--Que demander de plus? dirent-ils. On nous verse 800.000 francs
comptant, nous avons des traites, le privilège du vendeur sur les
bateaux. En somme aucun risque?»
Ils écrivirent à Bordes pour le mettre au courant. Ils comptaient
d’ailleurs le voir à l’Assemblée Générale qui devait avoir lieu le
lendemain et qu’ils attendirent désormais avec impatience.
Bernard ne l’attendait pas avec moins d’impatience. Il avait agi avec la
prudence du serpent. Dès le 10 Mars, grâce au concours de Monsieur
Orsat, le crédit de seize cent mille francs lui était ouvert à la Banque
Générale, 14, Chaussée d’Antin. Il avait aussitôt commencé une série
d’opérations réelles ou fictives qui avaient donné à ses nouveaux
banquiers l’impression d’une affaire active, fertile en occasions
d’escompte, d’agio, d’intérêts; la solution de cas particuliers avait à
différentes reprises nécessité sa présence et il avait eu tôt fait de se
familiariser avec M. Mourre, le fondé de pouvoirs, à qui d’ailleurs son
vieil ami et client, Monsieur Orsat, n’avait pas caché que le jeune
homme allait devenir son gendre.
Quand arriva le 22 Mars, il avait achevé de toucher, par retraits
quotidiens de diverse importance, ses seize cent mille francs.
--Ne me demandez plus rien, lui dit Mr. Mourre en le menaçant
amicalement du doigt, vous m’avez pris tous mes agneaux.
--Ils reviendront avec des petits, répondit Bernard sur le même ton.
Dans le même temps quinze cent mille francs avaient peu à peu au nom de
divers actionnaires été déposés à la Colombian.
Le 28 Mars, dès que Bernard fut informé de la visite de Blinkine à
Ramon, il retirait sept cent mille francs de la Colombian. En deux jours
il reconstituait un crédit de huit cent mille francs à son compte de la
Banque Générale.
Le 30 Mars au matin, il vint voir Mr. Mourre:
--Eh bien! lui dit-il, voilà ma fin de mois rentrée. Mais il faut me la
convertir en rente française car je vais avoir besoin de papier pour
faire mes cautionnements. Voulez-vous me faire acheter pour 800.000
francs de fonds d’État? Justement avec ces histoires de Prussiens, le 3%
est bas; c’est le moment d’acheter. Procédez assez doucement, hein! que
les cours n’en sautent pas.
Là-dessus il se rendit à l’Assemblée Générale de Bordes et Cie qui se
tenait dans un manège lointain du côté de Passy. En marchant, il
réfléchissait aux événements des jours précédents. Il avait commencé par
donner tous ses soins à ce journal; combien de maquettes avait-il
imaginées et rejetées! Fougnasse assez inventif, bon esprit
d’assimilation mais nullement délié n’avait su lui proposer que des
à-côtés, des perfectionnements de détail; il avait dû faire lui-même
tout ce qui était essentiel. Les rédacteurs avaient été assez facilement
recrutés; mais le plus ardu c’était de trouver et de maintenir ce ton de
correction général, ce timbre d’honnêteté, d’indépendance sans tapage,
cette allure de doctrine assurée et tranquille qui ne s’inquiétait point
de prosélytisme ni de persécution, assurée de détenir la vérité dans
l’ordre économique et financier. Par un mimétisme qui était bien dans sa
nature, Fougnasse s’y était mis assez rapidement, et, depuis quelques
jours, Bernard lui avait laissé la charge de l’éditorial, n’avait plus
rien à corriger à ses brouillons; le ton digne, mesuré, attentif était
bien ce qui devait plaire; le rédacteur inconnu (car l’éditorial n’était
point signé) prenait les événements du jour, les analysait, y
discriminait les motifs d’influence bonne et mauvaise sur le marché;
jamais de prédictions tranchées absolument; des conclusions
intelligentes, mais formulées avec une réserve telle que, quel que fût
l’événement ultérieur, le _Conseiller_ pût écrire, sans forfanterie et
comme en passant: «Nous l’avions bien dit», ajoutant selon le cas:
«Comme nous l’avions, en effet, donné à espérer...» ou «les conséquences
malheureuses et généralement imprévues dans la presse, mais contre
lesquelles nous avions mis en garde nos lecteurs, seuls au milieu de
l’optimisme universel...» Ce style prudent, cette démarche opportuniste
si bien accordés au caractère de la bourgeoisie moyenne française,
Bernard avait eu bien du mal à lui donner sa forme; il se rendait bien
compte qu’il lui devait en grosse partie son succès. Mais ce succès
n’aurait pas été si rapide sans son invention de _L’Œil_ et de la
_Tribune Libre_. Il rendait grâce maintenant à l’insomnie qui lui avait
offert en cadeau cette idée magnifique au milieu de cette irritation
nerveuse, de cette exaspération que les soucis, les craintes, (et aussi
les chagrins) entretenaient en lui depuis un mois.
Qu’il avait eu du mal à écrire cette première lettre de _L’Œil_! Dès la
première ligne son intelligence lui avait bien dicté ce qu’il devait
faire; mais à chaque instant la colère contre ses adversaires reprenait
le dessus; il écrivait, il assouvissait son irritation, puis rayait
rageusement le papier ou le déchirait; sa terrible promptitude aux
gestes extrêmes, sa rancune exacerbée, lui faisaient accomplir dans le
silence de son bureau les seules vengeances qu’il pût satisfaire avec de
l’encre et des plumes; obligé de revivre par la pensée ses relations
avec Blinkine et Mulot, il amassait avec un tremblement frénétique tout
ce que son amour-propre et sa cupidité avaient pu ressentir d’atteintes
et, avec une bordée de mots injurieux, essayait de se délivrer, de
répandre sa bile, d’éteindre sa soif de massacre. Au centième de ses
brouillons, il n’avait pas encore acquis cette sérénité nécessaire pour
l’impression qu’il voulait produire sur le lecteur. Il fallut qu’il
appelât Fougnasse. Celui-ci comprit tout de suite, et plus calme, plus
désintéressé, l’aida à se surmonter, à sacrifier toute vaine perfidie, à
achever enfin cette première lettre de _l’Œil_ qui avait été pour le
_Conseiller_ le commencement du succès et pour les titres de Bordes le
commencement de la débâcle. Cette expérience du caractère de son nouveau
patron avait suffi à l’avocat pour qu’il se mît tout à fait dans la peau
du rôle que lui avait dévolu Bernard. C’est lui qui, au bout de quelques
jours, assumait la rubrique de _l’Œil_ avec une prudence que le jeune
homme approuvait et dont il craignait lui-même, tant son âme était
bouillonnante de haine, de se montrer incapable. Après la réussite des
premiers numéros, Fougnasse avait pu, d’autre part, conclure quelques
contrats de publicité qui assuraient la vie du journal. Désormais
l’entreprise ne coûtait rien à Bernard et peut-être deviendrait-elle un
jour rémunératrice. En tous cas, de quel prix était cet instrument pour
son avenir financier!
Tous ses soins avaient été consacrés à conserver le plus strict secret
sur ses accointances avec le _Conseiller_. Fougnasse était devenu Jean
Lefranc; il ne recevait pas les rédacteurs, tout se faisant par
correspondance; il établissait la légende qu’il ne voulait pas être
influencé et la maison n’en prenait que meilleure réputation; les
comptes en banque du _Conseiller_ étaient parfaitement isolés de
l’extérieur; ils ne recevaient ni chèques, ni virements, mais seulement
les versements qu’y faisait Monsieur Lefranc lui-même; la comptabilité
d’ailleurs facile du journal était tenue par Bernard; il ne voyait Mr.
Lefranc qu’à des endroits et à des heures bien choisis. Cette vie
extraordinaire le comblait d’aise; il agissait de même avec Ramon et
Bartuel qu’il contrôlait d’ailleurs l’un par l’autre et qui, prenant
pour argent comptant ses mensonges longuement élaborés, ne savaient rien
de ses intentions ni même de la vérité. Pour Ramon, le Señor Ranquillos
était Espagnol et devait se dire Vénézuélien; il avait rendu quelques
services à Bernard qui le gardait par pitié. Pour Bartuel, le Señor
Sernola était une créature à lui imposée par des gros souscripteurs. Les
deux hommes se méfiaient l’un de l’autre; ainsi rien ne transpirait.
Il avait si bien organisé ce silence qu’à plusieurs reprises Mr. Orsat
s’étant entretenu avec lui du _Conseiller_ n’avait pas une minute songé
qu’il pût avoir à côté de soi le propriétaire du journal et cet _Œil_
mystérieux dont toute la presse avait parlé. Comment l’eût-il soupçonné?
