Voici le tableau de mes inconséquences, de mes persécutions et de mes
malheurs. La Providence a tout fait pour me rendre sage et réfléchi;
j'ai bien résolu aujourd'hui de profiter de ses leçons, et tout
lecteur, de quelque opinion qu'il ait été, en croira sans peine à ma
parole, après avoir lu cet ouvrage: je le plaindrois bien s'il avoit
besoin de faire une école aussi dure que la mienne pour rentrer dans
la société.
Doué d'un coeur sensible et d'une âme confiante, j'ai été poussé dans
une carrière célèbre, périlleuse et singulière, par la dureté de ma
tutrice, qui me devoit et les soins et les comptes d'une dépositaire
de ma fortune.
L'expérience l'a convaincue, à mon détriment et au sien, que les
parens complaisans et les amis flagorneurs sont les moins
désintéressés et les plus habiles à faire des dupes. La pauvre femme,
qui se seroit fait pendre pour un liard, a donné sa confiance à une
fine intrigante qui, pour des riens, lui a fait des emprunts
hypothéqués sur un avenir trompeur. Ma tutrice a beaucoup pleuré comme
le juif de _Maison à vendre_; et la confidente qui l'a abusée la
haïssoit tant, que, croyant me faire plaisir, elle vint à Paris la
décrier auprès de moi, et ne fut jamais si interdite que de ma réponse
à ce sujet, quoique j'ignorasse encore ses projets et sa conduite.
Au reste, les premiers momens de ma jeunesse furent bien plus hérissés
d'épines que semés de roses. Né d'une famille de laboureurs et de gens
de robe, je perdis mon père à huit ans. Il mourut de chagrin de voir
qu'un de mes oncles, mon parrain, célibataire, intendant d'un château
de M. Delaborde, venoit de décéder après avoir substitué oralement sur
ma tête, la part du bien qu'il me destinoit comme à son fils adoptif,
et à l'un de ses plus proches parens. Ce bon père étoit loin de
m'envier mon bonheur; mais il frémissoit de me laisser aux soins d'une
épouse sans fortune et sans défense, ou bien de me voir sous la
tutelle d'une légataire universelle, qui n'étoit engagée que sur
parole, et dont il connoissoit l'avarice. Elle me devoit de
l'éducation et un établissement à mon choix.
À l'âge de dix ans, ma mère me conduisit jusqu'à la porte de cette
tutrice, où elle n'osa pas entrer de peur d'être éconduite. Ô
nécessité! pourquoi contraignis-tu ma bonne mère à ce pénible
sacrifice! Mon père avoit épousé une pauvre villageoise, riche en
vertus, mais simple, honnête, bonne et trop peu fastueuse pour que ma
tutrice daignât la regarder du haut de sa grandeur. Combien de fois
ne fus-je pas forcé d'embrasser dans la rue cette tendre mère qui
n'osoit mettre le pied sur le seuil de la maison, d'où j'étois souvent
obligé de m'esquiver pour voir à la dérobée la meilleure et la plus
tendre des mères! Ma tutrice étoit pourtant sa soeur, et même elle
étoit dévote: mais l'avare manichéen concilie pour lui seul le dieu de
l'or avec celui de la pauvreté.
Que mon coeur auroit aimé cette tutrice, si elle l'eût voulu! elle
avoit de grandes qualités, des vertus, de la sensibilité, même plus
que les êtres abâtardis par l'avarice n'en sont susceptibles; mais je
n'ai jamais pu oublier le mauvais exemple que sa conduite auroit pu
m'inspirer contre ma mère.
Elle m'aimoit à sa mode, car elle poussa l'épargne jusqu'à me refuser
les premiers besoins de la vie. Dans un âge aussi tendre, j'étois
dévoré par la faim et réduit à demander du pain à mes camarades, et à
ramasser ce que je trouvois dans les classes et ailleurs: au point que
mon premier maître s'en étant aperçu, me gronda, l'en prévint, et fit
un peu améliorer mon sort. Si dans la suite, elle n'osa plus me
défendre de retourner deux fois au chanteau, quand j'y revenois elle
me regardoit d'un air si dur, que si je n'avois pas eu l'âme honnête,
elle m'auroit rendu aussi vil que certaine personne qui lui est
parfaitement connue, et qui fit à certain âge le supplice de parens
bien moins rigides qu'elle. Comme elle étoit commerçante et très à son
aise, je trouvai dans des babioles le secret d'éviter sa mauvaise
humeur: elle m'y avoit tellement réduit, qu'un de mes professeurs
mérita que je lui en fisse la confidence, et qu'il en rit. Au bout
d'un certain temps, elle s'aperçut de mes espiégleries.... Ce fut un
crime irrémissible, et depuis ce moment elle ne m'a jamais pardonné
mes vétilles, que je dois appeler ses propres erreurs.
À dix ans, elle me destina à l'étude des langues, et ne négligea rien
pour me donner une bonne éducation; elle étoit dévote et mondaine, et
me destinoit à la prêtrise. Je réussis à son gré; alors elle me traita
comme son enfant: elle avoit même cette divine ambition des bons pères
qui jouissent et renaissent dans leurs enfans qui se distinguent dans
leurs classes. Rien ne lui coûtoit trop cher quand il s'agissoit de
mon avancement; mais elle ne vouloit toujours pas voir ma mère, ce qui
étoit un crève-coeur pour moi.
