame; et le jeudy ensuivant alla à Sainct-Denis faire chanter pour
sa seur dame Marie de Poyssi[1192].
[1192] Marie de France, deuxième enfant de Charles VI et
d'Isabeau de Bavière, vouée dès sa naissance (24 août 1393) à la
vie monastique, fit sa profession au couvent de Poissy, le
dimanche de la Trinité (10 juin) de l'année 1408; toute sa vie
s'écoula dans le silence du cloître; elle mourut de la peste à
Paris au Palais, le 19 août 1438, et fut enterrée dans l'église
de Poissy.
769. Item, le dimenche ensuivant, rendirent les Angloys le Marché de
Meaulx, leurs vies sauves et leurs biens, et furent admenez par eaue à
Paris, et y furent deux jours sur la riviere, es bateaux.
770. Item, le darrain jour de septembre, se parti le roy de Paris et alla
à Orleans, et l'endemain, entre le jeudy et le vendredy, vindrent les
Angloys environ minuyt en la ville de Nostre-Dame-des-Champs, et
bouterent feux, et prindrent hommes et biens ce qu'i porent.
771. Item, le XXIIIIe jour d'aoust, l'an mil IIIIc XXXIX, fut prins en la
riviere de Saine, devant les Bernardins[1193] ou environ, ung poisson qui
avoit entre queue et teste VII[1194] piez et demy au pié du roy [de
Chastellet] largement.
[1193] Le couvent des Bernardins, situé entre la rue de ce nom et
la Bièvre, occupait une grande partie du clos du Chardonnet et
possédait d'immenses jardins qui devaient aboutir à la Seine, à
la hauteur du quai actuel de la Tournelle.
[1194] Ms. de Paris: VIII.
772. Item, en celui temps, especialment tant comme roy fut à Paris,
furent les loups si esragez de menger cher de homme, de femme ou
d'enfens, que en la darraine sepmaine de septembre estranglerent et
mangerent XIIII personnes, que grans que petiz, entre Montmartre et la
porte Sainct-Anthoine, que dedens les vignes que dedens les marès; et
s'ilz trouvoient ung tropeau de bestes, ilz assailloient le berger et
laissoient les bestes. La vigille Sainct Martin fut tant chassé ung loup
terrible et orrible que on disoit que lui tout seul avoit fait plus des
douleurs devant dictes que tous les autres; celui jour fut prins et
n'avoit point de queue, et pour ce fut nommé Courtaut, et parloit autant
de lui comme [on fait] d'un larron de bois ou d'un cruel cappitaine, et
disoit on aux gens qui alloient aux champs: «Gardez vous de Courtaut».
Icellui jour fut mis en une brouette, la gueule ouverte, et mené parmy
Paris, et laissoient les gens toutes choses à faire, fust boire, fust
menger, ou autre chose neccessaire que [que] ce fust, pour aller veoir
Courtaut, et pour vray, il leur vallu plus de X frans la cuillette[1195].
[1195] Jean Chartier (t. I, p. 245) consacre tout un paragraphe
de sa chronique aux loups qui infestaient les environs de Paris;
il nous apprend que la Chambre des comptes allouait pour chaque
loup capturé une prime de 20 sols parisis, payée par les soins de
Michel de Laillier, «outre ce qu'on en pouvoit recevoir parmy la
ville de Paris, où on les portoit exposez en veue». Suivant le
même chroniqueur, ces carnassiers étranglèrent dans le plat pays
de soixante à quatre-vingts personnes.
773. Item, en celle année fut tant de gland de chesne que on le vendoit à
la halle au blé emprès l'avoyne, à aussi grans sachées comme blé.
774. Item, le XVIe jour de decembre, vindrent les loups soubdainement et
estranglerent IIII femmes mesnaigeres, et le vendredy ensuyvant ilz en
affollerent XVII entour Paris, dont il en mouru les unze de leur morsure.
