CHAPITRE QUATRIÈME

Comme il entrait dans le manège où se tenait la réunion, Bernard fut

abordé par Mazelier.

--Vous ici! lui dit le Bordelais; je suis ravi de vous revoir; on nous

avait dit que vous aviez définitivement quitté notre Société; Monsieur

Mulot à son dernier passage à Bordeaux nous a expliqué vaguement que

vous vous intéressiez exclusivement à d’autres affaires qui absorbent

tout votre temps.

--C’est presque vrai, répondit Bernard; mais je vois votre Société dans

de telles difficultés que je viens assister en dilettante à ses

dernières convulsions.

--En dilettante?

--Oui; j’ai acheté deux actions; elles ne coûtent pas cher, vous savez.

--Vous ricanez. C’est vraiment effrayant cette baisse. Et dire qu’on ne

peut comprendre ce qui a déclanché la campagne contre nous!

--Moi, je ne vois pas de campagne. Je crois tout uniment que vous avez

eu, je veux dire Blinkine et Mulot ont eu tort de répondre à un article

initial du journal que vous savez; article qui ne touchait pas la

Société mais les touchait eux seuls; c’est sur le dos de la Société que

s’est opérée la bataille. C’est regrettable. Qu’allez-vous faire?

--Eh! que voulez-vous faire?

--Oh! moi, rien.

--Je veux dire: que croyez-vous qu’on puisse faire?... Peut-être tout de

même allons-nous avoir l’occasion de moderniser notre matériel et,

ainsi, de clore le bec à nos assassins. Ah! voilà l’état-major qui

s’installe. Asseyons-nous, voulez-vous?

Une cinquantaine de personnes remplissaient la salle. Tous petits

actionnaires dont la mine inquiète apitoyait Bernard. Le bureau se

constitua. Bordes présidait assisté de Blinkine, de Mulot et de quelques

comparses vagues et muets. Quand les formalités d’usage eurent été

remplies, Bordes prit la parole:

--Je n’ai pas besoin, dit-il, de condamner devant vous les calomnies

dont on a rempli les colonnes de divers journaux. La comptabilité de

notre société est claire, saine, vos commissaires le diront. Rien ne

saurait prévaloir contre ce fait. Je n’ai pas besoin non plus de

m’élever contre les sottises qu’on a imprimées au sujet de l’intrusion

des banquiers dans notre administration. Ceux qui ont pu écrire de

telles choses sont totalement ignorants de notre affaire et de notre

manière de procéder. La maison Bordes n’est pas une société réellement

anonyme, elle est une grande famille dont les membres travaillent dans

la communion la plus parfaite. Nous pensons donc que vous renouvellerez

le conseil sortant tout entier, et nous passerons tout à l’heure aux

diverses résolutions. Je tiens à vous faire remarquer cependant que le

léger fléchissement dans les bénéfices est normal en raison de la crise

des frets dont tout armateur souffre actuellement, et ce fléchissement

ne saurait justifier la baisse incompréhensible des titres, que rien

n’explique, que rien d’honnête ne peut expliquer. Avant de passer au

vote des résolutions, je vous dois de nouvelles explications sur

certaines d’entre elles. Toutefois je donnerai volontiers la parole à

ceux d’entre vous qui auraient quelques observations à présenter sur la

gestion de la société et le rapport qui vous a été soumis.

Bernard leva la main.

--Je suis, dit-il, un modeste actionnaire et le plus modeste de tous

probablement. Je ne viens donc pas avec l’intention noire de semer des

embûches sous les pas d’un conseil d’administration que la possession

d’un certain nombre de titres solidement tenus assure d’ailleurs de la

pérennité. Il me paraît toutefois nécessaire de prononcer ici quelques

mots.

«Je tiens à dire en effet au Conseil que les actionnaires qui savent

lire un bilan n’ont plus aucune confiance en lui. Ce dernier bilan où

l’on constate une descente toujours plus précipitée, un abaissement de

40% des profits sur le bilan de l’an passé, qui lui-même accusait une

baisse de 30% sur le précédent, serait déjà fort attristant malgré

l’euphémisme présidentiel du «léger fléchissement des bénéfices»; mais

ce bilan lui-même est truqué. Voyez en effet au poste _Matériel_ figurer

la somme de seize cent mille francs; l’an passé, le même poste ne

portait qu’un million...

--L’honorable actionnaire ignore sans doute que nous avons acheté pour

six cent mille francs de matériel neuf cette année, dit Bordes.

--Je ne l’ignore point. Je conclus simplement que, _primo_ vous ne

prévoyez aucun amortissement cette année pour une partie de ce matériel,

_secundo_ que vous ne prévoyez aucun amortissement pour le matériel

ancien. L’an passé, vous aviez acheté pour huit cent mille francs de

matériel mais vous en aviez amorti immédiatement deux cent mille. Et

vous amortissiez également pour deux cent mille francs d’ancien

matériel. Donc, à la différence entre les bénéfices de l’an passé et

ceux de cette année il faut ajouter 400.000 francs, ce qui indique une

baisse réelle de 60% sur les bénéfices au lieu de la proportion

apparente et mensongère qui semblerait résulter, à première lecture, de

la comparaison des bilans. Il est impossible à un honnête homme

d’accorder sa confiance à un Conseil capable de nous offrir des bilans

si fallacieux.

--Monsieur, dit Blinkine, le Conseil ne vous a pas induit à établir des

pourcentages; il n’a pas jugé bon de faire des amortissements cette

année et il a donné un bilan véridique en accord avec ses intentions.

Cela d’ailleurs ne doit pas vous inquiéter à l’extrême car, si je me

reporte au registre, je vois que vous n’avez déposé que deux actions.

--Mais, Monsieur, répondit Bernard, combien en avez-vous déposé

vous-même?

--Je pourrais vous répondre que vous n’êtes pas scrutateur et que cela

ne vous regarde pas. Je vous dirai néanmoins que je possède pour ma part

vingt actions et que mon fils en possède quatre-vingts.

--Je représente plus d’actions que vous, puisque j’ai le pouvoir de

monsieur votre fils.

--Comment dites-vous? s’écria Blinkine, bégayant de colère.

--Oui. Le voici. J’ai jugé inutile de le déposer pour ne pas vous causer

de désagrément, mais vous m’y forcez. Vous savez bien que votre fils ne

vous l’a pas donné, vous comprenez bien qu’il a quitté Paris pour éviter

une explication avec vous à ce sujet? D’ailleurs, ce sont là des

affaires particulières et assez ennuyeuses pour les tiers. N’en parlons

plus. A l’avenir, Monsieur Blinkine, que cela vous revienne en mémoire

et vous empêche de parler avec dédain à un actionnaire qui représente

peut-être plus de voix que vous, bien que possédant personnellement

moins d’actions.

--L’incident est clos, se hâta de dire Monsieur Bordes.

--Permettez, Monsieur le Président, reprit Bernard; il n’est pas clos.

Je représente ici, en dehors de mes idées propres et de celles de

Monsieur Abraham Blinkine mon mandataire les sentiments de beaucoup

d’autres porteurs d’actions. Ils sont comme moi dans l’impossibilité de

faire prévaloir ces sentiments puisque leur vote qui vous blâmera ne

saurait l’emporter sur la majorité que vous formez. Nous ne cherchons

donc pas à remplacer ce conseil qui nous mène à la ruine; mais nous

désirons connaître comment ce conseil compte parfaire sa besogne,

c’est-à-dire à quelle sauce nous devons être mangés. Satisfaction

platonique, direz-vous. Oui, que voulez-vous, la seule qui nous soit

permise!

Une rumeur approbative salua ce petit discours. Évidemment tous les

petits actionnaires qui étaient là déploraient leur impuissance et

cachaient mal leur colère. Bordes le comprit et répondit posément.

--Monsieur Rabevel, permettez-moi d’être surpris que la campagne à

laquelle je faisais tout à l’heure allusion ait pu trouver chez vous une

oreille complaisante; vous êtes trop averti des affaires pour...

--Du tout, du tout, ne déplacez pas la question. J’ai suivi «la

campagne» dont vous parlez, comme tout le monde, et j’ai été frappé au

contraire de son ton impartial; mais ce n’est pas cela qui m’inquiète;

ce qui m’inquiète c’est la diminution constante et progressive des

bénéfices, le mouvement singulier de la trésorerie, la proportion énorme

des frais généraux et des gratifications allouées à certains membres du

Conseil que MM. Blinkine et Mulot me sauront gré de ne pas nommer, et

enfin l’inertie de vos services. Je ne vois chez vous aucune initiative

apparaître pour redonner à votre société le rang qu’elle avait

auparavant.

--Votre critique tombe tout à fait à faux en ce qui concerne tout au

moins le dernier point; j’allais justement entretenir votre assemblée de

nos nouveaux projets. Ces messieurs à qui vous venez de contester si

acerbement quelques gratifications qui ne représentent guère que leurs

débours, ont mis sur pied une magnifique combinaison que nous allons

faire connaître à votre assemblée. Elle consiste à remplacer dix de nos

voiliers du type _Tourny_ par deux vapeurs faisant ensemble un tonnage

sensiblement égal au tonnage total de ces voiliers; et cela sans bourse

délier. Voici comment: une compagnie sud-américaine, dont vous me

permettrez de taire le nom pour l’instant, nous a proposé l’achat de ces

dix voiliers et nous sommes d’accord, prêts à conclure au prix inespéré

de deux millions.

--Très bien, dit Bernard sarcastique, mais que sont ces gens-là? Ce prix

mirifique vous sera-t-il payé?

--Permettez, dit Blinkine, nous ne sommes pas des enfants, et nous

n’avons pas de leçons à recevoir de petits jeunes gens. Nous avons pris

nos renseignements et d’ailleurs nous exigeons près de la moitié du prix

comptant, le privilège du vendeur nous couvrant largement pour le

surplus. Que voulez-vous de mieux?

--Je réserve ma manière de voir; je regrette de n’avoir aucune confiance

en vous.

