VI

Seul, parmi les quatre frères de Napoléon, Jérôme, le plus jeune, ne se

mit jamais en opposition déclarée avec l’Empereur. Indocile, il le fut;

des embarras, il en causa autant et plus que les autres; mais ce qui le

distingue de ses aînés, c’est qu’à chaque faute, il réitérait les

assurances d’une entière soumission, sans plus se lasser de désobéir que

de protester de ses bonnes intentions.

Cette déférence relative est explicable par ce fait que Jérôme, moins

âgé de quinze ans, ne connut Napoléon que sous l’aspect du chef arrivé

aux plus hautes fonctions. Cette suprématie, entrevue dès l’enfance,

frappa son imagination et lui imposa un respect durable que n’eurent

jamais ni Joseph, ni Lucien, ni Louis, acteurs et compagnons des luttes

où, de concert avec Napoléon, ils se débattaient dans une égale

médiocrité.

Son ignorance des temps difficiles autorisait presque Jérôme à se croire

issu d’une famille patricienne et opulente d’origine, et rendait, pour

ainsi dire, acceptables chez lui ses défauts caractéristiques. Goûts

immodérés pour le luxe, désordres pécuniaires poussés jusqu’au

gaspillage, légèreté de mœurs renouvelée des cours du dix-huitième

siècle, telles furent les causes des intarissables remontrances de

l’Empereur, qui, malgré son mécontentement, améliorait sans cesse la

position de son frère et crut à peine avoir assez fait le jour où il

créa le royaume de Westphalie pour le donner à Jérôme.

Avant son départ pour l’Égypte, Napoléon plaça Jérôme au collège de

Juilly. «Mettez vos enfants à Juilly, disait-il à Arnault, j’y ai mis

mon frère, j’y ferai payer leur pension avec la sienne.» A peine

installé aux Tuileries, le Premier Consul prit son frère au palais et,

sous sa surveillance, lui fit continuer son instruction par les premiers

professeurs.

Dès cette époque, Napoléon eut très souvent à réprimander Jérôme, qui se

laissait aller aux dépenses les plus extravagantes, achetant, au gré de

son caprice, tout ce dont il avait envie, faisant des dettes criardes

chez les fournisseurs de la Cour. Ce dérèglement dans les questions

d’argent était, on le sait, une des choses qui choquaient le plus

Napoléon. Il avait avec sa femme des discussions journalières à ce

sujet; il eut les mêmes avec Jérôme.

Pour mettre un terme à cette prodigalité, Napoléon, qui «sermonnait et

grondait Jérôme comme s’il eût été son fils», résolut de le mettre dans

la marine et le plaça en qualité d’aspirant de deuxième classe.

Après une contestation avec son amiral, Villaret-Joyeuse, Jérôme

abandonna, le 20 juillet 1803, à la Pointe-à-Pitre, le commandement de

son brick _l’Épervier_, et passa en Amérique. On le trouve à Baltimore à

la fin de juillet. A peine arrivé dans cette ville, Jérôme s’éprit

ardemment de Mlle Elisabeth Paterson, très jolie personne, fille d’un

riche négociant de la ville. Il fit une cour assidue à la jeune

Américaine, qui ne se montra pas insensible. Les choses en vinrent au

point que le mariage fut célébré, dans le plus grand secret, chez le

père de la demoiselle, et sans que Jérôme eût même informé sa mère, ni

aucun membre de sa famille.

Ce mariage était nul, Jérôme Bonaparte étant mineur, et les Paterson

n’ignoraient point les causes de nullité. Pour l’instruction des

personnes sensibles qui se sont apitoyées sur la déconvenue de la

famille Paterson, il est bon de reproduire l’article 4 du contrat; le

voici dans sa teneur:

«ARTICLE 4.--Au cas où, par quelque cause que ce soit, de la part dudit

Jérôme Bonaparte, ou de _quelqu’un de ses parents_, une séparation

devrait être poursuivie entre ledit Jérôme Bonaparte et Elisabeth

Paterson, séparation _a vinculo_ ou _a mensâ et thoro_, ou de telle

autre manière que ce soit, ce qu’à Dieu ne plaise, ladite Elisabeth

Paterson aura droit à la propriété et jouissance pleine et entière du

tiers de tous les biens réels, personnels et mixtes dudit Jérôme

Bonaparte, présents et à venir, pour elle, ses héritiers, exécuteurs,

administrateurs, etc.»