775. Et fesoient en ce temps ceulx qui gouvernoient de par le roy
nouvelles subcides, car ilz ordonnerent que quelque beste à corne, comme
beufs ou vaches, qui seroit vendu au marché paieroit IIII solz parisis;
le pourcel VIII blans; le mouton ou brebis IIII blans. Et avec ce firent
une tres grosse taille et tres grevable, car qui n'avoit poié devant que
XL solz, il paioit VI livres, car elle doubla deux foys; et aussitost
comme ilz venoient [pour estre] paiez et on ne les paioit, on avoit
tantost après sergens en garnison qui moult grevoient le povre commun,
car quant ilz estoient dedens les maisons, ilz les convenoit gouverner de
grans despens, car c'estoient les varletz au deable, ilz faisoient du mal
trop plus que on ne leur commandoit[1196].
[1196] Un procès plaidé à la Cour des aides en janvier 1441
montre avec quelle rigueur procédaient les sergents royaux contre
ceux qui apportaient le moindre retard au payement de leurs
taxes. Lors de l'aide établie en 1439 sur la ville de Paris pour
le recouvrement de Meaux, aide dont Guillaume Colombel était
receveur, Pierre Enfrie, imposé à 60 sols parisis, ayant obtenu
un dégrèvement de 20 sols, fit alors un premier payement de
vingt-deux sols; vers la fin de septembre 1440 les sergents lui
firent commandement de payer le reste de sa contribution, il se
transporta aussitôt avec eux chez le receveur, offrit un écu à la
mère dudit receveur qui ne put lui rendre la monnaie et le pria
de revenir. Le 27 octobre, il rencontra, sur le pont des
Changeurs, les sergents qui lui renouvelèrent leur commandement
et qui malgré son offre de payer séance tenante «le prindrent
bien impetueusement par les bras, et mirent la main à lui et le
menerent es prisons de la Conciergerie du Palais, et en le menant
y avoit une concavité de terre plaine d'eaue, où le firent
marchié dedans.» Nicolas de Neufville fit relâcher le plaignant
qui s'acquitta immédiatement envers le receveur et dut payer en
outre le salaire des deux sergents qui l'avaient mis en état
d'arrestation (Arch. nat., Z{1a} 12, fol. 126 vº, 127 rº).
[1440.]
776. Item, en cellui an, en janvier et fevrier, vint moult grant foison
porcs, mais les faulx gouverneurs, quant ilz virent la grant habundance,
ilz firent tant encherir le sel que le boesseau de sel coustoit XXII solz
parisis, et encore on n'en povoit finer pour son argent; et furent à
Paris perduz tres grant foison porcs c'on avoit tuez, par deffaulte de
sel, car les gouverneurs ne vouloient que on l'amenast que par
chevallées, pour vendre plus à leur voulenté; et disoit on tout pour vray
que tout ce faulx gouvernement ne procedoit que du faulx malice de l'abbé
de Sainct-Mor des Fossez[1197].
[1197] Jean le Maunier, abbé de Saint-Maur-des-Fossés, fut l'un
des trois généraux sur le fait de la justice des aides nommés par
Charles VII à la suite de la réduction de Paris et installés le
1er décembre 1436 par le doyen Jean Tudert, après leur prestation
de serment entre les mains du chancelier; Jean le Maunier
siégeait encore en la Chambre des aides le 24 mai 1441, comme le
prouve la réception de Me Jean Colas, conseiller au Parlement en
qualité de général des aides, faite «sans prejudice des offices,
gaiges, prouffiz et prerogatives de mess. l'abbé de S. Mor,
maistres Thibaud de Victry, Jehan de Croissy et Pierre de Breban,
generaulx sur ledit fait;» c'est à ce titre de justicier en
matière d'aides qu'il est pris à partie par l'auteur de notre
journal exaspéré, comme devaient l'être ses contemporains, par
l'accumulation des tailles, subsides et contributions de toute
nature levées sur les Parisiens (Arch. nat., Z{1a} 10, fol. 1 rº,
124 rº; Z{1a} 12, fol. 185 vº).
777. Item, en celle année fut tant de tauppes que tous les jardins en
estoient gastez.
778. Item, en celle année furent les Escorcheurs en Bourgongne, et en une
grant court du païs myrent toutes les bestes à corne, comme vaches [et]
beufz qui labouroient aux champs qu'ilz porent trouver, sans les bestes à
laines et pourceaulx et autre bestail, et tous firent mourir de fain,
parce qu'ilz furent trop sans menger là dedens; et fut pour ce que les
gens du païs ne porent paier si grant rançon qu'ilz demandoient.