--Je reprends, dit Bordes. Avec ces deux millions nous pensons pouvoir

acheter la créance que possède un de nos grands chantiers navals sur

certaine autre société d’armement actuellement en liquidation; le gage

de cette créance est précisément constitué par les deux vapeurs dont je

vous parlais à l’instant et dont partie est payée; je ne vous donne pas

certains détails qu’il vaut mieux laisser ignorés. Vous comprenez

aisément que, d’une part, l’acquéreur défaillant consente des sacrifices

comme le vendeur ennuyé, en sorte que nous allons avoir pour ce prix un

matériel qui vaut près du double. Au point de vue de l’utilisation nous

pouvons considérer que, en raison du tonnage égal, ces deux vapeurs nous

feront un service triple de celui des voiliers vendus. De plus, ils nous

permettront de retenir ou de rappeler une clientèle pour qui la rapidité

prime toute autre considération et enfin de prétendre à un taux de fret

plus élevé que celui que nous pouvons actuellement exiger.

Mulot se leva.

--Je comprends qu’une telle combinaison puisse déplaire à certains

pessimistes et à certains ambitieux pressés. Nous ne la réaliserons pas

moins pour le plus grand bien de l’affaire.

--Je suis convaincu au contraire que, si vraiment cette combinaison se

présente sous l’aspect riant que vous lui prêtez, vous ne serez pas

capables de la réaliser, dit Bernard. Et je vous offre une belle partie

à jouer. Puisque vous avez la majorité dans cette enceinte, voulez-vous,

je vous prie, décider d’ores et déjà la convocation d’une assemblée

extraordinaire dans le but exprès de lui exposer les résultats de vos

négociations.

Les membres du Conseil se consultèrent du regard. Puis:

--Nous sommes prêts à accepter la date du 5 Mai pour cette assemblée,

dit Mulot.

--On va inscrire cela, répondit Bernard. Et croyez bien, Messieurs, que

les pessimistes et les ambitieux seront les premiers heureux de vous

applaudir et de vous donner enfin leur confiance si vous vous montrez

capables de faire la prospérité de leur société.

Quand il se rassit:

--Qu’avez-vous donc contre nos patrons? lui dit Mazelier?

--La certitude qu’ils mènent cette affaire à la ruine. Je ne comprends

pas que Bordes et vous continuiez à les suivre. Vous ne voyez donc pas

que c’est _Canaille, Fripon et Compagnie_?

--Mais vous savez que cette affaire du troc de voiliers et de vapeurs

n’est pas un bluff?

--Je n’en crois rien, c’est une blague; ils sont incapables de saisir

une occasion magnifique si réellement elle s’est présentée.

--Mais si, mais si, je vous assure, dit Mazelier, vous verrez.

--Alors, qu’attendent-ils? Est-ce que cela ne devrait pas être déjà

signé?

En quittant Mazelier, Bernard le vit se diriger vers le groupe des

dirigeants et leur parler avec volubilité; il feignit d’allumer une

cigarette en les regardant du coin de l’œil; il constata que les autres

se détournaient légèrement de son côté.

--Bon, se dit-il. Il leur raconte notre conversation, ça va. Leur

amour-propre est piqué au vif par mon défi. Leur intérêt est éveillé par

la nécessité de payer le département. Leur réputation est mise en jeu

par l’obligation de rendre compte à l’assemblée extraordinaire d’ici un

mois. S’ils ne traitent pas cette affaire en huit jours j’en serai bien

surpris. De plus, la position que j’ai prise leur démontre à n’en pas

douter que je suis totalement étranger à ces transactions. Attendons les

événements; le piège n’est pas mauvais et la bête est sans méfiance et

pressée.

Le surlendemain, l’_Œil_ écrivait:

«On a lu d’autre part le compte-rendu de l’Assemblée Générale de la

Cie Bordes; compte-rendu qui a été publié dans les journaux financiers

d’hier et que nous insérons gratuitement; car cette Cie nous l’adresse

en nous défiant de l’insérer. On y lit que l’assemblée a renouvelé sa

confiance au Conseil: parbleu! la majorité des voix appartient à

celui-ci. On y lit également que le Conseil a communiqué à l’assemblée

un projet qui a enthousiasmé celle-ci; termes sibyllins! De quoi

s’agit-il? Peut-être MM. Blinkine et Mulot lui ont-ils abandonné

gratuitement ces belles asphaltières du Centre dont Monsieur le Préfet

du Puy-de-Dôme semble leur avoir fait cadeau, puisqu’on n’a pas encore

de nouvelles de leur paiement?»

La réaction ne tarda guère. Le 5 Avril, Blinkine trouvait dans son

courrier une lettre du Préfet qui lui rappelait ses engagements:

«La session du Conseil Général s’ouvre le 28 Avril et nos conventions

prévoient que vous devez avoir opéré le versement des trois cent mille

francs entre les mains du caissier départemental avant le 15 Avril.

Nous vous serions reconnaissants de bien vouloir nous faire connaître

si vous avez toujours l’intention de vous porter acquéreurs, et, dans

l’affirmative, de vous acquitter dans le délai convenu.»

Les deux associés eurent un sourire: «T’en fais pas, va, petit vieux, tu

les auras tes trois cent mille francs.»

Le matin même, en effet, ils s’étaient mis d’accord avec les dirigeants

des Chantiers de l’Atlantique. Ceux-ci consentaient à négocier leur

créance au prix de deux millions dont six cent mille francs payables à

la signature du marché; ils offraient même de préparer et de signer tout

de suite le marché; mais les deux associés par prudence voulaient

attendre; ils préféraient être eux-mêmes couverts. Ils demandèrent

rendez-vous à Ramon pour le lendemain, mais celui-ci faisait des

difficultés; on avait trop tardé à traiter; il avait des propositions

par ailleurs; à dire vrai, il pensait avoir son avantage à traiter avec

une autre maison. «Et puis, pour ne rien vous cacher, ajoutait-il, je

n’en suis pas à un mois près; j’aime autant voir venir.» Les deux

compères étaient atterrés; tout était donc compromis?

Le 11 avril au matin, ils se trouvaient au siège de la compagnie de

navigation. Ramon les reçut avec sa politesse coutumière, mais leur fit

sentir ce que leur insistance pouvait avoir de déplacé.

--J’ai une proposition meilleure que la vôtre, qui me fait gagner deux

cent mille francs; alors pourquoi traiterais-je avec vous? Il fallait

vous hâter quand nous étions d’accord.

Les deux associés se regardèrent; pouvaient-ils engager leur société

dans la voie d’une réduction de prix? C’était bien difficile après cette

assemblée générale; bien difficile aussi de ne pas faire l’affaire. Mais

la situation se trouvait extraordinairement changée; les rôles se

renversaient; de sollicités ils devenaient solliciteurs. S’ils avaient

pu deviner la main de Bernard dans cette étonnante aventure, ils ne se

fussent point tenus de l’admirer en le maudissant; mais ils étaient loin

de se douter que le hasard n’était là qu’une figure du jeune homme. A

quoi se résoudre? Le Señor Sernola s’impatientait visiblement. Ils

demandèrent à réfléchir et à revenir le voir. Mais il s’y refusa

sèchement; il serait absent. Ils se firent doucereux et humbles; sans

doute ne leur interdirait-il pas d’entrer s’ils passaient devant la

maison. Ramon les congédia sans répondre.

Quand ils revinrent après une longue délibération, on leur annonça que

le Señor Sernola n’était pas à son bureau. Ils se sentirent perdus et

demeurèrent un instant hésitants et immobiles dans le vestibule sous

l’œil ironique de l’huissier. Blinkine eut tout à coup une idée: «Si on

demandait le Señor Ranquillos?»--«On peut essayer», répondit Mulot sans

grand espoir. Le Señor Ranquillos leur fit répondre qu’il ne pouvait les

recevoir pour le moment et serait absent également le lendemain et le

surlendemain; il les recevrait le 14 avril à 9 heures du matin si ce

rendez-vous pouvait leur convenir. Le 14 Avril! Ils s’en allèrent

penauds. Il fallait avoir versé les trois cent mille francs au Trésorier

du Puy-de-Dôme à cette date; il fallait avoir traité avec les Chantiers

de l’Atlantique. Et puis, pendant ce temps, les dix voiliers restaient à

ne rien faire, Sernola ayant déclaré dès le premier jour que, s’il

achetait, il fallait que les bateaux fussent en état de prendre la mer

le lendemain du paiement, c’est-à-dire demeurassent armés: équipages à

payer, frais de toutes sortes, immobilisation inféconde et coûteuse. Ils

ressassèrent leurs craintes, leurs tracas, leur embarras: les titres qui

étaient maintenant tombés à 180 frs, les déposants qui retiraient les

fonds de la banque (heureusement qu’ils avaient pu se dégager à temps

d’une position importante en Bourse et qu’ils avaient les espèces

liquides; mais, seulement des dépôts à vue, ils ne pouvaient songer à

rien en distraire!) Eux-mêmes avaient tout leur disponible en titres de

société dont ils étaient administrateurs et qu’ils ne pouvaient guère

liquider sans risquer de perdre des majorités péniblement réunies.

Ces huit cent mille francs de la compagnie Vénézuélienne leur étaient

donc maintenant devenus nécessaires pour payer le Département et

s’emparer de cette affaire des asphaltières qui promettait de si beaux

profits, pour traiter avec les Chantiers de l’Atlantique et remonter le

crédit défaillant de la Cie Bordes. Ils supputèrent de nouveau la valeur

de ces affaires. «Il faut savoir s’amputer au bon moment, dit Mulot, il

faut coûte que coûte enlever l’affaire des voiliers, dussions-nous les

abandonner à dix-sept cent mille francs au lieu de deux

millions.»--«Jamais Bordes ne marchera, l’Assemblée générale non plus,

surtout avec ce sacré roquet de Bernard!»--«Nous l’avons mal jaugé

celui-là, gronda Mulot, avec tout de même une pointe d’orgueil; il nous

coûtera cher! Que faire? Faut-il tout lâcher?»--«Vous n’y pensez

pas!»--«Alors, plus d’hésitation. Les asphaltières et le renflouement de

Bordes représentent pour nous plus de trois cent mille francs, n’est-ce

pas?»--«Ce sont les affaires de notre existence, mon cher, vous savez

bien.»--«Eh bien! il n’y a qu’à traiter à dix-sept-cent mille et à

mettre les trois cent mille de notre poche si Bordes ne marche pas. Ces

trois cent mille n’étant exigibles que dans un an on les aura récupérés

d’ici lors.»--«C’est dur tout de même», dit Blinkine. Mais ils avaient

beau tourner et retourner l’affaire sous toutes ses faces ils ne purent

arriver à trouver mieux.

