XII

Si le cœur de l’homme peut être comparé à une lyre dont chaque corde

représenterait une qualité ou un défaut, nous pouvons maintenant

affirmer que chez Napoléon la corde de l’humanité était des plus

vibrantes. Nous l’avons entendue, au cours de ce chapitre, résonner sur

tous les tons chez l’époux, chez le père, le fils, le frère, l’ami, le

maître, l’homme heureux et l’homme malheureux; dans ces diverses

conditions, nous avons vu l’Empereur doué des vertus sociales qui sont

l’honneur et la règle de la civilisation. Impressionnable, bienveillant

et secourable, il le fut, au pinacle comme dans l’adversité.

On va se récrier, on va parler des goûts de Napoléon pour la guerre. Que

de fois ne l’a-t-on pas représenté, aimant, par-dessus tout, à se

vautrer dans des hécatombes humaines! Même reproche avait été adressé à

Jeanne d’Arc par ses juges, et l’héroïne, levant les yeux au ciel,

répondait avec sérénité: «... De ces exterminations d’hommes, il faut

parler doucement et à voix basse...»

Le général en chef, c’est indubitable, a pour première et stricte

obligation de gagner la bataille, de même que le chirurgien a pour

mission de sauver la vie du patient, quels que soient les moyens à

employer; cependant, l’un et l’autre seraient méprisables s’ils se

complaisaient dans les atrocités que leur impose le devoir

professionnel.

Examinons donc si l’Empereur, appelé par son rang à présider à

d’épouvantables catastrophes, y assistait non pas avec une âme réjouie,

nul n’oserait le prétendre sérieusement, mais seulement avec une âme

rebelle à la pitié que doivent inspirer de si grands malheurs.

Le voici, à plusieurs époques bien distinctes:

A Vérone, révolté des contributions imposées à toute la population, par

des fonctionnaires avides, le Premier Consul, dit Bourrienne, s’écrie:

«Que l’on frappe les riches, à la bonne heure, quoique ce soit déjà un

malheur, mais c’est une nécessité de la guerre; mais les pauvres, c’est

une infamie.» Bonaparte, ajoute le même auteur, ordonna donc que l’on

rendît, en échange d’une modique somme de dix francs, les objets déposés

au Mont-de-Piété, à leurs propriétaires, quelle que fût la valeur de

l’objet...»

Le lendemain de la bataille d’Austerlitz, Napoléon terminait ainsi le

trentième bulletin de la Grande-Armée: «Jamais champ de bataille ne fut

plus horrible. Du milieu de lacs immenses, on entend encore les cris de

milliers d’hommes qu’on ne peut secourir... le cœur saigne. Puisse tant

de sang versé, puissent tant de malheurs retomber enfin sur les perfides

insulaires qui en sont la cause!»

Au faîte de la gloire, en 1807, l’Empereur écrit à l’Impératrice, le

surlendemain de la bataille d’Eylau: «... Ce pays est couvert de morts

et de blessés. Ce n’est pas la belle partie de la guerre; l’on souffre

et l’âme est oppressée de voir tant de victimes.»

«Le lendemain de la victoire de Wagram, dit le duc de Rovigo, l’Empereur

parcourut à cheval le champ de bataille comme cela était sa coutume et

pour voir si l’administration avait fait exactement enlever les

blessés... Les blés étaient fort hauts, et l’on ne voyait pas les hommes

couchés par terre. Il y avait plusieurs de ces malheureux blessés qui

avaient mis leur mouchoir au bout de leur fusil et qui le tenaient en

l’air pour que l’on vînt à eux. L’Empereur fut lui-même à chaque endroit

où il apercevait de ces signaux; il parlait aux blessés et ne voulut

point se porter en avant que le dernier ne fût enlevé.»

Voici maintenant le témoignage d’un ennemi: «Dans une autre occasion,

dit Walter Scott, passant sur un champ de bataille d’où l’on n’avait pas

encore relevé les blessés, il exprima une vive sensibilité, ce qui

n’était pas chez lui une chose extraordinaire, car il ne pouvait jamais

voir souffrir sans montrer de la compassion.»

En 1813, au déclin de sa fortune, c’est le même langage qu’aux plus

beaux jours de la victoire, nous allons retrouver à Dresde les mêmes

sentiments qu’à Vérone: «Mon cousin, mande l’Empereur à Berthier,

écrivez au duc de Padoue qu’il m’est revenu des plaintes graves sur sa

conduite à Hanau, qu’il a reçu dans cette ville dix louis par jour...

qu’il ait sur-le-champ à renvoyer tout ce qu’il a reçu à ceux qui le lui

ont payé. Écrivez-lui confidentiellement que cette conduite m’a fait

beaucoup de peine dans un moment où les peuples sont écrasés par le

logement du soldat et les frais de la guerre. Écrivez la même chose au

duc de Castiglione: qu’il ne prenne rien et qu’il restitue l’argent

reçu.»

Ainsi que l’ont déjà fait les adversaires de Napoléon lorsqu’ils

rencontraient un fait louable qu’ils ne pouvaient, malgré eux, passer

sous silence, va-t-on dire que tous ces actes, toutes ces paroles

relèvent de l’art du comédien?

Si c’est être comédien que de se faire au fond de sa conscience un idéal

de justice, de bonté et de pitié, puis de s’efforcer d’y conformer

toutes ses actions, Napoléon était comédien, et, à ce compte, on peut

regretter que nous ne le soyons pas tous au même degré.

Mais si l’on entend par comédien l’homme qui, pour chaque occasion,

compose d’avance son attitude selon l’effet qu’il veut produire, nous

répondrons que rien dans la vie de Napoléon ne semble l’avoir préparé à

cet art factice et tortueux: l’absorption complète des facultés par des

soins innombrables et ininterrompus, la nécessité de prendre

sur-le-champ une décision claire et rapide, voilà qui laisse peu de

temps pour se grimer au moral comme au physique. Non, un grand

capitaine, digne de ce nom, homme de résolution par excellence, dont la

pensée doit être vive comme l’éclair, n’est pas, ne peut pas être un

tartufe de mélodrame.

Napoléon intime · 第 70 / 111 题