C’est donc bien volontairement et après avoir envisagé toutes les

éventualités possibles, notamment celle de l’intervention gênante _d’un

des parents_ de Jérôme, que les Paterson se lancèrent dans cette

aventure conjugale.

Fera-t-on un reproche à Napoléon de n’avoir pas endossé _de plano_ les

sortes de lettres de change qu’on tirait sur lui sous le couvert de la

passion d’un jeune homme?

A quelque point de vue que l’on se place, on ne saurait donc prétendre

que l’Empereur, en se refusant de valider cette union bizarre, ait

excédé ses strictes attributions. N’avait-il pas qualité suffisante pour

imprimer à tous, à commencer par les siens, le respect des lois

publiques qui imposent à un mineur d’étroites obligations à l’égard de

ses ascendants? Napoléon attendit patiemment que Jérôme, enfin désabusé,

consentît à se rappeler ce qu’il devait à sa famille.

La tâche de justifier les procédés arbitraires de Napoléon se trouve

singulièrement facilitée par ce fait que, le 28 avril 1805, Jérôme

revint seul en Europe pour implorer son pardon. Mieux éclairé alors sur

les combinaisons financières et politiques dont son amour avait été le

pivot en Amérique, il se rendit docilement aux sages observations que

lui firent ses parents. Il n’opposa aucune résistance, se soumit à tout

ce qu’on lui demandait et renonça à sa jeune épouse qu’il n’aimait plus

assez, sans doute, pour lui sacrifier les titres, les honneurs et la

fortune sûre qu’il avait en perspective. En vertu de quoi, en vérité,

s’attacherait-on à ses liens avec Mlle Paterson plus que Jérôme n’y tint

lui-même?

La jeune Américaine accepta une pension de soixante mille francs et

Jérôme Bonaparte reprit sa liberté.

Dès ce moment, c’est avec joie que Napoléon annonce à Elisa, à Murat, de

tous côtés, le revirement heureux qui s’est produit dans l’esprit de son

frère qu’il nomme aussitôt capitaine de frégate.

Pendant son service à la mer, la conduite de Jérôme fut satisfaisante.

Il y fit preuve d’une grande sagacité, à bord du _Vétéran_, qu’il ramena

en sûreté dans la baie de Concarneau, après avoir échappé par des

manœuvres hardies à la surveillance des Anglais.

Par un sénatus-consulte du 24 septembre 1806, il fut déclaré prince et

appelé éventuellement à la succession au trône; de plus, il reçut le

grand cordon de la Légion d’honneur. Enfin, pour se rapprocher de son

frère, tout en lui permettant de prendre une part active aux guerres

continentales, où les occasions de s’illustrer étaient plus fréquentes

que dans les expéditions maritimes, l’Empereur le nomma général de

brigade et lui donna le commandement d’un corps de Bavarois et de

Wurtembergeois.

Par le traité de Tilsitt, le 7 juillet 1807, l’Empereur fit reconnaître

Jérôme par l’Europe, comme souverain du nouveau royaume de Westphalie,

créé tout exprès. Ce n’était pas tout. Il négocia le mariage de son

frère avec la princesse Catherine, fille du roi de Wurtemberg. Dans ses

lettres à son père, Catherine se complaît à dire toutes les attentions

délicates et affectueuses de l’Empereur à son égard. En voici quelques

extraits:

«Le jour de mon arrivée à Paris, l’Empereur, pendant le dîner, a

beaucoup causé avec moi, et m’a forcée de boire du vin, pour me donner

du courage, à ce qu’il disait. Il est vrai que j’en avais besoin,

quoique moins gênée et moins embarrassée avec l’Empereur qu’avec le

prince Jérôme. Après le dîner, l’Empereur s’est montré extrêmement

affectueux, bon et aimable avec moi; il m’a embrassée à plusieurs

reprises, en me disant: «Je vous aime comme ma fille, je sais ce que la

séparation de votre père vous a coûté, je veux, s’il est possible, vous

faire oublier ces moments cruels.» Je n’aurais jamais cru que l’Empereur

fût capable de prouver autant d’amitié à quelqu’un...»