Ils attendirent le 14 avril avec impatience. A l’heure fixée ils étaient

introduits chez Ranquillos. Celui-ci, muet, les laissa parler.

Finalement, il leur déclara:

--Je ne vois qu’un moyen de traiter l’affaire. Le prix est ramené à

dix-sept-cent mille francs dont huit cent mille comptant mais,

fictivement, nous disons deux millions dont onze cent mille comptant.

Vous me remettez un reçu de onze cent mille contre versement des huit

cent mille. Si vous êtes d’accord sur ces conditions, je vais voir le

Señor Sernola tout de suite, nous traitons et vous avez votre argent

tout à l’heure. Le temps d’aller à la Banque. C’est oui ou c’est non?

Il n’y avait plus qu’à consommer le sacrifice.

--C’est oui, dit Mulot en soupirant.

--Je vais voir l’Administrateur-Délégué, répondit alors le Señor

Ranquillos.

Il sortit, les laissant seuls, et revint presque aussitôt.

--Monsieur Sernola est d’accord, déclara-t-il. Je vais préparer le

marché en double exemplaire, passer à la Banque et je vous ferai signer

l’accord en vous portant l’argent tout à l’heure.

Un instant après, les deux associés télégraphiaient au Préfet du

Puy-de-Dôme qu’ils comptaient envoyer les trois cent mille francs

demandés par le courrier du soir. Ils passèrent aux Chantiers de

l’Atlantique, demandèrent un rendez-vous pour l’après-midi à

l’administrateur-délégué «afin d’échanger les signatures et verser les

six cent mille francs prévus au contrat», et rentrèrent chez eux: «En

somme ce Sernola et son Ranquillos, se disaient-ils, voulaient tout

simplement le pot-de-vin de trois cents billets. Ils vont fort tout de

même, du 15%!»

Une émotion les attendait à leur bureau. Le Señor Ranquillos qui venait

d’arriver s’écria à leur entrée:

--Encore un contre-temps fâcheux! Je crois qu’il va falloir remettre la

signature à une huitaine.

--Comment? s’écriaient-ils.

--Oui. Je viens de notre banque et j’ai constaté que, par suite d’un

oubli, nos banquiers ont négligé de procéder à la vente des huit cent

mille francs de titres que nous avions ordonnée depuis une quinzaine. Il

n’y a donc pas moyen de vous donner la somme.

Les deux acolytes s’affolaient. Le Département, les Chantiers,

l’Assemblée de fin de mois les pressaient comme des êtres vivants. Mulot

se remit le premier.

--Quels titres avez-vous donc?

--C’est de la Rente Française. Mais il faut bien compter une huitaine

pour négocier un pareil paquet.

--De la Rente! mais nous la prenons telle quelle votre Rente, au cours

du jour», dit Blinkine rasséréné. Il savait que les paiements au

Département se peuvent faire légalement en titres de rente, pris au

cours du jour. Et sûrement les Chantiers accepteraient aussi ce mode de

paiement.

--Justement, j’ai les titres dans ma serviette, dit Ranquillos. Oui,

j’étais tellement mécontent que j’avais décidé de les reprendre à mes

banquiers et de donner notre compte à quelqu’un d’autre.

--Avez-vous aussi les deux exemplaires du marché?

--Oui. Mais ils indiquent la somme comme versée en espèces et non en

titres. Il faut rectifier et faire approuver la rature par les

signataires. Le mieux sera que je revienne demain. D’ailleurs tout cela

est bien précipité et je me ferais sérieusement attraper par le Señor

Sernola.

Encore un jour perdu! et pour une telle bêtise! La malchance s’en mêlait

décidément. Mulot s’en rongeait les doigts.

--Écoutez, dit-il, tout cela est bien peu de chose à arranger. Le

contrat porte que le comptant doit être payé en espèces, le surplus en

trois traites échelonnées à six, neuf et douze mois. Naturellement, pour

la bonne règle, vous ne voulez pas que je vous fasse un reçu en titres

si le contrat porte un versement en espèces. Mais, pour moi, la Rente

c’est de l’argent. Je ne vois aucun inconvénient à vous faire un reçu

espèces. Qu’en pensez-vous, Blinkine?

--Certainement.

--Dans ces conditions, dit Ranquillos, tout est régulier. Faites-moi mon

reçu d’onze cent mille francs espèces, signez l’exemplaire du marché que

je dois garder et nous serons quittes. Je m’embarque demain sur un de

vos voiliers. Télégraphiez-leur d’être prêts.

--Mais ils sont prêts, ils sont sur lest.

Quand les titres eurent été minutieusement vérifiés et que Ranquillos

s’en fut allé, Mulot demanda:

--Dites-moi, Blinkine, voilà bien huit cent mille francs, mais il nous

en faut neuf cent mille: six cent pour les Chantiers, trois cent pour le

Département. Avez-vous pu réunir les cent mille complémentaires sans que

nous ayons à craindre qu’ils nous fassent besoin pour des échéances?

--Oui; mais pas sans mal, je vous assure!

--Eh bien! le mieux à mon avis c’est que vous alliez aux Chantiers, vous

leur proposerez cinq cent mille en Rente et les cent mille espèces; je

filerai par le train de neuf heures ce soir porter les trois cent mille

de Rente au Trésorier de Clermont où je serai demain matin. Qu’en

pensez-vous?

--Ça va.

--Que diriez-vous d’une petite note à cet _Œil_ qui nous poursuit de ses

assiduités, note lui annonçant que, sans dépenser un sou, les dirigeants

de cette Cie Bordes qu’il vilipende vont avoir deux cargos du tout

dernier modèle qui leur permettront de s’aligner avec les armateurs les

plus redoutés?

--Bonne idée! ça ne ferait pas mal au cours de nos actions, cela.

Deux jours après, le _Conseiller de l’Épargne_ publiait en effet la note

suivante:

«Messieurs Mulot et Blinkine nous annoncent que la Cie Bordes vient

d’acquérir deux unités toutes neuves du type Cargo-Rapide lancé par

les _Chantiers de l’Atlantique_. Nous ne contestons pas que ce type de

bateau ne soit actuellement le meilleur à flot ni que cette

acquisition ne mette la Cie Bordes dans une situation privilégiée

vis-à-vis de ses concurrents. Nos correspondants ajoutent qu’à la

suite d’une combinaison heureuse cet achat ne coûtera pas un sou à la

Cie qu’ils dirigent; nous voulons les croire et les féliciter. Ils

déclarent également que, en réponse à nos insinuations malveillantes,

ils veulent bien nous informer du fait que le Département du

Puy-de-Dôme est depuis longtemps couvert des trois cent mille francs

qui lui sont dus. Tout serait donc pour le mieux. Mais l’_Œil_ ne

partage pas cet optimisme; il prétend que l’examen du dernier bilan

l’a édifié et que, plus que jamais, il estime néfaste le mode de

direction de la Cie Bordes; il ne voit pas encore comment se

manifestera le vice de l’institution mais il persiste à croire que

tout cela finira par une catastrophe. Il est prêt à faire amende

honorable si le bilan de l’an prochain lui donne tort.»

Cependant Bernard se frottait les mains. Tout allait comme il l’avait

voulu; ses deux ennemis engagés jusqu’au cou dans l’aventure, les

actions au plus bas cours possible, tous les fils noués dans sa main. Il

écrivit le jour même deux lettres. Dans la première il annonçait à

Abraham qu’il levait son option et ainsi devenait acquéreur de ses

quatre-vingts actions au prix de 150 frs l’une, cours du jour, soit

12.000 frs. «Et d’un! se dit-il. Peut-être la trouvera-t-il saumâtre,

l’aventure, le petit camarade? Il pensera que le salut d’Angèle lui

coûte cher.» Il eut un gros rire: «Bah! ajouta-t-il, il n’a plus besoin

d’argent s’il devient curé.»

La seconde lettre adressée à la veuve Boynet annonçait à celle-ci que la

catastrophe était imminente; que pour lui il avait eu la chance de

trouver une «poire» qui lui achetait ses actions et qu’il comptait s’en

débarrasser, que, si elle voulait en profiter, il pourrait lui faire

acheter également les siennes si elle n’avait déjà eu le flair de les

vendre avant la dégringolade. Il joignit à sa lettre quelques

exemplaires de la Cote Financière pris à diverses dates et qui

montraient la baisse rapide et continue du titre. Par retour du courrier

il reçut une réponse affolée de la pauvre femme; elle se lamentait de sa

ruine; elle ne disposait plus maintenant que d’une rente viagère de

trois mille huit cents francs; heureusement encore que dans cette

calamité elle avait été secourue par Bernard! Elle lui envoyait les

titres et le remerciait d’avance d’avoir bien voulu se charger de les

négocier. «Pauvre bougresse, dit-il, elle va avoir de la peine à nouer

les deux bouts avec ça.» Il lui expédia immédiatement les vingt deux

mille cinq cents francs que représentaient les titres: «Cela va lui

faire tout de même douze cents francs de rente en plus. Bah! avec cinq

mille francs de rente, une maison, une basse-cour, un jardin, des

armoires bien garnies et peu de besoins, on peut tenir son rang à

Saint-Circq-la-Popie!» Puis il calcula pour lui-même: «Quatre-vingts

actions d’Abraham, cent cinquante de la veuve Boynet, douze que j’ai pu

acheter en Bourse, égalent deux cent quarante-deux... Si Bordes et

Mazelier avaient été intelligents j’aurais pu compter faire la majorité

avec eux; mais rien de moins sûr que ces gars-là; il faut donc nous

résoudre à la sale petite combinaison qui est en train de mijoter tout

doucement. En attendant, ce dont je suis certain, c’est que l’entreprise

est bonne et que le titre remontera à quatre mille dès qu’elle sera

réorganisée; donc, indépendamment de tout traitement pour moi et de la

combinaison que j’ai organisée, j’ai à l’heure actuelle un gain assuré

de près de neuf cent cinquante mille francs. Ça va. Attendons

tranquillement maintenant notre coup de théâtre.»

