Voyons d’abord quelle fut l’attitude de Napoléon à l’égard des personnes
qui lui furent notoirement hostiles, soit à son avènement, soit pendant
la durée de son règne.
Voici d’abord Gohier, le président du Directoire, au 18 brumaire:
«Environ deux ans après le 18 brumaire, Joséphine me fit sortir de ma
retraite, et me fit nommer consul général de France en Hollande... J’ai
fait, ainsi que je le devais, tout ce que mon zèle me permettait pour
faire respecter le gouvernement de Napoléon.» C’est en ces termes, après
avoir exhalé tout le fiel dont son âme était saturée, que cet ancien
directeur termine ses mémoires.
Carnot «s’était tenu, rapporte Miot de Mélito, depuis l’avènement de
Napoléon à l’Empire, dans une opposition prononcée contre son
gouvernement... En 1809, se trouvant endetté, il adressa à l’Empereur
une demande de secours par l’intermédiaire du ministre de la guerre.»
(Lettre de Napoléon du 17 juin 1809.)
Afin, dit Meneval, de ménager la susceptibilité de son ancien ennemi,
l’Empereur eut la délicatesse de faire payer à Carnot l’arriéré de ses
appointements de général, ce qui produisit une somme supérieure à ses
besoins, et de plus il reçut une pension de dix mille francs comme
ancien ministre.
Lors de la dernière campagne d’Italie, le général Clarke fut envoyé par
le Directoire près de Bonaparte «pour observer sa conduite en secret et
correspondre à ce sujet avec le Directoire». «Il était même autorisé,
dit Arnault, à s’assurer de sa personne, si cela était possible. Il fut
deviné dès son arrivée.» Napoléon, qui, selon Bourrienne--et ainsi que
cela ressort des documents officiels--avait été parfaitement au courant
du rôle de Clarke, va-t-il chercher à nuire à ce général tombé un peu
plus tard en disgrâce? Nullement. Il sera son défenseur et son
protecteur dévoué.
«Je ne cherche pas, écrit-il au ministre des relations extérieures, s’il
est vrai que ce général ait été envoyé dans l’origine pour me servir
d’espion; si cela était, moi seul aurais le droit de m’en offenser, et
je déclare que je lui pardonne... Il ne convient pas à notre dignité
qu’il tombe dans la misère et se trouve proscrit et disgracié.»
A titre de complément, disons que le 18 brumaire consommé, Napoléon tira
Clarke d’une petite terre, où il vivait près de Strasbourg, et l’appela
par le télégraphe près de sa personne. Il lui rendit son bureau
topographique, le logea, l’établit aux Tuileries... il le nomma plus
tard ambassadeur, le fit gouverneur de Vienne, de Berlin, ministre de la
guerre, duc de Feltre; puis, à l’époque du mariage de sa fille, il la
dota sur sa cassette.
D’autres encore, dont les fortunes ont été diverses, furent, en un
temps, hostiles à Napoléon: Davout, «en Égypte, était lié avec tous ceux
qui faisaient état d’être les ennemis de Bonaparte». On sait la faveur
que l’Empereur lui prodigua, les dotations considérables dont il fut
gratifié, jointes aux titres de prince d’Eckmuhl et de duc d’Auerstaedt.
Ensuite, c’est le colonel Mouton, devenu tout de même comte de Lobau,
qui s’était montré contraire à l’élévation de Napoléon au trône
impérial. Mouton, le jour de la proclamation de l’Empire, s’écria:
«Silence dans les rangs!» au moment où ses soldats voulaient acclamer le
nouveau régime. C’est le colonel Foy, refusant son vote à l’Empire, et
compromis dans l’affaire Moreau et Pichegru, nommé quand même général de
brigade, puis général de division, et recevant à son retour de Portugal
une gratification de vingt mille francs. C’est M. de Colbert, qui, après
avoir pris ouvertement en Égypte le parti de Kléber contre Bonaparte,
fut comblé de bienfaits, et devint général. C’est un ami de Moreau, le
général Dessoles, dont Napoléon disait en 1805: «Il tient des propos
fort extraordinaires qui montrent l’existence d’une petite clique aussi
envenimée que lâche.» Dessoles donna sa démission, ce qui ne l’empêcha
pas d’obtenir, en 1808, une division en Espagne. Il demanda de nouveau
son rappel. Puis, l’Empereur, qui ne se lassait pas, le nomma chef
d’état-major d’une armée en 1812. Dessoles quitta encore une fois
l’armée, sous prétexte de santé, et attendit avec la «clique envenimée»
le retour des Bourbons, dont il devint le ministre de la guerre.