À quatorze ans, je lui demandai à étudier en droit; alors elle ne me
laissa que l'alternative de prendre un métier pénible et contraire à
mon goût, ou de me faire prêtre; et de ce moment elle aliéna, vendit
et dénatura notre fortune, me disant que j'avois eu ma part, que je
n'avois plus à choisir que le sacerdoce. De mon côté, je me promis de
ne lui jamais ouvrir mon coeur; et je jurai en moi-même que je ne
ferois rien contre ma conscience. J. J. Rousseau fut sensible à huit
ans.... Quand mes camarades s'écrioient _à l'invraisemblance_, en
lisant dans _ses Confessions_ les premiers mouvemens de la nature dans
l'enfance corrigée par mademoiselle Lambercier, je me disois tout bas:
ils sont nés après moi. Cet instinct prématuré me rendit rêveur,
jusqu'à l'âge de quatorze ans. Confié aux soins des femmes,
j'éprouvois un charme inexprimable et une contrainte involontaire,
douce et quelquefois gênante, dans les petits cercles d'enfans des
deux sexes, avec qui le hasard et le voisinage nous faisoient souvent
rencontrer. Dans le cours de mes études, les jours de congé de la
semaine m'étoient indifférens.
Je ne comptois de momens d'existence que les dimanches soir, après les
offices, où nos parens nous réunissoient à tour de rôle.... Alors,
mon plaisir étoit toujours empoisonné par cette pensée terrible: je
suis sensible, j'aime et j'aimerai toute ma vie, et on veut me faire
prêtre: non, je ne le serai jamais.... mais que ferai-je?...
Quoique cette pensée me tourmentât quelquefois jour et nuit, jamais
elle ne vint sur mes lèvres avec aucun de mes camarades les plus
intimes, dans ces petits cercles où l'enfance, éloignée des regards
paternels, énonce librement ses projets, ses inclinations et ses
goûts. Moi, je serai avocat, moi notaire, moi marchand, moi prêtre, se
disoit-on; et toi Pitou?... Je n'en sais rien. Les femmes plus fines
et aussi discrètes que nous, n'ont pas eu plus d'empire contre mon
secret. Si elles eussent pu, à cet âge, attacher le prix de l'amour à
la solution de cette question, je ne l'aurois pas donnée. Plus j'étois
réservé, plus elles me questionnoient. Quelle épreuve!... ô quelle
épreuve! j'ai tellement résisté, que celle qui avoit le plus d'empire
sur mon coeur, me croyant parti à Chartres, en 1789, pour me lier
irrévocablement au sanctuaire, se brouilla avec moi, et finit par
épouser un de mes écoliers. Que m'auroit servi de l'informer de mon
projet? ma tutrice venant à le savoir, j'étois exhérédé et sans état.
Ne vaut-il pas mieux être malheureux seul, que de lier ceux qu'on aime
à une destinée cruelle qu'ils ne peuvent adoucir?
Au lieu de suivre la route de Chartres, je me décidai à aller à Paris.
Quand ma résolution fut une fois prise, j'en fis part à deux voisines
dignes de ma confiance. (En lisant ceci elles se souviendront et de
leur discrétion, et de mon amitié, et des conseils qu'elles m'ont
donnés.) Quoique cette résolution fût irrévocablement prise, je fus
huit jours entiers sans dormir: un noir pressentiment me montroit dans
le lointain, la terrible perspective de mon sort. J'avois beau me dire
que la contrainte exercée envers moi étoit injuste; que les passions
ardentes dont j'étois dévoré m'éloignoient du sanctuaire, que
l'honnête homme ne doit prendre que l'état dont il peut remplir
civilement et religieusement les obligations, tout cela ne me
rassuroit pas de la crainte et de l'abandon où j'allois me trouver à
mon âge, sans état, sans fortune, dans un moment aussi critique, au
milieu d'une ville qui est un univers, où je ne connoissois personne,
où l'on vend l'air qu'on respire; mais le sort en étoit jeté. Au lieu
d'aller prendre les ordres, je partis de Châteaudun avec deux abbés de
mes amis, le 17 octobre 1789, époque de la rentrée des classes.
En arrivant à Chartres, le 18 octobre, je dînai avec tous les
camarades de mon cours, qui, ne soupçonnant rien de mon projet, me
firent promettre de venir les reprendre à l'enseigne du Gros-Raisin,
faubourg de la Grappe: nous nous embrassâmes au bout de la rue aux
Changes. Ils cheminèrent vers Beaulieu, grand séminaire qui étoit à
une lieue de la ville, et moi vers Paris. La famine s'y faisoit déjà
sentir; tout étoit en rumeur; chaque jour les rues étoient illuminées,
tout le monde étoit sous les armes, dans l'attente et dans l'effroi
d'une prétendue armée de brigands invisibles, qui, chaque nuit,
marquoient les maisons, couroient les campagnes et affamoient les
villes. Quinze jours auparavant, Louis XVI et sa famille avoient été
traînés aux Tuileries par un peuple affamé, qui avoit, disoit-il,
conduit promptement dans _sa ville, le boulanger, la boulangère et le
petit mitron_. Ainsi Paris, à cette époque, étoit le cratère d'un
volcan prêt à faire éruption. Les gens riches se sauvoient ou dans les
campagnes, ou dans les pays étrangers; et ceux que leurs affaires ou
leur commerce y retenoient, restoient claquemurés et enfermés comme
s'ils fussent morts au monde. Un morne silence rembrunissoit tous les
fronts; la famine et le trouble augmentoient chaque jour; la police
étoit désorganisée. Tous ces détails étoient encore amplifiés dans les
provinces.... Je les connoissois bien. N'importe, j'avois résolu de
venir à Paris, et j'y arrivai le 20 octobre, à six heures du matin.