Le 28 Avril, jour d’ouverture de la session du Conseil Général, il se

trouvait dans l’auditoire, non loin de Mulot et de Blinkine, écoutant

attentivement la lecture du rapport:

«En ce qui concerne les asphaltières situées sur les terrains

communaux, nous avons obtenu du Ministère l’autorisation d’aliéner

ceux-ci dans les conditions que nous avions envisagées. L’option

sollicitée par Mrs. Mulot et Blinkine a été levée par eux suivant

paiement, effectué le 15 avril entre les mains de Monsieur le

Trésorier-Payeur-Général, de la somme de trois cent mille francs

représentés par des titres de Rente française dont nous donnons

ci-après le détail et les numéros. En conséquence, nous proposons à

votre assemblée l’adoption pure et simple du projet, la partie

contractante ayant satisfait à ses engagements. Pas d’opposition?...

Adopté.»

--Ça y est, se dit Bernard, les voilà pris et bien pris, mes rats

empoisonnés.

Mulot et Blinkine coulaient vers lui un regard moqueur et satisfait.

--Oui, riez bien, mes agneaux, ricana-t-il en sourdine. Attendez la fin

de la journée que tout cela soit bien signé, paraphé et entériné. Rira

bien qui rira le dernier.

Monsieur Georges l’attendait à l’hôtel. Tout allait bien à

l’exploitation de Cantaoussel, les commandes s’exécutaient normalement,

les agents se démenaient suffisamment pour qu’il n’y eût pas de

morte-saison à craindre. Mais Mr. Georges redoutait cependant une chose:

ces manœuvres des adversaires. Quand Bernard arriva, il était déjà

prévenu du résultat et avait une mine consternée. Mais Bernard se mit à

rire. Quoi? N’aurait-il donc jamais confiance en son patron? «Voyons,

mon petit Georges, vous comprenez bien que ces gens-là ont quelque chose

qui ne va pas pour que les titres de l’affaire Bordes prennent si vite

le chemin du marché aux pieds humides; ils ont une voie d’eau quelque

part. Tout va sauter un de ces jours. Ne vous inquiétez pas.» La belle

assurance de Bernard convainquit son employé qui se sentit ragaillardi.

«Tenez, ajouta Rabevel, allez donc trouver le Conseiller de notre canton

de Cantaoussel et priez-le de nous prêter son exemplaire du rapport

officiel.»

Les Conseillers déjeunaient par groupes sympathiques dans la même grande

salle à manger qu’eux-mêmes. Mr. Georges revint aussitôt; il remit le

papier à Bernard; celui-ci se reporta immédiatement au texte annexé du

projet de contrat qui venait d’être approuvé et le lut à mi-voix, le

discutant avec son directeur: «Évidemment, conclurent-ils, ce marché est

extrêmement avantageux pour nos concurrents; ils l’ont bien travaillé,

les fripons!» Ils examinèrent la carte qui montrait les concessions.

«Nous sommes presque partout encerclés. Il va falloir se tirer de là.»

Il sifflota un air de chasse, le front barré tout de même. «C’est égal,

dit-il, comment avec leurs ennuis chez Bordes ont-ils pu distraire trois

cent mille francs comme cela... Tiens, ajouta-t-il au bout d’un instant,

ils ont payé en titres de Rente; je n’avais pas remarqué le détail à la

lecture.» Il parlait maintenant assez fort. A la table voisine, les

Conseillers se tournaient, guettant curieusement la réaction du vaincu

de la journée: «Oui, reprit-il toujours à voix haute, comment ces

gens-là ont-ils pu, malgré toutes leurs difficultés, trouver trois cent

mille francs? A moins que les titres n’appartiennent à des déposants?...

Ce serait rigolo qu’un de ceux-ci y trouvât le numéro de quelques-uns de

ses titres, hein?» Il lut machinalement quelques-uns de ces numéros, et,

tout d’un coup s’écria: «Je ne me trompe pas? Ah! par exemple... par

exemple...» Il tira son calepin, répéta: «... Par exemple... par

exemple...» Il donnait les signes de l’émotion la plus violente. Les

Conseillers intrigués le regardaient avec étonnement, attendant une

explication, mais il retrouva son calme, dit à Monsieur Georges: «Je

pars tout à l’heure pour Paris.» Il ajouta à voix basse: «Le temps de

passer chez moi et de reprendre le train. Je serai de nouveau là demain

soir à six heures. Demandez, demain, pour vous et moi, une audience au

Préfet et au Président du Conseil Général pour cette heure-là. Vous leur

direz qu’il s’agit d’une affaire extrêmement grave.»

Il prit un train, en changea à St Germain-des-Fossés, coucha à Vichy où

il passa, le lendemain, une journée délicieuse, et fut de retour à

l’heure dite. Le Préfet et le Président du Conseil Général, mis au fait

de son attitude mystérieuse de la veille, l’attendaient.

--Je m’excuse, Messieurs, leur dit-il posément, d’avoir à vous faire une

communication qui n’est pas pour causer de l’agrément à l’Assemblée

Départementale; mais vous verrez tout à l’heure que je ne puis agir

autrement.

Le Préfet, grand homme glabre, maigre et froid, ne répondit rien. Il

avait l’air perpétuellement absent, détaché de l’humanité, et les choses

les plus essentielles ne paraissaient lui parvenir qu’avec un long

retard; cette attitude peut-être préméditée lui était fort utile dans

l’harmonieux développement d’une carrière assez réussie. Par contre, le

Président du Conseil Général, Monsieur Touffe, ancien ingénieur des

Ponts et Chaussées, chu soudain dans la politique et devenu sénateur

depuis qu’un viaduc construit par lui s’était écroulé sous un train, ne

tenait pas en place. C’était un gros drille à plastron plat et col

rabattu qui dégageait les fanons; un ample gilet donnait l’aisance au

ventre, le fond de pantalon dépassait le pan de la redingote; il

représentait un gugusse vivace, acariâtre et quinteux.

--Allez donc au fait, jeune homme, bougonna-t-il; et pas de blagues, pas

de manœuvres pour tirer quelque chose du Conseil en raison du contrat

qu’on a signé hier au soir et qui doit vous nuire, hein?

--Vous avez signé? c’est définitivement arrêté? s’écria Bernard qui

feignit la contrariété la plus vive. Quelle histoire cela va faire dans

les journaux! Ah! que n’avez-vous au moins vérifié les titres avant de

les accepter en paiement!

--Que voulez-vous dire?» demanda Monsieur Touffe tout haletant; car son

avis prépondérant à la Commission des Finances avait seul déterminé

l’acceptation immédiate des titres sans qu’il eût été procédé à la

vérification habituelle jugée par lui superflue.

--Je veux simplement dire que ces titres sont des titres volés.

Monsieur Touffe s’assit, s’épongea le front. Le Préfet revint des

limbes:

--Nous vous écoutons, dit-il, pesez vos paroles. Prenez garde aux

conséquences de vos accusations.

--L’histoire n’est pas compliquée, Monsieur le Préfet. Je suis

adjudicataire de fournitures et de travaux de réfection de voies et

d’asphaltage à la Ville de Paris, et cela pour une somme fort importante

dont le chiffre exact importe peu pour l’instant. Vous n’ignorez pas que

la Ville de Paris a coutume d’exiger un cautionnement de ses

entrepreneurs; cautionnement qui peut être représenté par des titres de

Rente nationaux, communaux ou fonciers. Les travaux doivent commencer en

Juillet et le cautionnement doit être déposé d’ici lors. Vous êtes au

courant de la baisse considérable que les agissements de l’Allemagne ont

provoqué en Bourse au mois de Mars; j’ai cru habile de profiter de cette

baisse pour demander à ma Banque, qui est la Banque Générale, rue de la

Chaussée d’Antin, de procéder à l’achat des titres qui m’étaient

nécessaires; cela représente huit cent mille francs. Ces titres devaient

être achetés progressivement entre le 28 Mars, jour où j’ai passé mon

ordre, et le 10 avril, date à laquelle je désirais pouvoir disposer de

mes fonds; cet échelonnement était prévu de manière à éviter par une

demande brusque le relèvement subit des cours qui m’aurait été

préjudiciable. Voici l’ordre d’achat original et la confirmation du

banquier. Le 10 avril, mon banquier m’écrit la lettre que vous voyez et

qui m’informe du bien effectué des opérations. «Les titres, écrit-il,

sont à votre disposition dans mes bureaux où vous pourrez les retirer à

partir d’aujourd’hui.» Cette lettre me parvint le 11 avril et, dès le

lendemain vers onze heures, c’est-à-dire le 12 avril, j’allai retirer

les titres. L’employé me les remit en me priant de vérifier leur nombre

et d’en prendre les numéros pour collationner ceux-ci avec la liste

qu’il en avait lui-même dressée. Je m’installai dans le hall, à une

table et procédai à mon travail. Le nombre des titres était juste; je

remis ces papiers dans ma serviette que je laissai sur la table et je me

retournai vers le guichet qui était exactement derrière moi, à deux pas.

