On était en juin 1793. Lucien, dans ses Mémoires, a dit quelle était la
situation de Lætitia et de ses enfants à Marseille: «Napoléon, officier
d’artillerie, consacra la plus forte part de ses appointements au
soulagement de la famille. A titre de réfugiés patriotes, nous obtînmes
des rations de pain de munition et des secours modiques, mais suffisants
pour vivre, à l’aide surtout de l’économie de notre bonne mère.» Ici se
trouve encore la confirmation de ce fait, que la situation militaire de
Bonaparte en Corse a toujours été parfaitement régulière, puisque, à
peine de retour en France, il reprenait ses fonctions de capitaine
d’artillerie et en touchait la solde.
Mme Bonaparte fut aidée à cette époque par M. Clary, riche fabricant de
savon, qui fut pris de pitié devant la détresse de la pauvre femme et de
ses enfants. M. Clary avait deux filles, Julie et Désirée. La première
devint la femme de Joseph deux ans plus tard. On parla très sérieusement
de marier la seconde à Napoléon, mais ce fut Bernadotte qui l’épousa
dans la suite.
Napoléon rejoignit à Nice le 4e régiment d’artillerie faisant partie de
l’armée de Carteaux qui, de ville en ville, réprimait les insurrections
du Midi révolté contre la Constitution. Bonaparte reçut l’ordre d’aller
chercher à Lyon des convois de poudre nécessaires à l’approvisionnement
de l’armée. Ayant rencontré Carteaux, il fut chargé par celui-ci de
diverses missions à Valence, Montélimar, Orange, Avignon, Beaucaire.
Dans cette dernière ville, il écrivit le fameux _Souper de Beaucaire_,
dont le but était de rallier, par la persuasion, les nombreux partisans
des doctrines anarchiques.
Dans ces pages, imprimées à cette époque par M. Marc Aurel fils,
libraire à Avignon, on remarque déjà la façon d’écrire que Napoléon
conserva toute sa vie; ce sont les mêmes images saillantes et
pittoresques, telles que: «Le peuple de Marseille est faible et malade;
il a besoin de miel pour avaler la pilule.» Et quand il parle de «ce
brave bataillon de la Côte-d’Or qui a vu cent fois la victoire le
précéder dans les combats», ou qu’il s’écrie: «Mais quel esprit de
vertige s’est tout d’un coup emparé de votre peuple? quel aveuglement le
conduit à sa perte?» ne vous semble-t-il pas entendre les proclamations
entraînantes de l’Empereur?
Dans la nuit du 27 au 28 août, une grande trahison s’accomplit, Toulon
est livré aux Anglais. L’armée de Carteaux se met aussitôt en marche
pour reprendre cette ville. On décide d’abord de mettre la main sur la
position d’Ollioules. L’attaque a lieu le 7 septembre; le chef
d’artillerie Dommartin étant blessé, Napoléon est nommé commandant à sa
place par les représentants Salicetti et Gasparin.
Ce serait une erreur de croire que Bonaparte commandait toute
l’artillerie au siège de Toulon. Il avait au-dessus de lui, comme chef
effectif, le général du Teil, son protecteur d’Auxonne et de Valence.
Par crainte des responsabilités terribles pesant à cette époque sur le
commandement, le général s’effaça complètement et laissa agir le jeune
chef de bataillon qu’il avait connu lieutenant et dont il avait apprécié
la valeur. Ce serait donc une erreur aussi de dire que Napoléon ne dut
son avancement qu’à la seule protection de Salicetti, son compatriote.
Si la prise de Toulon a été le point de départ de la carrière inouïe de
Napoléon, la part qu’il prit à ce fait d’armes ne fut pas regardée à ce
moment comme un événement extraordinaire. Lorsque Carteaux, ce peintre
fait général par la Convention, «cet imbécile de Carteaux», comme dit
Marmont, eut été remplacé par Dugommier, les opérations sérieuses du
siège commencèrent, et la seule fois que l’on trouve le nom de Bonaparte
dans les rapports du général en chef, ce n’est pas avec une mention
spéciale, c’est collectivement avec d’autres qui ont rendu des services
et qui sont parfaitement inconnus aujourd’hui. «Parmi ceux qui se sont
le plus distingués, dit Dugommier dans son bulletin du 1er décembre, ce
sont les citoyens Buonaparte, commandant l’artillerie, Joseph Arena et
Cervoni, adjudants généraux.»