On a mené grand bruit des prétendues persécutions dont auraient été
accablés Joseph Chénier et Charles Nodier. Le premier, malgré ses écrits
contre l’Empereur, fut inspecteur général de l’Université impériale;
Napoléon lui paya ses dettes et lui fit une pension. La seconde de ses
victimes ne dédaigna pas de porter la livrée impériale, en acceptant la
place de secrétaire du gouverneur de l’Illyrie. Mentionnons encore, à
côté d’eux, M. Dufresne, qui, malgré ses attaches connues avec les
Bourbons, fut le premier ministre des finances de Bonaparte. Après sa
mort, son buste fut placé au ministère, par ordre de Napoléon.
D’ailleurs, la liste serait interminable des pseudo-martyrs, ennemis
avérés des institutions napoléoniennes, dont les souffrances ne furent
révélées qu’à la chute de l’Empire, et qui, pendant toute sa durée,
vécurent grassement des libéralités du tyran. On ne s’en étonnera pas,
quand on se souviendra que Napoléon, ainsi que nous l’avons signalé,
avait presque la manie de choisir ses collaborateurs parmi ses
adversaires.
Du reste, l’histoire de Bernadotte est typique. Avant, pendant, et l’on
pourrait dire après l’Empire, Bernadotte fut l’ennemi de Napoléon. Il
fut hostile au 18 brumaire, et sut durant cette journée garder
l’expectative. En sa qualité d’ancien ministre de la guerre du
Directoire, il s’apprêtait à jouer un rôle important, au cas où
Bonaparte échouerait dans son entreprise. Le lendemain, il daigna
apporter son concours, mais il conserva au fond de son cœur le désir
d’occuper la première place dans l’État, désir attisé sans relâche par
une jalousie sourde contre Napoléon qui venait de réussir.
Tous les contemporains, Mme de Staël, Fouché, Chateaubriand,
Thibeaudeau, Bignon, Marmont, Savary, Marbot, vous diront que Bernadotte
fut de toutes les conspirations, même de celles où il ne s’agissait de
rien moins que de se défaire de la personne de Napoléon. La
correspondance de celui-ci prouve qu’il n’ignorait rien de ces menées
coupables.
Ce qu’a fait l’Empereur pour Bernadotte, tout le monde le sait: il fut
l’un des premiers maréchaux et grands officiers de l’Empire, il fut
prince de Ponte-Corvo, pourvu de dotations fabuleuses.
Si l’excès des largesses et de l’indulgence dont Bernadotte fut l’objet
semble surprenant, l’explication s’en trouvera encore dans des questions
sentimentales. Bernadotte a pour femme Désirée Clary, la première
fiancée recherchée par Napoléon; de ce fait, il est le beau-frère de
Joseph Bonaparte. Si Napoléon n’avait obéi qu’à son intérêt particulier,
qui lui commandait peut-être de conserver près de lui un général de
quelque valeur, il se fût contenté de maintenir Bernadotte dans une
demi-obscurité où la Suède ne serait certainement pas venue le chercher.
L’Empereur, en agissant ainsi, se serait épargné à lui-même le
témoignage de l’ingratitude la plus noire; il aurait épargné à la France
la honte de voir un de ses enfants au premier rang des ennemis de la
patrie.
On peut mentionner ici que le général Simon et le colonel Pinoteau,
compromis dans le complot de l’armée de l’Ouest, détenus pour ce fait à
l’île de Ré, furent graciés par l’Empereur et reprirent tous deux du
service: le colonel devint général, et le général mourut pensionnaire de
l’Empire.
Examinons à présent quelle fut la conduite de l’Empereur vis-à-vis des
fautes graves commises par ses généraux dans le service. Le général
Solignac, dans l’exercice de son commandement, s’était rendu coupable de
détournements dont le total n’était pas évalué à moins de six millions;
Napoléon écrit à ce sujet: «J’ai destitué le général Solignac. Vous lui
notifierez sa destitution et vous lui notifierez que l’Empereur, qui ne
veut pas outrer les mesures de sévérité, voudra bien ne pas aller plus
loin si ces sommes sont promptement rétablies dans la caisse de l’armée;
mais que, si le général Solignac tarde à le faire, il sera traduit
devant une commission militaire, comme ayant détourné à son profit des
fonds destinés à l’entretien et à être la récompense du soldat...»
