La sincérité morale de l’Empereur, étudiée comme nous venons de le
faire, nous semble donc être à l’abri du doute.
Est-ce à dire qu’à côté des traits si nombreux, si concluants que nous
avons mis en évidence, on ne rencontre pas dans son caractère les
défaillances, les aspérités qui font partie de l’imperfection humaine et
auxquelles sont encore plus sujettes que les autres les personnes
surexcitées par le continuel souci d’intérêts innombrables? Loin de nous
la pensée de le juger ainsi. Napoléon était un simple mortel avec ses
défauts et ses qualités, et c’est uniquement ce que nous voulons
établir.
Éclairé par le faisceau de rayons lumineux que nous venons de projeter,
nous croyons que jamais cœur humain ne fut rendu plus transparent aux
yeux de la postérité.
Un incident, banal en soi, dans la vie d’un général, permet encore de
pénétrer plus avant dans les profondeurs de l’âme de Napoléon et d’y
trouver, sans une ombre possible, la pureté de l’amitié poussée jusqu’à
la superstition de ce haut sentiment.
Capitaine adjoint à Bonaparte au siège de Toulon, Muiron le suivit
ensuite en qualité de colonel aide de camp à l’armée d’Italie et fut tué
à la bataille d’Arcole, aux côtés de Napoléon. Celui-ci conçut le plus
vif chagrin de la perte de cet ami qu’il ne connaissait cependant que
depuis trois ans, et cette mort laissa dans son cœur un souvenir profond
et une reconnaissance éternelle, le mot n’est pas exagéré, ainsi qu’on
va le voir.
Voici la lettre par laquelle Napoléon annonce ce malheur à la veuve de
son aide de camp: «Muiron est mort à mes côtés sur le champ de bataille
d’Arcole. Vous avez perdu un mari qui vous était cher, j’ai perdu un ami
auquel j’étais depuis longtemps attaché; mais la patrie perd plus que
nous deux en perdant un officier distingué autant par ses talents que
par son rare courage. Si je puis vous être bon à quelque chose, à vous
ou à son enfant, je vous prie de compter entièrement sur moi.»
Un mois après, c’est au Directoire que s’adresse Napoléon en faveur de
la famille de son ami: «... Je vous demande, en considération des
services rendus, dans les différentes campagnes de cette guerre, par le
citoyen Muiron, que la citoyenne veuve Bérault-Courville, sa belle-mère,
soit rayée de la liste des émigrés, sur laquelle elle est inscrite,
quoiqu’elle n’ait jamais émigré, ainsi que le citoyen Charles-Marie
Bérault-Courville, son beau-frère. Ce jeune homme avait quatorze ans
lorsqu’il a été mis sur la liste des émigrés, étant en pays étranger
pour son éducation.»
Pour apprécier les sentiments de noble sollicitude qui portaient
Napoléon à vouloir que Mme Muiron fût entourée de ses proches parents,
il faut savoir que celle-ci, à la mort de son mari, était enceinte de
huit mois.
Le même jour, Bonaparte écrivait à Mme Muiron: «Vous trouverez ci-joint,
citoyenne, une copie de la lettre que j’écris au Directoire,
conformément à vos désirs. J’espère, connaissant avec quel intérêt il
protège les défenseurs de la patrie, qu’il la prendra en considération.
Vous trouverez ci-joint six lettres de recommandation pour chacun des
membres du Directoire et le ministre de la police. Vous verrez le
général Dupont qui vous indiquera le moment où il sera temps de traiter
votre affaire et où, dès lors, vous présenterez ces lettres. Je vous
ferai passer, par le premier de mes aides de camp que j’enverrai à
Paris, des secours pour son enfant.
«Je vous prie de croire que, dans toutes les occasions, vous me
trouverez prêt à vous être utile.»
Des six lettres mentionnées ci-dessus, on n’a retrouvé que celle
destinée à Carnot; elle est ainsi conçue: «Je vous recommande, citoyen
directeur, la veuve du citoyen Muiron, que ce brave jeune homme a
laissée enceinte pour voler à la défense de la patrie. J’ai fait pour
elle une demande au Directoire, que je vous prie de prendre en
considération.»
Plus tard, en souvenir de son ami, Napoléon donna le nom de _Muiron_ à
une frégate vénitienne, et ce fut celle-là qu’il choisit pour opérer son
retour d’Égypte.
Dix-neuf ans après la mort de son aide de camp, la mémoire de Napoléon
est aussi fidèle qu’aux premiers jours envers son ancien ami. Ni l’éclat
du trône le plus élevé de la terre, ni les fumées de la gloire la plus
prodigieuse des temps modernes, ni la réalisation du rêve fabuleux qui
avait mené le boursier de Brienne jusqu’à voir à ses pieds les
souverains de l’Europe, et dans son lit la fille d’un empereur de droit
divin, rien n’avait pu effacer le souvenir de ce cher compagnon de
jeunesse, mort à ses côtés; et, en 1815, c’est sous le nom du colonel
Muiron que l’Empereur songeait encore à se rendre aux Anglais.
Plus tard même, dans l’exil, en proie aux plus atroces souffrances,
torturé sous un climat meurtrier par d’implacables ennemis, trahi,
vilipendé, abandonné des siens, ce prisonnier frustré de toute joie, à
qui on a ravi sa femme et volé son enfant, cet homme enfin, qui
s’appelle Napoléon, tourne encore sa pensée vers le pauvre Muiron, et,
dix jours avant sa mort, le 24 avril 1821, l’Empereur écrit de sa main
les lignes suivantes: «Nous léguons 100 000 francs à la veuve, fils ou
petit-fils de notre aide de camp Muiron, tué à nos côtés à Arcole, nous
couvrant de son corps.»
Quoi de plus rare et de plus pur que ce simple et touchant souvenir,
culte fervent de l’amitié par delà le tombeau, traversant toute une
existence de splendeurs et de vicissitudes inouïes?
Maintenant, jetez un coup d’œil rétrospectif sur les premiers chapitres
de cet ouvrage, et revoyez la vie entière de Napoléon depuis Brienne
jusqu’à Sainte-Hélène. A quelque moment que vous considériez sa conduite
à l’égard de tous, envers les siens comme envers les autres, envers les
grands comme envers les humbles, vous n’aurez rencontré qu’affection,
sollicitude, compassion, fidélité. Ne sont-ce pas là, même aux yeux des
plus civilisés d’entre nous, des qualités suffisantes pour faire un
homme sociable?