Il est difficile de peindre l'attitude d'un jeune provincial de
dix-neuf ans, séquestré depuis six dans les séminaires, étourdi et
embarrassé tout-à-coup de la grande liberté dont il jouit pour la
première fois de sa vie, au milieu d'une cité qui ressemble à un
univers. J'avançois, d'un air rêveur, dans les Champs-Élysées; un
groupe d'assassins traverse la place Louis XV, vient à ma rencontre,
portant la tête du malheureux boulanger, dont l'enfant posthume, en
mémoire de cet événement, a été tenu sur les fonts baptismaux par
notre dernière reine. Quelle réception! Je me persuadai que cette
funeste rencontre me présageoit de grands malheurs. Ils ne me sont pas
arrivés pour confirmer mon pressentiment, mais peut-être ai-je pu
aider à la prophétie de mon imagination enflammée, par l'opinion que
cet événement m'a donnée de la révolution.--Si ce château n'est pas le
palais du roi, dis-je en voyant les Tuileries, le génie d'Armide est
inférieur au nôtre. Sur les quais, vingt fois la foule ondulante me
fait tourner comme un moulin à vent, pendant que je baye en l'air,
tout ravi d'admiration et d'extase à l'angle de la belle colonnade du
Louvre. J'ai mis deux heures à examiner le cours de l'eau,
l'architecture de ce palais et la magnificence de la galerie. Le
mouvement des ports, le concours des ouvriers, l'activité des
artisans, le bruit de la lime et du marteau, l'ensemble mobile d'un
peuple laborieux, qui, dans un chaos admirable, offre le tableau des
arsenaux de Vulcain, du palais de Flore, des grottes de Bacchus, du
temple de l'Abondance et de l'Industrie, émousse presque mes organes
par l'attention qu'ils en exigent.
Je fus distrait de ma stupidité contemplative par un appétit dévorant,
qui me rappela en un clin d'oeil mon isolement, le peu de moyens
pécuniaires que j'avois, la disgrâce et l'exhérédation dont j'allois
être puni. «Te voilà donc à Paris sans état, sans fortune, sans
parens, sans connoissances; la porte de ta tutrice est fermée pour
toi; vole de tes ailes.... Fais ici le serment de ne jamais rien
demander à personne, d'être fidèle à l'honneur, à la probité. Tu vois
ces flots: qu'ils t'engloutissent, plutôt que la société, ta famille
et ta conscience puissent te reprocher quelque chose ...! Oui, je le
promets...., je le promets et je le jure, ô mon Dieu!...» D'après ce
soliloque, je perche mon chapeau au bout de ma canne; je le fais
tourner, attachant ma destinée à la direction de la corne droite, qui
se fixe à l'E. S. E. Me voilà dans la rue Saint-Jacques, autrefois le
Latium parisien.
Où loger? peu m'importe: mais quel état prendre sur le registre de
police? Étudiant en théologie. Le hasard me conduit à l'hôtel de Henri
IV.... Je loue un cabinet près des faubourgs du Paradis; une
Chartraine est ma voisine: cette femme, d'un âge au-dessus de la
critique, étoit chérie et connue avantageusement de toutes les
personnes de la maison. Le soir, j'allai au Théâtre-Français, voir
Molé et mademoiselle Contat, dans _le Glorieux_ et _le Legs_. Des
filous me firent léguer trois louis pour mon début. Cette perte étoit
terrible; mais il m'en restoit encore cinq, et je me promis d'être
plus circonspect.
Pendant huit jours, je rôdai dans Paris, sans être dupe. Mes affaires
commençoient à s'améliorer: j'avois vendu mon frac violet pour acheter
un habit de rencontre; car ma voisine m'avoit fait connoître à MM.
Brune, aujourd'hui ambassadeur à la Porte-Ottomane, et à
Fabre-d'Églantine. Le premier me promit de l'emploi; l'autre
m'encouragea à cultiver les lettres. Je lui montrai différens
opuscules: il approuva mon ouvrage intitulé: _La Voix de la Nature_,
et se borna là. Je ne l'ai jamais revu depuis.
Ces promesses me firent bâtir des châteaux en Espagne; je me crus
placé sous trois jours. Dans un élan de reconnoissance, je cours vîte
au Palais-Royal acheter quelque chose à la bienfaitrice qui me
délivroit de la férule de ma tutrice. Un petit mouvement d'orgueil
dirigeoit ma démarche; j'avois déjà honte de la misère, et cette dette
que je payois à l'ostentation, me faisoit passer pour un jeune homme
libéral. D'ailleurs, pouvois-je trop payer le plaisir d'écrire dans
mon pays à celle qui m'avoit tenu sous une verge de fer: _Je suis
heureux sans vous, et malgré vous?_ Une main invisible corrigea
bientôt ce désir de vengeance. Il me restoit quatre louis; car ma
compatriote m'avoit offert sa table, et je lui redevois un louis sur
les emplettes qu'elle avoit bien voulu faire pour moi, dans la
persuasion que j'étois beaucoup plus riche.
En entrant dans la première cour du Palais, du côté de la rue
Saint-Honoré, je vois un gros homme bien vêtu, qui grondoit une jeune
dame dans une boutique de bijoutier. _Pourquoi l'as-tu laissé aller?