La prise de Toulon eut lieu le 17 décembre. Dans son rapport à la
Convention, Dugommier ne donne même pas le nom de Bonaparte. Cette
victoire de la Convention facilita l’avancement de tous ceux qui
s’étaient fait remarquer, et c’est ainsi que Napoléon fut nommé général
de brigade, le 22 décembre, en même temps qu’Arena et Cervoni.
L’éclat du nom de Bonaparte fut si peu retentissant alors, qu’il ne
figure même pas une seule fois dans la correspondance très suivie que
Marmont, également officier d’artillerie, entretenait avec sa famille;
et quand, en 1794, Junot informe ses parents qu’il va quitter son
régiment pour être aide de camp de Bonaparte, son père lui écrit:
«Pourquoi as-tu quitté le commandant Laborde? Pourquoi avoir quitté ton
corps? Qu’est-ce que c’est que ce général Bonaparte? Où a-t-il servi?
Personne ne connaît ça.»
Pendant les quatre mois du siège, la vie de Napoléon fut celle de tous
les autres officiers. Il fit, à Toulon, la connaissance de Muiron, plus
tard son aide de camp; de Marmont, depuis duc de Raguse; et c’est avec
Suchet, le futur duc d’Albuféra, alors chef de bataillon, qu’il allait
souvent dîner chez l’ordonnateur des guerres Chauvet, dont les deux
jolies filles n’étaient pas sans attraits pour les deux jeunes
officiers.
C’est aussi de Toulon que datent ses premières relations avec Junot (le
duc d’Abrantès), alors sergent, qui devait à sa belle écriture d’être le
secrétaire de Bonaparte.
Junot et Marmont étaient tous deux de Châtillon-sur-Seine. C’est de là
qu’ils recevaient de leurs parents l’argent destiné à adoucir les ennuis
du siège. Il est probable qu’on devait parler souvent devant Napoléon du
courrier de Châtillon attendu avec grande impatience par les jeunes
officiers. N’est-il pas étrange de trouver au début de la carrière de
Napoléon le nom de la ville minuscule qui en marqua aussi le dernier
échelon? car c’est bien à Châtillon-sur-Seine qu’en 1814 la déchéance de
l’Empereur fut définitivement résolue par les souverains alliés.
X
Nommé général de brigade et inspecteur des côtes, en résidence à Nice,
Napoléon ne se laissa pas éblouir par l’éclat d’une aussi belle position
pour un jeune homme de vingt-cinq ans. Ses premiers soins furent encore
pour sa mère et les siens. «Notre famille, dit Lucien, devait à la
promotion de Napoléon une situation plus prospère. Pour se rapprocher de
lui, elle s’était établie au château Sallé, près d’Antibes, à peu de
milles du quartier général... Nous étions tous réunis, et le général
nous donnait tous les instants dont il pouvait disposer.» Il usa de son
influence naissante pour alléger les charges de sa mère. Il réussit à
faire nommer aide de camp, avec la solde de lieutenant, Louis, qui
n’avait pas encore seize ans, et qu’il garda près de lui. D’autre part,
il fit employer Joseph en qualité de commissaire adjoint à l’ordonnateur
Chauvet.
C’est à ce moment que Robespierre le jeune, déjà inquiet de l’attitude
de la Convention vis-à-vis de son frère, et se disposant à partir pour
Paris, offrit au jeune général le commandement de la garnison de Paris.
La proposition était séduisante. On en parlait en famille. La conclusion
de Napoléon, rapporte Lucien, fut celle-ci: «Robespierre jeune est
honnête; mais son frère ne badine pas. Il faudrait le servir. Moi,
soutenir cet homme! Non, jamais! Je sais combien je lui serais utile en
remplaçant son imbécile commandant de Paris, mais c’est ce que je ne
veux pas être. Il n’est pas temps. Aujourd’hui, il n’y a de place
honorable pour moi qu’à l’armée; prenez patience, je commanderai Paris
plus tard... qu’irais-je faire dans cette galère?»
Comment dire après cela qu’il était dominé par une ambition sans frein!
Aucune considération, ni l’établissement des siens qui lui tient tant au
cœur, ni la perspective d’une position superbe ne peuvent l’emporter sur
le sentiment qu’il a de son devoir.
De Nice, il est chargé, le 25 messidor an II, d’une mission politique et
militaire à Gênes; les instructions secrètes du commissaire Ricard lui
prescrivaient, en plus des renseignements militaires à prendre sur Gênes
et Savone, «d’approfondir la conduite civique et politique du ministre
de la République française, Tilly, et de ses autres agents...»
