Devant toutes ces preuves irréfutables de la bonté foncière de
l’Empereur, peut-être alléguera-t-on que, pour agir de la sorte, il
avait sans doute besoin des services de généraux difficiles à remplacer.
Cette supposition ne manquerait pas d’une certaine consistance, si
Napoléon n’avait été faible que pour ses généraux; or, nous allons
constater les mêmes dispositions généreuses à l’égard des subalternes,
des officiers, voire des simples soldats.
Quand le capitaine Daugier, des marins de la garde, veut donner sa
démission, Napoléon écrit au ministre de la marine: «Il n’y a donc plus
de sang français dans les veines? Je vous renvoie la lettre du capitaine
Daugier, vous lui direz que vous ne l’avez pas envoyée, car je ne
saurais dire ce que je ferais...»
Deux officiers, destitués pour avoir joué de l’argent avec des soldats,
adressent une réclamation au général en chef: «Voulant prendre en
considération, dit le général Bonaparte, la situation de ces officiers,
mon intention est que vous les mettiez tous les deux, avec les
appointements et le grade de capitaine, dans une place, et si, à la fin
de la campagne, ils ont maintenu une bonne discipline, je pourrai les
attacher à une demi-brigade.»
Le ministre proposant de réformer le chef de brigade Moreau: «Avant de
le destituer, écrit Bonaparte, il faudrait lui trouver un commandement
de place dans son grade.»
Un officier est signalé pour avoir des rapports avec Hyde de Neuville,
l’un des plus fameux et des plus incorrigibles conspirateurs royalistes.
L’Empereur en avise le général Moncey en ces termes: «Le chef d’escadron
Clément se trouve compromis et dénoncé par un préfet; faites-m’en
connaître votre opinion. Dans tous les cas, il serait bon de placer
ailleurs cet officier, puisqu’il a des intelligences avec ce misérable
Hyde.»
Un aide de camp du vice-roi d’Italie a perdu les dépêches de l’Empereur;
c’est là un fait assurément grave, dont l’auteur ne s’attendait pas à
être quitte à bon compte: «Votre aide de camp Bataille m’a perdu mes
dépêches, dit Napoléon; il mérite d’être puni; mettez-le pour quelques
jours aux arrêts: un aide de camp peut perdre en route ses culottes,
mais il ne doit perdre ni ses lettres ni son sabre.»
Sa manière d’agir est identique avec les militaires de l’ordre le plus
inférieur; en voici quelques exemples:
«Écrivez au caporal Bernaudat, du 13e de ligne, qu’il ne boive plus et
qu’il se comporte mieux. Il paraît que la croix lui a été donnée parce
que c’est un brave. Il ne faut pas, parce qu’il aime le vin, la lui
ôter. Faites-lui sentir cependant qu’il a tort de se mettre dans un état
qui avilit la décoration qu’il porte.»
Le grand chancelier de la Légion d’honneur propose le renvoi dans ses
foyers d’un légionnaire, sergent dans une compagnie de réserve, où il
est devenu dangereux par son insubordination et sa mauvaise conduite.
«Le grand chancelier, répond Napoléon, lui écrira pour lui enjoindre de
se mieux conduire à l’avenir.»
M. de Lacépède rend compte du renvoi en France, sous escorte, d’un
militaire décoré pour action d’éclat, mais que son insubordination a
fait exclure du régiment auquel il appartenait. «Puisque cette
décoration lui a été donnée par une action d’éclat, je ne veux pas la
lui ôter. Mais tâchez de concilier les intérêts de ce brave avec la
discipline.»
«Vous avez dans les vélites un nommé Galuppo, de Chiavari, qui a écrit à
son père qu’il était maltraité dans la garde, qu’on lui donnait de la
soupe et du pain noir comme aux chiens, et le soir des fèves gâtées.»
Napoléon va-t-il appeler les rigueurs du colonel sur cet homme, va-t-il
seulement recommander de le punir d’abord, selon le règlement? Point. Il
se contente de terminer sa lettre par ces mots: «Savoir ce que c’est que
ce jeune homme.»
Un soldat avait été renvoyé de son corps pour inconduite: «Je reçois,
écrit Napoléon, votre rapport du 11, relatif au sieur Gautier, chasseur
au 16e d’infanterie légère. Je ne doute pas qu’il ne tienne ce qu’il
vous a promis. Renvoyez-le à son corps, où j’espère qu’il méritera
bientôt de l’avancement. Écrivez dans ce sens au colonel.»
Cependant, comme il faut nous borner, nous achèverons de démontrer la
force des instincts généreux de Napoléon envers les militaires de tout
ordre, en relatant un fait qui concerne de simples soldats, mais anglais
ceux-ci, et prisonniers en France. C’est l’Empereur lui-même qui va nous
le raconter en entier: «Lors de mon passage à Givet un détachement de
prisonniers anglais a travaillé à rétablir un pont volant. Parmi
ceux-là, j’ai remarqué le zèle et l’activité de huit ou dix de ceux qui,
spécialement, se sont jetés dans un batelet pour aider à la manœuvre du
pont. Donnez ordre que l’état des dix hommes qui se sont le plus
distingués dans cette circonstance soit dressé, que les hommes soient
habillés à neuf, et qu’on remette à chacun cinq napoléons avec un ordre
de route pour Morlaix, où ils seront remis au _Transport-office_, en
faisant connaître la raison de leur délivrance...»