Ce général avait, paraît-il, la restitution difficile, car il ne fallut
pas moins de trois lettres de l’Empereur pour le décider à s’exécuter.
Il convient d’ajouter qu’en 1815 le général Solignac fut un des premiers
à demander à la Chambre des représentants l’abdication de l’Empereur.
Dans le même ordre d’idées, Masséna n’eut pas davantage à se plaindre de
Napoléon, qui écrivait: «Masséna est un bon soldat, mais entièrement
adonné à l’amour de l’argent; c’est là le seul mobile qui le fait
marcher, même sous mes yeux. C’était d’abord par de petites sommes;
aujourd’hui des milliards ne suffiraient pas...»
Le duché de Rivoli et la principauté d’Essling, telles furent les
punitions octroyées par Napoléon à son lieutenant, plein de mérite
d’ailleurs sur le champ de bataille.
Chaque personnalité, chaque circonstance ramènent sous la plume de
l’Empereur les mêmes sentiments, la même atténuation chez lui du premier
mouvement qui aurait dû le porter, logiquement, à sévir d’une façon
exemplaire.
Gouvion Saint-Cyr croit devoir quitter son poste, en pleine campagne,
avant l’arrivée du maréchal Augereau désigné pour le remplacer; Napoléon
écrit: «S’il a quitté l’armée sans autre autorisation et sans avoir
remis le commandement à un maréchal, vous donnerez ordre qu’il soit
arrêté. Épargnez-lui ce désagrément si vous le pouvez, et faites-lui
connaître combien cette conduite est extraordinaire.»
Belliard, plutôt que d’obéir, donne sa démission: «Répondez, mande
l’Empereur à Berthier, au général Belliard que vous n’avez pas mis sa
lettre sous mes yeux; qu’il avait sans doute perdu la tête quand il me
l’a écrite, qu’offrir sa démission pour ne pas avoir exécuté mes ordres,
c’est déclarer qu’on ne veut pas obéir; que c’est avoir encouru la peine
capitale; que ces trois mille hommes et douze cents chevaux auraient pu
sauver l’armée du Midi... Que par égard pour ses anciens services et par
l’amitié que vous lui portez, vous n’avez pas laissé connaître à
l’Empereur ces phrases inconvenantes de sa lettre, et que vous vous êtes
borné à me dire que mes ordres avaient été exécutés...» Ainsi, non
seulement, dans cette circonstance, Napoléon recule devant une
répression, mais encore, pour l’éviter, il consent à laisser dire que
son autorité a été méconnue, que Berthier lui a menti!
En 1813, à propos de la défense de la place de Thorn: «... Écrivez au
général Poitevin pour lui faire comprendre combien sa défense a été
irrégulière, et qu’on avait lieu d’attendre mieux de lui. Vous lui direz
que je n’ai pas cependant voulu le faire mettre en jugement et que je le
renvoie à son service.»
En 1809, alors qu’il était commandant de l’armée de Portugal, Soult eut
un jour la fantaisie de devenir roi de ce pays. De son autorité privée,
il réunit à Oporto une assemblée pour faire prononcer la déchéance de la
maison de Bragance et demander à l’Empereur un nouveau souverain en
indiquant, bien entendu, que le choix de Soult serait le mieux
accueilli.
Quel fut le châtiment infligé à Soult, en raison de ces combinaisons
ultra-militaires dont le moindre défaut, signale Marbot, était
d’introduire dans l’armée un élément de division tout au profit de
l’ennemi? Napoléon, après avoir fait des remontrances sévères à Soult,
termine sa lettre ainsi: «Toutefois, après avoir longtemps hésité sur le
parti que je devais prendre, l’attachement que j’ai pour vous et le
souvenir des services que vous m’avez rendus à Austerlitz et dans
d’autres circonstances m’ont décidé; j’oublie le passé, j’espère qu’il
vous servira de règle; et je vous confie le poste de major général de
mon armée d’Espagne.»