Bernard ne lui faisait-il pas ses confidences? Et, en effet, Monsieur
Orsat ayant pris l’habitude de venir le voir à son bureau, le jeune
homme l’y recevait avec empressement, l’entretenait de ses asphaltières,
l’inclinait à la confiance. En réalité, il ne lui disait rien qu’il ne
voulût lui dire et, peu à peu, parachevait sa conquête, entrait dans ses
soucis, faisait le tour de ses affaires et de son portefeuille. Il lui
donna quelques avis, effectua pour son compte quelques opérations qui
l’ennuyaient. Préoccupé de manifestations artistiques et sportives,
Monsieur Orsat en vint à se décharger complaisamment sur son futur
gendre de bien des démarches et à envisager avec plaisir le moment où il
pourrait confier à Bernard devenu son fils la gérance, sous sa
surveillance, d’une fortune assez éparpillée pour demander une constante
attention. Cette tendance politique de Bernard, si puissante et si fine
quand elle n’était pas annihilée par quelque haine ou quelque désir
invincible, lui avait également permis de faire de Mme Orsat et de Reine
des esclaves extasiées; il s’était borné à les étudier, à établir peu à
peu le type de leur idéal et à se donner la physionomie de ce type avec
une habileté innée qui lui permettait de jouer la comédie sans fatigue;
c’était le mot et il se le répétait: je joue la comédie. Il n’était mené
que par quelques sentiments tenaces, quelques aspirations irrésistibles,
l’amour du lucre, l’ambition, la soif de s’établir à une place qui lui
permît définitivement de dominer et de jouir. Pour y parvenir, le loup
devenait agneau sans difficulté; le camouflage, le mensonge lui étaient
naturels.
Ainsi ce 30 Mars, parvenu à un des paliers de sa tâche, tandis qu’il se
rendait à cette assemblée générale de la maison Bordes, il déroulait
complaisamment pour lui-même le panorama des faits récents qu’il avait
clandestinement provoqués; il se dépouillait à ses propres yeux sans
aucune honte et même avec un sentiment de confiance et d’orgueil. Une
chose pourtant l’inquiétait encore et il lui semblait bien qu’elle dût
l’inquiéter toujours. C’était son aventure avec Angèle. Plus il y
voulait penser avec froideur, plus il sentait monter et gronder il ne
savait quelle révolte, quelle désolation immense et désespérée; le temps
arrangerait-il tout cela? Hélas! de savoir que tressaillait dans la
chair vive de sa maîtresse une autre chair fille de lui, déjà il
éprouvait une foule de sentiments puissants et contradictoires: la joie
d’avoir un enfant, la reconnaissance, la tendresse infinie pour cette
Angèle de délice et d’amour, la crainte de ne pouvoir les avoir tous
deux désormais près de lui, pour lui, à lui seul. Il savait bien qu’il
les avait sacrifiés à son ambition de fortune. Pourquoi fallait-il donc
que la fortune et l’amour eussent pris pour lui ces deux visages
opposés, ne lui eussent offert que ces deux routes inconciliables?
Tout en remontant les Champs-Élysées, il revivait leurs dernières
rencontres. Il se rappelait maintenant ce soir si proche encore où il
avait vu sa maîtresse pour l’ultime fois. Depuis quelque temps une heure
venait chaque jour où il ne savait plus comment il pouvait vivre encore,
l’heure à laquelle il avait pris l’habitude de rendre visite à Angèle.
Chez la jeune femme, une immense résignation, une piété nouvelle, toute
langueur, avaient pris la place du désespoir des premiers jours. Le Père
Régard était arrivé par une miraculeuse médication de l’âme à verser peu
à peu cette nouvelle douceur sur la vive blessure. Il avait su refréner
le néophyte Abraham dont le zèle menaçait de compromettre l’œuvre de
salut. «Point d’excès, disait-il; il faut laisser encore son opium à
cette intoxiquée...» Abraham n’avait pas compris d’abord. L’idéalisme
farouche et foncier de sa race l’inclinait d’emblée aux solutions
extrêmes; son catholicisme voulait tout de suite être gallicanisme,
jansénisme, ultramontanisme, n’importe! mais il tentait de se dépasser
d’une manière définitive, de joindre au-dessus de l’homme il ne savait
quel absolu. Le Père Régard souriait avec mansuétude. Qu’il en avait vu
de ces ardeurs mystiques; qu’il les redoutait les éclatants et brefs
feux de paille! Un seul traitement qui convînt: la patience; une seule
attitude: l’observation; ne pas compromettre l’œuvre de la grâce si
vraiment c’était bien elle qui se manifestait; laisser s’éteindre la
flamme, si vraiment elle n’était qu’une apparence. Il étudiait cependant
son pénitent. Abraham lui racontait sa vie brûlante, toujours
incomplète, inassouvie et partagée. Il sut par le menu le détail de
toutes ses tentatives intellectuelles. Il rendait grâce au Tout-Puissant
d’avoir montré avec tant d’éclat qu’une seule chose est nécessaire: le
salut.
--«Pourtant, disait-il au jeune homme, allez-vous vous arrêter ici?
Allez-vous sentir, après tant de pas et de foulées dans le désert, que
vous êtes arrivé à la fontaine la plus fraîche, à la source désaltérante
de la vie? Dieu le veuille! Mais la chair est faible et je crains que
vous ne cédiez aux caprices de cette Inconstance qui est dans votre âme
la forme que prend la malice de l’Ennemi.» Abraham protestait. Le Père
hochait la tête: «Veillez-y, veillez-y.» Le jeune homme redoublait
d’attention, fortifiait ses résolutions. Son confesseur avait touché
juste; il suffisait que l’écueil fût signalé pour qu’il devînt objet
d’opprobre et de dérision au regard d’une intelligence qui avait tout
essayé, que tout avait trahi, et qui ne demandait rien tant que de se
sentir affermie. Parfois, étonné de ses élans, il s’en ouvrait au Père:
«Je désire, lui disait-il, je désire je ne sais quoi...» Mais le Jésuite
ne voulait point qu’il lût encore les grands mystiques: «C’est une
boisson trop forte pour vous. L’alcool ne désaltère pas les gorges
brûlantes; il ne les satisfait pas mais les exaspère. Du calme, mon
enfant, du calme.» Il poursuivait une sage thérapeutique, indulgente,
modeste, à ras de terre. Un jour, Abraham s’écroula à ses genoux; il
avait cédé à une sorte de frénésie du péché; une femme fort belle et
amoureuse qu’il avait retrouvée, qui l’avait repris par la tendresse,
vaincu... Il fallut le consoler; Dieu ne veut pas la mort du pécheur; le
Père n’admettait pas l’air confit, les yeux baissés, il voulait lire
dans l’âme des pénitents: seul moyen pour que la harangue s’improvisât
toute seule, adéquate à l’oreille préparée à l’entendre, pour que le
remède dosât ses constituants (huile, acide) suivant l’état et la
blessure du malade. Jamais ce tact du confesseur toujours en éveil ne se
trouvait pris en défaut. «La vérité, dit-il un jour à Abraham, c’est que
vous, Bernard, Angèle et ce François dont tous les trois m’avez si
souvent parlé, vous souffrez du mal de notre époque. Les romantiques ont
lu Werther sous toutes ses formes; qu’il s’appelât René ou Olympio,
c’était toujours le même avec un tempérament différent. Nous voyons
naître maintenant, dans la génération qui est la vôtre, des Bernard
Rabevel. Votre camarade représente le mal qui vous est commun, sous sa
forme la plus exaltée et dans un tempérament terrible. Ce n’est plus le
désir de mourir des romantiques, c’est l’exaspération du désir de vivre,
de sentir et d’assimiler le maximum, c’est ce que j’appellerai le _Mal
des Ardents_. Il a pris chez vous la figure de l’intelligence pure, chez
François la figure de l’action, chez Angèle la seule figure qu’il pût
prendre chez une femme, la figure de l’amour; et chez Bernard, il est
multiple; la tête, le cœur, les sens, tout y est bouillant et orienté
constamment par l’ambition de se tendre à l’extrême de ses limites...»
Bernard était entré sur ces entrefaites; la vue du Père l’avait
bouleversé; la terrible empreinte subsistante encore, la surprise,
l’émoi... il s’était jeté à ses pieds en murmurant comme autrefois et
sans savoir ce qu’il disait: «Mon Père, pardonnez-moi parce que j’ai
péché.» Le Père l’avait relevé aussitôt en secouant la tête: «Nous n’en
sommes pas là, mon fils; plus tard, plus tard...» Et tous deux
simultanément avaient songé à la première visite du petit Rabevel dans
la chambre du Jésuite quand, agenouillé sur le prie-Dieu, il s’était
entendu dire de même: «Plus tard... Plus tard...» Inutilité, vanité du
joug sur de telles âmes... Pathétique retour d’un naturel sauvage...
Mais le Père s’était repris tout de suite. Il avait entrepris une
conversation enjouée pour donner à Bernard le temps de se remettre.