Je collationnai les numéros avec l’employé; puis, je restai à bavarder

quelques instants avec le fondé de pouvoirs de la Banque qui est un de

mes amis personnels. A un moment donné l’employé me dit: «Vous laissez

votre serviette sur la table; ce n’est pas prudent; voyez, il y a pas

mal de monde dans le hall.»--«Vous avez raison», répondis-je et, me

retournant, je pris la serviette et la mis à côté de moi sur la tablette

du guichet. J’allais m’en aller quelques instants après quand le chef du

service des comptes-courants m’ayant aperçu me demanda de venir régler

avec lui quelques détails. C’est en prenant de nouveau la serviette que

je crus remarquer sur les plis de celle-ci des traces jaunes d’usure:

«Tiens, dis-je, mon portefeuille s’éraille.» L’examinant plus

attentivement, je fus surpris de ne pas reconnaître ma serviette: la

couleur était légèrement différente, le grain n’était pas le même, les

dimensions me paraissaient autres. C’est à ce moment-là seulement que je

soupçonnai le vol. Et, en effet, ayant ouvert le portefeuille je vis

qu’il ne contenait que de vieux journaux. La chose a été faite si

adroitement que ni l’employé ni moi-même n’avons compris comment elle a

pu se faire pour être exécutée si rapidement et si bien. Vous jugez de

l’affolement dès que le vol a été découvert; les portes ont été fermées

aussitôt, le commissaire mandé immédiatement; l’enquête commencée sans

délai. Résultat: néant. Personnellement, la chose ne me touche guère, je

suis assuré contre le vol, et la Cie d’assurances ne fait aucune

difficulté pour me rembourser, bien que la somme soit grosse. Mais enfin

j’aurais été heureux de tenir mon voleur. Or, en lisant hier, à table,

le rapport du secrétaire du Conseil général, jugez de ma stupéfaction

quand j’ai cru reconnaître les numéros de mes titres. Je suis parti

immédiatement pour Paris, j’ai pris le dossier chez moi et me voici.

Vous pouvez vérifier avec moi: voilà le rapport du Commissaire, les

conclusions de l’enquête, les témoignages des employés de la Banque, les

bordereaux d’achat; il n’y a pas de confusion possible: les trois cent

mille francs qui vous ont été versés par MM. Mulot et Blinkine font bien

partie des huit cent mille francs qui m’ont été volés.

Monsieur Touffe, pendant ce récit, rajustait ses lunettes, touchait son

nez, grattait son derrière, donnait les signes de l’agitation la plus

désordonnée. Quand Bernard eut terminé il se jeta sur les documents avec

une sorte d’avidité et les examina méticuleusement.

--Oui, soupira-t-il, le doute n’est plus possible. Ces titres ont bien

été dérobés à Monsieur. Quel scandale!

Il regarda le Préfet. Quel scandale!

--Évidemment, dit Bernard, car la Cie d’assurances va tout naturellement

porter plainte en vol et recel contre le Président du Conseil Général

représentant cette assemblée et contre le Préfet qui en est le tuteur,

tous deux tenus comme conjointement et solidairement responsables. Je

sais bien que votre honorabilité ne sera point discutée. Mais évidemment

on discutera votre compétence ou tout au moins votre application. C’est

pourquoi avant d’annoncer ma découverte à âme qui vive j’ai tenu à m’en

entretenir avec vous.

Le gugusse serra les mains à Bernard de toutes ses forces et dit

mélodramatiquement:

--Soyez-en béni, Monsieur. Mais à présent il s’agit d’aviser avant que

l’opposition ait vent de l’affaire. Et d’abord, Monsieur, seriez-vous

prêt à nous garder le silence total?

--Cela m’est bien difficile. Je suis obligé évidemment de tout dire au

Directeur de la Cie d’Assurances, de retirer ma plainte; il faudrait

avant tout que je fusse remboursé immédiatement. D’autre part, je ne

vous cacherai pas que la conduite du Département à mon égard n’a pas été

sans m’aigrir profondément contre ses représentants. Par amour du lucre

vous avez consenti à des conditions d’usure une opération dont le but

évident était de me ruiner et de ruiner avec moi le Syndicat des

Propriétaires d’asphaltières et les ouvriers asphaltiers ainsi réduits

au chômage; intérêt mal compris de vos administrés et exploitation

usuraire de gens qui sont eux-mêmes des maîtres chanteurs, voilà le vrai

résultat de cette combinaison.

--Oh! vous abusez, dit assez doucement Monsieur Touffe. Exploitation

usuraire...

--Eh! oui. La preuve c’est que, seul, de l’argent volé pouvait vous

payer. Enfin, vous voilà dans une situation extrêmement pénible; si je

vous en tire, en vous permettant de refaire cette combinaison avec Mulot

ou un autre, je n’en suis pas moins ruiné puisque vos terrains

encerclent les miens...

Monsieur Touffe l’interrompit.

--Honnêtement, dit-il, le Conseil a cru que ce qu’il donnait valait deux

millions. Vous dites que non et que, seuls, des voleurs à qui l’argent

ne coûte rien pouvaient payer ces deux millions. A combien, vous,

estimez-vous cette valeur?

--A cinq cent mille, pas un sou de plus. Et alors, je vois un moyen

d’arranger les choses. Le contrat n’est valable qu’une fois approuvé par

le Ministère de l’Intérieur, n’est-ce pas?

--Oui.

--Eh bien! que ce contrat parte pour Paris accompagné d’une lettre

confidentielle de Monsieur le Préfet qui demande au Ministre de

désapprouver ce contrat en raison de l’indignité du contractant. Il sera

d’autre part facile d’obtenir une renonciation pure et simple de Mulot

et Blinkine qui ne seront pas sur un lit de roses tout à l’heure. Quant

à moi, je vous laisse les trois cent mille francs de titres et je vous

payerai les deux cent mille francs complémentaires sous six mois à

condition d’être intégré aux lieu et place de ces Messieurs dans leur

contrat et de ramener le prix de deux millions à cinq cent mille francs.

Encore une fois cela ne vaut pas plus; et d’ailleurs vous défendez bien

mieux ainsi les droits de vos administrés, la cause de l’équité, et vous

n’aurez aucun ennui, je vous en donne ma parole.

--Il est habile ce garçon, se disaient les deux hommes. Comment faire

autrement sans y perdre notre situation?

Ils tentèrent de l’amener à consentir un prix plus élevé que celui qu’il

offrait. Et, contre quelques avantages dont ils ne mesuraient pas la

portée mais qui compensaient largement sa concession, il accepta de leur

payer six cent mille francs au lieu de cinq cent mille.

--Il peut se faire cependant, dit Monsieur Touffe, que ces messieurs ne

soient eux-mêmes que des victimes.

--Sans doute, répondit Bernard, mais je les connais assez pour être sûr

que, s’ils ont touché les 800.000 francs des mains du voleur, ces huit

cent mille francs sont déjà engagés et qu’ils seront totalement

incapables de les rembourser. En tous cas, ils ont à faire la preuve

qu’ils ne sont pas les voleurs. Ne pensez-vous pas qu’il serait bon de

les faire appeler tout de suite? Ils n’ont certainement pas encore

quitté Clermont-Ferrand.

--Je les ai aperçus, en effet, déclara Monsieur Touffe; ils entraient à

l’Hôtel de Jaude où ils doivent être descendus.

--Eh bien! on va les y faire chercher, conclut le Préfet. C’est l’heure

du dîner, on les y trouvera certainement.

Vingt minutes après, Mulot et Blinkine assez étonnés arrivaient à la

Préfecture. Leur stupeur fut immense lorsqu’ils eurent été mis au

courant. Ils se refusèrent d’abord à admettre les faits mais l’évidence

les contraignit bien à en reconnaître l’exactitude.

--Oui, fit enfin Mulot, je me rends bien compte de la manière dont les

choses se sont passées.

Il raconta la suite des négociations entreprises avec Sernola et conclut

en disant:

--Il n’y a pas de doute; c’est bien le jour où le vol fut commis que le

Señor Ranquillos vint m’apporter ces titres; les heures coïncident à

merveille; et, d’autre part, la Banque se trouve comme la Cie de

Navigation rue de la Chaussée d’Antin sur le chemin même qu’a suivi le

voleur. Nous avons eu affaire à des escrocs.

--Que comptez-vous faire? demanda le Préfet.

--Rentrer à Paris tout de suite, faire arrêter mes escrocs...

--Pardon, dit Bernard. Ce qu’il faut faire immédiatement c’est me

rembourser les huit cent mille francs. Le pouvez-vous?

--Huit cent mille francs! cela ne se trouve pas ainsi du jour au

lendemain. Mais nous pouvons vous donner des gages: d’abord les voiliers

sur lesquels nous conservons notre privilège de vendeur.

--Où sont-ils ces voiliers?

--Ils sont partis pour l’Amérique du Sud...

--Ou pour ailleurs. Alors?

--Eh bien! nous pouvons toujours faire télégraphier opposition par le

consul entre les mains de la justice du port d’arrivée.

--Il faut un jugement de la justice française, entériné par la

chancellerie du pays en question. Quel est ce pays?

--Le Vénézuela.

--Le Vénézuela! Vous avez été bien floués. Le Vénézuela a rompu toutes

relations diplomatiques avec la France depuis l’affaire d’arbitrage au

sujet de ses frontières. Rien à faire de ce côté. Vous savez bien,

voyons.

Les deux associés pâlirent.

--Mais on peut les rattraper ces bateaux. Les équipages sont à nous. On

peut leur câbler des ordres à l’arrivée. Il suffit d’avoir un jugement.

--Comment l’obtiendrez-vous ce jugement? Avez-vous une preuve du vol?

--Il faudra bien que Sernola produise le reçu que nous lui avons donné.

--Ah! bon, je respire. Vous avez donné un reçu en bonne et due forme

portant le numéro des titres?

--Bon dieu de bon Dieu! cria Mulot, nous sommes foutus! Non!

Figurez-vous que, sans méfiance et pressés, nous avons été conduits par

le hasard des circonstances à donner un reçu pour la somme espèces. Ah!

cré nom!

