Ce qu’ils croient.
Est-ce que ces _altarini_[13] vous étonnent?
[13] Petits autels que les enfants dressent dans la rue et qui sont
généralement composés d’une image sainte, devant laquelle brûlent
des cierges, avec une décoration barbare de papier colorié et
découpé.
Est-ce que vous vous scandalisez de ces petites processions de femmes
échevelées, pieds nus, qui portent une image de la Vierge en
psalmodiant? La superstition du peuple napolitain--ces pauvres gens qui
vivent si mal et avec tant de bonhomie, qui meurent si misérablement et
avec tant de résignation!--la superstition de ce peuple fait à tout le
monde une douloureuse impression. Vous la croyiez donc finie, cette
superstition? Comment pouviez-vous le penser? Ne vous souvenez-vous donc
plus de rien? Pendant le choléra de 1865, il y eut des processions et
des prières publiques; pendant le choléra de 1867, plus terrible et plus
violent, toutes les images de la Vierge et des Saints sortirent des
paroisses et, dans la rue, les processions se rencontraient et se
mêlaient. Pendant l’épouvantable éruption de 1872, la lave menaça Naples
trois jours durant: le peuple se rendit au Dôme pour avoir la tête de
saint Janvier, qu’il voulait promener pour arrêter la lave. D’abord, les
nobles gardiens des reliques et les chanoines de l’Église ne voulurent
pas l’accorder. Mais, le quatrième jour, le soleil ne se montra pas; un
léger nuage couvrit Naples et la pluie de cendres commença à tomber,
comme à Pompéi, voilant la lumière du jour: les femmes du peuple
organisèrent des processions dans tous les quartiers, courant dans les
ténèbres, criant, hurlant, gémissant, gesticulant. Pendant le choléra de
1873, qui fut moins fort, on promena solennellement dans les faubourgs,
la Madone du Bon-Secours, la Madone de Portosalvo, Jésus à la Colonne et
d’autres images vénérées. Ah! quelle mauvaise mémoire nous avons tous!
Et dans la vie quotidienne? En regardant tout simplement autour de soi,
en observant même superficiellement ce qui se passe, on s’aperçoit que
l’exaltation religieuse du peuple napolitain est plus forte que jamais.
Au coin de chaque rue, dans les faubourgs, les jours de fête, il y a de
ces _altarini_, avec deux bougies allumées. Il est vrai que ce sont les
enfants qui les organisent, mais les mères les surveillent et les sœurs
aînées demandent une obole au passant pour «les frais du culte». Pour
les plus grandes fêtes, le petit peuple s’y prend un an à l’avance, et
ce sont des luttes d’émulation entre une ruelle et l’autre, à qui sera
la mieux décorée de lampions multicolores et de festons en papier peint:
souvent il advient à ce sujet des rixes et des coups de couteau. Ces
illuminations sont pittoresques et charment les artistes. Une autre
cérémonie très touchante est celle-ci: quand une femme est sauvée d’une
grande maladie, pour remercier Dieu, elle fait vœu d’aller demander
l’aumône dans toutes les maisons de son quartier; elle monte, elle
descend, les jambes en coton, le visage défait, recevant des refus secs,
voyant toutes les portes se fermer à son nez. Qu’importe, il faut
supporter ces vexations, cela fait partie du vœu. Tout ce qu’elle
recueille va à l’Église. Quand un enfant est malade, on le voue à saint
François et on l’habille avec une grossière tunique de bure serrée par
une corde, ses mignons pieds nus sont emprisonnés dans des sandales de
cuir et une petite tonsure coupe ses cheveux bouclés. Qui n’a rencontré
de ces moines minuscules, dans les quartiers populeux?