Puis, quand il l’avait vu en possession de lui-même, il l’avait attaqué
aimablement et en riant: «Je parlais de vous à Abraham, lui avait-il
dit, au moment où vous êtes entré. Savez-vous, lui disais-je, que
Bernard est un être extraordinaire, le plus magnifique et le plus
complet représentant d’une maladie fort commune et mal connue
encore?»--«Laquelle?» fit Bernard.--«Le Mal des Ardents, répondit le
Père, nom poétique d’une bien terrible diathèse comme dirait Monsieur
Charcot.»--«Eh! eh! dit Bernard, nom fort explicite et qui me révèlerait
à moi-même si je m’ignorais. Mais ce n’est pas une maladie, mon Père,
puisque, loin de contredire à l’action et à la volonté de mon
tempérament, elle l’exalte et l’épanouit.»--«Elle l’use, Bernard, et
elle vous dégrade. Mais ce n’est pas le moment encore de vous
entreprendre; il faut que cette machine infatigable jette ses flammes.
Que de péchés à commettre, que de mauvaises actions avant le repentir!
Dieu veuille que vous viviez assez pour ne point mourir dans
l’impénitence finale.» Bernard constata sans surprise mais tout de même
avec un peu de regret, que ce langage ne l’émouvait point. Mais il vit
aussi que le Père ne cherchait pas à l’émouvoir. «Songez, reprit le
Jésuite, à ce que vous êtes devenu. Comme une éponge pressée se vide
d’eau, vous vous êtes vidé de Dieu. Il n’est plus possible que vous
croyiez encore à tout ce qui nous dépasse. Sans doute avez-vous eu
encore des réflexes, mais ces gestes sans chaleur étaient la preuve même
de la mort de vos sentiments religieux. Vous voilà libre, délivré de
toute transcendance; ces terribles mains sont prêtes pour livrer vous et
les autres à tous les crimes qu’interdisent Dieu et l’Église; et même à
ceux que punit la Société si vous y trouvez plaisir ou profit; quelle
extraordinaire existence vous allez mener! Vous avez déjà trompé tout le
monde: vos éducateurs, vos parents, vos amis et, sans doute, vos ennemis
si vous en avez. (Si vous n’en avez point cela ne tardera guère.)
Sûrement vous réussirez dans vos entreprises. Mais cette réussite même
vous sera contraire, car votre exaltation pour se contenter, ne pouvant
plus se satisfaire dans le normal, succombera à toutes les tentations.
J’ai peur pour vous des vices, des passions...» Bernard savourait
d’avance sa répartie: «Et si je me mariais?...» Le Père répondit sans
réfléchir et comme dans un cri: «Ah! la malheureuse!» Aussitôt il voulut
se reprendre. Mais il comprit que c’était inutile, il n’insista pas.
Bernard demanda: «Que faire?»--«Ah! mon Dieu, oui, que faire? Écoutez,
Bernard, conservez et révérez dans votre cœur le plus longtemps que vous
pourrez cet amour même coupable que vous avez pour Angèle, en le
purifiant. Dieu n’interdit point d’aimer idéalement mais il interdit de
convoiter la femme du prochain. Que le souvenir de cet amour s’estompe
et pâlisse peu à peu en vous, mais vous garde de toute aventure comme
une grande personne morale, une belle chose vivante qui conserve la
place du dieu momentanément voilé, et, par le repentir, prépare ses
voies et son retour. Et n’oubliez point de prier. Priez sans croire,
Bernard, mais priez...»--«Et mon fils?»--«Sa mère et son père
l’élèveront. Son père, Bernard, qui n’est pas vous, ne l’oubliez point.
Qui sort de la justice n’y rentre pas aisément. Rien ne vous interdit de
l’aimer et il n’est pour vous qu’une seule manière de le faire, c’est
que votre vie puisse lui être un bel exemple...» Il se leva. Les jeunes
gens le raccompagnèrent à la porte. Sur le palier il se retourna vers
Bernard: «Même sans croire, priez, priez... Craignez l’impénitence
finale.»
Quand il fut parti: «Brrr! dit Bernard, il n’est pas ravigotant, le
paroissien!» Il demanda: «Angèle n’est donc pas là?»
--Elle va revenir bientôt. Je trouve même que, pour le troisième jour
qu’elle se lève, elle se montre un peu imprudente en restant si
longtemps dehors.
Mais Angèle rentra presque aussitôt. Elle embrassa Bernard comme
d’habitude sans gêne ni confusion. Les femmes entrent très facilement
dans certains personnages que leur imposent les événements. Cette
attitude de transition que tolérait le Père et qui lui permettait les
ultimes caresses à l’homme qu’elle chérissait lui était douce. Elle
savait qu’elle allait le quitter irrévocablement, elle pressentait qu’il
ne l’entreprendrait pas aux dernières minutes, elle se sentait heureuse
des bribes du dernier bonheur d’amour qu’elle dût jamais savourer, elle
en comptait les instants. Après avoir embrassé Bernard, elle ôta son
chapeau et son manteau et le regarda, muette, les yeux clairs, presque
rieuse. Elle se souvint tout à coup qu’elle avait à lui dire quelque
chose, le prit aux épaules, attira ses lèvres, les baisa longuement et
lui souffla tout doucement en rougissant un peu: «Il a remué la nuit
dernière, tu sais.» Elle le regarda de nouveau sans embarras, mit sa
tête sur le sein de Bernard et elle songeait: «Je me sens pure comme
jamais je ne l’ai été. Je ne fais pas le mal. J’aime bien ce bon
François. Je vais bien souffrir, mais j’oublierai peu à peu avec ce
petit qui va venir.» Pensées élémentaires, simples, échappant à tous les
méandres d’où naissent et foisonnent les plus incurables regrets.
Abraham contemplait et s’expliquait: «Comme le Père, se disait-il, a
bien compris tout cela! Comme il a su éviter à cette enfant le
désespoir, le plus grand péché contre la divinité. Et moi qui ai failli
tout briser! Peut-être aurais-je engendré le péché, le scandale et le
suicide. Voilà une âme qui sans doute souffrira plus qu’elle ne pense de
l’amour perdu, du déshonneur et du remords. Mais elle est sauvée.
--Comment appelleras-tu cet enfant? demanda Bernard.
--J’y ai bien pensé, répondit-elle, je voudrais lui donner un nom qui
pût symboliser la paix intérieure que je n’ai pas connue et que tu
ignores; et qui viendra par lui, j’espère... Olivier est un beau nom.
--Oui, Olivier, dit Bernard songeur. Et si c’était une fille?
Il était déjà père, c’est-à-dire enfant; il était tout prêt à se charger
des courses dans les magasins, de l’achat du berceau, de la recherche
des nourrices. L’orgueil spécial du chef de la race l’illuminait. Les
yeux levés vers lui, avec cette expression d’adoration émouvante qu’il
aimait, l’épouse, hélas! non, mais pourtant la femme qui était sienne,
suivait ses pensées sur ses traits. Ils soupirèrent ensemble et puis,
ensemble sourirent avec désolation de ce triste accord.
--Tu n’oublies pas que c’est demain le 20 Mars? demanda-t-elle.
--Hélas! ce départ est-il donc irrévocable?... Je viendrai t’accompagner
à la gare...
--Plus loin, Bernard, si tu veux.» Elle était un peu confuse. «Le Père
Régard m’autorise à te garder jusqu’à la Commanderie. N’est-ce pas,
Abraham?
--Oui, le Père a pensé qu’il ne serait pas mauvais pour toi de connaître
le cadre où Angèle va vivre désormais.
--Ah! je veux bien, s’écria Bernard avec chaleur. Tu as ton billet?
--«Mais non, mon amour.» Elle rougit et se reprit: «Veux-tu t’occuper de
tout?
--Si je veux!...
Il l’embrassa de nouveau, tout plein de joie à l’idée de ce voyage avec
elle. Le soir, au dîner, il annonça aux Orsat qu’il allait être absent
deux ou trois jours; un voyage d’études pour une affaire qui pouvait
être intéressante. Il fallut quelque diplomatie pour empêcher Reine de
venir l’accompagner à la gare et Mr. Orsat de se distraire en faisant
avec lui ce déplacement. La jeune fille tout attristée par ce départ eut
quelques larmes qui touchèrent Bernard; il la considéra avec tendresse;
elle était parfaite: douce, intelligente, soumise, et jolie avec cela!
Comment ne l’aimait-il donc pas? Vainement il cherchait en lui cet
accès, cet élan qui le jetaient tout brûlant vers Angèle. Mais il
ressentait en revanche une affection lentement et chaque jour accrue. Il
embrassa longuement sa fiancée avec une gratitude et une sincérité
telles qu’elle parut en sentir le goût; elle se dégagea un peu et livra
à ses lèvres des yeux encore humides dont il but les larmes qui
contentaient son orgueil. Elle serait restée ainsi contre lui sans que
le temps lui parût s’écouler; il fallut que les parents les appelassent
au salon pour le café.
Il passa la journée du lendemain en courses avec Angèle; elle avait
besoin de menues lingeries et il voulut l’accompagner dans les magasins.
