XI

Après treize jours d’emprisonnement, Napoléon rentrait le 24 août à

Nice. Il prit part à une démonstration heureuse faite par l’armée sur le

col de Tende, et fut nommé commandant de l’artillerie du corps

expéditionnaire maritime destiné à agir sur Civita-Vecchia. Ce mouvement

ne fut pas exécuté, notre flotte n’ayant pu forcer la ligne des

vaisseaux anglais. Les Français rentrèrent à Toulon, et le corps

expéditionnaire fut licencié.

Se trouvant sans emploi, Bonaparte se rend à Marseille dans les premiers

jours d’avril 1795. Là, il reçoit l’ordre de rejoindre l’armée de

l’Ouest pour commander l’artillerie. Ce déplacement, s’il faut en croire

Marmont, «parut un coup funeste à la carrière de Bonaparte, et chacun en

porta le même jugement. Il quittait une armée en présence des étrangers

pour aller servir une armée employée dans les discordes civiles».

Très contrarié, très humilié, Napoléon fit néanmoins ses préparatifs de

départ. Il se consolait en pensant qu’il pouvait être un peu plus

tranquille sur le sort de sa mère qui restait avec ses trois filles et

Jérôme seulement. Lucien s’était marié, le 4 mai 1794, à Saint-Maximin,

avec Catherine Boyer, fille de son aubergiste, et Joseph avait épousé

Mlle Clary, le 4 août de la même année.

Donc, le 2 mai 1795, en compagnie de Louis, de Junot et de Marmont, a

lieu le départ pour le voyage fabuleux qui, de Marseille, devait aboutir

à Rochefort vingt ans après! Pour suivre la diagonale reliant ces deux

ports de mer, Napoléon, qui, dans son enfance, a rêvé d’être marin, aura

conquis presque toute l’Europe; son nom, prodigieusement sonore, aura

été répété de bouche en bouche jusqu’aux confins du monde!

En route, les quatre amis s’arrêtèrent quelques jours chez le père de

Marmont. Arrivés à Paris, ils descendent à l’hôtel de la Liberté,

établissement modeste situé rue des Fossés-Montmartre. Le prix total de

l’appartement, pour les quatre jeunes gens, fut débattu et arrêté à

soixante-douze livres par mois.

Napoléon, une fois à Paris, se rend au ministère de la guerre, dont le

titulaire très récent était un nommé Aubry, vieux capitaine qui, d’un

même trait de plume, se fit lui-même général de division, inspecteur

général de l’artillerie, et raya Bonaparte des cadres de cette arme pour

le placer dans l’infanterie.

Napoléon alla réclamer; ce fut une véritable scène: «Vous êtes trop

jeune, répétait Aubry qui n’avait jamais fait la guerre; il faut laisser

passer les anciens.--On vieillit vite sur les champs de bataille,

ripostait Napoléon, et j’en arrive.»

Le ministre, attaché à ses préjugés, maintint sa décision, et le jeune

général refusa formellement d’être employé dans l’infanterie.

Sa position était irrégulière, critique même; Barras et Fréron, qu’il

avait connus à Toulon, s’entremirent pour lui auprès du ministre. Tout

ce qu’ils obtinrent, ce fut une permission sans solde, l’autorisant à

rester à Paris. S’il pouvait y attendre le 4 août, c’était le salut, car

à cette date Aubry devait quitter le ministère de la guerre.

On a voulu voir dans cette volonté de ne pas commander une brigade

d’infanterie, nous ne savons quelles visées ténébreuses. M. Iung le

dépeint alors ainsi: «Il restait seul avec son épée, et comme un vrai

condottiere se trouvait disposé à l’offrir au plus cher enchérisseur...

Tel était le général Bonaparte, synthèse vivante du bien et du mal,

«vibrion monstrueux» qui n’attend qu’un milieu désagrégé pour prendre

son entier développement...»

Marmont, qui n’est certes pas un apologiste à l’heure où il écrit ses

Mémoires, va nous aider à comprendre l’attitude, très simple et pas du

tout machiavélique de Napoléon: «Ceux qui n’ont pas servi dans

l’artillerie, dit Marmont, ne peuvent pas deviner l’espèce de dédain

qu’avaient autrefois les officiers d’artillerie pour le service de la

ligne; il semblait qu’en acceptant un commandement d’infanterie ou de

cavalerie, c’était déchoir.»

Le sentiment conforme de Napoléon sur la mesure dont il est l’objet, le

voici écrit de sa main dans une lettre à son ami de Sucy: «L’on m’a

porté pour servir à l’armée de la Vendée comme général de la ligne; je

n’accepte pas; beaucoup de militaires dirigeront mieux que moi une

brigade, et peu ont commandé avec plus de succès l’artillerie.»

Si, dès ce moment, il avait conçu les projets chimériques qu’on lui a

prêtés, il aurait mis le plus grand empressement à accepter le

commandement d’une brigade d’infanterie. Car si pour un artilleur

amoureux de son métier c’était une défaveur, pour un ambitieux c’était

une bonne aubaine. Un général, commandant l’artillerie d’un corps, est

toujours en sous-ordre; tandis que le chef de brigade, souvent isolé du

gros de l’armée, peut d’un seul coup arriver à la renommée, dans une

rencontre heureuse avec l’ennemi.

Singulier ambitieux, on en conviendra, qui préfère le rôle considérable,

mais toujours effacé, de commandant de l’artillerie, à la fonction qui

peut, le hasard aidant, le mener subitement à la popularité!

N’est-on pas en droit de conclure également d’une manière rigoureuse que

son épée n’était pas, comme on l’a dit, «au plus cher enchérisseur», «au

premier offrant», «au plus offrant»? car cette fois, du moins, il la

porta à la misère, dédaignant d’acheter la fortune au prix d’une sorte

d’humiliation.

Alors, il fallut renoncer au superflu pour avoir le nécessaire. Il

vendit sa voiture. Une partie de la journée était employée à visiter des

personnages influents afin de les éclairer.

Le reste du temps se passait à des plaisirs gratuits et instructifs; un

jour, c’est à l’Observatoire où il se fait enseigner par le célèbre

Lalande les principes de l’astronomie. Une autre fois, c’est vers le

Jardin des Plantes qu’il dirige ses pas avec son fidèle Junot. Là, dans

les allées du jardin, on causait dans l’intimité, on parlait de la

famille. Junot, fort amoureux, avait le plus vif désir d’épouser Pauline

Bonaparte. Avec sagesse et prudence Napoléon ajourne la demande de Junot

qui faisait valoir sa position: «Tu auras douze cents livres de rente,

c’est bien: mais tu ne les as pas. Ton père se porte parbleu bien et te

les fera attendre longtemps. Enfin, tu n’as rien, si ce n’est ton

épaulette de lieutenant. Quant à Paulette, elle n’en a même pas autant.

Ainsi donc, résumons: Tu n’as rien, elle n’a rien, quel est le total?

Rien. Vous ne pouvez donc pas vous marier à présent, attendons.»

La position devenait de plus en plus gênée; on vivait très souvent sur

l’argent que Junot recevait de sa famille. Lorsque Junot n’avait pas

reçu d’argent, Napoléon l’emmenait dîner chez Mme Permon, mère de la

future duchesse d’Abrantès, à qui il disait en riant: «Madame Permon,

les galions ne sont pas encore arrivés, je vous amène un convive.»

Napoléon intime · 第 20 / 111 题