XV

Malgré le préjudice que Letourneur lui avait causé, Napoléon ne lui

garda pas rancune. L’ancien ministre de la Convention vit couronner,

sous l’Empire, sa carrière militaire par une place plus pacifique de

conseiller à la Cour des comptes, après avoir été préfet de la Loire.

D’autre part, Napoléon, toujours reconnaissant des services qu’on lui a

rendus, n’oublia jamais l’homme qui l’avait apprécié et sauvé de la

misère. «A peine nommé Consul, il fit appeler M. de Pontécoulant: «Vous

êtes sénateur», lui dit-il.

«--La grâce que vous voulez me faire est impossible, répondit M. de

Pontécoulant; je n’ai que trente-six ans, et il faut en avoir quarante.

«--Eh bien, vous serez préfet de Bruxelles ou de toute autre ville qui

vous conviendra, mais rappelez-vous que vous êtes sénateur et venez

prendre votre place quand vous aurez l’âge; je voudrais pouvoir montrer

que je n’ai pas oublié ce que vous avez fait pour moi.»

Quelques années plus tard, M. de Pontécoulant, alors sénateur, se trouva

dans un embarras extrême. Il avait répondu d’une somme de trois cent

mille francs pour un de ses amis, devenu insolvable. L’Empereur ayant

appris les ennuis de Pontécoulant, le manda aux Tuileries, lui reprocha

d’être resté trois mois dans cette situation gênée, sans venir lui en

faire part, et finalement lui dit: «Passez aujourd’hui même chez le

trésorier de ma liste civile qui vous remettra vos cent mille écus.»

Comme antithèse aux procédés reconnaissants de l’Empereur, nous devons à

la vérité de mentionner qu’à la séance du 22 juin 1815, M. de

Pontécoulant fut le premier qui s’opposa au maintien de l’Empire.

Ayant résigné, auprès de Letourneur, ses fonctions dans les bureaux de

la guerre, Napoléon reprend son projet de mission en Turquie, appuyé par

Pontécoulant. Il se croit bien sûr de réussir, le décret est tout prêt;

il est présenté à la séance du Comité de Salut public qui demande

seulement aux bureaux de l’Artillerie des renseignements sur les autres

officiers faisant partie de la mission.

Il faut croire qu’on ne savait pas bien ce qu’on faisait au Comité de

Salut public, car le même jour, 29 fructidor, était rendu un arrêté qui

destituait Bonaparte «attendu son refus d’occuper le poste qui lui a été

assigné à l’armée de l’Ouest».

En fait, il était destitué pour ne pas occuper un poste dont il avait

été relevé régulièrement quand il était employé dans les bureaux de la

guerre.

C’était une dernière ironie du sort. Il y avait méprise. Il ne semblait

pas difficile de faire rapporter l’arrêté qui lui enlevait son grade,

mais encore fallait-il faire appuyer sa réclamation par des gens à même

d’être écoutés. Il se met en campagne et va trouver ses protecteurs.

Son affaire ne tarda pas à entrer en bonne voie, car sa destitution est

du 15 septembre, et, dès le 26, il écrit à Joseph: «Il est question plus

que jamais de mon voyage.»

C’est sans doute en vue de son prochain départ qu’il voulut profiter des

avantages résultant d’un arrêté du Comité de Salut public qui accordait

aux officiers en activité du drap pour habit, redingote, gilet et

culotte d’uniforme. «Bonaparte, alors chef de brigade d’artillerie à la

suite, réclama, dit Ouvrard, le bénéfice du décret; mais n’y ayant aucun

droit, puisqu’il n’était pas en activité, il fut refusé. Mme Tallien lui

donna une lettre pour M. Lefeuve, ordonnateur de la dix-septième

division, et peu de jours avant la fameuse journée de vendémiaire, le

commissaire accueillit la recommandation de Mme Tallien en accordant du

drap à Bonaparte.»

Ce n’est ni un accès de coquetterie ni l’amour d’un vain luxe qui lui

font solliciter du drap neuf, car, dit le baron Fain, «l’uniforme de

général de brigade dont il est encore revêtu a vu le feu plus d’une fois

et se ressent de la fatigue des bivouacs. La broderie du grade s’y

trouve représentée dans toute la simplicité militaire par un galon de

soie qu’on appelle _système_».

Pour obtenir quelque chose de Barras, il fallait d’abord faire sa cour à

Mme Tallien. La position critique de Napoléon l’engagea, en dépit de son

accoutrement peu brillant, à se rendre chez la déesse du jour. «Ce fut

quelque temps avant le 13 vendémiaire que Bonaparte fut présenté chez

Mme Tallien. Il était peut-être de tous ceux qui composaient son salon

le moins en évidence et le moins favorisé de la fortune... Souvent, au

milieu des discussions les plus animées, il se formait dans le salon de

petits comités où l’on oubliait, dans des entretiens frivoles, les

graves intérêts dont on était trop souvent occupé. Bonaparte s’y mêlait

rarement; mais, lorsqu’il y prenait part, c’était avec une sorte

d’abandon; il montrait alors une gaieté pleine de vivacité et de

saillies. Un soir, il prit le ton et les manières d’un diseur de bonne

aventure, s’empara de la main de Mme Tallien et débita mille folies.»

Quel tableau piquant, bien digne de tenter un peintre de genre! Le futur

conquérant de l’Europe, chétif et mince, la figure creuse et pâle, un

vrai parchemin, c’est lui qui l’a dit, de longs cheveux des deux côtés

du front, le reste de la chevelure sans poudre, rattachée en queue par

derrière, vêtu d’un uniforme râpé, lisant dans la main de celle qu’on

appelait la belle _Notre-Dame de Thermidor_, alors dans tout l’éclat de

sa beauté.

Quel contraste entre cette femme radieuse, exubérante de bonheur, reine

de la vie facile, et cet officier malingre, dissimulant mal sa misère et

son irritation contre les ironies du sort! Demandez-vous aussi quelles

pensées doivent agiter, au moment où il dit la bonne aventure pour

gagner un appui, quelles pensées agitent l’esprit d’un jeune général

n’ayant d’autre culte que la gloire.

Dans un coin de ce tableau, voyez un groupe de jeunes femmes,

considérant la scène. Elles rient des prophéties improvisées par

Bonaparte, et de sa piteuse attitude. Remarquez cette brune, à la beauté

langoureuse, pleine d’abandon et de nonchalance: c’est la veuve

Beauharnais... Dans cinq mois, elle sera la femme de l’augure actuel;

dans trois ans, elle sera quasi souveraine de la France, et, quelque

temps après, le Pape viendra, à Paris, la couronner impératrice des

Français!

Voilà ce que Bonaparte, malgré toute sa pénétration, ne pouvait lire

dans la main de Mme Tallien, et ce qui aurait encore bien plus amusé son

auditoire, s’il l’avait pu prédire.

Napoléon intime · 第 24 / 111 题