Mais il ne savait plus se contenter pour elle du nécessaire; il désirait
qu’elle fût la plus belle possible, commit des folies, acheta tout ce
qui la tentait. Ils entrèrent chez un bijoutier et il fallut qu’elle
acceptât, mi-rieuse, mi-fâchée, un collier, un bracelet, des boucles
d’oreilles, une magnifique bague; elle dut les mettre séance tenante et
sortir à son bras parée comme une idole. Ils ressentaient tous deux à la
fin de la journée une fatigue et une sorte de griserie; elle s’arrêta un
instant au milieu de la foule: que de bruits, d’agitations et de
lumières! et elle allait partir, laissant pour toujours Bernard parmi
les tentations de cette énorme ville avec les débris de son propre cœur.
Elle se sentit poignardée par un regret, mais se surmonta, eut la force
de sourire: «Je comprends pourquoi le Père désire que tu viennes jusqu’à
la Commanderie», dit-elle.
--Mais pourquoi donc? demanda-t-il.
--Tu verras, tu verras...
Quand ils entrèrent chez Abraham, celui-ci était aussi en tenue de
voyage; il répondit en quelques mots à leur interrogation muette:
--Il me semble que je ne pourrais plus rester tout seul ici; je compte
aller faire une longue retraite à la Trappe de Cerdans; le Prieur m’a
écrit que, sur la recommandation du Père, il me recevrait volontiers
quand je voudrais; je partirai ce soir par la gare de Lyon.
Après le dîner, la femme de chambre s’en fut quérir deux fiacres; tous
trois se firent leurs adieux devant la porte. Ils étaient très émus. Il
leur semblait bien se trouver à ce relais où, suivant le mot de Byron,
les Destins changent de chevaux.
Bernard avait réservé un compartiment dans le train qui les emmenait
vers le Rouergue; quand elle y fut montée, droite sous la lumière des
plafonniers, il la contempla avant de monter à son tour, il s’oubliait
sur le quai de la gare; elle était plus belle que jamais elle ne l’avait
été, encore pâle de sa longue souffrance et les yeux un peu fiévreux: sa
grossesse commençante demeurait inapparente, recélée dans la profondeur
des flancs robustes faits pour la maternité; les longues lignes sveltes
qu’il aimait, le fuseau splendide des jambes et des cuisses, la divine
amphore du buste, la ligne d’aile des coudes élevés tandis qu’elle ôtait
son chapeau, le firent trembler d’amour; elle le pressentit, elle lui
sourit de ses dents pointues, de sa prunelle lumineuse sous l’oblique
sourcil de faunesse. Il monta enfin; le train s’ébranla.
Il se voulait un souvenir parfait de ces dernières heures. Il voulut lui
ôter lui-même ses longues bottines, la chausser de ses mules après lui
avoir baisé les pieds avec ferveur. Mais il tenait à ce que sa pudeur
religieuse ne fût point offusquée et il se détourna, plongé sans
affectation dans la lecture des journaux, tandis qu’elle se délaçait.
Elle savait à quel point il aimait être son serviteur pour ces offices
intimes, elle comprit combien il lui en coûtait de s’en priver et elle
lui en sut gré. Mais quand elle fut allongée sur sa couchette, il
disposa sous sa tête les oreillers, étendit sur elle les couvertures
puis, ayant jeté à terre quelques coussins, il s’assit, la tête à son
chevet, le visage tout près du sien.
Tous deux, un instant, songèrent à leur premier voyage, au départ de
cette même gare, à la ruse qui avait décidé de leur aventure; mais ils
n’en parlèrent point. La lassitude de la journée s’appesantissait sur
eux; ils causèrent un instant avec une douceur fraternelle, puis
s’endormirent ensemble sans presque s’en apercevoir. Le lendemain matin,
vers les six heures, ils arrivaient en gare de Capdenac quand Angèle,
debout et prête depuis un moment, éveilla Bernard. Ils devaient changer
de train, prendre une ligne transversale, qui les mènerait au milieu du
Causse de Ségala, en plein Rouergue. Il consulta son indicateur:
--Nous ne sommes pas très loin de Saint-Circq-la-Popie, ne put-il
s’empêcher de dire.
Elle répondit tristement:
--Oui. Mais nous allons du côté opposé.
Leur vie présente n’était séparée, dans l’espace et le temps, de la vie
qu’ils regrettaient que par quelques mois et quelques kilomètres qui
suffisaient à définir une éternité. Comme autrefois, tous deux à la
portière contemplaient le paysage; le Quercy cédait au Rouergue; la
figure de la terre n’était plus la même mais les dispositions de leur
cœur surtout avaient changé; de leur cœur désormais contracté, désireux
d’amour peut-être, mais résigné à l’apaisement. Les champs et les landes
glissaient sous leurs yeux leur offrant des lignes nobles sans secousse
comme sans mollesse; à l’horizon les collines formaient un beau trait
continu, frangé d’argent, une arabesque divine qui enlaçait leur esprit.
Le passage entre les monts se faisait avec des inflexions si pures
qu’ils y découvraient une sorte de tendresse comme celle d’un aveu.
Bernard remarqua au flanc d’un mamelon un chemin blanc bordé de trembles
suspendu en volutes parfaites au creux de ces ravins. Il le montra à
Angèle.
--Quel modeste agent voyer, lui dit-il, a défini cette courbe idéale? Le
Nôtre l’eût aimé.
Il s’étonnait qu’on distinguât si peu de cultures.
--La terre est assez rebelle par ici, répondit Angèle, alors les hommes
la respectent.
--C’est vrai, l’homme ne violente que pour son profit. Mais vois comme
ce pays a de la majesté, à vivre ainsi à son gré sans souci de nous.
Les herbages, le feuillage verni des pinèdes tissaient une tunique à
peine mouvante sous les souffles du matin. Quelques roches abruptes se
coupaient de paliers tout glissants d’une herbe qui en adoucissait les
contours. Les premiers rayons du soleil donnaient à leur mousse une
tendre couleur de rose qui émouvait le cœur. Cette paix, cette
mystérieuse discipline des solitudes les pénétrait.
--Peut-être, se disait Bernard, tout cela nous eût-il paru exaltant il y
a quelques mois?
Le train s’arrêta, ils descendirent dans une solitude de craie; la
voiture commandée la veille par télégramme les attendait. Un cocher en
blouse bleue, à grand chapeau de feutre velu, chargea leurs bagages.
--Eh! leur dit-il, en tirant sur son brûle-gueule, vous menez le
printemps. Regardez ce coquin de soleil qui se lève dans des draps
blancs ce matin; journée de mariés; le temps sera joli avec un peu de
vent quercynois avant midi et d’autan ce soir; jolie chance pour tous,
les bêtes vont bien trotter.
Il rassembla les guides:
--Dans trois heures, on sera à la Commanderie.
Il claqua de la langue: Youp! Les trois chevaux fringants, couverts de
sonnailles, s’ébrouèrent.
--Youp, qué disi, millo dious!
Les chevaux secouèrent leur crinière, humèrent l’air frais, partirent
d’un jarret nerveux. Ils hennissaient dans le matin. Ils semblaient
jouir d’être si vifs, si alertes, la joie physique était leur passion.
La route sèche, dure et blanche résonnait sous leur trot. Le cocher
chantait à pleine gorge dans son patois.
Tout contre Bernard pelotonnée, Angèle ouvrait des yeux pâles sur ces
Causses désolés. Le sol y était couvert d’une herbe maigre. Parfois
apparaissaient de grands troupeaux. La silhouette des bergers variait
sur la lividité de la terre. Les arêtes des croupes décharnées
dessinaient l’ossature du pays avec vigueur.
--On dirait qu’il va nous montrer son squelette, tout à l’heure,
remarqua Bernard.
Il n’en dit pas davantage. Ces troupeaux anonymes semblables à tous les
troupeaux qui, dans le cours des âges trouvèrent une maigre et odorante
nourriture dans ces pâturages, ces bergers à cagoule, ce sol chauve et
ridé, ce silence infini où les grelots de l’attelage créaient une onde
sonore aussitôt étouffée, tout donnait à ces lieux l’accent de
l’impérissable, tout suscitait en lui l’idée de l’éternité. Que
pesaient-ils? Qu’était leur petite aventure?
--Une seule chose est nécessaire, prononça Angèle avec accablement.
--Je commence à comprendre l’idée du Père Régard, répondit-il.
--Tu n’as pas fini de comprendre, mon pauvre Bernard!
Ils ne dirent plus rien jusqu’au moment où ils virent à l’horizon les
murailles de la Commanderie surgir des solitudes. Elles dressaient sur
un plateau balayé des vents leurs tours carrées d’architecture
militaire. La neige et le soleil, toutes les ardeurs torrides ou glacées
des cieux rouergats avaient mordu les charpentes, tourmenté les
capuchons d’ardoise. Disloqués et dans une posture gémissante, ils
semblaient vouloir tourner, accompagner le soleil dans sa course.
--Qu’est-ce que c’est donc? demanda Bernard.
--C’est la cité des Templiers», répondit Angèle. Elle lui expliqua. Des
moines impérieux étaient venus là, dont l’ambition était de durer et qui
avaient ouvert rudement le flanc des collines pour ériger ces bastions.