De cette mission, qui était confidentielle, Napoléon s’acquitta avec
toute la circonspection nécessaire à sa réussite. Son excès de zèle lui
fut fatal, car c’était un temps où il ne fallait avoir de secrets pour
personne. On le lui fit bien voir.
En effet, le 9 thermidor s’étant accompli, Ricord fut remplacé par
Albitte et Salicetti. De bons révolutionnaires se doivent naturellement
à eux-mêmes de faire arrêter leurs prédécesseurs. Un mandat d’amener est
lancé contre Ricord, qui, connaissant son monde, s’est dépêché de passer
en Suisse. Du même coup, les nouveaux commissaires ordonnent
l’arrestation de Napoléon comme suspect. Ils avaient bien raison, car
rien n’était plus suspect que le voyage secret à Gênes, dont ces
citoyens ne connaissaient pas le motif. Et, sous bonne escorte, le 10
août, Bonaparte est amené de Nice au fort Carré, près d’Antibes, où il
est incarcéré.
Ce genre d’intermède dans la vie des généraux n’était pas rare à cette
époque: cinq mois auparavant, jour pour jour, Hoche s’était vu arrêté et
emprisonné sur l’ordre de Carnot et de Collot d’Herbois.
Certes, avant d’être mis en prison, Napoléon était en droit de se croire
pour toujours à l’abri des noirs soucis de sa jeunesse, et voilà qu’en
un instant sa gloire, l’aisance des siens, tout ce qui avait été conquis
sur la fortune adverse, semblait à jamais anéanti. La prison
n’était-elle pas, en ces jours, l’antichambre de la guillotine?
Dès ce premier choc avec la fatalité, Bonaparte se montra l’homme qu’il
est resté toute sa vie: calme et stoïque dans les revers. Sans se
décourager, il écrit aux deux auteurs de son arrestation, Albitte et
Salicetti, une requête empreinte de la plus grande dignité:
«J’ai servi sous Toulon avec quelque distinction, et j’ai mérité à
l’armée d’Italie la part de lauriers qu’elle a acquise à la prise de
Saorgio, d’Oneille et de Tanaro. Pourquoi me déclare-t-on suspect sans
m’entendre?
«L’on me déclare suspect et l’on met les scellés sur mes papiers.
«L’on devait faire l’inverse; l’on devait mettre les scellés sur mes
papiers, m’entendre, me demander des éclaircissements, et ensuite me
déclarer suspect, s’il y avait lieu...»
Ses jeunes aides de camp, Junot, Sébastiani et Marmont, avaient formé un
complot d’évasion qu’ils parvinrent à communiquer à Bonaparte; celui-ci,
fort de son innocence, leur répondit de s’abstenir afin de ne pas le
compromettre.
Les papiers saisis, examinés par l’ordonnateur Denniée, ne contenant
absolument rien d’imputable à Napoléon, force fut bien de le mettre en
liberté.
Ceux qui l’assistèrent durant ces jours d’angoisses ne furent jamais
oubliés. On connaît la fortune de Junot et de Marmont; Sébastiani fut
général de division et plusieurs fois ambassadeur, avec des dotations
considérables. Denniée jouit largement de la faveur impériale: il fut
créé baron et inspecteur général aux revues.
Il n’est pas sans intérêt de faire remarquer que l’auteur principal de
cette iniquité, Salicetti, fut à diverses reprises employé par le
gouvernement de l’Empereur, et que, finalement, il fut ministre de la
police sous le règne du roi Joseph, en Sicile.
Disons aussi, pour l’instruction de ceux qui ont nié à Bonaparte tout
sentiment humain, qu’en juin 1795, moins d’un an après que Salicetti
l’avait fait arrêter, ce dernier, mis hors la loi, décrété d’accusation
par la Convention, s’était réfugié chez Mme Permon, dont le jeune
général était un des commensaux journaliers. Napoléon feignit d’ignorer
la présence de son persécuteur et se contenta, pour toute vengeance,
lorsque Salicetti fut parti pour Bordeaux, bien déguisé et bien en
sûreté, de lui écrire une lettre dont il faut citer les lignes
suivantes: «Salicetti, tu le vois, j’aurais pu te rendre le mal que tu
m’as fait, et en agissant ainsi, je me serais vengé, tandis que toi, tu
m’as fait du mal sans que je t’eusse offensé. Va, cherche en paix un
asile où tu puisses revenir à de meilleurs sentiments pour ta patrie...»