* * * * *
Et le miracle de saint Janvier, est-ce qu’il ne vous surprend pas? Et
ces vieux habitants du Môle qui se prétendent les descendants du martyr,
qui envahissent le maître-autel, qui ne laissent approcher personne
pendant la cérémonie, qui hurlent le _Credo_, tandis qu’on attend le
prodige, qui haussent peu à peu le ton jusqu’à crier, qui se démènent
comme des possédés, qui traitent le Saint de _vieil abruti_, de _vieux
malhonnête_, de _face à gifles_ si le miracle tarde à s’accomplir,
est-ce qu’ils ne vous étonnent pas, eux aussi?
Il y a encore le pied de sainte Anne qui se pose sur le ventre des
accouchées; il y a aussi l’huile qui brûle dans la lampe, devant
le corps de saint Jacques de la Marca, dans l’église de
Sainte-Marie-Novella, qui guérit les maux de tête; il y a le Christ du
Carmine, dont les plaies versent du sang véritable; il y a le bâton de
saint Pierre qui est vénéré dans l’église de Saint-Aspreno, premier
évêque de Naples; il y a l’eau bénite de Saint-Biagio-ai-Librai, qui
guérit les maux de gorge; il y a les _panelle_, petits morceaux de pain
bénit par saint Nicolas de Bari, qui, jetées en l’air pendant l’orage,
vous préservent de la foudre. Il y a des centaines de fragments d’or,
d’étoffes, de vêtements, de bois, qui sont des reliques. Chaque
Napolitain porte au cou ou suspendu à la ceinture, ou bien sous son
oreiller, un petit sac de reliques et de prières imprimées: ce petit sac
s’attache au maillot de l’enfant, à peine né.
Croyez-vous que la Madone du Carmine suffise aux Napolitains? J’ai
compté deux cent cinquante appellations de la Vierge, et ce n’est pas
tout. Quatre ou cinq tiennent la tête. Quand une femme napolitaine est
malade ou court un grave danger, une personne de sa famille se voue à
une de ces Madones: elle met un vêtement neuf, qui a été béni auparavant
dans une église, et elle ne doit le quitter que lorsqu’il est usé. Pour
la Vierge des Douleurs, le vêtement est noir avec des passepoils blancs;
pour la Madone du Carmine, il est de couleur puce avec des filets ou des
rubans blancs; pour l’Immaculée-Conception, il est blanc avec des rubans
bleus; pour la Vierge de la Saletta, il est blanc avec des rubans roses.
Quand on n’a pas de quoi se faire toute la robe, on porte seulement le
tablier; et quand on n’accomplit pas le vœu, il faut s’attendre à ce que
de grands malheurs s’abattent sur la maison.
Et le sacré se mêle au profane. Pour avoir un mari, il faut faire une
neuvaine à saint Jean, pendant neuf soirs, à minuit, sur un balcon, en
dehors de la fenêtre, et prier avec une mélopée spéciale. Si on a ce
courage, le neuvième soir, on voit une poutre de feu traverser le ciel,
sur laquelle danse Salomé, la juive maudite: la voix qu’on entend, à ce
moment, prononce le nom du mari. Saint Pascal également, est le
protecteur des filles à marier et il faut lui dire pendant neuf soirs
l’antienne suivante: «O bien-heureux saint Pascal--envoyez-moi un
mari--beau, rouge, coloré--tout pareil à vous--ô bien-heureux saint
Pascal!» Saint Pantaléon est aussi l’ami des jeunes filles, mais d’une
autre manière: il leur donne de bons numéros au _lotto_, pour qu’elles
gagnent leur dot et puissent se marier. Pendant neuf soirées, il faut le
prier, à minuit, dans une chambre, où on est toute seule, les fenêtres
et les portes ouvertes, et après les _Ave_ et les _Pater_, on ajoute
cette litanie: «Saint Pantaléon--par votre chasteté--par ma
virginité--donnez-moi de bons numéros--par charité.» Le neuvième soir,
on entend un pas, c’est le saint qui s’approche; des coups sont frappés
légèrement, ce sont les numéros qu’il donne. La quatrième ou cinquième
soirée de cet exercice étrange, les jeunes filles sont si exaltées
qu’elles ont des hallucinations et tombent en convulsions. Quelques-unes
m’ont affirmé avoir vu et entendu quelque chose, le neuvième soir, mais
le miracle n’eut pas lieu, parce que la foi leur manqua au dernier
moment.