Leur masse taciturne dominait l’horizon pour la durée des siècles, de
toute la hauteur de ce dessein qui les hante et qui ne sera jamais
réalisé.
En approchant du plateau, posé sur le désert comme un dolmen, ils
distinguèrent, tout accroupie et comme apeurée, l’église transie qui
abrite dans ces pays les rêves du paysan. Elle était aussi bâtie des
lourdes pierres de la montagne, petite et sans doute sombre, avec l’air
d’une crypte. Bernard comprenait vaguement que cette crypte était un
refuge et que peut-être les espoirs de tant de générations
l’emplissaient de sérénité. La voiture monta par les rues. Les maisons
étaient séparées par des enclos; le courtil, la grange, l’aire, le
cellier et les étables formaient à chacune son petit royaume.
--Mon père habite tout en haut, dit Angèle, dans la Commanderie
elle-même.
La voiture montait toujours, elle passa devant de vieilles demeures,
traversa des placettes plénières qui faisaient un palier et où devaient
se tenir les marchés. Ils contournèrent la colline. Du versant opposé à
celui par où ils étaient arrivés, le site était tout autre. Une faille
profonde de schistes et de gneiss s’ouvrait dans la plaine; du côté de
la bourgade, elle offrait en molles pentes au soleil des vignes étagées,
des blés naissants, des châtaigneraies. La rivière du Viaur coulait avec
rapidité deux cents mètres plus bas et ronflait sur la digue d’un
moulin; en face, un chaos de roches déchiquetées, une ruine féodale sur
un éperon, l’ouverture béante de quelques cavernes créaient un monde
sauvage où l’on apercevait, minuscules fourmis, des gamins qui se
poursuivaient et jouaient sans doute aux pirates et aux brigands.
La voiture passa sous un porche à mâchicoulis, traversa une aire herbue
où picoraient des poules et s’arrêta enfin dans une cour. Ils
descendirent. Le cocher claqua du fouet. Le père d’Angèle parut en
compagnie de la servante et des valets. Ils enlevèrent les bagages
tandis que Bernard payait son conducteur. Ils rentrèrent dans la maison.
Quand Bernard y pénétra à son tour, il reconnut la femme qui accueillait
Angèle par des questions et des tendresses; c’était la tante Rose, celle
qui la conduisait autrefois aux bains de mer; elle fut ravie qu’il le
lui dît: «Et moi, s’écria-t-elle, qui croyais avoir tellement vieilli
avec mes douleurs!
--Vous avez des douleurs!
--Hélas! doux Jésus, sans quoi vous pensez bien que je serais venue à
Paris soigner cette petite quand elle est tombée malade. Tu ne te
ressens au moins de rien, petite? Bon. Heureusement. Mais tu avais bien
besoin de revenir à Paris pour prendre tes malles après le départ de
François! Est-ce qu’on ne te les aurait pas envoyées? C’est une enfant,
toujours une enfant! Encore heureux qu’on l’ait soignée comme il faut et
si bon marché à cette clinique où elle était! et que vous êtes bon de
l’avoir accompagnée, Monsieur, elle aurait pu être malade de nouveau
dans le train. Elle est bien pâlotte...
Bernard songeait: «que de mensonges il a fallu pour tranquilliser cette
pauvre femme!»
--Mandine, conduis donc ce Monsieur dans sa chambre» dit la tante Rose.
Il monta, par un vieil escalier sculpté, jusqu’au premier étage, suivant
la servante; le plancher, la rampe, étaient en chêne noir; sur le
palier, de grandes armoires en noyer ciré luisaient dans l’ombre.
Plusieurs portes s’ouvraient sur ces pas-perdus. Mandine poussa l’une
d’elles et Bernard se trouva dans une pièce ronde, haute, voûtée,
éclairée par une immense baie à meneaux croisés par où on ne voyait que
le ciel. Il s’approcha de la fenêtre; l’air du printemps pénétrait avec
la lumière du soleil. Il se pencha et vit au-dessous de lui, très bas,
les pentes qui dévalaient vers le Viaur, plantées de vigne et de
coudriers.
La servante lui expliqua:
--Ça fait toujours drôle aux invités qui viennent dans cette chambre
pour la première fois; parce que, vous comprenez, la maison est adossée
aux vieux remparts; alors il y a deux tours censément qui sont dans la
maison; au-dessous de cette chambre, au rez-de-chaussée, il y a la
chambre de Madame Rose, dans la tour aussi, puis le couloir, et dans
l’autre tour la chambre du maître.
Bernard aspirait l’air pur avec délices: On respire, ici, dit-il. A
quelques mètres de lui il voyait une tour semblable à celle qu’occupait
sa chambre.
--Alors, demanda-t-il, c’est au rez-de-chaussée de cette tour qu’est la
chambre de Monsieur Mauléon?
--Oui. C’est plus commode pour lui, n’est-ce pas? Et puis, s’il est au
rez-de-chaussée vers le bourg, il ne l’est pas de l’autre côté, pas
vrai? répondit la servante.
--Certes. Et, à cette fenêtre de l’autre tour, là, au même étage que
moi, il y a une chambre aussi?
--Au dessus du maître? Dame, bien sûr, c’est celle de Madame Angèle.
Madame Angèle se mettait justement à la fenêtre, nue des épaules et du
cou; elle se retira aussitôt, revint couverte d’un peignoir.
--Que dites-vous de ce spectacle, Monsieur le Parisien? lui
demanda-t-elle.
--C’est prodigieux. Mais je ne me rends pas bien compte de ce qui se
passe, ce paysage me paraît ensorcelé; on se croirait suspendu dans le
vide; je ne vois pas de route; pourtant nous avons contourné la colline,
n’est-ce pas? d’ailleurs je reconnais bien le moulin tout en bas et
puis, là, cette ruine sur son piton.
Elle se mit à rire.
--Belle devinette, hein? pour un citadin qui n’a jamais couru dans les
montagnes; à cet endroit, le rempart est bâti sur une roche qui
surplombe et redescend ensuite verticalement sur une cinquantaine de
mètres; puis la pente douce commence; c’est au flanc de cette pente que
passe la route que nous avons prise et que nous ne pouvons pas voir
puisque notre rocher la dépasse horizontalement, se trouvant en balcon
de plusieurs mètres. Tenez, s’écria-t-elle, regardez.
Un oiseau fauve partit à leurs pieds, tombant comme une flèche rapide,
les ailes serrées, puis il se déploya, commença de grands cercles, une
spirale lentement descendante et fondit tout à coup sur la vallée.
--On niche avec les faucons, vous voyez!
--C’est égal, dit Bernard, mesurant la profondeur, quelle belle cabriole
à faire!...
--Cela vous tente, fit-elle en riant.
--Ma foi non.
--Je comprends cela; je vous quitte, voisin. A tout à l’heure.
Quand il redescendit, une cloche aigre sonnait midi. Angèle simplement
vêtue, en tablier, tout accorte allait et venait, mettait le couvert sur
une table rectangulaire et massive, couverte d’une nappe bise. On
entendait à côté, dans la cuisine qui était la pièce essentielle du
rez-de-chaussée, Mauléon parler à ses valets tandis qu’ils mangeaient la
soupe.
--Rigaillou, vous ferez déferrer les juments par le maréchal; c’est à
craindre qu’elles blessent les poulains; et, au retour, vous les
lâcherez au pré de la Pièce, qu’elles puissent trotter et faire quelques
pets; le temps est de bonne humeur, ça les ressuscitera ces bestiaux. En
rentrant, posez quelques fourchées de paille blanche, de celle de
l’année dernière qui est la plus longue, sur leur litière, rebouchez les
trous d’air avec des torchons de foin, il ne faut pas que les bêtes
risquent des coliques avec le serein. Quand vous aurez fini, vous
prendrez la bêche et vous irez me retourner la terre du Reg, aux quatre
coins, là où la herse et l’araire n’ont pas pu passer; vous sèmerez
l’avoine et vous recouvrirez. Autant de retrouvé en profit et l’ouvrage
est plus belle.
Bernard se leva tout doucement et gagna un coin de la cuisine d’où il
pouvait voir en même temps qu’entendre. Le maître parlait debout, sobre
de gestes, avec une autorité simple mais assurée. Il sembla à Bernard
qu’il le voyait pour la première fois. La figure était toute rasée,
vieillie prématurément, basanée, ridée; l’œil vif mais souvent rêveur
sous des sourcils obliques (les sourcils d’Angèle), le nez droit, les
oreilles rouges avec de minuscules anneaux d’or, et sur la tête le
chapeau à grandes ailes qu’on ne quitte jamais au Rouergue même à table.
Les trois valets mangeaient leur soupe avec grand bruit, servis par
Mandine. Ils approuvaient de la tête les paroles du maître.
--Vous, Roumégous, vous jugulerez Caillor et Fauvet.
--Fauvet est bien fatigué, notre maître, il ne se réconforte pas vite du
coup de galoche que lui a baillé la jument de Rébel dans le chemin de
Ségrassiés.
--Ah! bougre, c’est vrai, il faudra que j’aille voir ce coup de nouveau.
