XIX

Si la politique avait donné à Napoléon une nouvelle épouse, il se

flattait, lui, de faire la conquête de sa jeune femme. Dans cette

intention, il se mit en frais d’inventions romanesques pour plaire à

Marie-Louise dès la première rencontre.

Aux yeux des observateurs rigoureux de l’étiquette des cours, ce n’était

pas une mince affaire que de régler la première entrevue des deux

nouveaux époux. On compulsa tous les ouvrages techniques traitant de la

matière, on rechercha les précédents, on réveilla de leur profond

sommeil les ordonnances poudreuses qui dormaient dans les archives, puis

le prince de Schwarzenberg discuta avec Napoléon, pied à pied, toutes

ces questions de formes. Finalement on marqua la place des dignitaires

et des troupes; on stipula qu’entre deux tentes servant de débarcadère,

l’une pour l’Empereur, l’autre pour l’Impératrice, serait dressée une

troisième tente, et que là aurait lieu la rencontre des nouveaux époux.

Sur un carreau, spécialement désigné, Marie-Louise s’arrêterait,

s’inclinerait, et Napoléon, après l’avoir relevée, l’embrasserait. Leurs

Majestés monteraient ensuite avec les princesses dans un carrosse à six

places.

Il est à supposer qu’en élaborant minutieusement avec l’ambassadeur

d’Autriche, cette mise en scène du premier baiser, l’Empereur se

proposait d’en suivre religieusement le plan. En tête-à-tête avec le

diplomate, il n’y avait alors que le souverain respectueux de la dignité

des cours; mais ni son collaborateur ni lui-même ne tenaient compte du

simple mortel qui, chez Napoléon, l’emportait toujours dans les

questions de sentiment.

Dès que l’Empereur apprit que l’Impératrice était partie de Vitry pour

Soissons, le simple mortel, dans son ardeur amoureuse, sans souci de la

dignité impériale ni des formalités du protocole, «monta aussitôt dans

une calèche avec le roi de Naples, et partit incognito et sans suite.

L’Empereur avait déjà fait quinze lieues lorsqu’il rencontra, à

Courcelles, le cortège de l’Impératrice. Il s’approcha de la voiture de

Sa Majesté sans être reconnu; mais l’écuyer, qui n’était pas prévenu de

ses intentions, ouvrit la portière et baissa le marchepied en criant:

L’Empereur!

Napoléon se jeta au cou de Marie-Louise, qui n’était nullement préparée

à cette brusque et galante entrevue, et il ordonna sur-le-champ d’aller

en toute hâte vers Compiègne, où il arriva à dix heures du soir.

Au galop des chevaux, on défila devant les tentes solennellement érigées

et devant les ordonnateurs de l’étiquette des cours qui, ébahis, leurs

parchemins entre les doigts, regardaient passer la violation des royales

convenances.

On pense bien que l’on avait réglé aussi le point délicat des rapports

de l’Empereur et de l’Impératrice, du 28 mars, jour de l’arrivée à

Compiègne, jusqu’au 1er avril, date où devait avoir lieu la consécration

du mariage civil. Il avait été expressément stipulé que l’Empereur

coucherait à l’hôtel de la Chancellerie, et non dans le palais, durant

le séjour à Compiègne.

Donc, le 28 mars, à dix heures du soir, après la rencontre de

Courcelles, le cortège impérial fit son entrée au palais de Compiègne.

Un souper avait été préparé pour Leurs Majestés et toute la cour dans la

galerie de François Ier. Sous le patronage de ce roi galant, on vit

Napoléon adresser à sa jeune épouse, fraîche comme une rose, des paroles

soulignées par des regards suppliants. Marie-Louise, rougissante,

restait muette d’étonnement. Pour vaincre les scrupules de celle qui

n’était sa femme que par procuration, l’Empereur fit appel à l’autorité

du cardinal Fesch, à qui il dit en présence de l’Impératrice: «N’est-ce

pas vrai que nous sommes bien mariés?--Oui, Sire, d’après les lois

civiles», répondit le cardinal, sans se douter des conséquences que l’on

voulait tirer de sa réponse...»