Toutes les superstitions éparses dans le monde sont recueillies à
Naples, agrandies et multipliées. Nous croyons tous à la _jettatura_. Ne
parlons pas de l’huile répandue, du miroir cassé, de la cuillère posée
en Croix sur le couteau, du jupon mis à l’envers qui annonce un cadeau,
des sous troués, des araignées, des scorpions, de la poule et tant
d’autres choses. Les Napolitains croient encore aux sibylles: il y en a
une qui s’appelle _Chiara Stella_, près du Corso; il y en a une autre
qui se nomme _Zià Grazia_, au Vicolo Mezzacannone--et toutes deux sont
célèbres; il y en a beaucoup d’autres, d’un degré inférieur. On leur
donne cinquante centimes, deux francs, cinq francs. Les Napolitains
croient aux _esprits_. L’_esprit_ familier napolitain qui circule dans
toutes les maisons, est le _munaciello_ (le moinillon), un petit enfant
qui est vêtu de blanc quand il porte bonheur, et qui a un capuchon rouge
quand il porte la guigne. Beaucoup de personnes m’ont assuré l’avoir
aperçu. En plein Naples, au cœur même de la ville, à la Salita di
Santa-Tresa, se trouve un fort beau palais qu’on n’arrive pas à louer:
il est fermé depuis vingt ans, parce qu’on le dit hanté. Le Napolitain
croit aux _esprits_ qui indiquent des numéros gagnants au _lotto_: il
croit aussi aux _assistiti_: ces _assistiti_ sont des êtres étranges,
parmi lesquels il y a quelques braves gens et beaucoup d’escrocs. Ils
mangent peu, boivent de l’eau, parlent par énigmes, jeûnent avant de se
coucher et ont des visions que les joueurs interprètent à leur idée. Ils
vivent aux crochets des joueurs, mais ne jouent jamais. Quelquefois, un
joueur déçu rosse l’_assistito_, puis lui demande pardon. Les moines
aussi ont des visions. Il y en avait un fameux à Marano, près de Naples:
on allait le voir en pèlerinage. Un autre, très jeune et également
célèbre, habitait le couvent de San-Martino. Quelquefois, les joueurs
séquestrent le moine, le battent, le torturent pour le forcer à dire les
numéros qui gagneront à la loterie. Un moine mourut de leurs mauvais
traitements; avant d’expirer, il prononça des numéros: ils furent joués,
ils sortirent, et la moitié de Naples gagna au _lotto_, parce qu’un
journal les avait rapportés.
Le peuple napolitain, surtout les femmes, croient à la sorcellerie. La
_fattura_[14] trouve des apôtres fervents et les _fattucchiare_ ou
sorcières, abondent. Une femme veut-elle que son mari, qui s’en va au
loin, lui reste fidèle? La sorcière lui donne une corde à nœuds; il faut
la coudre dans la doublure de la jaquette du voyageur. Voulez-vous avoir
l’amour d’un homme? La _fattucchiara_ brûle une boucle de vos cheveux,
en fait une poudre, mêlée avec de certains ingrédients; il faut le faire
boire dans du vin au bel indifférent. Veut-on gagner un procès? Il faut
lier, moralement, la langue de l’avocat de l’adversaire: c’est-à-dire
faire quinze nœuds à une petite corde et appeler le diable, ce qui est
une conjuration terrible. Veut-on faire mourir un amant infidèle? Il
faut remplir une marmite d’herbes vénéneuses, les faire bouillir devant
sa porte, à minuit. Veut-on faire mourir une rivale? Il faut planter
dans un citron frais des épingles, de manière à former un petit dessin
représentant la femme détestée, y attacher un morceau de sa robe et
jeter le tout dans le puits de la maison. La _fattura_ a un grand
développement; elle possède toute une littérature étrange, souvent
ignoble, de conjurations, d’exorcismes et de prières; elle a une
classification différente pour les âmes timides et pour les âmes
hardies; elle est répandue dans tous les quartiers et elle est un
secours pour toutes les nécessités sentimentales ou brutales, pour tous
les désirs délicats ou cruels.