Il n’a pas plus mauvaise mine, au moins?
--Non, notre maître, ça irait plutôt mieux, mais la bête est mignarde à
cette heure.
--Eh bien! vous prendrez Laouret.
--Faites excuse, notre maître, mais il tire de traviol avec Caillor. Il
vaudrait mieux Roussel.
--Allons, vous avez peur de Laouret, vous aussi; prenez Roussel avec
Caillor. Vous les attellerez à la houe et vous irez refendre les billons
au Prunet. Dès qu’ils seront ouverts et que le vent quercynois les aura
essuyés vous les herserez et vous les roulerez.
--Et toi, Totumard, tu iras greffer les sauvageons. C’est le bon moment.
Quant à vous, Mandine, il faudra venir avec moi dans le jardin: il me
semble que le laurier se flétrit. Je ne sais pas ce qu’il peut avoir. Et
puis ce soir on cuira le pain. Vous direz à la Tayague de venir vous
donner la main.
Bernard s’approcha.
--Le rapport est terminé, mon colonel?
--Oui, répondit Mauléon en riant. Repos.
--Voulez-vous annoncer alors une distribution de vin vieux pour ce soir?
--Vous avez entendu, Fantons. Voilà un monsieur de la ville qui aime le
monde des emblavures. Allons déjeuner, Monsieur Rabevel.
Le repas fut long. Bernard appréciait en gourmet ces mets étonnants,
pâtés de foie, chapons truffés, truites, qui sont le luxe à Paris et que
le moindre _pagès_ du Rouergue peut offrir sans dépense à ses convives.
Comme il s’essayait à découper un pâté, Angèle s’écria, devant ses
tentatives vaines et maladroites, et d’un ton badin:
--Il y a un sort sur lui. Il déprofite les bonnes choses qui lui tombent
sous la main.
--Si encore, répondit-il du tac au tac, j’étais assuré d’en conserver le
meilleur, je crois que je serais assez égoïste pour me résigner à cet
égoïsme et à la réputation que vous me faites.
Elle rosit légèrement mais nul ne s’en aperçut.
--Bien répondu, ça, fit le père Mauléon. Mais comment trouvez-vous ce
petit vin? Il vient du coteau que nous surplombons; c’est sec, dur au
palais, ça n’a pas son pareil pour contenter un gosier d’homme et pour
lui assassiner les pattes. Ah! le pays ne serait pas mauvais si on
voulait. Il ne faudrait que de l’eau pour le faire boire à sa soif.
Ils se levèrent. Rose et Angèle desservirent avec diligence.
«Voulez-vous aller faire un tour? proposa Mauléon.
--Mais volontiers.
--Vas-y aussi, dit la tante à Angèle, tu prendras un bol d’air. Ne te
fatigue pas surtout.» Ils sortirent. Pays d’églogue, un peu âpre,
pensait le jeune homme, pays rude mais sain.
--Les gendarmes ne doivent pas avoir beaucoup de travail ici, hein?
--Quelle question! mais comme partout, je pense. On n’assassine pas, on
ne vole pas. Des chapardages de temps en temps, des coups quelquefois
pour une fille, quelques ivrognes les jours carillonnés. Qu’est-ce que
vous voulez de plus? Eh! c’est bien assez, pardieu!
Des paysans les croisaient, solides, carrés, de forte race. Ils
saluaient, en passant, à la mode ancienne: «A Dieu soyez!» Quel pays!
L’atmosphère pure, le soleil brillant, l’air vif, l’eau légère; un
paradis, si l’homme pouvait concevoir le paradis autrement que dans la
mollesse et dans l’oisiveté.
Une psalmodie interrompit leur conversation: ils virent par le porche de
la Commanderie un cortège qui défilait. «C’est Joindou de Bouyals qu’on
enterre aujourd’hui», dit Mauléon à sa fille. Six hommes portaient le
cercueil sur les épaules: «Oui, fit Mauléon, parce que le chemin finit
un peu plus loin; on ne peut monter à l’église, et au cimetière qui est
derrière elle, que par un escalier. Venez sur le rempart, vous verrez.»
Il les guida; Angèle le suivait, précédant Bernard. Ils longeaient une
terrasse droite en plan incliné; il remarqua que, dépouillée aujourd’hui
de tous bijoux, elle avait conservé en retournant la pierre à
l’intérieur de sa main la bague qu’il lui avait donnée la veille.
Quand ils furent sur le rempart, Bernard vit en effet le cortège funèbre
engagé dans l’escalier qui montait à l’église. Ainsi le mort ne quittait
ses proches qu’au moment dernier de rentrer dans la terre froide. Sa
dépouille imposait aux hommes, même les plus durs, qui étaient obligés
de cheminer sous son fardeau, le frisson de l’inconnu et sa terrible
leçon. Quelle grandeur, quelle sagesse!
Mauléon à présent lui montrait dans le lointain, les bourgades éparses,
semblables à la leur. Sainte Radegonde, la bastide des amandiers; Cirou,
le pays des cerises; Ravise où tournaient encore de vieilles
coutelleries: les ouvriers travaillaient à genoux dans l’eau et chacun
avait son chien couché sur les jambes pour lui tenir chaud; et puis
Pampelonne, fondée en 1290 par Eustache de Beaumarchais, à son retour
d’Espagne où il s’était emparé de Pampelune; on distinguait ses
remparts; Mauléon assurait que les fossés existaient encore, larges,
profonds et remplis d’eau; forte bastide, peuplée de gens batailleurs;
leur jeunesse venait en nombre dans les foires chercher querelle aux
coqs des autres endroits; les Anglais n’avaient pu s’emparer de cette
ville que par la ruse au temps où ils tenaient la Gascogne et tentaient
d’annexer le Rouergue, Froissart raconte l’histoire dans ses chroniques.
Au loin les flèches de Rodez vers le Nord et, vers le Sud, la tour rose
de la cathédrale d’Albi. «Nous sommes comme les Templiers, dit Mauléon,
nous dominons tout le pays.» Il réfléchit, hésita et finit par dire:
«Moi, je ne suis pas un homme instruit, mais j’ai pensé bien souvent
que, pour un homme intelligent qui viendrait habiter ici et se promener
un peu tous les jours sur ces remparts, il y aurait de la consolation,
je veux dire de la... Mais je m’empêtre. Vous comprenez, ici, c’est
comme si on regardait les étoiles au ciel; ça élève l’esprit, n’est-ce
pas?»
Angèle était assise sur le parapet, le regard perdu. Au ras du sol, dans
le lointain, des troupeaux blancs, des cabanes roulantes, la tache noire
d’un labrit, la silhouette d’un berger. L’attitude contemplative de ces
hommes frappait Bernard. Quelles pensées mystérieuses accourues des
horizons immenses leur apportaient le goût et le désir de l’infini?
--Sont-ils bergers de métier ou bien mènent-ils leurs propres troupeaux?
demanda-t-il.
--Bergers de métier en général. Certains d’entre eux gardent les bêtes
d’une grande ferme; d’autres celles de tout un hameau et enfin
quelques-uns leur propre troupeau. Mais tous les Rouergats dans leur
jeunesse accompagnent un berger. Rien de plus difficile que ce métier.
Il faut naître berger. Un proverbe d’ici prétend que seuls les enfants
du vent qui souffle au printemps et à l’automne font de bons bergers.
--Curieux, dit Bernard.
--Oui; une vocation. Certains ne quittent plus ce métier dès qu’ils y
ont goûté. D’autres, après deux saisons, ont besoin d’y revenir; on
dirait qu’ils ont laissé leur cœur là-bas. Ils viennent vous trouver un
beau jour pour boire le coup de l’amitié, couverts du manteau blanc rayé
de rouge... On croirait qu’il y a un sort sur eux...
--Et comment sont-ils vus dans le pays?
--On les juge un peu fous. Mais quand ils reviennent de là-bas, ils
racontent à la veillée des histoires. Des histoires qu’ils ont rêvées,
bien sûr, et qui émerveillent les gosses. Mais les hommes qui ont passé
par le métier les écoutent aussi. Ils sont devenus autre chose,
couteliers, cloutiers, sabotiers, buronniers, ils gagnent mieux leur
vie. Mais à ce moment-là on sent bien qu’ils regrettent, allez; ils
envient les bergers.
--Quelle grandeur», dit Bernard. Il regarda autour de lui; une quinzaine
de maisons semblables à celle des Mauléon se groupaient dans l’enceinte
de la Commanderie.
--Nous sommes des privilégiés, nous tous qui vivons ici, pas vrai?
demanda Mauléon.
--Je le crois bien!
--Tenez, la petite maison à volets verts là, c’est celle de ma sœur, la
tante Rose qui habite avec nous depuis la mort de ma femme, ça fait
dix-sept ans. Plus tard, il faudra probablement qu’Angèle s’y installe.
--Comment ça?
--Vous ne savez donc pas que j’ai cinq enfants? c’est ainsi, oui.
