La propension de l’Empereur à s’occuper des vétilles de la vie
journalière, sa lésinerie dans les détails budgétaires de sa maison
proviennent non d’une petitesse de caractère, mais des leçons
d’honnêteté, d’économie, de prévoyance, reçues dès le jeune âge, qu’il
appliquait instinctivement dans toutes les circonstances, graves ou
minimes. Rien ne passait à sa portée qui ne fût ramené incontinent, sous
l’équerre de son jugement, aux solides principes de l’ordre et de la
probité. Aucune transaction n’est possible avec lui sur la question de
l’intégrité. Que ce soit sous le Directoire ou sous l’Empire, il est
impitoyable pour les fripons. A cet égard, il ne fait aucune différence
entre la fortune publique et sa cassette particulière. Qu’il administre,
en qualité de général, au nom de la République ou, en son nom propre,
comme Consul et Empereur, il montre la même répulsion pour les abus qui
se commettent, il apporte la même vigueur à pourchasser leurs auteurs.
L’unité de son caractère est absolue, aussi bien sur le grand théâtre
alimenté par les finances de l’État que sur la petite scène réduite du
budget de son ménage.
Le voici en 1796; à peine arrivé à l’armée d’Italie, il ordonne
l’arrestation d’un garde-magasin, coupable de fraude sur le poids des
rations, et il s’écrie: «Il est important qu’aucun fripon ne puisse
s’échapper... Depuis assez longtemps, les soldats et les intérêts de la
patrie sont la proie de la cupidité.» La vue des abus lui est
intolérable. Il réclame avec véhémence du Directoire des pouvoirs
supérieurs pour une répression exemplaire. «La comptabilité de l’armée,
écrit-il, est dans un désordre frappant... Tout se vend, l’armée
consomme cinq fois ce qui lui est nécessaire, parce que les
garde-magasins font de faux bons... Les principales actrices de l’Italie
sont entretenues par des employés de l’armée française... Je fais
arrêter tous les jours des employés... mais les lois n’accordent pas une
assez grande autorité au général pour imprimer une terreur salutaire à
cette armée de fripons.»
Plus tard, Consul et Empereur, son inébranlable intégrité se fait jour
dans toutes les occasions. Quel que soit le grade du prévaricateur, il
déploie la même rigueur inexorable. «Je vous prie de recommander la plus
grande sévérité à vos bureaux», dit-il à Berthier au sujet de généraux
qui se prévalent de certains titres pour émarger des sommes non dues. A
propos de Solignac, il donne l’ordre suivant: «Envoyez chercher
Solignac... Je veux avoir jusqu’au dernier sou... S’il ne restitue pas
six millions, il sera condamné à des peines infamantes.» Un autre
général, Kellermann, n’est pas traité avec plus de douceur. «Ce n’est
pas pour faire des spéculations sur les domaines nationaux, dit
l’Empereur, que j’envoie des généraux en Espagne, mais pour conquérir et
soumettre le pays... ces acquisitions doivent être déclarées nulles...
Témoignez au général Kellermann mon excessif mécontentement d’une
conduite aussi peu délicate.» Le duc de Padoue et le duc de Castiglione
ne sont pas plus épargnés, «il faut qu’ils ne prennent rien et
restituent l’argent reçu».
Fonctionnaires civils de tous ordres, fournisseurs de toutes catégories,
personne n’échappe à son contrôle incessant. S’agit-il de banquiers qui
vendent le quintal de blé vingt francs au lieu de dix francs: «On nous
ruinerait», dit-il, et il ordonne d’arrêter les achats. S’occupe-t-il du
bail de «la barrière de Saint-Cannat affermée 25 000 francs, au lieu de
43 000 qu’elle l’a été l’année dernière», Napoléon, pressentant une
fraude, prescrit de lui faire un rapport sur cet objet. Est-il question
de souliers de mauvaise qualité qui, à son avis, «ne valent pas trente
sous», il exige la punition des coupables avec la même ténacité qu’il
met à faire rendre gorge à Ouvrard, accusé d’avoir extorqué
quatre-vingt-dix millions au Trésor.
Qu’il s’agisse du renouvellement de la ferme des jeux: «prétextes à
pots-de-vin»; des estafettes qui ne payent pas leurs chevaux aux relais
et qu’il faut faire arrêter; des entrepreneurs de l’éclairage de Paris,
qui, selon lui, «sont des fripons parce qu’ils s’imaginent bien éclairer
les rues de Paris, lorsqu’ils ont payé les bureaux du préfet de police»;
de l’octroi de Marseille où se commettent des dilapidations,
relativement auxquelles il déclare «qu’il n’est pas dans son intention
de livrer une ville comme Marseille à la cupidité de qui que ce soit»;
des supercheries des fournisseurs de harnachements qu’il dévoile en ces
termes: «Des selles venues de Paris sont mal confectionnées; au lieu
d’être rembourrées avec trois parties, en paille, bourre et crin, elles
ne le sont qu’avec de la paille et de la bourre; on ne met un peu de
crin qu’aux coussinets pour faire croire qu’il y en a partout... faites
faire des retenues à l’entrepreneur coupable de fraude... Je dépense
beaucoup d’argent, je paye avec exactitude, je veux que les fournisseurs
livrent de bons effets.» On le voit, rien, absolument rien n’échappe à
ses scrupuleuses investigations. Par les dates des fragments d’ordres
qui précèdent, on peut aussi observer que, n’importe où il se trouve, sa
vigilance ne subit aucun arrêt: c’est du fond de l’Autriche qu’il règle
l’éclairage de Paris! En même temps que s’élargit le champ de ses
conquêtes, sa main s’étire pour rester en contact permanent avec toutes
les parties de son administration, et elle se crispe au moindre
craquement qui se produit dans son vaste empire.