[14] Sorcellerie.
Et ce n’est pas tout. Exagérez au centuple tout ce que je viens de vous
dire: peut-être, ne serez-vous même pas dans la vérité. Ce mélange de
foi et d’erreur, de mysticisme et de sensualité, ce culte d’une forme si
païenne, cette idolâtrie, vous épouvantent, n’est-ce pas? Vous avez
pitié de ces choses barbares, dignes des sauvages? Mais, dites-moi un
peu, s’est-on jamais occupé de la conscience du peuple napolitain? Quels
enseignements, quels modèles, quels exemples a-t-on jamais donnés à ces
gens si expansifs, si faciles à conquérir, si naturellement
enthousiastes? En vérité, dans la profonde misère de la vie quotidienne,
ils ne trouvent d’autres réconforts que dans les illusions de leur
propre imagination--et d’autre refuge que dans le Bon Dieu...
V
Ce qui les perd.
Le _Lotto_ a une première forme littéraire, rudimentaire, barbare,
fondée sur la tradition orale comme certaines fables et certaines
légendes. Tous les Napolitains qui ne savent pas lire, vieillards,
enfants, femmes--surtout les femmes--connaissent par cœur la _Smorfia_
ou la _Clef des Songes_ et en font rapidement l’application sur
n’importe quel rêve ou sur n’importe quelle chose de la vie quotidienne.
Avez-vous rêvé d’un mort? Jouez le numéro 47. Mais il parlait, ce
mort... alors jouez le 48. Mais il pleurait, ce mort... alors jouez le
65. Mais, il vous a fait peur... alors, jouez le 90. Un jeune homme
a-t-il reçu des coups de couteau d’une femme du peuple? Le numéro 17
veut dire l’accident; le 18, le sang; le 41, le couteau; le 90, le
peuple. Il faut jouer ce quaterne. Une casserole tombe par terre, un
enfant a la rougeole, un cheval s’emporte, un gros rat traverse la
chambre, allez vite jouer les numéros correspondants.
Tous les événements, grands ou petits, sont considérés comme une source
mystérieuse de gain. Une fillette meurt-elle du typhus; aussitôt sa mère
va jouer les numéros concordants et s’écrie, toute consolée:
--_M’ha fatte bbene pure murenna!_ (elle m’a fait du bien, même en
mourant.)
Une veuve, parlant de l’amour que lui portait son mari, mort depuis
quelques années, ajoute mélancoliquement que si cet amour avait
véritablement été profond, le défunt lui serait apparu en rêve et lui
aurait indiqué des numéros à jouer; et c’est un ingrat, puisqu’il l’a
oubliée, car il sait bien qu’elle est pauvre et a besoin d’être aidée.
Salvatore Daniele assomme une vieille femme: jouons; et le peuple
s’écrie:
--_Chella à mmorta, mo almeno ce refrescasse a nnuie, che simmo vive!_
(Puisqu’elle est morte, à présent, ayons-en au moins quelque
soulagement, nous qui sommes vivants!)
Salvatore Misdea, le Calabrais sanguinaire, tue un jour, dans un accès
de colère, sept soldats: jouons. La loi condamne Misdea à mort: jouons.
Sur les portes, dans les _bassi_, au coin des rues, les numéros sont
discutés par des comités et des sous-comités, et le jeu est établi. Rien
ne sort naturellement, et ce sont des lamentations sans fin.