L’aîné, Jérôme, est percepteur à Sartène; le second, Pierre, est
adjudant de Coloniale en Algérie; Jeanne, qui vient après, est mariée à
un propriétaire du côté de Rodez; le quatrième a tiré un mauvais numéro,
il doit être de votre âge...
--Je suis de la classe 85», dit Bernard; il se rappelait le jour où,
comme étudiant en théologie il avait obtenu son exemption: fraude
involontaire, la première.
--Lui aussi, il est soldat de la ligne à Grenoble. Quand il va revenir,
il voudra prendre femme; il a déjà choisi, la seconde fille d’Esquillat,
le buronnier, tu sais qui je veux dire, Angèle? il l’emmènera chez nous:
la maison suit la terre. Alors, Angèle s’installera dans la petite
maison aux contrevents verts, avec la tante Rose... et l’héritier? Elle
pourra rêver à son aise, ma bachelière, elle sera bien là...
Des femmes battaient le chanvre sur la placette; une vieille roulait sa
quenouille, poissait son étoupe; des enfants piaillaient sur les
remparts; les abeilles d’un rucher voisin se dégourdissaient déjà et
montaient jusqu’à eux, portées par le vent; les premiers martinets
passaient en criant de joie. On entendait le métier proche du tisserand.
--Ah! on oublierait les affaires, dit Bernard avec conviction. Les temps
bibliques... Plus de souci d’argent, d’ambitions, de combinaisons
utilitaires. La paix du cœur.
Il comprenait tout à fait à présent pourquoi le Père Régard avait voulu
qu’il vînt jusque là. Le Père désirait que s’imposât à l’amant le
souvenir simple et candide de la maîtresse rachetée de ses fautes,
vivant dans la tranquillité du cœur et des sens, dans une pureté qu’il
n’oserait plus troubler.
--Oui, se répéta-t-il, plus de péché, plus d’ambition... Oui.» Il la
regarda: Qu’elle était belle! «Oui... mais la perdre... ou mener une vie
misérable et gênée... Plus d’Angèle ou plus d’ambition, de lucre, de
combinaisons, d’intérêts...» Le jour allait venir où il ne la verrait
plus!... Mauléon s’était détourné, examinant une tuile cassée de sa
toiture. Bernard sentit qu’Angèle le regardait: «Tout de même, dit-il à
voix basse en relevant les yeux sur cette chair bien-aimée, te perdre!»
Elle était faible aussi, baissa les paupières en silence. Et lui
songeait: comment revenir, comment la garder, comment la reprendre?
Mauléon était retourné auprès d’eux.
--N’est-ce pas, dit-il, on ne se lasserait pas de contempler ce
panorama?
--Oui, ce pays est bien beau.
--Et il n’est pas mauvais, je vous le disais tout à l’heure, tout le
coteau est excellent; dur à travailler, dame! la plaine serait bonne
aussi, tout le coin que vous voyez, là, au bout de mon doigt, c’est de
la terre à jardin. Seulement c’est l’eau qui manque, c’est l’eau.
--Mais, dit Bernard en riant et en montrant le cours rapide du Viaur, il
y en a assez là-bas, je crois.
--Vous voulez rire, Monsieur. Oui, une partie du pays est inculte faute
d’eau. Si je vous disais que nous sommes obligés d’acheter beaucoup de
nos légumes? et qu’il vient des jardiniers depuis Lescure près d’Albi
jusqu’ici pour nous les vendre très cher?
--Mais, tenez, voilà une affaire, achetez cette terre à jardin qui ne
doit pas valoir grand’chose et arrosez-la.
--Je croyais que le site vous empêchait de penser aux affaires, dit
finement Mauléon.
--Le vent a tourné, vous voyez. D’ailleurs c’est une affaire pour vous
et non pour moi, cela.
--Oui; aller chercher l’eau au Viaur avec un arrosoir ou un tonneau à
roues; c’est pas mal imaginé. Ne vous moquez donc pas, Monsieur Rabevel.
--Est-ce que ce moulin tourne, là-bas? demanda Bernard.
--Guère plus; il y a trois moulins à peu de distance l’un de l’autre; et
du travail pour un. Alors...
--Alors, il ne doit pas valoir cher, hein?
--Cela, je n’en sais rien; en tous cas, le meunier est vieux, ses
enfants établis ailleurs; je pense que ça n’irait pas chercher plus
d’une pièce de six cents pistoles, huit cents peut-être avec le barrage.
--On n’a donc jamais pensé à poser des turbines sur ce barrage? Tenez,
la voilà l’affaire, Monsieur Mauléon. Quelle quantité d’eau faudrait-il
pour arroser les bonnes terres à jardin que vous m’avez fait voir?
Mauléon réfléchit, avança des chiffres; Bernard avait tiré son calepin,
commençait des calculs. Il s’interrompit, le crayon en l’air: la rivière
avait-elle de l’eau en été au moins?--Oui, oui, l’eau passait toujours
au-dessus du barrage, toute l’année. Bernard fit un soupir de
soulagement. Qu’était le débit de la rivière? Cela, Angèle le savait;
les deux chiffres, maximum et minimum étaient gravés en face des cotes
maximum et minimum sur l’échelle officielle que le service des Ponts et
Chaussées avait justement établie au moulin; ils étaient dans sa mémoire
depuis longtemps. Bernard traça encore quelques chiffres.
--Cela pourrait très bien aller, conclut-il. Aucune de ces terres n’est
à vous?
--Non, mais elles touchent les miennes.
--Ah! diable! eh bien! il faudrait s’arrondir, les acheter. Elles ne
sont pas chères?
--Sans doute. Mais enfin il y a un joli lot et ça irait chercher tout de
suite une dizaine de mille francs. Et moi, je n’ai pas d’argent, du
moins une telle somme.
--C’est un denier d’ailleurs. Mais vous comprenez bien qu’il serait vite
retrouvé le jour où ces terres seraient irriguées, vous pourriez sans
doute les vendre avec bénéfice.
--En se contentant de doubler, je crois qu’on les vendrait le lendemain
par parcelles. Tous les gens d’ici s’y feraient un jardin. Mais c’est
toujours la question: comment les irriguer?
--Comprenez-moi. Nous essayons d’avoir option sur les terres d’abord,
sur le moulin aussitôt après, à un prix fixe bien déterminé. Si nous
réussissons, nous montons les turbines et les pompes. Sur vos terres un
petit château d’eau; voilà votre irrigation assurée. Entre temps vous
obtiendrez facilement un contrat d’éclairage avec la commune, et le
bénéfice du contrat vous payera l’installation des dynamos et de tout le
matériel ainsi que la surveillance et l’entretien. Les terres seront
irriguées pour rien. Vous pouvez revendre tout ou partie en vous
réservant toujours, bien entendu, la fourniture de cette eau précieuse.
C’est une petite combine qui sera longue et délicate à mettre au point
mais qui serait sûrement très fructueuse.
--«Je crois bien, je crois bien!» s’exclama Mauléon illuminé soudain.
Irriguer ces terres, arrondir sa propriété, mots magiques qui le
transportaient. Il se rembrunit: «Seulement...»
--Je vous comprends. Huit mille francs le moulin, dix mille les
terrains, deux mille le château d’eau, quinze mille l’installation,
total trente-cinq mille; par le petit bout, par le petit bout. Combien
pouvez-vous sortir de votre poche?
--Heu! rien pour le moment à vrai dire; l’argent que j’ai, je dois
d’abord l’employer à rembourser mon gendre...
--Rien! c’est peu, c’est peu... On ne peut rien faire avec rien; il vous
faut laisser tomber cela, c’est dommage. Voyez: le bénéfice sur le
terrain: dix mille; les contrats d’électricité et d’eau vous donneraient
au moins huit mille par an. En trois ans, mettons quatre à cause de
l’imprévu, vous étiez remboursé. Vous aviez gagné trente-cinq mille
francs et une petite rente de cinq ou six mille nets de tous frais, qui
tombaient là sans fatigue, raide et sûr.
--Oui, on dit ici comme vache qui pisse.
--Tiens, c’est joli cette expression, dit Bernard en se tournant vers
Angèle; il faudra la servir au Père Régard.» Il se mit à rire de cette
plaisanterie de mauvais goût; il dissimulait sous cet artifice la joie
profonde qui l’animait: «Je le tiendrai quand je voudrai maintenant, ce
bon Mauléon; et Angèle avec lui.»
Elle l’avait deviné; elle lui jeta un regard troublé où l’amour indompté
le disputait à la crainte. Il se redit avec satisfaction: «Et Angèle
avec lui.» Et il se sentit tout guilleret.
Ils redescendirent sur la place. «Allons jusqu’au four, si vous voulez
bien», proposa Mauléon. Mandine se démenait, les cotillons et les
manches retroussés, le jacoutil largement ouvert, offrant à la vue dès
qu’elle se penchait deux gros seins fermes et bruns. La Tayague, mince
femme remuante l’aidait sans bruit. Mauléon ouvrit la porte du four, se
baissa.