Falloit acheter, c'est pour rien_, disoit-il en me tournant le dos, et
me suivant de l'oeil sans que je m'en doutasse. J'arrive sous la
galerie.... «Monsieur, Monsieur, rendez-moi un grand service.... Voici
de l'argent....» Il fouille à sa poche. «Voyez-vous cet homme qui s'en
va devant nous? Il a des boucles d'oreilles et de jarretières à
diamans, et quatre superbes paires de bas de soie à vendre; ça vaut
huit ou dix louis comme un liard; il veut en avoir cinq, mais il les
donneroit pour trois ou quatre. Il s'est adressé ici à mon épouse;
elle n'entend rien aux coups de commerce; elle ne lui en a offert que
trente-six livres. Ils se sont dit des injures; l'homme s'est fâché;
il est intraitable avec moi.... Voilà comme elle manque toutes les
bonnes occasions. Tenez, Monsieur, voilà un louis; je vais derrière
vous, et si l'homme s'arrange pour quatre louis au plus, celui-ci est
à vous.» Je suis l'homme à la piste; il s'arrête dans une encoignure;
il étoit remarquable. Un petit chapeau, sorti de la fripe depuis
quinze ans, couvroit sa chevelure mastiquée de poudre, de sueur et de
poussière, et ombrageoit sa figure blême et veinée de barbillons longs
comme le doigt; une cravate brune, et autrefois blanche, relevoit la
richesse de son uniforme noir et fripé comme s'il fût sorti de l'eau.
_N'avez-vous rien à vendre_, lui dis-je? Il verse des larmes, me
regarde d'un air contrit, et tire mystérieusement de dessous sa
mantille la boîte à Pandore. Nous entrons en négociation. Ces gens-là
sont les meilleurs acteurs du monde. Le premier aventurier me suivoit
réellement d'un air inquiet et avide; le prétendu infortuné lui
tournoit encore le dos, comme par l'effet du hasard. Il me fait de
longues jérémiades. Nous tombons d'accord à quatre louis. Le premier
me félicitoit et du geste et de l'oeil; l'autre se retourne, voit son
prétendu antagoniste, feint de vouloir se rétracter par vengeance. Je
le somme de sa parole; mon prometteur s'éloigne, comme pour lui
laisser passer sa foucade; je paie.... Le vendeur et le marchand ont
disparu....
Je retourne à la boutique; personne ne me connoît: ce ne sont plus les
mêmes figures. J'en fus enchanté. Au bout d'une heure, j'arrive chez
moi d'un air triomphant. Ma compatriote étoit avec d'autres voisines.
Je lui offre galamment la fameuse boîte, dont j'avois provisoirement
retiré les boucles de jarretière et une paire de bas.... On ouvre....
Des éclats de rire se prolongent d'un bout à l'autre du cercle, je
rougis; je suis dupe. On détaille l'emplette. Je m'enferme vîte dans
mon cabinet pour mettre mes bas; ils étoient gommés et resavetés; le
pied étoit de deux morceaux, et la jambe trouée comme un filet à
prendre du goujon. Les boucles et les pendans d'oreille étoient de
cuivre doré; le diamant répondoit au métal, et le tout valoit six
francs. Voilà soixante-six livres perdues pour moi de bien mauvaise
grâce.
Cette largesse diminua mon crédit dans l'esprit de mon hôtesse. Il ne
me restoit que dix-huit francs, et j'en devois trente-six. De peur
qu'à force d'être dupe je ne devinsse fripon, le soir, en me couchant,
je trouvai mon petit mémoire annexé à ma chandelle. Toute la nuit, je
baignai mon lit de larmes. Le lendemain, je descendis à la dérobée,
avec un paquet de six chemises, que je portai vîte à un
commissionnaire du Mont-de-Piété, qui me donna 30 fr. Mes dettes
payées, il me resta 4 fr ..., deux cravates, une chemise et l'habit
qui me couvroit.
Mais un malheur ne vient pas sans un autre. Le soir, je reçus une
lettre de mon mentor de province. En voici la teneur: _Je suis donc
débarrassée de vous; ma maison vous est fermée pour toujours: j'ai
fait mettre une double serrure à mes portes, de peur que vous
n'arriviez à l'improviste. N'espérez pas m'attendrir; vous n'avez plus
rien à espérer de moi. Vous prétendiez que le pain que je vous donnois
étoit celui de la douleur; je vous verrois mourir à ma porte, que vous
n'auriez pas un verre d'eau. Vous apprendrez ce qu'il en coûte pour me
désobéir...._ J'entrai en fureur contre moi, contre le sort ... contre
l'honneur, contre la vertu. «Vains fantômes, m'écriai-je! n'êtes-vous
donc suivis que du désespoir et des larmes! Pourquoi tant vous chérir,
si le malheur, la misère et la honte sont toujours le partage de vos
prosélytes? Pourquoi préférer l'avilissement à la gloire; la détresse
à l'opulence; la bonne foi à la duplicité, quand ces vertus ne sont
que des mots dont la fortune et le crédit annullent la réalité...?»
Je déchirai la lettre avec mes dents, je m'étendis sur mon grabat; et,
pour la première fois de ma vie, je perdis pendant trois heures
l'usage de la raison. Je m'étois enfermé chez moi sans le savoir; je
ne pus jamais trouver la clef qui étoit dans ma poche, et le lendemain
j'avois le visage d'un mort inhumé depuis plusieurs jours.
Je retournai voir M. Brune. Il me remit à une quinzaine, sans me
désigner encore quelle place il me donneroit. Alors je me crus perdu:
la malle qui étoit à mon séminaire ayant été renvoyée à mon mentor,
je restai avec le seul habit que j'avois sur mon corps; il étoit d'une
qualité assez bonne; je passai aux Charniers des Innocens, le troquer
pour un plus mauvais, moyennant du retour, et je changeai de quartier.