Le déjeuner que Napoléon fit servir le lendemain matin dans la chambre

de Marie-Louise, par ses femmes, nous dispense d’expliquer comment fut

éludée la dernière partie du protocole, et pourquoi les appartements de

l’hôtel de la Chancellerie n’abritèrent pas leur auguste locataire...

Par l’excès de cet empressement, le plus puissant monarque de l’Europe

nous a montré une fois de plus que le tempérament chez lui ne s’est

guère modifié depuis 1796: l’impatience amoureuse de l’Empereur près de

Marie-Louise équivaut à l’ardeur fébrile du général Bonaparte pour

Joséphine.

Après avoir fait la part de la raison qui consistait à conclure un

mariage essentiellement politique et dynastique, Napoléon pensa que

Marie-Louise, sacrifiée pour ainsi dire, avait bien le droit de trouver

au seuil du mariage un peu de la ferveur passionnelle plus ou moins

rêvée par toutes les jeunes filles.

Voulant se faire aimer, Napoléon ne sut quels procédés chaleureux mettre

en œuvre, et, comme presque toujours en pareil cas, ce fut lui qui, le

premier, devint amoureux.

L’Empereur, ravi dans tout son être par une alliance si flatteuse,

excité dans tous ses sens par la vue d’une jeune fille douce et tendre

qui lui appartenait, éprouva un renouveau bien naturel.

Sera-ce un accident passager? Une fois cette exubérance éteinte, le

souverain va-t-il se reprendre et se tenir dans les rapports réservés

qui sont la règle habituelle des mariages royaux? Nullement. En face de

sa femme, il n’y a pour lui d’autre question que d’être un bon époux,

que de fonder un foyer heureux et paisible.

Afin de réaliser ce dessein, il trouva chez Marie-Louise une nature plus

malléable, plus docile que celle de Joséphine, et, malgré tout ce qu’on

a dit pour pallier l’inexcusable trahison de la deuxième impératrice aux

jours du désastre final, nous pouvons affirmer et nous allons prouver

que Marie-Louise fut très heureuse pendant son union avec Napoléon.

Le premier témoignage que nous invoquerons ne pourra être mis en

suspicion, c’est celui de Marie-Louise elle-même, pris dans la

correspondance qu’elle adressait à ses amies les plus intimes, les

comtesses de Colloredo et de Crenneville.

Un mois à peine après son arrivée à Compiègne, Marie-Louise écrit: «Le

Ciel a exaucé vos vœux à l’occasion de mon mariage, puissiez-vous jouir

bientôt d’un bonheur pareil à celui que j’éprouve...»

Par les dates et les extraits de ses lettres, on verra que l’opinion de

l’Impératrice n’a pas varié tant qu’elle est restée près de l’Empereur:

«... J’ai demandé à l’Empereur la permission de signer votre contrat; il

y a acquiescé tout de suite avec cette grâce, cette obligeance qui lui

est si naturelle...» (10 mai 1810.)

«... Je ne puis former un meilleur souhait pour vous qu’en vous désirant

un bonheur pareil au mien... Vous pouvez vous figurer que nous ne

manquons pas d’amusements dans une aussi grande ville que Paris, mais

les moments que je passe le plus agréablement sont ceux où je suis avec

l’Empereur.» (1er janvier 1811.)

«J’espère que mon fils (le roi de Rome) fera un jour comme son père: le

bonheur de tous ceux qui l’approcheront et le connaîtront...» (6 mai

1811.)

«... Le bonheur que je ressens d’être au milieu de ma famille est

troublé par le chagrin de me trouver séparée de l’Empereur; je ne puis

être heureuse qu’auprès de lui...» (11 juin 1812.)

«... L’absence de l’Empereur suffit pour troubler tout ce plaisir; je ne

serai contente et tranquille que lorsque je le verrai. Que Dieu vous

préserve jamais d’une telle séparation; elle est trop cruelle pour un

cœur aimant, et, si elle dure longtemps, je n’y résisterai pas...» (28

juin 1812.)

«... Vous pouvez juger du chagrin que doit me causer l’absence de

l’Empereur et qui ne finira qu’à son retour... Un jour passé sans avoir

de lettre suffit pour me mettre au désespoir, et quand j’en reçois une,

cela ne me soulage que pour peu d’heures...» (1er octobre 1812.)