Cette science de la _smorfia_ est si profonde, si complètement passée
dans les habitudes courantes du peuple, que toutes les injures ayant un
numéro relatif, se disent en argot de _lotto_. Une femme donne un coup
de poing à une autre et lui casse la figure; devant le juge, elle se
disculpe, en déclarant:
--_M’ha chiammate sittantotto!_ (elle m’a appelée soixante-huit!)
Or, le juge doit prendre la _smorfia_ et voir à quel outrage répond ce
numéro.
* * * * *
La kabbale existe davantage pour les classes supérieures que pour les
inférieures, mais elle y pénètre également. Certes, le peuple n’achète
pas les nombreux journaux kabbalistes hebdomadaires, aux titres
étranges: _le Vrai ami_, _le Trésor_, _l’Éclair_, _la Corne
d’abondance_, dont l’abonnement coûte dix francs par an et qui sont
faits par une rédaction inconnue; le peuple ne correspond pas non plus
avec ces professeurs de mathématiques qui demeurent au vico Nocella, à
San-Liborio ou au vico Zurali, et qui offrent, à la sixième page des
journaux, la fortune pour dix francs; mais le peuple voit, dans cette
annonce, qu’un individu «sait les numéros»--aussi, il va l’attendre dans
la rue, devant la porte de sa maison, lui met dans la main une pièce de
deux francs et celui-ci s’en contente: c’est une petite affaire!
L’_assistito_[15] est un chancre qui ronge les familles bourgeoises, un
pâle convulsionnaire qui mange beaucoup, qui feint d’avoir ou qui a
réellement des hallucinations, qui ne travaille pas, qui parle par
énigmes, qui prétend se livrer à de cruelles mortifications et qui vit
aux crochets de ceux qui le vénèrent. Mais, la réputation de
l’_assistito_ arrive jusqu’au petit peuple par l’entremise de la bonne,
du domestique, de la blanchisseuse, des fournisseurs de la maison; et
l’_assistito_ y étend son action mystique, fantastique, y recueille de
petits gains imprévus, y fait des adeptes et finit par marcher dans la
rue, toujours entouré de quatre ou cinq personnes qui le courtisent et
étudient chacune de ses paroles.
[15] L’_assistito_ est un homme qui se prétend «assisté» par les
_esprits_.
* * * * *
Mais celui qui aide le peuple, celui qui est sa providence, sa foi, son
inébranlable croyance, c’est le moine. _Il monaco sai numeri_[16]. Voilà
le dogme. S’il ne les dit pas, c’est parce que le Seigneur lui a défendu
de secourir le pécheur; s’il les dit et qu’ils ne sortent pas, c’est
parce que le joueur n’a pas eu confiance; s’il les dit et qu’ils
gagnent, la nouvelle se répand en une minute, et le pauvre moine est
affligé d’une popularité dangereuse. Il est comme l’artiste qui a fait
un chef-d’œuvre. Malheur à lui, s’il n’en produit pas d’autres: il est
perdu. Le moine qui a seulement fait prendre un ambe, peut avoir
l’espérance de vivre tranquille; mais s’il a indiqué un terne qui est
sorti, il faut qu’il se tienne sur ses gardes. On cherchera à le séduire
de toutes manières, avec des dons, avec des cadeaux d’argent, avec des
offrandes, avec des messes, avec des aumônes; on lui enverra les
enfants, les femmes, les aïeuls qui l’attendront dans la rue, à la porte
de l’église, près du confessionnal, à l’entrée du couvent; on cherchera
à connaître sa mère, son frère, sa tante; on l’assiégera du matin au
soir; on le rouera de coups de bâton; on le séquestrera; on le
torturera; on le laissera mourir de faim, pour qu’il donne les numéros
dans son agonie. Ces choses-là sont arrivées. Souvent, pour échapper au
péril, un moine se fait changer de couvent par son supérieur, et quand
il est disparu, le peuple raconte que la Vierge l’a emporté.
[16] Le moine sait les numéros.