Au bout de quinze jours, les audiences des tribunaux étant devenues
publiques, je revis M. Brune, qui m'employa à prendre des notes au
Châtelet, pour le journal de la Cour et de la Ville, dont il étoit
co-propriétaire avec un Genevois assez connu. L'affaire du baron de
Besenval et celle du marquis de Favras (dont par suite j'ai rédigé le
mémoire en révision), furent entamées. Le premier, colonel-général des
Suisses et Grisons, avoit blanchi et sous les myrtes de Vénus et sous
les lauriers de Mars. Il étoit accusé d'avoir fourni des munitions au
gouverneur de la Bastille, de Launai; de lui avoir prêté main-forte
pour tirer sur les assiégeans; de l'avoir invité à tenir bon en cas
d'attaque; d'avoir mis tout en oeuvre pour cerner Paris et réduire
les insurgés, et d'être, par ce, comptable du sang versé les 13 et 14
juillet 1789, aux Tuileries et sous les murs de la Bastille. Il avoit
pris la fuite, avoit été arrêté à Brie-Comte-Robert, et enfermé nu
dans un cachot, où on le montroit au peuple comme une bête rare et
vorace. Les têtes étoient si échauffées contre lui que l'auditoire
influençoit ouvertement les témoins et les juges. Le rapporteur,
Boucher-d'Argis, étoit invectivé à chaque séance, ainsi que tous ceux
qui se présentoient pour l'accusé, ou qui ne déposoient rien à sa
charge.
Deux hommes sensibles et illustres, chacun dans leur genre,
s'immortalisèrent dans cette cause. Le premier, est M. de Ségur, bras
d'argent, qui n'abandonna jamais l'accusé, et s'identifia
volontairement à lui dans sa prison, dans ce moment critique où les
injures, les menaces et les persécutions pleuvoient sur tous les
hommes titrés, qui, pour la plupart, ne trouvoient pas de retraite
assez sombre pour se cacher. Le second est M. de Sèze, qui, par son
éloquence, brisa les fers de l'accusé. Cette première cause célèbre de
la révolution, où le talent de l'orateur animé par la stoïcité du
tribunal et par cette âme grande qui le caractérise, fut développée
avec des traits si mâles, qu'il auroit forcé les juges de mourir sur
leur siège, s'il eût été nécessaire, pour ne prononcer que d'après
leur conscience, lui mérita la confiance de Louis XVI, dont il
prononça si éloquemment la défense à une époque que nous connoissons
tous.
Le marquis de Favras, sans fortune, mais brave et plein d'intrigue,
avoit été mis en avant par des personnages marquans, pour enlever le
roi et se défaire, à force ouverte, du premier ministre, M. Necker; du
maire, M. Bailly, et du commandant général, M. de la Fayette, si
célèbre dans les Deux-Mondes, et toujours pour la même cause. Les
dénonciateurs de l'accusé étoient ses premiers agens; plusieurs
témoins venoient à l'appui: mais l'arrestation de ce seul prévenu,
sous les arcades de la place Louis XIII, le 25 décembre 1789, au
moment où il étoit en embuscade avec deux autres qu'on ne put (dit-on)
atteindre, prouve assez que le peuple, qui le plaignoit en le
conduisant au supplice, a le jugement sain et le coeur droit quand on
ne l'influence pas, et que sa sagacité naturelle lui indique souvent
le vrai coupable.
Les débats de cette affaire présentèrent une scène unique. Le marquis
de Favras, qui abhorroit le fameux comte de Mirabeau, avoit dit, en le
comptant au nombre de ceux qu'il falloit acheter pour leurs talens:
«Mirabeau est à moi pour trois cents louis.» Un témoin irrécusable
avoit consigné ces faits, et Mirabeau, à l'assemblée, étoit
inviolable. Cependant il fut mandé. Le sourire, les grands airs de
cour et les civilités politiques du témoin et de l'accusé, dont les
yeux également expressifs, marquoient autant de duplicité et de
crainte que leurs dehors affectueux étaloient de loyauté, fixoient
l'attention du plus petit génie, au point que chacun, en devinant et
leur réserve et leurs transes, ne pouvoit ni accuser leur déposition
de faux, ni s'imaginer qu'elle pût être vraie. Mirabeau atténua les
faits par une éloquence si simple et si sublime, qu'on l'auroit prise
malgré soi pour de l'ingénuité; et le marquis démentit avec le même
art ce qu'il avoit dit, et qu'on devinoit bien qu'il répétoit encore
dans son coeur, et cette discrétion fut sacrée pour lui, même au pied
de la potence.
Au milieu de 1790, M. Brune ayant été exproprié de son journal, je me
trouvai sans place. Déjà l'amour avoit semé de quelques roses les
premiers momens de ma nouvelle existence. J'avois fait quelques
ouvrages; l'imprimeur R. me les acheta à un crédit qui dure encore.