«... L’Empereur a exigé que l’Impératrice cherchât l’écrin qu’il m’a

destiné et que je ne devais avoir que le soir après le mariage civil. Il

est réellement impossible de voir quelque chose de plus beau en ce

genre. Lui-même m’a ôté mon bonnet pour m’essayer le diadème, le peigne

ainsi que les boucles d’oreilles, et le collier pour me mettre ceux en

diamants... Il est réellement aux petits soins avec moi, il ne m’appelle

jamais que l’enfant chérie du papa...» «Je ne puis assez vous répéter,

mon très cher père, que je suis ici, tout comme chez vous, l’enfant

gâtée de la maison...» «Le Roi (Jérôme) est absent depuis dimanche

passé. L’Empereur rit beaucoup de ma tristesse, mais me comble de bontés

depuis le départ de Jérôme; il me fait dîner tous les jours chez lui, et

l’Impératrice me fait déjeuner tous les matins chez elle; il n’est pas

possible de prouver plus d’amitié à sa propre fille qu’ils le font

envers moi.»

Inutile de multiplier davantage ces citations. En les rapprochant des

pages que nous avons consacrées au ménage du prince Eugène, on

s’assurera qu’il n’y a là rien de spécial ni d’exceptionnel, mais que

telle était bien la manière d’être de Napoléon, cordiale et franche avec

tous les membres de sa famille, anciens ou nouveaux.

Il surveilla le bonheur de la reine Catherine avec une sollicitude

constante, nous en trouvons une preuve indubitable dans une lettre

écrite, en 1814, par le roi de Wurtemberg disant à sa fille: «Je sais

qu’il n’a pas tenu à Jérôme de vous répudier! et que ce n’est qu’à

Napoléon que vous avez dû, l’été passé, à Dresde, la continuation de

votre existence comme épouse...»

On dira que les procédés de l’Empereur sont, après tout, fort ordinaires

de la part d’un frère aîné, chef de famille; c’est vrai, et c’est

précisément pourquoi il importait de mettre, en regard des portraits

exagérés et faux qu’on a faits de son caractère, cette simple façon

d’agir, bien propre à sa nature.

Le règne de Jérôme Bonaparte en Westphalie ne fut pour Napoléon qu’une

source de contrariétés provenant, toutes, de la conduite inconsidérée de

son frère, de la frivolité avec laquelle celui-ci gérait les finances de

son royaume, du train fastueux, au moins égal à celui de la Cour de

France, qu’il entendait mener à Cassel, sa capitale, malgré la pénurie

de son budget.

Pour cette Cour minuscule, il ne faut pas au Roi moins «qu’un grand

maréchal du palais, deux préfets du palais, un grand chambellan, quinze

chambellans ordinaires, un grand maître des cérémonies, huit maîtres ou

aides de cérémonies, plus de vingt aides de camp, un grand écuyer, six

écuyers d’honneur, un premier aumônier, des aumôniers et des chapelains

en grand nombre, trois secrétaires des commandements, etc.»

La maison de la Reine était organisée à l’avenant.

Ce nombreux personnel, rétribué grassement, grugeait le pauvre petit

budget de Westphalie, l’effritait de tous côtés. Un théâtre français

était indispensable aux menus plaisirs de la Cour; cette fantaisie ne

coûtait pas moins de quatre cent mille francs à la liste civile. «Quand

le roi de Westphalie voyageait dans ses États, dit Blangini, les

artistes de son théâtre royal, les musiciens de la chambre et de la

chapelle l’accompagnaient presque toujours.»

L’Empereur, on peut en être convaincu, n’ignorait rien de ce qui se

passait à Cassel. Il lisait les bulletins diplomatiques qui le mettaient

au courant des plaisirs somptueux et même des mœurs dissolues de la Cour

de Westphalie. Il savait que «les mères de Cassel qui ont de jolies

filles craignent de les laisser aller aux bals et fêtes de la Cour»;

que, dans les invitations faites à Napoleonshöhe, résidence d’été, où le

costume exigé était un petit uniforme bleu, brodé en argent, pantalon

bleu, bottes à l’écuyère, «rarement les femmes et les maris étaient

invités ensemble». Il savait aussi que «les dames des fonctionnaires et

des généraux recevraient facilement et publiquement des cadeaux royaux,

tels que colliers en diamants».

