VI

La propension de l’Empereur à s’occuper des vétilles de la vie

journalière, sa lésinerie dans les détails budgétaires de sa maison

proviennent non d’une petitesse de caractère, mais des leçons

d’honnêteté, d’économie, de prévoyance, reçues dès le jeune âge, qu’il

appliquait instinctivement dans toutes les circonstances, graves ou

minimes. Rien ne passait à sa portée qui ne fût ramené incontinent, sous

l’équerre de son jugement, aux solides principes de l’ordre et de la

probité. Aucune transaction n’est possible avec lui sur la question de

l’intégrité. Que ce soit sous le Directoire ou sous l’Empire, il est

impitoyable pour les fripons. A cet égard, il ne fait aucune différence

entre la fortune publique et sa cassette particulière. Qu’il administre,

en qualité de général, au nom de la République ou, en son nom propre,

comme Consul et Empereur, il montre la même répulsion pour les abus qui

se commettent, il apporte la même vigueur à pourchasser leurs auteurs.

L’unité de son caractère est absolue, aussi bien sur le grand théâtre

alimenté par les finances de l’État que sur la petite scène réduite du

budget de son ménage.

Le voici en 1796; à peine arrivé à l’armée d’Italie, il ordonne

l’arrestation d’un garde-magasin, coupable de fraude sur le poids des

rations, et il s’écrie: «Il est important qu’aucun fripon ne puisse

s’échapper... Depuis assez longtemps, les soldats et les intérêts de la

patrie sont la proie de la cupidité.» La vue des abus lui est

intolérable. Il réclame avec véhémence du Directoire des pouvoirs

supérieurs pour une répression exemplaire. «La comptabilité de l’armée,

écrit-il, est dans un désordre frappant... Tout se vend, l’armée

consomme cinq fois ce qui lui est nécessaire, parce que les

garde-magasins font de faux bons... Les principales actrices de l’Italie

sont entretenues par des employés de l’armée française... Je fais

arrêter tous les jours des employés... mais les lois n’accordent pas une

assez grande autorité au général pour imprimer une terreur salutaire à

cette armée de fripons.»

Plus tard, Consul et Empereur, son inébranlable intégrité se fait jour

dans toutes les occasions. Quel que soit le grade du prévaricateur, il

déploie la même rigueur inexorable. «Je vous prie de recommander la plus

grande sévérité à vos bureaux», dit-il à Berthier au sujet de généraux

qui se prévalent de certains titres pour émarger des sommes non dues. A

propos de Solignac, il donne l’ordre suivant: «Envoyez chercher

Solignac... Je veux avoir jusqu’au dernier sou... S’il ne restitue pas

six millions, il sera condamné à des peines infamantes.» Un autre

général, Kellermann, n’est pas traité avec plus de douceur. «Ce n’est

pas pour faire des spéculations sur les domaines nationaux, dit

l’Empereur, que j’envoie des généraux en Espagne, mais pour conquérir et

soumettre le pays... ces acquisitions doivent être déclarées nulles...

Témoignez au général Kellermann mon excessif mécontentement d’une

conduite aussi peu délicate.» Le duc de Padoue et le duc de Castiglione

ne sont pas plus épargnés, «il faut qu’ils ne prennent rien et

restituent l’argent reçu».

Fonctionnaires civils de tous ordres, fournisseurs de toutes catégories,

personne n’échappe à son contrôle incessant. S’agit-il de banquiers qui

vendent le quintal de blé vingt francs au lieu de dix francs: «On nous

ruinerait», dit-il, et il ordonne d’arrêter les achats. S’occupe-t-il du

bail de «la barrière de Saint-Cannat affermée 25 000 francs, au lieu de

43 000 qu’elle l’a été l’année dernière», Napoléon, pressentant une

fraude, prescrit de lui faire un rapport sur cet objet. Est-il question

de souliers de mauvaise qualité qui, à son avis, «ne valent pas trente

sous», il exige la punition des coupables avec la même ténacité qu’il

met à faire rendre gorge à Ouvrard, accusé d’avoir extorqué

quatre-vingt-dix millions au Trésor.

Qu’il s’agisse du renouvellement de la ferme des jeux: «prétextes à

pots-de-vin»; des estafettes qui ne payent pas leurs chevaux aux relais

et qu’il faut faire arrêter; des entrepreneurs de l’éclairage de Paris,

qui, selon lui, «sont des fripons parce qu’ils s’imaginent bien éclairer

les rues de Paris, lorsqu’ils ont payé les bureaux du préfet de police»;

de l’octroi de Marseille où se commettent des dilapidations,

relativement auxquelles il déclare «qu’il n’est pas dans son intention

de livrer une ville comme Marseille à la cupidité de qui que ce soit»;

des supercheries des fournisseurs de harnachements qu’il dévoile en ces

termes: «Des selles venues de Paris sont mal confectionnées; au lieu

d’être rembourrées avec trois parties, en paille, bourre et crin, elles

ne le sont qu’avec de la paille et de la bourre; on ne met un peu de

crin qu’aux coussinets pour faire croire qu’il y en a partout... faites

faire des retenues à l’entrepreneur coupable de fraude... Je dépense

beaucoup d’argent, je paye avec exactitude, je veux que les fournisseurs

livrent de bons effets.» On le voit, rien, absolument rien n’échappe à

ses scrupuleuses investigations. Par les dates des fragments d’ordres

qui précèdent, on peut aussi observer que, n’importe où il se trouve, sa

vigilance ne subit aucun arrêt: c’est du fond de l’Autriche qu’il règle

l’éclairage de Paris! En même temps que s’élargit le champ de ses

conquêtes, sa main s’étire pour rester en contact permanent avec toutes

les parties de son administration, et elle se crispe au moindre

craquement qui se produit dans son vaste empire.