Comme je ne rentrois que le soir chez moi, un beau jour je ne trouvai
que les quatre murs: je connoissois bien le voleur, mais l'amitié, ou
peut-être un sentiment plus tendre, m'ôta le droit de me plaindre. Il
fallut être battu, volé, content, et le reste. Je mourois d'envie de
savoir le domicile de mes effets et de leur dépositaire. Depuis six
mois que je logeois dans la même maison, je ne connoissois pas un seul
voisin: une vieille femme qui logeoit sur mon carré, fut la première
personne qui me rendit visite, pour me consoler de ma disgrâce. Elle
avoit l'air et la réalité d'une magicienne: son début fut assez simple
pour m'exempter de rougir du lit de planches sur lequel je
couchois.--«Vous avez été volé hier à trois heures, dit-elle, et la
personne qui vous a fait ce coup, vous est connue: vous n'avez pas
besoin de faire des poursuites, dans un mois vos effets vous seront
rendus.... Ne vous offensez pas de ma proposition: je vous offre les
habits et le lit de mon fils, vous y resterez jusqu'à ce que vos
meubles soient de retour.»--Je la pris pour une folle, et je me mis à
rire de la bizarrerie du sort; car j'avois fait des connoissances, et
je me consolois. On s'accoutume au mal comme au bien. Je revins le
soir, sans avoir mangé; un génie maudit précédoit mes pas pour mettre
en fuite tous ceux dont j'avois besoin. J'eus recours à ma vieille:
elle disoit la bonne aventure; un nombreux auditoire féminin la
consultoit, chaque soir, comme un oracle: «Jeune homme, me dit-elle en
entrant, voilà votre dîner, vous n'avez pas mangé de la journée; tous
vos amis étoient absens: vous avez cru hier que j'étois une vieille
folle amoureuse de vous.... Soyez rassuré, depuis trente ans je n'ai
été dupée qu'une fois, et je ne le serai jamais. Les autres viennent
ici à l'école, et je n'ai appris la chiromancie que pour apprendre à
apprécier les hommes.» Je fus d'abord émerveillé, comme le lecteur qui
me suit; mais la Bohémienne n'étoit qu'une ancienne coquette, dont les
enfans naturels suivoient la conduite. La fille aînée, qui m'avoit
démeublé, étoit abandonnée à elle-même depuis cinq à six ans: j'avois
été sa dupe, comme tant d'autres. Sa mère, qui craignoit que je ne
portasse plainte, avoit mis le frère à ma poursuite. Durant ce mois de
répit, je trouvai à me placer chez le comte de Mahé, qui me confia
l'éducation de son fils. Mes meubles revinrent, sans que d'abord je
pusse savoir comment; ma prétendue bienfaitrice vouloit me lier à elle
par la reconnoissance, pour me donner la main de sa seconde fille,
qui, trouvant en moi un mari commode, auroit suivi paisiblement la
conduite de la mère sous l'aile bénévole de l'hymen. Cette double
intrigue me fut certifiée par la demoiselle qui, certain jour, me
croyant loin d'elle, s'entretenoit dans un cabinet avec une de ses
compagnes, sur la bonhomie du provincial qu'elle alloit épouser pour
la forme.
Je leur répétai ce colloque. La mère entra dans une si grande colère
contre moi, qu'elle manqua d'en étouffer; elle me jura qu'elle s'en
vengeroit. Elle n'y manqua pas. D'abord elle me calomnia auprès du
comte de Mahé, qui me fit remercier et me rappela au bout d'un an.
Dans cet intervalle, je me liai avec un nommé D..., aujourd'hui avoué
dans les tribunaux. La différence de nos caractères et de nos humeurs,
me prouve que la sympathie entre les hommes ne naît pas toujours de la
conformité de leurs penchans. Il étoit aux expédiens comme moi.
Quoique nous fussions toujours à nous quereller, nous ne pouvions pas
nous passer l'un de l'autre. Cette intimité cimentée par le malheur,
me fait regretter encore aujourd'hui les momens de détresse où nous
nous orientions le matin, pour savoir où nous pourrions dîner. Cette
importante affaire nous occupoit jusqu'à midi; mais comme nous
n'employions que des moyens avoués par l'honneur, je ne m'étonne pas
de regretter ce temps d'épreuve.
Nous avons passé des crises bien terribles; mais jamais je n'ai songé
à écrire à ma tutrice, pour rentrer en grâce avec elle. Ma détresse
lui fut connue, et elle m'offrit mon pardon, si je voulois me faire
prêtre. La misère et la contrainte n'ont jamais servi qu'à me rendre
plus intrépide dans mes résolutions; et si je n'ai pas gagné de
fortune par cette tenacité, j'ai donné à mon caractère cette trempe
d'acier qui émousse les traits du sort. Les incommodités et les
privations des premiers besoins de la vie ont été pour moi des
accidens si ordinaires, que mon humeur ne s'en altère jamais
long-temps, et l'ami avec qui j'ai acquis ce trésor, doit m'être
toujours cher. Que le lecteur qui criera à l'exagération, ne croie pas
que cette fermeté s'acquière dans un clin d'oeil, qu'elle soit le lot
de tous les hommes probes! Tel richard qui jouit du respect, de
l'amour et de la considération de ses voisins et de ses amis,
auroit-il été aussi courageux que moi? Certain jour, je me trouvois à
jeûn depuis vingt-quatre heures; je n'avois absolument rien à vendre,
et la faim me faisoit mordre les lèvres: mon ami étoit avec moi; mais
l'épreuve où nous étions étoit si cruelle, que nous ne nous
envisagions plus sans pleurer. Nos yeux hagards se tournoient
quelquefois vers le ciel; ils étoient rouges et immobiles. Abandonnés
de la nature entière, nous gémissions sans rien demander à personne;
nous nous promenions pour nous promener. Le hasard nous conduisit sur
le Cours-la-Reine; des marchands de comestibles bordoient le parapet;
nous les côtoyons avidement. Un d'eux avoit étalé un morceau de pain
et un petit cervelas de trois sous, dans un endroit d'où on pouvoit
facilement les prendre. Je passai et repassai au moins cent fois; ma
main s'alongeoit presque malgré moi; je frissonnois de tous mes
membres: enfin, je m'éloignai avec mon ami, à qui je racontai ma
tentation. Il me moralisa avec tant de douceur et d'éloquence, que je
le reconnus pour mon maître, pour avoir eu le courage de me prêcher
dans un moment comme celui-là. La Providence, que nous avions inculpée
plus d'une fois, nous prouva bien ici qu'elle forme notre coeur et
couronne nos projets quand nous avons rempli notre tâche. En entrant
aux Champs-Élysées, je trouvai un billet de dix francs de la Maison de
Secours; alors le propriétaire du Pérou ne fut pas plus riche que moi.