«... Il y a un vœu que je voudrais voir surtout bientôt accompli, celui

du retour de l’Empereur... mon fils ne peut parvenir à me faire oublier,

fût-ce pour quelques instants, l’absence de son père...» (2 octobre

1806.)

«... Je pars pour Mayence où je vais voir l’Empereur. Je ne vous parle

pas de ma joie, vous en jugerez facilement...» (23 juillet 1813.)

De ces lettres écrites dans l’abandon d’une amitié qui datait de

l’enfance, ne résulte-t-il pas d’une manière irréfragable que

Marie-Louise fut heureuse avec Napoléon? Il n’est pas indifférent à la

question de voir Marie-Louise confirmer les bons procédés de l’Empereur,

quand elle apprit sa mort. A cette époque, elle n’avait plus de

contrainte d’aucune sorte à observer; elle avait, au contraire, intérêt

à faire montre de sentiments hostiles qui, seuls, pouvaient atténuer

l’indignité de sa conduite: elle vivait alors maritalement avec Adam

Adalbert, comte de Neipperg, modeste général autrichien,--son amant

depuis 1814 (!)--dont la seule distinction consistait en un bandeau noir

qui couvrait le vide causé par l’absence de son œil gauche! Ajoutons

qu’elle avait eu de cette liaison un fils, longtemps avant la mort de

l’Empereur. Eh bien! lorsque cette grande nouvelle commença à circuler

en Europe, Marie-Louise écrivait: «L’empereur Napoléon, loin de me

maltraiter, comme le monde le croit, m’a toujours témoigné tous les

égards...»

Nous ne nous arrêtons pas aux restrictions telles que «je n’ai jamais eu

de sentiments vifs pour Napoléon», contenues dans la même lettre. D’où

vient ce démenti qu’elle donne à toute sa correspondance, si ce n’est

des ménagements qu’elle doit, en 1821, à Neipperg, jaloux probablement

de son impérial prédécesseur?

Nous ne voulons laisser aucun doute sur les témoignages d’affection dont

Napoléon ne cessa de combler sa deuxième épouse; amis et ennemis, dans

leurs mémoires, l’attestent hautement.

«A la cour et à la ville, dit Fouché, le mot d’ordre fut donné de

complaire à la jeune impératrice qui, sans aucun partage, captivait

Napoléon: c’était même de sa part une sorte d’enfantillage...»

«L’impératrice Marie-Louise, sa jeune et insignifiante femme, affirme

Caulaincourt, était l’objet de ses soins empressés. Le regard heureux de

Napoléon la couvait de son amour; on voyait qu’il était fier de la

montrer à tous et partout...» La générale Durand, première dame

d’honneur de l’impératrice Marie-Louise, rapporte que: «Pendant les

trois premiers mois qui suivirent son mariage, l’Empereur passa auprès

de l’Impératrice les jours et les nuits: les affaires les plus urgentes

pouvaient à peine l’en arracher quelques instants...» «L’Empereur,

relate M. de Champagny, fut le meilleur mari du monde; il est impossible

d’avoir plus de soin et des attentions plus délicates et plus

généreuses...»

Napoléon, réputé si altier, si cassant à son ordinaire, ne recule devant

aucun moyen pour savoir si sa femme est réellement heureuse. Les

assurances qu’elle lui donne ne lui suffisent pas, il voudrait connaître

toute sa pensée par un tiers qui jouisse de la confiance de

l’Impératrice. C’est bien «de l’enfantillage» qui se voit dans ce que

raconte le prince de Metternich. Le rencontrant chez Marie-Louise,

Napoléon lui dit: «Je veux que l’Impératrice vous parle à cœur ouvert,

et qu’elle vous confie ce qu’elle pense de sa position; vous êtes un

ami, elle doit ainsi ne pas avoir de secrets pour vous.» Le lendemain,

Napoléon chercha l’occasion de parler à l’ambassadeur: «Que vous a dit

hier l’Impératrice?» lui demanda-t-il. Et sans lui laisser le temps de

répondre, il ajouta vivement: «L’Impératrice vous aura dit, qu’elle est

heureuse avec moi, qu’elle n’a pas une plainte à former. J’espère que

vous le direz à votre empereur, et qu’il vous croira plus que

d’autres...»

Napoléon intime · 第 47 / 111 题