* * * * *
Le _lotto_ est l’épidémie qui empoisonne toutes les classes de Naples.
La contagion passe du savetier qui est assis devant la porte de son
échoppe, à la pauvre ouvrière qui vient faire ressemeler ses vieilles
chaussures; celle-ci la communique à son amoureux, un garçon de café,
qui la donne à son patron, lequel la répand parmi ses clients, et de là,
elle gagne les maisons, les bureaux, les gargottes, les églises mêmes.
La bonne du cinquième étage, à droite, joue, espérant ne plus être
domestique; mais les autres servantes, à tous les étages, jouent, aussi
bien la femme de chambre au premier qui a quarante francs par mois, que
la _vajassa_[17] du sixième, qui en gagne huit, et toutes ont la douce
espérance de sortir du service; et elles se communiquent leurs numéros,
les discutent sur le palier, se les disent par la fenêtre, se les
télégraphient par signes. La marchande de fruits, qui trotte sans cesse
sous le vent et la pluie, joue également et aussi la femme du tailleur
qui coud sur la porte, la femme de l’épicier qui débite de la cannelle
avariée, la blanchisseuse qui passe ses journées les doigts dans l’eau
de savon, la marchande de châtaignes qui se brûle la face et les mains à
la chaleur du feu, la vendeuse de noix qui a les mains toutes noircies
par l’acide gallique--toutes jouent au _lotto_, fidèlement et ardemment.
[17] Bonne à tout faire.
Dans l’atelier étroit, où travaillent une douzaine d’ouvrières, tandis
que l’enfant de la couturière dort dans son berceau et que dans un coin
mijote le lard du dîner sur le fourneau, une d’entre elles donne des
numéros, l’autre prétend en avoir de meilleurs et la patronne déclare
savoir les seuls vrais--que toutes jouent.
Les coiffeuses populaires, les _capere_, le tablier roulé autour de la
taille, la chevelure en désordre, les mains grasses et humides, portent
des numéros à leurs clientes, en reçoivent d’autres en échange et sont
un des principaux véhicules de la terrible maladie; dans les ateliers où
les ouvriers napolitains sont mal rétribués pour un travail long et
pénible, le _lotto_ jette ses racines profondes; dans toutes les écoles
populaires, maîtresses et élèves jouent en société, réunissant les sous
de leur déjeuner; dans les maisons louches où sont enfermées les
malheureuses pécheresses dont Naples fourmille, le _lotto_ est une des
plus grandes espérances--peut-être une espérance de rédemption.
* * * * *
Mais ne croyez pas que le mal reste dans les classes populaires. Non,
non, il monte dans la bourgeoisie, il pénètre dans le commerce, il
arrive jusque dans l’aristocratie. Les jeunes filles à marier qui n’ont
pas de dot, jouent en cachette; tous les nombreux employés du Municipe,
des banques, de l’Intendance, de l’octroi, jouent aussi; tous les petits
rentiers qui n’ont pas assez de quoi vivre et rien à faire, étudient la
Kabbale, jouent désespérément et demandent toujours des avances sur
leurs maigres revenus; tous les commis de magasins, qui gagnent soixante
francs par mois, connaissent les «vrais» numéros et les jouent toutes
les semaines. Les magistrats font aussi de belles rentes au _lotto_;
payés misérablement, pourvus d’une nombreuse famille, ruinés par les
fréquents changements de domicile, exposés à des tentations qu’ils
repoussent avec une inflexibilité digne d’un meilleur sort, ils mettent
tout leur espoir dans le _lotto_.
Les petits commerçants, qui se débattent continuellement au milieu des
traites impayées et protestées, et qui livrent un combat quotidien à la
faillite, finissent par s’accrocher à cette planche de salut, vaine et
incertaine--le _lotto_. Les grands banquiers, qui vivent sur la pointe
d’une aiguille, dans la terreur de leurs différences à la Bourse,
cherchent aussi dans le _lotto_ une lueur d’espérance.