Nous dînâmes à frais communs. Comme je n'avois ni linge ni vêtement,
nous partageâmes également, et pour cinq livres je remontai ma
garde-robe, depuis les pieds jusqu'à la tête. Sedaine a fait autrefois
une épître à son habit: que j'aurois bien voulu l'avoir le soir en
sortant de la friperie! Je n'ai jamais ri de si bon coeur que ce
jour-là. Le salon des Tableaux étoit ouvert; j'avois mangé ma
suffisance, à bien peu de frais et de bien bon appétit. Libre de ma
vieille enveloppe, qui, avec toute ma philosophie, me concentroit dans
moi-même plus que je ne voulois, je marchois lestement avec mon habit
de dix-sept sous, une chemise de vingt, et le reste de la garde-robe à
l'avenant, et j'admirois et je controlois tout. On me questionnoit, on
me regardoit, on ne fuyoit plus à mon approche; ou, pour parler plus
vrai, je croyois qu'on s'occupoit de moi, parce que j'osois m'occuper
de tout le monde. La fierté d'un villageois qui trouve un trésor,
n'est qu'une image imparfaite de ma jouissance et de ma vanité.
Le soir, j'osai voir un ami, qui me gronda de ma pusillanimité, et le
lendemain mon ami fut placé par le comte d'Angevilliers, et moi chez
M. Dup... et au journal Historique et Politique. Oh! que j'y passai
un temps heureux! mais il fut bien court. La révolution devint
terrible. On retrouvera cette lacune dans le cours de l'ouvrage. Cette
année est une des plus remarquables de ma vie. (Voyez page 155.) En
1794, après le 9 thermidor, je fis imprimer le _Tableau de Paris en
Vaudevilles_. J'avois tout perdu; je résolus de chanter moi-même[1].
«Le chant réjouit l'âme, me dis-je; le fripier se pare de l'adresse
du tailleur; le comédien joue le seigneur, et emprunte le génie du
poète: pourquoi rougirois-je plus de vendre mes chansons qu'un
libraire un volume qu'il n'a pas fait? Cette propriété est le fruit de
mon éducation. Mais si l'ouvrage ne vaut rien? je ne vendrai pas chat
en poche.--Mais les convenances, les préjugés même ne s'opposent-ils
pas à cette résolution sage en elle-même, qui contraste pourtant avec
l'opinion qu'on doit avoir de toi?--le premier devoir est rempli,
lorsque je gagne ma vie à la sueur de mon front. Je ne vis pas avec
deux onces de pain.» (Nous étions au mois de mai 1795; j'étois
rédacteur de la séance aux Annales patriotiques et littéraires;
l'agiotage du papier faisoit monter mon traitement à un sou par jour.)
[Note 1: Corneille, pour avoir fait la fameuse chanson,
_l'Occasion perdue et retrouvée_, en quarante-un couplets, eut pour
pénitence _l'Imitation de J. C._ à mettre en vers. J. B. Rousseau fut
exilé et gracié pour quarante-un couplets. L'auteur a passé au
tribunal révolutionnaire, pour vingt-un couplets; il a été exilé et
gracié pour quarante-un couplets intitulés: _Le Miroir de la Raison,
présenté par l'Amour aux aveugles de France, avec la Glace cassée._
Nombre fatal!]
D'après ces réflexions, je me levai un jour à quatre heures du matin;
je venois de faire imprimer des couplets contre l'agiotage; je vais
les vendre; j'étois confus, mais il falloit manger. Je me mets à
chanter: des pleurs rouloient dans mes yeux, pendant que le sourire
s'épanouissoit sur mes lèvres. À six heures j'eus gagné cent écus en
papier, et je retournai à l'assemblée. Ceux qui travailloient à
d'autres journaux, dans la même loge que moi, se trouvoient heureux de
partager mon pain; mais la manière dont je le gagnois, donnoit matière
à un rire caustique qui me déplut. Au bout de quinze jours je cédai la
place, et les laissai jeûner glorieusement. Au reste, la mauvaise
honte et la crainte firent place à la tranquillité et à une vie
pénible, mais moins austère. La multitude s'accoutuma à m'entendre; on
me chercha une origine. Je m'étois prononcé contre les anarchistes:
ceux-ci, pour me perdre, inventèrent sur mon compte cent fables plus
honorables les unes que les autres. D'abord, ils me firent _prêtre_,
pour avoir droit de _me faire proscrire_; puis _attaché à la maison de
Rohan_; ensuite _évêque_, _confesseur de nonnes_[2], _gouverneur de
l'enfant d'un grand seigneur_. J'ai donné l'énigme de toutes ces
exagérations, en offrant l'analyse de ma conduite, imprimée, six mois
avant mon exil, dans _le Chanteur ou le Préjugé vaincu_.
[Note 2: Une femme, entre deux âges, m'accoste un jour, après
m'avoir entendu chanter, et me dit, d'un air tout scandalisé:
«Comment, monsieur, vous chanteur!... Faut-il qu'une de vos pénitentes
vous moralise!...» Je souris.... Elle insista....--Mais, madame, ne
vous méprenez-vous point?--Oh! certainement non.--Hé bien! _madame, si
j'étois aussi indiscret que Santeuil?_ ...--_Que voulez-vous
dire?_--Que je pourrois tout révéler à votre mari, sans divulguer la
confession....»
Un autre jour, un Prémontré vient chez moi de grand matin, me demander
si je ne suis pas de son ordre, et dans quelle maison j'ai étudié. Il
y a vingt-cinq ans qu'on voulut m'envoyer à Metz faire mon noviciat
chez ces moines: mais comment avoit-il pu savoir cette particularité?