--Mais alors, dit Bernard, vous ne pouvez même pas prouver que toute

l’histoire que vous venez de nous raconter n’est pas imaginée? Nous ne

doutons pas de votre honnêteté mais, en somme, les faits sont exactement

les mêmes que si vous étiez vous-mêmes les voleurs.

Les deux hommes étaient anéantis.

--Pour moi, reprit Bernard, je ne veux pas la mort du pécheur. En ce qui

concerne les trois cent mille francs versés par vous au département je

suis prêt à me substituer à vous dans certaines conditions que nous

avons arrêtées avec ces Messieurs; si vous acceptez, ça va. Sinon, je

porte plainte.

Monsieur Touffe expliqua que Bernard ne voulait payer que six cent mille

francs ce que Mulot et Blinkine avaient accepté de payer deux millions.

--Il y aurait donc à vous faire payer la différence, dit le bonhomme,

mais, nous non plus, nous ne voulons pas abuser de la situation. Le

département acceptera de perdre un million et de laisser l’affaire au

prix d’un million: six cents mille francs payés par Monsieur Rabevel,

quatre cent mille francs par vous. Vous nous signerez une reconnaissance

ou nous arrangerons cela d’autre manière; on vous laissera cinq ans pour

vous libérer.

--Mais c’est quatre cent mille francs donnés pour rien, cela! gémit

Blinkine accablé.

--Il n’est pas bête, ce Touffe, se dit Bernard.

Il fallait en passer par là. Les deux compères demandèrent d’abord à

surseoir jusqu’à ce qu’ils eussent vu Sernola.

--D’accord, dirent leurs interlocuteurs.

--Ce n’est pas tout, fit remarquer Bernard. Il faut me rembourser tout

de suite les cinq cents autres mille francs. Ceux-là vous les avez entre

les mains de la Cie Bordes, n’est-ce pas?

--Hélas! non, ils ont été versés aux Chantiers de l’Atlantique comme

somme à valoir.

--Quel gâchis, dit Bernard. Vous ne croyez pas qu’il eût été plus simple

d’opérer régulièrement? Enfin, il serait cruel d’insister.

Qu’allons-nous vous dire à l’assemblée Bordes du 5 Mai prochain?

--Dire que c’est mon fils!» songeait Mulot. Il l’aurait tué.

--Conclusion, reprit Monsieur Touffe, rendez-vous ici dans deux jours.

Si vous n’y êtes pas, couic!» Il fit le geste de tourner une clé.

--Oui, répéta Bernard doucement, couic!

Les deux hommes sortirent presque hébétés; ce qui leur arrivait était

incompréhensible. En vain cherchèrent-ils la faille, l’anormal dans la

série de faits qui venaient de se succéder si rapidement. Rien qui y

parût préparé ni concerté; il n’y avait de toute évidence là-dedans

qu’une fripouille, le Señor Ranquillos, qui, sans doute, entré à la

Banque Générale par hasard avait profité de l’occasion qui s’était

fortuitement offerte à lui. Et que pouvait-on contre ce Ranquillos ou

contre ses patrons? Ils avaient un reçu en règle de la somme. Enfin, il

fallait tâcher de voir Sernola. Ils prirent le train du soir et, dès

leur arrivée à Paris dans la matinée ensoleillée se rendirent au bureau

de Sernola sans même prendre le temps de procéder à leurs ablutions.

Sernola les reçut tout de suite et, à leur mine, devina qu’il y avait

quelque chose de grave. Il s’inquiéta:

--Qu’y a-t-il donc de cassé?

--Monsieur, dit Blinkine, nous avons été indignement escroqués par votre

Société. Vous nous avez payés avec des titres volés.

--Que me dites-vous là? s’écria Sernola. Monsieur Ranquillos a pris

trois cent mille francs en espèces dans notre coffre, est allé retirer

huit cent mille francs à notre Banque, la Colombian (tenez: voici le

relevé du banquier) et a dû passer chez vous aussitôt après, vous

remettre les onze cent mille francs; il m’a rapporté le marché et le

reçu espèces signé de vous. Je ne comprends pas de quels titres vous me

parlez!

--Évidemment. Tout cela est fort bien joué. Vous êtes couvert.

--Comment? Mais je vous prie de mesurer vos paroles et d’accepter de les

répéter devant témoins. Je ne tolérerai pas que vous veniez me traiter

d’escroc!

--Vous reconnaîtrez bien entre nous que vous étiez d’accord avec

Ranquillos pour une commission de trois cent mille francs? Nous l’avons

bien vu ce matin-là entrer dans votre bureau pour régler la chose avec

vous.

--Comment cela? Mais je n’étais pas à mon bureau à cette heure-là et je

peux vous le prouver. Mais si vous ne mentez pas vous-mêmes vous avez

été indignement joués! Ce Ranquillos en qui j’avais toute confiance

serait une fripouille! Pour ma part, je puis vous dire que j’hésite à le

croire; vous venez ici accabler un absent en route pour le Vénézuela;

vous n’apportez aucune preuve, rien, rien.

C’était trop évident. Les deux hommes baissèrent la tête. La catastrophe

s’accomplissait. Personne ne les croirait, ni ce Sernola, ni Bordes, ni

Rabevel. La peur de la prison les secoua.

A leur bureau, le fondé de pouvoirs des Chantiers de l’Atlantique les

attendait. Il leur remit un papier sans dire un mot; c’était une lettre

de Bernard datée de Clermont («elle a voyagé avec nous, se dit Mulot, ce

garçon ne perd pas de temps»).

«Monsieur, disait la lettre, je suis informé que vous avez été

couverts d’une somme de six cent mille francs par Mrs Blinkine et

Mulot dont cent mille espèces, et cinq cent mille en titres de Rente

portant les numéros... Si vous voulez bien vous reporter au bulletin

spécial des oppositions en date du 12 Avril vous y trouverez ces

numéros. Ces titres m’ont en effet été volés. Je vous prie de faire

dès à présent le nécessaire pour m’en opérer le retour.»

Le silence des deux hommes était éloquent. Le visiteur n’insista pas. Il

se contenta de dire:

--Nous avons mobilisé déjà tous ces titres en nantissements et fait le

remploi des fonds. Cette affaire nous cause le plus gros ennui. Nous

allons déposer une plainte dès aujourd’hui.

--Attendez encore trois jours, je vous en conjure», supplia Blinkine.

Tous deux insistèrent tant et si bien que l’homme accepta. Il fallut

repartir pour Clermont, continuer de gravir le calvaire, s’incliner

devant le Préfet, devant Touffe, devant Bernard. Quand ils eurent achevé

leurs arrangements, ils étaient ruinés. Rabevel faisait payer son

silence, se couvrait avec les titres qu’ils possédaient dans diverses

sociétés où ils leur assuraient la majorité; en somme, il se substituait

à eux dans la plupart de leurs conseils d’administration. Quand il en

eut fini avec eux, il alla aux Chantiers de l’Atlantique, réclamer son

argent.

--Nous allons porter plainte contre Bordes et Cie, lui dirent ces gens.

--Cela ne me donne pas mon argent. Écoutez, sachez raisonner, je saurai

raisonner moi-même. J’achète votre créance au prix de douze cent mille

francs et tout est dit. Si vous acceptez, tout est fini, pas de

scandale, rien. Si vous refusez, je vous poursuis: scandale, baisse des

titres, vous-mêmes administrateurs dégommés, votre situation compromise.

De plus, vous aurez beau vous retourner contre Bordes, qu’aurez-vous?

Rien, la faillite. Alors?

Ils se mirent d’accord à quinze cent mille francs. Le jour de

l’assemblée extraordinaire arrivait. Bordes reçut tout affolé le jeune

homme. Il venait d’apprendre que Blinkine avait été enfermé la veille

dans une maison de santé et que Mulot avait été trouvé mort dans

l’express de Bruxelles. «Il devait finir comme ça», dit Bernard

tranquillement. «Maintenant il faut recoudre. Votre Société me doit de

l’argent. Vous le savez. J’ai entre les mains la créance des Chantiers

de l’Atlantique, soit deux millions. Vous n’avez plus ni voiliers ni

vapeurs. Voici ce que je vous propose: je vous rapporte pour leur prix

de quatre millions vos voiliers et vos vapeurs; je puis en effet

m’arranger avec les Chantiers de l’Atlantique et la Cie de Navigation.

Si vous acceptez, voici la combinaison: j’évalue le matériel qui vous

reste à six cent mille francs, le fonds à deux cent mille...

--Ça vaut plus, s’écria Bordes.

--Bon! disons un million et n’en parlons plus. Nous refondons la

société: les actions actuelles y représenteront un million; l’apport de

la Cie Vénézuélienne et le mien y représenteront quatre millions, cette

compagnie ayant à vous payer ce qu’elle vous doit encore, soit neuf cent

mille francs et moi-même faisant mon affaire du paiement des vapeurs. Le

capital social sera donc de cinq millions en cinq mille actions si vous

voulez: mille pour les actionnaires actuels, deux mille pour les

Vénézuéliens, deux mille pour mes commanditaires. Si la chose vous va,

nous pouvons facilement décider tout cela tout à l’heure; à nous trois:

vous, Mazelier et moi, nous avons actuellement la majorité dans

l’assemblée.