Les dames de l’aristocratie jouent, un peu par genre, un peu pour avoir
un bijou nouveau, un peu pour payer une note de couturière que le mari
ignore et ne soldera jamais. Et les employés de la banque du _lotto_,
quoique habitués au mal, car ils vivent dans cette atmosphère morbide et
terrifiante, ces employés, ces _postieri_ ne peuvent résister à la
tentation et jouent aussi. C’est pourquoi, le samedi à quatre heures,
ceux qui sont le plus malades, le plus gravement atteints par la
contagion, ne peuvent plus attendre et ils vont au siège même du _Banco
di Lotto_, dans une rue étroite, entre la via Pignatelli et la via di
Santa-Chiara, pour assister au tirage des numéros.
Mais toutes les servantes, les commerçants, les vendeurs, les ouvrières
ou les ouvriers, les demoiselles de magasin ou les employés, ne peuvent
quitter l’endroit où ils sont. Alors un gamin va au plus proche bureau
de _lotto_ et prend la liste des cinq numéros sortis. Les personnes
franches et nettes se mettent à la porte ou à la fenêtre; celles plus
timides ou honteuses restent à l’intérieur et tendent l’oreille.
L’enfant revient en courant, se plante à l’entrée de la ruelle et crie
les numéros d’une voix de stentor:
--Vintiquattro!
--Sissantanove!
--Quarantanove!
--Otto!
--Sittantacinche!
Silence universel: tout le monde pâlit...
* * * * *
Plus le peuple napolitain a d’argent, plus il joue. Malgré sa pauvreté,
il trouve toujours six sous, cinquante centimes, le samedi, pour les
risquer au _lotto_; il recourt à tous les expédients, il invente, il
cherche, il finit par trouver. La plus grande misère ne consiste pas à
dire qu’il n’a pas dîné, mais à dire qu’il n’a pas pu jouer:
--_Nun m’aggio potuto jucà manco un viglietto._ (Je n’ai pas pu jouer
même un numéro.)
On en reste épouvanté. Entre le vendredi soir et le samedi matin, c’est
tout un va-et-vient de gens qui veulent jouer et qui n’ont pas d’argent;
les ouvriers se font avancer une journée, les servantes volent
horriblement sur la dépense, les mendiants sont plus nombreux dans les
rues, et, dans les petits ménages, tout ce qui peut encore être vendu,
se vend, tout ce qui peut encore être engagé, s’engage au Mont-de-Piété
ou chez le prêteur sur gages.
Avant tout, il y a des numéros qui jouissent de la faveur populaire, des
numéros qui se jouent toujours, parce que c’est une tradition, parce que
c’est une obligation, parce qu’on ne peut faire autrement: il y a l’ambe
célèbre, le 6 et le 24; le terne fameux, le 15, le 28 et le 81; le terne
de la Vierge, le 8, le 13 et le 84. Ces ternes, heureusement pour le
gouvernement, ne sortent guère que tous les vingt ans; quand, après de
longues années d’attente, il y a quelques mois, l’ambe 6 et 24 est
sorti, l’administration a dû payer deux millions de petits gains, de
cinq ou dix francs chacun; et tout Naples s’est couverte de petites
tables, ce qui veut dire que toute la population a dîné, déjeuné ou
soupé avec son bénéfice, pour recommencer à jouer, la semaine suivante,
avec une plus grande ardeur.
Et chaque personne a ses numéros préférés, qu’elle joue chaque semaine,
depuis des années, avec une inébranlable confiance; un décrotteur en
jouait un depuis trente ans, que son père lui avait laissé en héritage
avec sa caisse pour cirer les chaussures; trois ou quatre ambes étaient
sortis en ces trente ans, mais pas un terne.
Un portier en joua un pendant quarante-cinq ans sans jamais rien gagner;
la première semaine que, par un hasard étrange, il l’oublia, le terne
sortit--et le pauvre homme mourut de douleur.