Suivant les uns, je disois la messe tous les jours, et je trouvois
même des personnes qui assuroient y avoir assisté. Oh! comme le
serment coûte peu à faire, quand il coïncide avec nos vues!...
Le lendemain on vouloit que je fusse maître de musique.... Enfin, j'ai
été forcé de faire le médecin malgré moi. Et si je publiois mes scènes
à tiroir du temps que j'ai chanté, on jugeroit que j'ai été plus ami
de la société et de la joie, qu'ennemi du gouvernement.]
Je passe ici différentes anecdotes plaisantes, dont je me suis bien
réjoui avec mes amis: car j'ai trouvé plus d'un homme sensible qui a
secoué le préjugé, et m'a favorablement accueilli[3]. J'oserai même
dire que je n'ai bien connu le coeur humain que dans cet état que la
sotte vanité appelle abject, et que j'ai su honorer par ma conduite.
Durant mon exil, j'ai consacré mes loisirs à recueillir tous ces
traits; ils tiennent à la révolution, dont j'ai fait l'analyse. Il est
prudent de laisser refroidir la lave du volcan. J'atteins le rivage;
mon coeur, ivre de reconnoissance, est disposé à prouver au
gouvernement qu'il n'a point fait un ingrat.
[Note 3: Mesdames Boisset, Mercier, Cahouet, B..., Frery, sont
des amies inappréciables. Mon exil de trois ans et ma nouvelle
détention de dix-huit mois, m'ont convaincu que la sincère amitié a
autant de force que l'amour. Ô âmes sensibles, que je cesse d'exister
quand je cesserai de vous aimer!]
* * * * *
Cet ouvrage ayant été écrit dans les déserts d'une zone brûlante, peut
bien n'avoir pas été dicté par une rigoureuse impartialité: les
angoisses du malheur auront pu y laisser quelques traits acérés que
j'aurois peut-être adoucis en France. J'ai pu, ne consultant que la
position des déportés, peindre la conduite des agens sous des traits
un peu sombres; je leur ai peut-être trouvé des torts et des délits
qui ne seroient que des erreurs involontaires, si je les eusse
approfondis en homme d'état, si je les eusse vus dans leur cabinet.
Le malheur des circonstances, la pénurie des moyens, la détresse de la
colonie, l'insubordination des noirs et des blancs, l'affreux mélange
et le chaos militeront beaucoup en leur faveur. Les chefs ont affaire
à des êtres si indolens, si peu conséquens avec eux-mêmes, qu'il faut
souvent être un ange ou un Prothée pour se faire tout à tous: cette
versatilité continuelle, si nécessaire dans les colonies au moment où
nous nous y trouvions, et si incohérente avec le caractère européen,
leur a beaucoup nui à nos yeux.
Les déportés qu'on leur envoyoit étoient presque tous des hommes
marquants et regardés comme dangereux. Il falloit plaire à la
mère-patrie, aux colons, aux noirs, aux exilés, ne point dévier de sa
place, et se faire aimer en punissant. L'amour, la haine ou la crainte
n'ont point eu de part à cet écrit; je leur en ai donné la preuve en
leur présence, quand d'un seul mot ils pouvoient m'ôter la vie, au
moment où je leur disois, avec le caractère que mes amis me
connoissent, des vérités dures que le danger de la mort ne m'a jamais
fait taire. Ici, je leur dois la vérité; la voilà toute entière.
Si je consulte la vérité sur le 18 fructidor et sur ses causes, je
conviendrai avec franchise que la déportation, nécessaire pour l'état
et pour quelques individus, n'est devenue odieuse que par les
proscriptions et les vengeances partiales des hommes exaspérés qui ont
substitué leurs intérêts et leurs ennemis personnels à ceux du
gouvernement. La France républicaine, à cette époque entre le couteau
des royalistes et des anarchistes, fut forcée de mettre en vigueur les
loix de Rome et d'Athènes, l'ostracisme, la déportation, le
bannissement et l'exil.
Si je voulois, ou flatter les hommes ou pallier les torts des
déportateurs, je rapporterois la belle parole d'un des chefs de l'état
qui dit, le 19 fructidor, à un énergumène, prêchant la mort des
vaincus: Nous ne voulons ni les perdre ni les rendre malheureux; mais
priver pour quelque temps de leur patrie les étourdis et les
inconséquens qui méconnoissent la liberté et la mutilent, et
l'interdire pour jamais à ceux qui l'assassinent.
Je sais bien que la chaleur et l'énergie que j'ai déployées à cette
époque ont pu faire croire que j'étois influencé par un parti. Je
m'étois mis trop en avant pour espérer éluder la loi: mon exil ne m'a
point surpris; je l'ai presque légitimé par ma hardiesse; mais voilà
ma religion et le fond de mon âme: la liberté dans le coeur de l'homme
est le feu sacré de l'autel de Vesta; les gouvernemens ne peuvent ni
l'allumer ni l'éteindre. Je ne suis libre que quand un seul chef
commande dans ma famille; je n'en veux pas plus dans un état.
L'anarchie est l'ivresse de la liberté; la république est un beau
songe, et l'uniformité de l'ordre et l'unité sont l'aliment sacré du
premier titre et du droit que l'on ne peut aliéner qu'en voulant
l'étendre ou le partager.... Voilà mes principes..... mon erreur étoit
bien pardonnable; j'en appelle au témoignage des hommes probes. Aucune
faction, aucun parti n'eut jamais de rapport avec moi; je les défie
tous sur ce point.
* * * * *
Du 21 fructidor an II.--8 septembre 1805.