Si le cœur de l’homme peut être comparé à une lyre dont chaque corde
représenterait une qualité ou un défaut, nous pouvons maintenant
affirmer que chez Napoléon la corde de l’humanité était des plus
vibrantes. Nous l’avons entendue, au cours de ce chapitre, résonner sur
tous les tons chez l’époux, chez le père, le fils, le frère, l’ami, le
maître, l’homme heureux et l’homme malheureux; dans ces diverses
conditions, nous avons vu l’Empereur doué des vertus sociales qui sont
l’honneur et la règle de la civilisation. Impressionnable, bienveillant
et secourable, il le fut, au pinacle comme dans l’adversité.
On va se récrier, on va parler des goûts de Napoléon pour la guerre. Que
de fois ne l’a-t-on pas représenté, aimant, par-dessus tout, à se
vautrer dans des hécatombes humaines! Même reproche avait été adressé à
Jeanne d’Arc par ses juges, et l’héroïne, levant les yeux au ciel,
répondait avec sérénité: «... De ces exterminations d’hommes, il faut
parler doucement et à voix basse...»
Le général en chef, c’est indubitable, a pour première et stricte
obligation de gagner la bataille, de même que le chirurgien a pour
mission de sauver la vie du patient, quels que soient les moyens à
employer; cependant, l’un et l’autre seraient méprisables s’ils se
complaisaient dans les atrocités que leur impose le devoir
professionnel.
Examinons donc si l’Empereur, appelé par son rang à présider à
d’épouvantables catastrophes, y assistait non pas avec une âme réjouie,
nul n’oserait le prétendre sérieusement, mais seulement avec une âme
rebelle à la pitié que doivent inspirer de si grands malheurs.
Le voici, à plusieurs époques bien distinctes:
A Vérone, révolté des contributions imposées à toute la population, par
des fonctionnaires avides, le Premier Consul, dit Bourrienne, s’écrie:
«Que l’on frappe les riches, à la bonne heure, quoique ce soit déjà un
malheur, mais c’est une nécessité de la guerre; mais les pauvres, c’est
une infamie.» Bonaparte, ajoute le même auteur, ordonna donc que l’on
rendît, en échange d’une modique somme de dix francs, les objets déposés
au Mont-de-Piété, à leurs propriétaires, quelle que fût la valeur de
l’objet...»
Le lendemain de la bataille d’Austerlitz, Napoléon terminait ainsi le
trentième bulletin de la Grande-Armée: «Jamais champ de bataille ne fut
plus horrible. Du milieu de lacs immenses, on entend encore les cris de
milliers d’hommes qu’on ne peut secourir... le cœur saigne. Puisse tant
de sang versé, puissent tant de malheurs retomber enfin sur les perfides
insulaires qui en sont la cause!»
Au faîte de la gloire, en 1807, l’Empereur écrit à l’Impératrice, le
surlendemain de la bataille d’Eylau: «... Ce pays est couvert de morts
et de blessés. Ce n’est pas la belle partie de la guerre; l’on souffre
et l’âme est oppressée de voir tant de victimes.»
«Le lendemain de la victoire de Wagram, dit le duc de Rovigo, l’Empereur
parcourut à cheval le champ de bataille comme cela était sa coutume et
pour voir si l’administration avait fait exactement enlever les
blessés... Les blés étaient fort hauts, et l’on ne voyait pas les hommes
couchés par terre. Il y avait plusieurs de ces malheureux blessés qui
avaient mis leur mouchoir au bout de leur fusil et qui le tenaient en
l’air pour que l’on vînt à eux. L’Empereur fut lui-même à chaque endroit
où il apercevait de ces signaux; il parlait aux blessés et ne voulut
point se porter en avant que le dernier ne fût enlevé.»
Voici maintenant le témoignage d’un ennemi: «Dans une autre occasion,
dit Walter Scott, passant sur un champ de bataille d’où l’on n’avait pas
encore relevé les blessés, il exprima une vive sensibilité, ce qui
n’était pas chez lui une chose extraordinaire, car il ne pouvait jamais
voir souffrir sans montrer de la compassion.»
En 1813, au déclin de sa fortune, c’est le même langage qu’aux plus
beaux jours de la victoire, nous allons retrouver à Dresde les mêmes
sentiments qu’à Vérone: «Mon cousin, mande l’Empereur à Berthier,
écrivez au duc de Padoue qu’il m’est revenu des plaintes graves sur sa
conduite à Hanau, qu’il a reçu dans cette ville dix louis par jour...
qu’il ait sur-le-champ à renvoyer tout ce qu’il a reçu à ceux qui le lui
ont payé. Écrivez-lui confidentiellement que cette conduite m’a fait
beaucoup de peine dans un moment où les peuples sont écrasés par le
logement du soldat et les frais de la guerre. Écrivez la même chose au
duc de Castiglione: qu’il ne prenne rien et qu’il restitue l’argent
reçu.»
Ainsi que l’ont déjà fait les adversaires de Napoléon lorsqu’ils
rencontraient un fait louable qu’ils ne pouvaient, malgré eux, passer
sous silence, va-t-on dire que tous ces actes, toutes ces paroles
relèvent de l’art du comédien?
Si c’est être comédien que de se faire au fond de sa conscience un idéal
de justice, de bonté et de pitié, puis de s’efforcer d’y conformer
toutes ses actions, Napoléon était comédien, et, à ce compte, on peut
regretter que nous ne le soyons pas tous au même degré.
Mais si l’on entend par comédien l’homme qui, pour chaque occasion,
compose d’avance son attitude selon l’effet qu’il veut produire, nous
répondrons que rien dans la vie de Napoléon ne semble l’avoir préparé à
cet art factice et tortueux: l’absorption complète des facultés par des
soins innombrables et ininterrompus, la nécessité de prendre
sur-le-champ une décision claire et rapide, voilà qui laisse peu de
temps pour se grimer au moral comme au physique. Non, un grand
capitaine, digne de ce nom, homme de résolution par excellence, dont la
pensée doit être vive comme l’éclair, n’est pas, ne peut pas être un
tartufe de mélodrame.