On peut se faire une idée de l’exaspération de l’Empereur, si

intraitable, d’habitude, sur les gaspillages d’argent. N’estimant pas

que le Trésor de la France dût servir à défrayer des orgies princières,

il resta sourd aux supplications de Jérôme, qui faisait retentir les

échos de ses gémissements sur l’indigence de ses ressources. Ce sont ces

plaintes, envisagées sans aucun examen de leurs causes réelles, qu’on a

relevées pour accuser l’Empereur de sécheresse ou de manque de cœur.

Nous ne voyons aucun inconvénient à admettre, à tenir pour certain que

le roi de Westphalie fut tancé, à diverses reprises, dans des termes qui

ont dû lui être fort désagréables; il n’y a encore pas de quoi crier au

martyre, surtout si l’on considère les torts que Jérôme se donnait si

joyeusement à Cassel.

Nature charmante, au demeurant, le roi Jérôme s’efforçait d’apaiser

l’Empereur en lui prodiguant les assurances les plus dévouées: «... Je

ne fais jamais un pas, écrivait-il, sans avoir Votre Majesté en vue,

sans désirer de lui plaire, et surtout sans ambitionner qu’elle puisse

dire: Jamais mon frère Jérôme ne m’a donné de chagrin...» Il est

difficile de se montrer plus gentil; le malheur était qu’aussitôt après

avoir fait ces démonstrations épistolaires, Jérôme reprenait le cours de

ses débordements.

En tranchant ainsi du monarque fastueux, sans grand souci des affaires

de son royaume, Jérôme avait compromis sa situation en Westphalie

longtemps avant la chute de l’Empire.

Si pénibles qu’aient été pour l’Empereur les écarts de conduite de son

frère Jérôme, ces écarts restèrent entre eux deux à l’état de querelles

domestiques. Ils n’eurent pas pour Napoléon les conséquences nuisibles

des actes de ses autres frères. Aux jours sombres, on voit Jérôme faire,

jusqu’à la dernière minute, son devoir dans toute l’étendue de ses

moyens. En Russie, à Waterloo où il est blessé au plus fort de la mêlée,

partout, il prend une part courageuse aux efforts désespérés des plus

fidèles compagnons de l’Empereur.

A Sainte-Hélène, Napoléon oublieux des peccadilles d’autrefois, lui a

rendu pleine justice en disant: «Jérôme, en mûrissant, eût été propre à

gouverner; je découvrais en lui de véritables espérances.» L’Empereur

fut non moins élogieux pour la femme de Jérôme, dont il proclamait

hautement l’irréprochable contenance, au moment où, de mille manières,

elle était torturée par son père qui voulait la contraindre à divorcer

en 1814, après la chute du régime impérial.

Cette noble Reine trouva, dans ses entrailles de mère, dans sa fière

pudeur d’épouse, un cri de révolte d’une éloquence admirable. Elle a

tracé leur conduite à toutes les princesses qui, par raison d’État ou

autre, croient devoir se sacrifier en contractant, à la face de Dieu,

une union sacrée. La Reine est d’autant plus méritoire que son mari lui

avait fourni surabondamment des motifs de désaffection.

Catherine de Wurtemberg a trouvé sa grandeur dans la plus simple vérité:

le respect de ses serments, l’idée qu’elle appartenait pour toujours à

l’homme à qui elle s’était donnée.

Il n’est pas de louange qui ne soit inférieure à la beauté de ses

sentiments, alors que, résistant à la pression cruelle d’un père adoré,

elle refuse de lui obéir: «... Unie à mon mari par des liens qu’a

d’abord formés la politique, je ne veux pas rappeler ici le bonheur que

je lui ai dû pendant sept ans; mais eût-il été pour moi le plus mauvais

époux, si vous ne consultez, mon père, que ce que les vrais principes me

dictent, vous me direz vous-même que je ne puis l’abandonner lorsqu’il

devient malheureux, et surtout lorsqu’il n’est pas cause de son

malheur.»

Avec raison, Napoléon a pu dire: «Cette princesse s’est inscrite de ses

propres mains dans l’histoire.» Ces paroles sont l’honneur éternel de

Catherine de Wurtemberg; elles sont, en même temps, le stigmate

ineffaçable de la conduite de Marie-Louise d’Autriche.

Napoléon intime · 第 56 / 111 题