Exiger des autres une parfaite rigidité de mœurs, c’est déjà bien; mais
être soi-même l’esclave des lois de la probité, c’est encore mieux. On
sait que le fameux diamant _le Sancy_ et d’autres pierreries de la
Couronne avaient passé en Espagne, lors de la Révolution. Maître de ce
pays, en 1808, Napoléon écrit: «J’aurais le droit de reprendre ces
diamants, mais je veux les racheter à un prix équitable. Chargez
Laforest de s’entendre pour cela avec qui de droit...»
Au moment des combats qui décidèrent de la reddition d’Ulm, raconte le
capitaine Coignet, les soldats, mouillés par une pluie persistante et
une marche dans l’eau, avaient fait de grands feux dans un village pour
se sécher: «Le malheur voulut que le feu prit à une jolie maison
bourgeoise; il ne fut pas possible de la sauver. L’Empereur dit dans sa
colère: «--Vous la payerez. Je vais vous donner six cents francs, et
vous donnerez un jour de votre paye. Que cela soit versé de suite au
propriétaire de la maison.»
A côté de la probité pécuniaire ou matérielle, pour mieux dire,
l’Empereur possédait encore l’autre, plus rare: la probité morale. Si
l’on en croit Fouché, dans la première promotion des maréchaux, sur
dix-huit, on en comptait jusqu’à six plus républicains que monarchistes;
c’étaient: Jourdan, Masséna, Bernadotte, Ney, Brune et Augereau. Un
autre contemporain, Miot de Mélito, a dit aussi que «Napoléon alla
chercher avec la plus grande sagacité les hommes de talent qu’il
employait partout où il les trouvait... même dans les partis hostiles à
son pouvoir». Partout où il la rencontrait, l’Empereur honorait
hautement la probité. Il avait pour elle un véritable culte, qui s’est
manifesté d’une manière éclatante le jour où il a donné le titre de duc
au maréchal Lefebvre. Celui-ci fut le premier, le seul anobli, longtemps
avant ses frères d’armes. Quelles raisons avaient pu motiver cette
faveur insigne?
Lefebvre, vaillant soldat, était cependant moins célèbre que les Ney,
les Lannes, les Masséna et les Davout. Il ne portait pas, en sa
personne, un prestige particulier dont la Cour pouvait retirer un lustre
quelconque. Bien au contraire, étranger aux belles manières, il excitait
plutôt les moqueries que l’admiration des salons. Son infériorité
mondaine ne pouvait être rachetée par la distinction de sa femme, qu’un
trait bien connu, du reste, suffira à peindre:
Le jour où elle se présenta aux Tuileries pour la première fois, en
qualité de duchesse, tout enorgueillie de sa nouvelle importance, elle
rudoyait quelque peu l’huissier qui la retenait dans l’antichambre,
lorsque survint l’Impératrice. Celle-ci apercevant la maréchale, lui dit
avec un sourire gracieux: «Comment se porte madame la duchesse de
Dantzig?» La maréchale, au lieu de répondre, fit un petit signe
d’intelligence, puis, se tournant aussitôt vers l’huissier qui était au
moment de refermer la porte, elle lui dit: «Hein, mon fils, ça te la
coupe!»
En accordant à Lefebvre l’honneur exceptionnel de voir son nom inscrit
en tête de la noblesse impériale, Napoléon voulait témoigner
publiquement de ses préférences intimes qui se portaient, en dehors de
toute autre considération, sur un général d’une loyauté et d’un
désintéressement irréprochables. La politique, l’intérêt de la patrie
ont dicté ensuite à Napoléon d’autres choix, mais son inclination
personnelle s’est affirmée en signant d’abord la promotion du plus
honnête homme de son armée.
La contradiction, il ne faut pas en douter, se donnera carrière en
évoquant les ravages causés par les guerres de l’Empire. Ces arguments
faciles, péremptoires en apparence, sont, en réalité, du domaine de la
critique dévoyée. On est certainement en droit de faire à un homme le
reproche d’accepter le commandement en chef d’une armée belligérante.
Mais, une fois la fonction admise, on ne saurait prendre comme indices
du caractère du chef les ordres donnés à ses armées. Ces ordres sont, le
plus souvent, rendus nécessaires par la résistance, les entreprises
soudaines ou la mauvaise foi de l’ennemi. Or, une guerre entraînant avec
elle la nécessité de réduire l’ennemi par tous les moyens possibles, de
quel poids sont les propriétés et les choses, là où le premier enjeu est
la vie humaine?
Les peuples guerriers, à ce compte on pourrait dire tous les peuples,
ont tour à tour éprouvé ou infligé les malheurs inséparables du fléau de
la guerre. Cependant, qui a jamais songé à déterminer le caractère de
saint Louis d’après les effusions de sang ou les rapines des Croisades;
ou à incriminer la mémoire de Christophe Colomb pour son peu de respect
envers les droits de peuplades inoffensives, dont le moindre souci
était, sans aucun doute, de venir inquiéter le continent? Actuellement,
un euphémisme bien moderne, l’_expansion coloniale_, sert de pavillon à
l’Europe pour des expéditions qui laissent fort à désirer sous le
rapport de la saine morale, sans que l’on en ait tiré, que nous
sachions, des déductions psychologiques relativement à la personnalité
privée des protagonistes de ces conquêtes.
On devra donc, pour être juste, éliminer d’une étude du caractère intime
de Napoléon, les actes de l’homme de guerre. Celui-ci pourra comparaître
devant un tribunal spécial qui établira, s’il y a lieu, le plus ou moins
de réprobation que l’Empereur a encourue, par comparaison toutefois avec
ses devanciers ou ses contemporains, également chefs d’armées.