Il y a toujours les numéros correspondants au grand événement de la
semaine, rixe ou suicide, coups de revolver ou empoisonnement; et enfin
il y a les numéros cabalistiques, et ceux arrachés à l’_assistito_ ou au
moine.
Ces numéros, il faut les jouer à tout prix, et ils représentent une
moyenne variable de cinquante centimes à deux francs par semaine. Quand
le Napolitain n’a plus que deux sous, il va les jouer au _gioco piccolo_
ou _lotto_ clandestin.
* * * * *
Ce sont, en général, des femmes qui tiennent ce genre d’entreprise,
laquelle n’est qu’une vaste escroquerie. Une de ces créatures, sale,
déchirée, porte un registre, dans une grande poche, sous sa robe: le
joueur ou la joueuse s’approche, dépose deux sous et dit ses numéros; en
échange, on lui donne un chiffon de papier gras, sur lequel sont
inscrits les chiffres au crayon et l’invariable promesse de donner un
écu pour l’ambe, quarante écus pour le terne. La femme fait son tour
dans le quartier, tous la connaissent, tous savent le métier qu’elle
fait, tous l’attendent. La dénoncer? Personne ne l’oserait, c’est une
bienfaitrice.
Les recettes sont nombreuses, naturellement: les pièces de deux sous
finissent par former des centaines de francs; mais les tenancières du
_gioco piccolo_ risquent la prison.
A la promenade, on rencontre les équipages de riches bourgeois, qui sont
arrivés à cette fortune grâce au _lotto_ clandestin; la police les
connaît parfaitement, mais ne peut rien contre eux, car ils ont des
agents qui opèrent à leur place, et eux, ils ne paraissent jamais. Le
peuple a une confiance aveugle en ces tenanciers du _gioco piccolo_;
mais bien souvent, dans l’après-midi du samedi, si les sommes à payer
sont trop élevées, ceux-ci se hâtent de disparaître, emportant leurs
registres, sans régler personne. Qu’importe!
La semaine suivante, une autre femme ou un autre agent recommencent
leurs tournées et le peuple vient auprès d’eux, comme attiré par un
charme invincible. Quelle joie pour celui qui joue et pour celui qui
empoche l’argent de frauder le gouvernement!
De temps en temps, la police arrête quatre ou cinq de ces agents ou de
ces courtières, les condamne à la prison et à de fortes amendes. Cela ne
sert à rien. Une fois la peine finie et l’amende payée, ils recommencent
avec plus d’ardeur. Il y en a qui ont subi cinq condamnations pour le
_gioco piccolo_, qui ont pignon sur rue, qui se plaignent des
persécutions du gouvernement et qui appellent leurs histoires avec la
police: _una disgrazia_![18] L’Administration a eu beau mettre le billet
du _lotto_ à deux sous, cela a été inutile; la fraude a continué, plus
forte et plus florissante que jamais, appuyée sur cette grande folie qui
est le jeu.
[18] Un accident.
* * * * *
Maintenant, voici ce que la statistique nous apprend: le jeudi, le
vendredi et le samedi[19] de chaque semaine, les vols domestiques sont
plus nombreux; pendant ces trois jours, il y a davantage d’engagements
au Mont-de-Piété; pendant ces trois jours, les agences privées de prêts
sur gages, sont pleines de monde; pendant ces trois jours, mais surtout
dans l’après-midi du samedi, les rixes sont plus fréquentes; pendant ces
trois jours, pendant cette période fatale, il se passe les choses les
plus vilaines, les plus laides, les plus ignobles, les plus horribles;
et enfin, pendant ces trois jours, le peuple napolitain se met dans les
mains de l’usure--le véritable chancre, dont il meurt...
[19] C’est le samedi, à trois heures de l’après-midi, que se fait le
tirage du _lotto_, dans un endroit spécial, sous la surveillance de
la police et de l’Administration.