XVI

Pendant ce temps, une insurrection couvait dans Paris.

La Convention avait promulgué les articles additionnels à la

Constitution de l’an III, par lesquels les deux conseils, les Cinq-Cents

et les Anciens, devaient se recruter pour deux tiers dans son sein; un

seul tiers était réservé à l’élection du peuple. Cette restriction fut

le prétexte des agitateurs soutenus par les royalistes. Les sections

réunies menaçaient de marcher sur la Convention, et de la dissoudre.

Le 12 vendémiaire, le général Menou, commandant en chef de l’armée de

Paris, ne réussit pas à disperser l’émeute. Au contraire, il parlementa

avec elle, et, après une sorte de capitulation, l’armée se retira

pendant que les sections conservaient leurs positions.

A cette nouvelle, la Convention se sent perdue, se croyant trahie par la

troupe. Menou est mis en état d’arrestation; les généraux Desperrières,

Debor et Duhoux sont destitués. Cependant, le temps presse; un nouveau

général est nécessaire, il en faut un dans la nuit même: la cause est

devenue tellement personnelle pour les conventionnels, qu’ils ne veulent

plus abandonner le commandement à un étranger; c’est un représentant

qu’on désire en charger, et tous les yeux se sont tournés vers le

général du 9 thermidor. Le représentant Barras est donc investi du

commandement supérieur.

Barras, dont les goûts antimilitaires, dont la vie molle et voluptueuse

était peu en harmonie avec les devoirs dont il était chargé, se trouva

fort embarrassé devant l’état d’extrême confusion de l’armée, et fit

part de ses doléances à Carnot, qui lui conseilla de s’adjoindre un

général.--«Mais lequel?» dit Barras. Carnot mit en avant les noms de

Brune, de Verdières et de Bonaparte. Quelques représentants proposèrent

aussi d’autres généraux. «Non, répondit Barras, ce ne sont point des

généraux de plaine qu’il faut ici, c’est un général d’artillerie.»

Là-dessus, Fréron, l’amoureux passionné de Pauline, insista sur le choix

de Bonaparte, alla sur-le-champ le chercher et le conduisit près de

Barras. Celui-ci, apercevant Bonaparte, le prend à part aussitôt et lui

propose le commandement en second de l’armée de la Convention. Ne

recevant pas de réponse immédiate de son interlocuteur: «Je vous donne

trois minutes pour réfléchir», dit Barras. Et tous deux demeurèrent

debout dans un immobile silence.

Trois minutes! et le sort de Napoléon, de la France et de l’Europe

allait être décidé.

En ces trois minutes, rentrant en lui-même, Bonaparte se demande où est

le devoir? Il pouvait douter, car renverser la Convention, dont le nom

signifiait terreur et carnage, chasser les incapables envieux dont il

avait tant souffert, c’était le programme des sections qui n’était pas

pour lui déplaire. Il allait décliner le commandement quand, envisageant

toutes les conséquences de la situation, il voit en son esprit

apparaître soudain, déjà prêts à l’attaque, les Autrichiens avec

cinquante mille hommes aux portes de Strasbourg, et les Anglais avec

quarante vaisseaux devant Brest.

Alors, il n’hésite plus, son parti est pris, et il conçoit le principe

qui est resté la base même de notre patriotisme à tous: quand le

territoire est menacé, le premier devoir de tout citoyen est de se

rallier à ceux qui détiennent le gouvernement.

Le sentiment patriotique qui amène, en cet instant, le général à servir

ceux qu’il déteste est le même qui, en 1815, poussera l’Empereur, vaincu

à Waterloo, ayant abdiqué, à s’humilier devant les traîtres du

gouvernement provisoire pour obtenir la faveur de commander une dernière

fois, parce qu’il sent qu’une chance subsiste de battre les

envahisseurs, dont les plans d’investissement de Paris présentent, à ses

yeux, une lacune considérable.

Fort de sa décision: «J’accepte, dit Napoléon à Barras, mais je vous

préviens que l’épée hors du fourreau, je ne la remettrai qu’après avoir

rétabli l’ordre.»

L’homme tout entier s’est révélé, le patriote aussi bien que le guerrier

qui n’entendra jamais être gêné dans ses actes par les politiciens.

Cette scène se passait le 13 vendémiaire, à une heure du matin. Le soir

même, Barras put se présenter à l’Assemblée et annoncer la victoire des

troupes de la Convention.

Le lendemain, 14 vendémiaire, Napoléon est promu au grade de général de

division, et le 18 son nom est enfin prononcé à la Convention, en séance

publique. «N’oubliez pas, dit Fréron, que le général d’artillerie

Buonaparte, nommé dans la nuit du 12 au 13, n’a eu que la matinée du 13

pour faire les dispositions savantes dont vous avez vu les effets.»

Après Fréron, Barras vient appeler l’attention de ses collègues sur les

services de son lieutenant, et fit rendre le décret qui confirmait

celui-ci dans l’emploi de commandant en second de l’armée de

l’intérieur.

De la tribune le nom du général Bonaparte passe dans les journaux, et

sort, dès ce moment, de l’obscurité qui l’avait enveloppé.

Le 26 octobre suivant, il est nommé définitivement général en chef de

l’armée de l’intérieur et s’installe au quartier général de la rue des

Capucines. Il a le général Duvigneau pour chef d’état-major; ses aides

de camp sont Junot, Lemarois, auxquels sont adjoints, quelques jours

plus tard, Marmont et Louis. Comme son oncle Fesch, à qui il réserve

l’emploi de secrétaire, n’est pas encore arrivé, il se sert du

secrétaire des représentants chargés de la direction des forces armées.

Le même secrétaire, Fain, transporté à Saint-Cloud avec la minorité du

Directoire, écrira les premiers ordres de Bonaparte Premier Consul, et,

par suite d’une fatalité singulière, après un intervalle de quatorze

ans, Fain se trouvera encore à Fontainebleau près de l’Empereur pour

copier ses derniers ordres et son abdication!

Napoléon intime · 第 25 / 111 题