Exiger des autres une parfaite rigidité de mœurs, c’est déjà bien; mais

être soi-même l’esclave des lois de la probité, c’est encore mieux. On

sait que le fameux diamant _le Sancy_ et d’autres pierreries de la

Couronne avaient passé en Espagne, lors de la Révolution. Maître de ce

pays, en 1808, Napoléon écrit: «J’aurais le droit de reprendre ces

diamants, mais je veux les racheter à un prix équitable. Chargez

Laforest de s’entendre pour cela avec qui de droit...»

Au moment des combats qui décidèrent de la reddition d’Ulm, raconte le

capitaine Coignet, les soldats, mouillés par une pluie persistante et

une marche dans l’eau, avaient fait de grands feux dans un village pour

se sécher: «Le malheur voulut que le feu prit à une jolie maison

bourgeoise; il ne fut pas possible de la sauver. L’Empereur dit dans sa

colère: «--Vous la payerez. Je vais vous donner six cents francs, et

vous donnerez un jour de votre paye. Que cela soit versé de suite au

propriétaire de la maison.»

A côté de la probité pécuniaire ou matérielle, pour mieux dire,

l’Empereur possédait encore l’autre, plus rare: la probité morale. Si

l’on en croit Fouché, dans la première promotion des maréchaux, sur

dix-huit, on en comptait jusqu’à six plus républicains que monarchistes;

c’étaient: Jourdan, Masséna, Bernadotte, Ney, Brune et Augereau. Un

autre contemporain, Miot de Mélito, a dit aussi que «Napoléon alla

chercher avec la plus grande sagacité les hommes de talent qu’il

employait partout où il les trouvait... même dans les partis hostiles à

son pouvoir». Partout où il la rencontrait, l’Empereur honorait

hautement la probité. Il avait pour elle un véritable culte, qui s’est

manifesté d’une manière éclatante le jour où il a donné le titre de duc

au maréchal Lefebvre. Celui-ci fut le premier, le seul anobli, longtemps

avant ses frères d’armes. Quelles raisons avaient pu motiver cette

faveur insigne?

Lefebvre, vaillant soldat, était cependant moins célèbre que les Ney,

les Lannes, les Masséna et les Davout. Il ne portait pas, en sa

personne, un prestige particulier dont la Cour pouvait retirer un lustre

quelconque. Bien au contraire, étranger aux belles manières, il excitait

plutôt les moqueries que l’admiration des salons. Son infériorité

mondaine ne pouvait être rachetée par la distinction de sa femme, qu’un

trait bien connu, du reste, suffira à peindre:

Le jour où elle se présenta aux Tuileries pour la première fois, en

qualité de duchesse, tout enorgueillie de sa nouvelle importance, elle

rudoyait quelque peu l’huissier qui la retenait dans l’antichambre,

lorsque survint l’Impératrice. Celle-ci apercevant la maréchale, lui dit

avec un sourire gracieux: «Comment se porte madame la duchesse de

Dantzig?» La maréchale, au lieu de répondre, fit un petit signe

d’intelligence, puis, se tournant aussitôt vers l’huissier qui était au

moment de refermer la porte, elle lui dit: «Hein, mon fils, ça te la

coupe!»

En accordant à Lefebvre l’honneur exceptionnel de voir son nom inscrit

en tête de la noblesse impériale, Napoléon voulait témoigner

publiquement de ses préférences intimes qui se portaient, en dehors de

toute autre considération, sur un général d’une loyauté et d’un

désintéressement irréprochables. La politique, l’intérêt de la patrie

ont dicté ensuite à Napoléon d’autres choix, mais son inclination

personnelle s’est affirmée en signant d’abord la promotion du plus

honnête homme de son armée.

La contradiction, il ne faut pas en douter, se donnera carrière en

évoquant les ravages causés par les guerres de l’Empire. Ces arguments

faciles, péremptoires en apparence, sont, en réalité, du domaine de la

critique dévoyée. On est certainement en droit de faire à un homme le

reproche d’accepter le commandement en chef d’une armée belligérante.

Mais, une fois la fonction admise, on ne saurait prendre comme indices

du caractère du chef les ordres donnés à ses armées. Ces ordres sont, le

plus souvent, rendus nécessaires par la résistance, les entreprises

soudaines ou la mauvaise foi de l’ennemi. Or, une guerre entraînant avec

elle la nécessité de réduire l’ennemi par tous les moyens possibles, de

quel poids sont les propriétés et les choses, là où le premier enjeu est

la vie humaine?

Les peuples guerriers, à ce compte on pourrait dire tous les peuples,

ont tour à tour éprouvé ou infligé les malheurs inséparables du fléau de

la guerre. Cependant, qui a jamais songé à déterminer le caractère de

saint Louis d’après les effusions de sang ou les rapines des Croisades;

ou à incriminer la mémoire de Christophe Colomb pour son peu de respect

envers les droits de peuplades inoffensives, dont le moindre souci

était, sans aucun doute, de venir inquiéter le continent? Actuellement,

un euphémisme bien moderne, l’_expansion coloniale_, sert de pavillon à

l’Europe pour des expéditions qui laissent fort à désirer sous le

rapport de la saine morale, sans que l’on en ait tiré, que nous

sachions, des déductions psychologiques relativement à la personnalité

privée des protagonistes de ces conquêtes.

On devra donc, pour être juste, éliminer d’une étude du caractère intime

de Napoléon, les actes de l’homme de guerre. Celui-ci pourra comparaître

devant un tribunal spécial qui établira, s’il y a lieu, le plus ou moins

de réprobation que l’Empereur a encourue, par comparaison toutefois avec

ses devanciers ou ses contemporains, également chefs d’armées.

Napoléon intime · 第 87 / 111 题