XIII

La sincérité morale de l’Empereur, étudiée comme nous venons de le

faire, nous semble donc être à l’abri du doute.

Est-ce à dire qu’à côté des traits si nombreux, si concluants que nous

avons mis en évidence, on ne rencontre pas dans son caractère les

défaillances, les aspérités qui font partie de l’imperfection humaine et

auxquelles sont encore plus sujettes que les autres les personnes

surexcitées par le continuel souci d’intérêts innombrables? Loin de nous

la pensée de le juger ainsi. Napoléon était un simple mortel avec ses

défauts et ses qualités, et c’est uniquement ce que nous voulons

établir.

Éclairé par le faisceau de rayons lumineux que nous venons de projeter,

nous croyons que jamais cœur humain ne fut rendu plus transparent aux

yeux de la postérité.

Un incident, banal en soi, dans la vie d’un général, permet encore de

pénétrer plus avant dans les profondeurs de l’âme de Napoléon et d’y

trouver, sans une ombre possible, la pureté de l’amitié poussée jusqu’à

la superstition de ce haut sentiment.

Capitaine adjoint à Bonaparte au siège de Toulon, Muiron le suivit

ensuite en qualité de colonel aide de camp à l’armée d’Italie et fut tué

à la bataille d’Arcole, aux côtés de Napoléon. Celui-ci conçut le plus

vif chagrin de la perte de cet ami qu’il ne connaissait cependant que

depuis trois ans, et cette mort laissa dans son cœur un souvenir profond

et une reconnaissance éternelle, le mot n’est pas exagéré, ainsi qu’on

va le voir.

Voici la lettre par laquelle Napoléon annonce ce malheur à la veuve de

son aide de camp: «Muiron est mort à mes côtés sur le champ de bataille

d’Arcole. Vous avez perdu un mari qui vous était cher, j’ai perdu un ami

auquel j’étais depuis longtemps attaché; mais la patrie perd plus que

nous deux en perdant un officier distingué autant par ses talents que

par son rare courage. Si je puis vous être bon à quelque chose, à vous

ou à son enfant, je vous prie de compter entièrement sur moi.»

Un mois après, c’est au Directoire que s’adresse Napoléon en faveur de

la famille de son ami: «... Je vous demande, en considération des

services rendus, dans les différentes campagnes de cette guerre, par le

citoyen Muiron, que la citoyenne veuve Bérault-Courville, sa belle-mère,

soit rayée de la liste des émigrés, sur laquelle elle est inscrite,

quoiqu’elle n’ait jamais émigré, ainsi que le citoyen Charles-Marie

Bérault-Courville, son beau-frère. Ce jeune homme avait quatorze ans

lorsqu’il a été mis sur la liste des émigrés, étant en pays étranger

pour son éducation.»

Pour apprécier les sentiments de noble sollicitude qui portaient

Napoléon à vouloir que Mme Muiron fût entourée de ses proches parents,

il faut savoir que celle-ci, à la mort de son mari, était enceinte de

huit mois.

Le même jour, Bonaparte écrivait à Mme Muiron: «Vous trouverez ci-joint,

citoyenne, une copie de la lettre que j’écris au Directoire,

conformément à vos désirs. J’espère, connaissant avec quel intérêt il

protège les défenseurs de la patrie, qu’il la prendra en considération.

Vous trouverez ci-joint six lettres de recommandation pour chacun des

membres du Directoire et le ministre de la police. Vous verrez le

général Dupont qui vous indiquera le moment où il sera temps de traiter

votre affaire et où, dès lors, vous présenterez ces lettres. Je vous

ferai passer, par le premier de mes aides de camp que j’enverrai à

Paris, des secours pour son enfant.

«Je vous prie de croire que, dans toutes les occasions, vous me

trouverez prêt à vous être utile.»

Des six lettres mentionnées ci-dessus, on n’a retrouvé que celle

destinée à Carnot; elle est ainsi conçue: «Je vous recommande, citoyen

directeur, la veuve du citoyen Muiron, que ce brave jeune homme a

laissée enceinte pour voler à la défense de la patrie. J’ai fait pour

elle une demande au Directoire, que je vous prie de prendre en

considération.»

Plus tard, en souvenir de son ami, Napoléon donna le nom de _Muiron_ à

une frégate vénitienne, et ce fut celle-là qu’il choisit pour opérer son

retour d’Égypte.

Dix-neuf ans après la mort de son aide de camp, la mémoire de Napoléon

est aussi fidèle qu’aux premiers jours envers son ancien ami. Ni l’éclat

du trône le plus élevé de la terre, ni les fumées de la gloire la plus

prodigieuse des temps modernes, ni la réalisation du rêve fabuleux qui

avait mené le boursier de Brienne jusqu’à voir à ses pieds les

souverains de l’Europe, et dans son lit la fille d’un empereur de droit

divin, rien n’avait pu effacer le souvenir de ce cher compagnon de

jeunesse, mort à ses côtés; et, en 1815, c’est sous le nom du colonel

Muiron que l’Empereur songeait encore à se rendre aux Anglais.

Plus tard même, dans l’exil, en proie aux plus atroces souffrances,

torturé sous un climat meurtrier par d’implacables ennemis, trahi,

vilipendé, abandonné des siens, ce prisonnier frustré de toute joie, à

qui on a ravi sa femme et volé son enfant, cet homme enfin, qui

s’appelle Napoléon, tourne encore sa pensée vers le pauvre Muiron, et,

dix jours avant sa mort, le 24 avril 1821, l’Empereur écrit de sa main

les lignes suivantes: «Nous léguons 100 000 francs à la veuve, fils ou

petit-fils de notre aide de camp Muiron, tué à nos côtés à Arcole, nous

couvrant de son corps.»

Quoi de plus rare et de plus pur que ce simple et touchant souvenir,

culte fervent de l’amitié par delà le tombeau, traversant toute une

existence de splendeurs et de vicissitudes inouïes?

Maintenant, jetez un coup d’œil rétrospectif sur les premiers chapitres

de cet ouvrage, et revoyez la vie entière de Napoléon depuis Brienne

jusqu’à Sainte-Hélène. A quelque moment que vous considériez sa conduite

à l’égard de tous, envers les siens comme envers les autres, envers les

grands comme envers les humbles, vous n’aurez rencontré qu’affection,

sollicitude, compassion, fidélité. Ne sont-ce pas là, même aux yeux des

plus civilisés d’entre nous, des qualités suffisantes pour faire un

homme sociable?

Napoléon intime · 第 71 / 111 题