Bordes réfléchit, fit ses calculs: il n’y avait qu’à marcher. Le soir

même, en rentrant à son bureau, Bernard supputait les chances de son

affaire; elle devait faire un chiffre d’affaires égal à son capital dans

l’année, donc, normalement un million de bénéfices; en capitalisant les

actions à cinq pour cent cela les mettait à 4.000 francs; trois mille

francs de gain par action. Que devait-il? Il devait neuf cent mille

francs aux chantiers de l’Atlantique et, en tant que compagnie de

navigation, il devait également neuf cent mille francs à la Cie Bordes

soit dix-huit cent mille francs. Là-dessus, il avait huit cent mille

francs en Banque. Restait à trouver un million dans douze mois; eh bien!

il vendrait 250 actions dès que celles-ci seraient montées à quatre

mille francs. Combien en avait-il d’actions? quatre mille représentant

ses apports, plus 250 anciennes environ. Il pouvait largement tenter

l’opération. La combinaison était incontestablement saine; l’échafaudage

solide. Que de chemin parcouru! Il refit par la pensée tout le travail

de ces six mois et s’y attarda complaisamment; oui, tout cela n’était

pas mal combiné. Évidemment, pour quiconque aurait été au courant du

processus exact de ses actes, il y avait de quoi l’envoyer aux galères;

mais où commence l’escroquerie, où finit-elle? Et quelles armes

pouvait-on avoir contre lui? Aucune, aucune. Pas une ligne de son

écriture, pas une confidence, par un conciliabule. Ranquillos, Sernola,

Fougnasse avaient agi sans rien comprendre. Pour Sernola, Ranquillos

avait bien remis l’argent à Mulot et Blinkine; ou alors il avait trompé

à la fois Bernard et lui-même; pour Ranquillos, les deux associés

étaient des canailles à qui il fallait faire rendre gorge sous forme

d’une commission des trois cent mille francs réclamés en sus. Aucun ne

pouvait soupçonner les conséquences tragiques de la substitution des

titres aux espèces; là encore le génie de Bernard avait réussi à obtenir

le silence de tous les intéressés de la façon la plus simple et la plus

irrésistible. Et tous eussent-ils parlé à la fois, de quelle preuve, de

quel commencement de preuve eussent-ils pu appuyer leurs allégations?

--Ma parole, finit-il par dire, je crois que, à la place de Mulot et de

Blinkine, j’aurais marché comme ils l’ont fait.

Pourtant ces deux hommes n’étaient pas les premiers venus. Fallait-il

donc qu’une machination parfaitement ourdie suffît à briser la situation

acquise par de nombreuses années de patience, de ruses, et d’efforts?

Ces financiers, s’ils avaient disposé de huit cent mille francs tout de

suite, étaient sauvés. Non, tout de même, car Bernard les eût accusés de

vol et rien ne les aurait pu blanchir de cette accusation. Mais enfin...

Du coup la pensée du jeune homme en vint à son prochain mariage. Un

instant il avait hésité, repris par le désir de vivre toute sa vie avec

Angèle. Mais non; le mariage avec Reine c’était cette sécurité d’argent

liquide que n’avait pas eue Mulot, c’était la seule solution à

envisager.

Il passa dans sa chambre, s’habilla. Justement, ce soir-là, Monsieur

Orsat devait venir le prendre avec sa fille au sortir d’il ne savait

plus quelle exposition. Il achevait de se préparer quand ils arrivèrent.

La jeune fille l’enveloppa d’un regard admiratif; lui aussi, il la

trouvait belle. Ils décidèrent d’aller tout doucement à pied jusque chez

eux; le soir attiédissait les dernières heures du jour d’un printemps

déjà brûlant.

Il faisait bon vivre.

--Eh bien! demanda Mr. Orsat, où en sommes-nous depuis huit jours que

vous trottez par voies et par chemins?

--J’ai gagné sur toute la ligne, mon cher beau-père. Les terrains du

Puy-de-Dôme ne sont plus à Mulot-Blinkine, ils sont à moi; je les

apporte au Syndicat pour quinze cent mille francs alors que le

Département les a vendus à mes adversaires deux millions. (Si le

Syndicat marche, se disait-il, et il ne peut pas ne pas marcher puisque

c’est moi maintenant qui cerne ses terrains, voilà neuf cent mille

francs de gagnés et le Département payé.)

--Mais le Syndicat va vous voter des félicitations. Ne vous en occupez

pas. J’en fais mon affaire; je vais le convoquer en assemblée générale;

nul doute qu’il accepte.

--D’autant plus que sur les quinze cent mille je vous demande seulement

deux cent mille comptant, le reste échelonné sur un an. Le Syndicat

comprend quatre cents parts, cela fait un peu plus de deux mille francs

pour chacune; effort dérisoire en douze mois.

--Au lieu des deux millions en trois mois que le Département avait exigé

de nos adversaires. Au fait, comment êtes-vous arrivé à cet

extraordinaire résultat? Rien n’a transpiré des délibérations du

Conseil.

--Encore n’y a-t-il rien d’officiel pour le moment et tout ce que je

vous en dis doit-il rester secret, mais enfin ça y est. Peu importe la

manière, je vous en dirai le détail plus tard.

--Et l’affaire Bordes?

--Eh bien! il va y avoir une refonte du capital; les quatre cinquièmes

des actions et un peu plus vont être entre mes mains. Veuillent les

dieux que je me porte bien et d’ici un an je ne devrai plus rien à

personne et je serai propriétaire de plusieurs millions. Comment j’ai

fait? Ah! que vous êtes curieux, mon cher beau-père, je vous raconterai

ça quand vous serez plus grand.

--Voilà la force de l’intelligence, dit Mr. Orsat.

--Oui, pensa Bernard ironiquement, et de l’escroquerie et du chantage

dirait le petit frère Maninc; mais escroquerie et chantage que je défie

bien la loi de réprimer. A propos, ajouta-t-il à haute voix, vous savez

que Monsieur Mulot est mort? Oui, il a cassé sa pipe, le pauvre homme.

Je veux espérer que ma mère ne le remplacera pas. Allons, assez parlé de

tout cela, parlons un peu de vous, petite Reine.

Le mariage eut lieu un mois après. Les jeunes époux ne firent pas de

voyage de noces. Bernard, bien qu’il se montrât extrêmement empressé

auprès de sa jeune femme, lui fit comprendre qu’il ne pouvait pour le

moment abandonner l’œuvre de réorganisation à laquelle il s’était

attelé. Il y dépensait des trésors de patience, d’ingéniosité et

d’intelligence, et une somme extraordinaire de travail. Il avait liquidé

la Cie Vénézuélienne; Sernola, mouche bourdonnante, nanti de quelques

actions, recevait, pour ne rien faire qu’amuser son maître, des subsides

qu’il dépensait dans les bars et les petits théâtres. Les voiliers dont

l’ordre secret était de s’embosser à Lisbonne étaient revenus sur un

télégramme de Bernard; le personnel dirigeant avait été à peu près

entièrement renouvelé; des agents actifs, surveillés, traités avec

largesse et sévérité réussissaient à ramener la clientèle à la vieille

maison qui prenait figure nouvelle; après bien des méditations, Bernard

avait fini par donner à la société la forme de la commandite; elle

s’appelait maintenant _Rabevel et Cie_; les pavillons rouges portaient

brodé en bleu, le nom de Bernard. Le trafic croissait sans cesse; ce

créateur d’affaires se montrait, chose bien rare, bon administrateur.

Cette vie le ravissait. Il était arrivé peu à peu à enlever les

meilleurs agents du monde entier aux compagnies rivales; il les payait

ce qu’il fallait sans lésiner; il les intéressait au trafic, aux

bénéfices, ce qui ne s’était jamais fait à cette époque. Il put bientôt

dire que les affaires qu’il ne faisait pas, c’est qu’il les avait

refusées; et, en effet, toutes lui étaient proposées avant de l’être à

aucun autre armateur. Cela avait paru étonnant d’abord. Cela ne l’était

pas. Cela ne l’eût pas été pour qui eût pu connaître dans leurs détails

les manœuvres qui avaient conduit Bernard à sa victoire sur ses

adversaires. La lutte pour assurer la prospérité de sa Cie ne demandait

pas le dixième des qualités qu’il avait montrées à ce moment-là. Mais

comme il en jouissait! Recevoir tout le jour des télégrammes de tous les

ports du monde, piquer chaque matin chaque navire à son nouveau point

sur la mappemonde, calculer les jours de route, régler la répartition du

fret, quelle occupation excitante!

--Yokohama a deux cents tonnes pour San Francisco. Le _Suffren_ va

arriver demain à Chang-Haï. Qu’est-ce qui l’attend là? Cinq cents tonnes

pour Vancouver. Il faut qu’il les prenne tout de suite, se complète par

les huit cents d’Haïphong pour Nagasaki. Télégraphiez tout de suite dans

ce sens à notre agent à Chang-Haï. Prévenez Yokohama que le _Suffren_

sera à son quai dans neuf jours et demandez-lui de trouver un complément

de trois cents tonnes même à taux réduit pour arriver à balancer le

déchargement de huit cents tonnes à Nagasaki. Et ça qu’est-ce que c’est?

Douze cents à Dakar pour Bordeaux? Qui avons-nous de ce côté-là? le

_Montcalm_ va y arriver. Télégraphiez que nous acceptons. Ah! c’est

vrai, on avait prévu qu’il devait prendre là trois mille pour Alger.

Ennuyeux cela! Des arachides pour Bordeaux, dites-vous, et du coton pour

Alger. Eh bien! il faut faire Dakar-Bordeaux-Alger, on ne peut pas

refuser à la Société Cotonnière du Sénégal, ce sont de trop bons

clients. Écrivez à Bordeaux de se procurer une douzaine de cents tonnes

de fret pour l’Algérie afin de compléter le _Montcalm_ à son arrivée à

Bordeaux, dès après le déchargement d’arachides...

Un matin qu’il travaillait ainsi, l’huissier lui présenta la carte de

Madame Veuve Mulot. Qu’est-ce qu’elle voulait, celle-là? Il la fit

attendre un moment, termina ce qu’il était en train de faire, puis donna

l’ordre de l’introduire.

Madame Mulot s’attendait à trouver un fils; elle fut reçue par un

étranger. Elle s’assit, fort gênée, ne sachant comment attaquer

l’entretien. Lui, silencieux, immobile, la regardait à travers ses

paupières mi-closes ainsi qu’en usait autrefois avec lui le Père Régard:

toute sa seconde nature avait été ainsi façonnée par un mimétisme

inconscient chez lui mais dont ses éducateurs n’ignoraient point la

puissance. Madame Mulot s’arma enfin de courage et dit:

--Vous savez, Bernard, que votre père est mort subitement. Je n’ai pas

besoin de vous dire que, étant la cause de sa ruine, vous êtes aussi la

cause de sa mort. J’ai aussi par votre faute un gros remords; peut-être,

en effet, aurais-je pu empêcher cette ruine et cette mort.

