Pendant ce temps, une insurrection couvait dans Paris.
La Convention avait promulgué les articles additionnels à la
Constitution de l’an III, par lesquels les deux conseils, les Cinq-Cents
et les Anciens, devaient se recruter pour deux tiers dans son sein; un
seul tiers était réservé à l’élection du peuple. Cette restriction fut
le prétexte des agitateurs soutenus par les royalistes. Les sections
réunies menaçaient de marcher sur la Convention, et de la dissoudre.
Le 12 vendémiaire, le général Menou, commandant en chef de l’armée de
Paris, ne réussit pas à disperser l’émeute. Au contraire, il parlementa
avec elle, et, après une sorte de capitulation, l’armée se retira
pendant que les sections conservaient leurs positions.
A cette nouvelle, la Convention se sent perdue, se croyant trahie par la
troupe. Menou est mis en état d’arrestation; les généraux Desperrières,
Debor et Duhoux sont destitués. Cependant, le temps presse; un nouveau
général est nécessaire, il en faut un dans la nuit même: la cause est
devenue tellement personnelle pour les conventionnels, qu’ils ne veulent
plus abandonner le commandement à un étranger; c’est un représentant
qu’on désire en charger, et tous les yeux se sont tournés vers le
général du 9 thermidor. Le représentant Barras est donc investi du
commandement supérieur.
Barras, dont les goûts antimilitaires, dont la vie molle et voluptueuse
était peu en harmonie avec les devoirs dont il était chargé, se trouva
fort embarrassé devant l’état d’extrême confusion de l’armée, et fit
part de ses doléances à Carnot, qui lui conseilla de s’adjoindre un
général.--«Mais lequel?» dit Barras. Carnot mit en avant les noms de
Brune, de Verdières et de Bonaparte. Quelques représentants proposèrent
aussi d’autres généraux. «Non, répondit Barras, ce ne sont point des
généraux de plaine qu’il faut ici, c’est un général d’artillerie.»
Là-dessus, Fréron, l’amoureux passionné de Pauline, insista sur le choix
de Bonaparte, alla sur-le-champ le chercher et le conduisit près de
Barras. Celui-ci, apercevant Bonaparte, le prend à part aussitôt et lui
propose le commandement en second de l’armée de la Convention. Ne
recevant pas de réponse immédiate de son interlocuteur: «Je vous donne
trois minutes pour réfléchir», dit Barras. Et tous deux demeurèrent
debout dans un immobile silence.
Trois minutes! et le sort de Napoléon, de la France et de l’Europe
allait être décidé.
En ces trois minutes, rentrant en lui-même, Bonaparte se demande où est
le devoir? Il pouvait douter, car renverser la Convention, dont le nom
signifiait terreur et carnage, chasser les incapables envieux dont il
avait tant souffert, c’était le programme des sections qui n’était pas
pour lui déplaire. Il allait décliner le commandement quand, envisageant
toutes les conséquences de la situation, il voit en son esprit
apparaître soudain, déjà prêts à l’attaque, les Autrichiens avec
cinquante mille hommes aux portes de Strasbourg, et les Anglais avec
quarante vaisseaux devant Brest.
Alors, il n’hésite plus, son parti est pris, et il conçoit le principe
qui est resté la base même de notre patriotisme à tous: quand le
territoire est menacé, le premier devoir de tout citoyen est de se
rallier à ceux qui détiennent le gouvernement.
Le sentiment patriotique qui amène, en cet instant, le général à servir
ceux qu’il déteste est le même qui, en 1815, poussera l’Empereur, vaincu
à Waterloo, ayant abdiqué, à s’humilier devant les traîtres du
gouvernement provisoire pour obtenir la faveur de commander une dernière
fois, parce qu’il sent qu’une chance subsiste de battre les
envahisseurs, dont les plans d’investissement de Paris présentent, à ses
yeux, une lacune considérable.
Fort de sa décision: «J’accepte, dit Napoléon à Barras, mais je vous
préviens que l’épée hors du fourreau, je ne la remettrai qu’après avoir
rétabli l’ordre.»
L’homme tout entier s’est révélé, le patriote aussi bien que le guerrier
qui n’entendra jamais être gêné dans ses actes par les politiciens.
Cette scène se passait le 13 vendémiaire, à une heure du matin. Le soir
même, Barras put se présenter à l’Assemblée et annoncer la victoire des
troupes de la Convention.
Le lendemain, 14 vendémiaire, Napoléon est promu au grade de général de
division, et le 18 son nom est enfin prononcé à la Convention, en séance
publique. «N’oubliez pas, dit Fréron, que le général d’artillerie
Buonaparte, nommé dans la nuit du 12 au 13, n’a eu que la matinée du 13
pour faire les dispositions savantes dont vous avez vu les effets.»
Après Fréron, Barras vient appeler l’attention de ses collègues sur les
services de son lieutenant, et fit rendre le décret qui confirmait
celui-ci dans l’emploi de commandant en second de l’armée de
l’intérieur.
De la tribune le nom du général Bonaparte passe dans les journaux, et
sort, dès ce moment, de l’obscurité qui l’avait enveloppé.
Le 26 octobre suivant, il est nommé définitivement général en chef de
l’armée de l’intérieur et s’installe au quartier général de la rue des
Capucines. Il a le général Duvigneau pour chef d’état-major; ses aides
de camp sont Junot, Lemarois, auxquels sont adjoints, quelques jours
plus tard, Marmont et Louis. Comme son oncle Fesch, à qui il réserve
l’emploi de secrétaire, n’est pas encore arrivé, il se sert du
secrétaire des représentants chargés de la direction des forces armées.
Le même secrétaire, Fain, transporté à Saint-Cloud avec la minorité du
Directoire, écrira les premiers ordres de Bonaparte Premier Consul, et,
par suite d’une fatalité singulière, après un intervalle de quatorze
ans, Fain se trouvera encore à Fontainebleau près de l’Empereur pour
copier ses derniers ordres et son abdication!