Bernard se pencha vers elle. Rien ne pouvait davantage l’intéresser.

Comment? dans son système si précisément et méticuleusement ourdi il y

avait eu une faute que le cerveau d’une femme aurait discerné et qui

était suffisante pour le perdre? Il eut un frisson rétrospectif. Puis il

haussa les épaules. Allons donc! à d’autres!

--Mon mari m’avait en effet parlé, continua la veuve, des difficultés

qu’il avait avec vous et m’avait confié comment il espérait en avoir

raison. Il m’avait également fait connaître l’occasion providentielle

qui s’était offerte à lui sous la forme de cette compagnie vénézuélienne

de navigation. Je vous ai vu perdu; je vous aime tant, Bernard,

permettez-moi de vous le dire, que j’ai failli vous écrire, vous

raconter tout pour vous sauver.

--Ce n’est que cela? dit le jeune homme qui ne put réprimer un sourire.

--Attendez. Un jour, dans la conversation, mon mari, au moment même où

je venais de me décider à vous écrire, prononça le nom de

l’administrateur de la Cie de Navigation, Ramon Sernola. J’eus la force

de ne rien dire. Mais j’étais fixée. Sernola est votre ami; j’ai compris

tout de suite que c’était vous qui tiriez les fils de l’intrigue et,

sans me rendre compte comment, j’ai deviné que mon mari allait trouver

sa perte là où il croyait provoquer la vôtre.

Bernard ne répondit rien. Il songeait profondément. Oui, la faille était

là; si cette femme n’avait pas été sa mère elle l’aurait perdu d’un seul

mot. Comment n’y avait-il pas pensé? «Je comprends, se dit-il. Si

j’avais profondément aimé ou détesté ma mère je l’aurais imaginée vivant

avec Mulot; leur intimité m’aurait été sensible; j’aurais _réalisé_

d’emblée le mal qui pouvait en advenir pour moi; j’aurais évité Sernola

ou je lui aurais fait choisir un autre nom. Cette indifférence vis-à-vis

de mes parents aurait donc pu m’être fatale? Comme quoi le sentiment

peut jouer un rôle aveuglément utile dans les affaires. A retenir,

cela.»

--Vous vous embarquez dans des hypothèses, dit-il à haute voix. Sernola

ne m’avait jamais parlé de rien.

--Admettons que vous n’aviez rien combiné, répondit-elle; la méfiance de

mon mari une fois éveillée eût suffi à le rendre circonspect. Et après

qu’il connut ce vol étrange qui vous donnait à son égard une position si

forte, qu’eût-il fait si je l’avais informé des liens d’amitié qui vous

unissaient à ceux qui avaient effectué ce vol ou en avaient profité?

--Quel roman vous bâtissez, fit Bernard, qui cachait son émotion sous un

sourire. Et d’ailleurs, tout cela est bien loin déjà, quatre mois!

--Je sais bien que vous n’avez rien à craindre; après ce que j’ai fait,

vous comprenez que je ne viens pas pour vous menacer. Certes, j’aurais

bien voulu avoir le mot de vos combinaisons secrètes; comment vous y

êtes-vous pris exactement pour serrer dans vos collets deux hommes d’une

pareille valeur? Je sens bien qu’il est inutile pour moi de vous presser

davantage. Je vais donc en venir au second et au plus important objet de

ma visite. Mon mari m’a laissé des affaires fort embrouillées. D’après

ce que j’ai pu débrouiller jusqu’ici, je me suis rendu compte qu’il y

avait deux sortes d’affaires: les prospères et les autres; les

prospères, elles ont servi à vous payer; les autres restent. Il y a

aussi cent six actions de la Cie Bordes qui ne sont pas cotées pour le

moment. Que vais-je faire?

--Si vous ne le savez pas, dit Bernard avec le plus grand calme, comment

voulez-vous que je le sache moi-même?

Madame Mulot fondit en larmes; il n’était pas ému et la considérait

curieusement. Elle se leva:

--J’aurais voulu, dit-elle, mener une vie tranquille et simple, pouvoir

vous voir, être Madame Veuve Mulot digne de mon fils, et non plus la

Farnésina; vous me rejetez à la noce.

Il fut touché dans son orgueil. Aïe! Devait-il admettre qu’on pût dire

d’une catin qu’elle était sa mère!

--Asseyez-vous, répliqua-t-il. Écoutez, je vais réfléchir à ce que je

peux tenter pour vous. Envoyez-moi tous les dossiers de votre mari,

j’étudierai cela et je vous ferai une proposition. Il ne sera pas dit

que je vous ai rejetée à votre vie de débauche par ma ladrerie à votre

égard, malgré tout ce que vous avez fait contre moi. Je veux aussi vous

témoigner ma reconnaissance de l’inaction manifestée par votre silence

sur mes relations avec Sernola, bien que l’efficacité de ce silence me

paraisse encore avoir été bien faible. Revenez demain.

Il s’inclina devant elle comme devant une étrangère.

L’étude des dossiers devait l’occuper plus longtemps qu’il ne l’avait

prévu. Il constata aussi que la présence de sa mère lui était nécessaire

pour compléter les renseignements quelquefois fort succincts que lui

donnaient les documents. Froide et calculatrice, la Farnésina avait

beaucoup retenu. Il en vint à l’interroger plus qu’il n’avait

l’intention de le faire d’abord. La rapidité avec laquelle elle le

comprenait le frappa. Habile, elle-même sut lui témoigner une admiration

qui le flattait. Leurs relations qui ne seraient jamais devenues

affectueuses furent tout de même peu à peu adoucies et même agréables.

Un soir, Reine, passant au bureau de son mari, y trouva la veuve et

elles entrèrent en conversation. Assez contrainte d’abord, cette

conversation prit bientôt un tour plus aisé; Reine sentait dans sa

belle-mère une expérience des hommes et de la vie qui l’étonnait (elle

n’en pouvait heureusement deviner la cause). Comme elle disait:

--Ne trouvez-vous pas que Bernard travaille trop?

--Souhaitez qu’il en soit toujours ainsi, répondit la mère, à de telles

natures il faut de tels travaux; craignez pour lui le désœuvrement.»

Bernard fut frappé de cette réflexion: «Dit-elle vrai?» se demanda-t-il.

Au bout de quelques jours, quand il eut enfin terminé son dépouillement,

il en arriva aux conclusions:

--Voyons, dit-il à sa mère, finissons-en. Il n’y a pas beaucoup d’argent

à tirer de tout cela. En somme, vous ne possédez de bon que les actions

Bordes et encore que valent-elles, c’est le secret de l’avenir; elles ne

sont même plus cotées en Bourse! Au dernier cours coté de 150 frs, votre

paquet représente quinze mille francs environ. Que désirez-vous?

--Je désire vivre sans demander d’argent.

--Que vous faut-il?

--Vingt mille francs par an.

--Fûû! mazette, vous allez fort, vous!

--Si vous ne me les donnez pas, il faudra bien que je les trouve. Si

vous me les donnez je vous abandonne tous ces titres...

--... dont vous ne sauriez d’ailleurs rien faire...

Il supputa mentalement la valeur des titres: «Les actions Bordes

vaudront de nouveau quatre mille francs l’an prochain et rapporteront

les vingt mille francs demandés. Le reste contient du bon, du mauvais et

du douteux qui peut donner zéro ou devenir extraordinaire. Il faut

accepter; d’ailleurs, tout plutôt que de voir reparaître la mère Mulot

en Farnésina.»

--Eh bien! conclut-il à voix haute, je vais préparer le contrat.

Ainsi peu à peu la vie s’organisait, prenait sa figure nouvelle. Les

années allaient se suivre toutes semblables. Bernard les devait vivre

tout entier pris dans la fièvre du travail et de l’élaboration de sa

fortune. Rien ne comptait désormais pour lui que les combinaisons des

affaires. Il rapportait à son foyer un cœur calme mais distrait. Il

avait appris sans choc la naissance d’Olivier Régis, fils d’Angèle, ce

fils qu’elle avait conçu de lui à Saint-Circq au temps de leurs amours;

la mort des vieux Rabevel, la naissance de Marc Rabevel, fils de Noë, le

laissèrent indifférent. Deux ans après, en 1889, lui-même devenait père

d’un petit Jean sans que son cœur tressaillît. La première messe

d’Abraham Blinkine, le retour de François en congé pour quelques mois,

la mort du Père Régard et de Lazare ne le touchèrent pas davantage. La

douce Reine avait souffert d’abord de cette obsession du travail qui le

faisait indifférent à tout ce qui n’était pas ses affaires mais la

parole de sa belle-mère lui revint et s’imposa à son esprit: «Craignez

pour lui le désœuvrement.» Elle se résigna. L’ardeur des grandes amours

lui était refusée, mais elle sentait tout de même l’affection de son

mari; il lui offrait tout ce qu’elle souhaitait: robes, bijoux, livres,

argent. Il lui témoignait de la tendresse; il lui avait donné une petite

chose vivante à chérir; que demander de plus à la vie? Elle allait

quelquefois le chercher à son bureau où il semblait, par la vivacité des

ordres et de la colère une sorte de génie déchaîné; tour à tour

silencieux, attentif, mielleux, grognon ou furieux elle le voyait vivre

d’une vie dévoratrice, aux prises avec tous les hommes, amis, serviteurs

ou adversaires qui collaboraient de gré ou de force à sa fortune. Et

quand il rentrait avec elle, absorbé encore dans des méditations muettes

et des projets, elle lui secouait amoureusement le bras. Même dans la

rue, il n’hésitait pas alors à l’embrasser sur le front en souriant

supérieurement. Mais elle trouvait tant de douceur à ce baiser et à ce

sourire qu’il lui semblait avoir épousé un héros.

Rabevel, ou le mal des ardents, Volume 2 (of 3) · 第 13 / 14 题