--Les filles d’aujourd’hui ne savent rien faire, dit-il. Un four trop
chaud ou un four trop froid. Que vous a enseigné votre mère? Vous ne
savez pas faire un feu de four à pain. Allez à la cuisine, portez toute
la braise dans la pelle-rispe; puis vous ferez un bon dessous en braise,
large du bas et un peu creusé en haut comme les allées des emblavures.
Comme ça vous aidez la flambée des fagots; vous épargnez le tas de bois
et, sitôt brûlé, le fagot rejoint votre dessous en braise, aide pour le
suivant et ne se dépense pas pour rien à cause de la cendre qui adoucit
et égalise la chaleur.
Il goûta la pâte:
--Vous avez fait le chef levain hier au soir? Bien. Vous n’enfournerez
que quand le four sera bien blanc partout. Vous défournerez une heure et
demie après; mais vous commencerez de regarder par l’œillard au bout
d’une heure vingt; suivant la mouillure de l’air, le pain se hâte ou
retarde; il faut le surveiller, il est de caprice comme une catin.
Il dit à Bernard:
--C’était Rose qui s’occupait de tout cela auparavant; elle ne peut plus
avec ses jambes enflées; tout juste si elle se traîne de la cuisine à la
chambre les jours où le temps est à la pluie. Il faudra qu’Angèle la
remplace, se mette à ces choses; si je continuais à vouloir m’en occuper
je ne pourrais plus sortir avec les valets, le travail s’en ressentirait
vite.
--Je vous vois bien dans ce rôle de commandante en chef, dit Bernard à
la jeune femme.
--Bien sûr; cela me distraira d’ailleurs, répondit-elle.
Les deux hommes descendirent au village tandis qu’elle rentrait à la
maison; Bernard voulait acheter le vin vieux qu’il avait promis aux
valets. Comme ils circulaient dans les ruelles, Mauléon dit tout à coup:
--Votre idée me travaille, vous savez.
--Quelle idée? répondit le jeune homme feignant la surprise.
--Celle du moulin, de l’électricité, des terrains.
--Ah! oui. Il ne faut plus y penser puisque vous n’avez pas les moyens
de la réaliser. Moi, quand je vois, dans une chose qui me tient au cœur,
que je ne pourrai arriver à ce que je désire, je fais une croix sur
cette chose; je n’y songe plus.
--Vous pouvez faire ça? vous êtes bien heureux.
--Affaire de volonté. Une occasion perdue, cent de retrouvées. Allez,
parlons d’autre chose et ne vous inquiétez plus de moulin ni de jardin.
Vos compatriotes continueront de s’éclairer au pétrole et leurs terrains
de boire quand il pleut. Ne vous faites pas de tracas pour eux. Vous
n’avez rien perdu? eh bien! alors, laissez tout cela.
--Vous avez raison, dit Mauléon. Laissons tout cela.
Mais malicieusement, Bernard ajoutait:
--A moins que vous n’ayez conscience de n’avoir encore examiné que trop
superficiellement l’affaire et que vous ne vous rendiez compte de la
possibilité de trouver quelque moyen en approfondissant votre idée. Car,
évidemment, une telle combinaison est extrêmement belle; on en voit peu
dans les grandes affaires qui soient comparables à celle-là comme
rendement.
--Je le pense aussi.
--Oui. Réflexion faite, cela vaut la peine que vous étudiiez un peu ça.
--Mais vous-même qui avez l’habitude de ces choses, vous ne pouvez pas
me donner un conseil?
--«Enfin, se dit le jeune homme, il y est arrivé tout de même.» Il
répondit: Un conseil, un conseil, quel conseil voulez-vous que je vous
donne? Je vous indique la combinaison et encore gratuitement,
souligna-t-il, mais je ne réfléchis pas pour les affaires des autres;
j’en ai bien assez de réfléchir pour les miennes. Enfin, écoutez, j’y
penserai, je verrai, si par hasard une idée me venait, je vous la
communiquerais.
Mauléon le remerciait avec chaleur; ils rentrèrent et ne parlèrent plus
de la question ce soir-là. Après le dîner ils restèrent tous les quatre
à bavarder. Minuit arriva sans qu’ils s’en fussent aperçus; Angèle remit
à Bernard un chandelier de cuivre, alluma la bougie avec un brandon pris
entre les chenêts. Il les salua tous trois, leur souhaita bonne nuit et
monta dans sa tour. Il se dévêtit, passa sa robe de chambre. «Que fait
donc encore Angèle en bas?» se demanda-t-il. Il ouvrit la fenêtre.
C’était décidément le printemps. Une ardeur amoureuse le calcinait: «Il
faudra que je l’embrasse quand elle montera», se dit-il. La brise tiède
le caressait. Il aperçut à la fenêtre de Mauléon la clarté de la bougie
qui s’éteignit presque aussitôt: «Le brave homme se couche», pensa-t-il.
Au-dessous de lui, une lumière se déplaça, remuant de grandes ombres:
«Voilà la tante Rose qui rentre dans sa chambre; elle a dû s’attarder à
tout ranger avec Angèle.» Le désir le secoua: «Angèle va enfin monter.»
Mais l’espagnolette grinça; la tante ouvrait la fenêtre; il l’entendit
dire: «comme il fait doux!...» Puis il perçut un chuchotement; il prêta
l’oreille mais ne put rien saisir pendant un moment. Il comprit que sa
maîtresse était encore là et qu’elles parlaient toutes deux à mi-voix;
sur ce ton affaibli les timbres se confondaient. «Que disent-elles?» se
demandait-il très intrigué; il écouta encore de toute son attention et
enfin il distingua: «Reine du Ciel... Tour d’Ivoire... Arche
d’Alliance... Maison d’Or... Priez pour nous... Priez pour nous...» Les
deux voix se répondaient plongeant dans l’abîme de la divinité; il
releva la tête vers les étoiles silencieuses. Il ferma la fenêtre,
éteignit la bougie et se mit au lit.
Il devait reprendre la voiture le lendemain à neuf heures. A sept heures
et demie il était debout. Il s’habilla rapidement, boucla sa valise; il
resta un moment pensif à la fenêtre; le temps s’était assombri, les
nuages cachaient l’aurore, mais le paysage immobile conservait sa
lividité et sa muette grandeur; il revint à son bagage, désœuvré,
hésitant, obsédé d’une pensée informulée; il s’accouda de nouveau à la
croisée et s’oublia dans une contemplation mélancolique. La pendule
sonna, il se retourna brusquement: huit heures et demie! il ouvrit la
porte; dans l’ombre, une forme qui semblait attendre se jeta vers lui,
un visage trempé de larmes toucha sa joue, des lèvres se collèrent aux
siennes, les gémissements étouffés, les sanglots qui secouaient le corps
délicieux le firent trembler. Mais un pas résonna dans l’escalier; ils
se disjoignirent, elle regagna sa chambre sur la pointe des pieds tandis
qu’il descendait. Ainsi à peine avaient-ils eu le temps de s’embrasser
sans pouvoir même prononcer une parole.
--«Je venais vous appeler», dit Mauléon, car c’était le bruit de ses pas
qui les avait séparés. «Je craignais que vous ne vous fussiez oublié.»
--Eh! c’est qu’alors je serais furieusement en retard!
Tandis qu’il déjeunait, Bernard écoutait son interlocuteur et attendait
avec impatience qu’il abordât la question qui leur tenait au cœur. Après
mille circonlocutions que le jeune homme ne paraissait pas comprendre,
écoutant d’une mine candide et sans avoir l’air de chercher plus loin,
Mauléon se décida tout à coup.
--Avez-vous, demanda-t-il, songé à ce dont nous avons parlé?
--A quoi donc?... Ah! oui, l’irrigation. Excusez-moi, je n’y étais plus.
Je vous dirai aussi qu’hier soir, après cette nuit de wagon, j’étais
très fatigué; je me suis endormi sitôt au lit pour m’éveiller à l’heure
que vous savez... Mais que voulez-vous que je vous dise? Formez une
Société si vous n’avez pas d’argent.
--Ce n’est pas possible, cela, il faudrait des gens de loi et ils nous
mangeraient tout le grain pour ne laisser rien que l’herbe.
--Réunissez-vous à quelques-uns et faites, entre amis, un petit contrat
sous seing privé.
--Ça non plus, ça n’irait pas. Il ne faut pas trente-six têtes dans des
affaires comme celle-là; on perdrait le plus clair du temps et du
bénéfice à se chamailler.
--Écoutez, il n’y a alors qu’à faire en sorte d’avoir le moins d’argent
possible à débourser si vous voulez agir seul. Tâchez d’obtenir sur le
moulin et les terrains des options de très longue durée, un an si
possible ou deux ans; quitte à payer ces options une centaine de francs
de plus. Cela vaut bien cinq ou six cents francs, mille francs les deux;
vous pouvez bien disposer de mille francs? Bien sûr. Demandez un devis à
un spécialiste de travaux hydrauliques; je vous donnerai quelques
adresses tout à l’heure. On vous enverra un ingénieur; on vous soumettra
des plans tout faits gratuitement. Vous choisirez tout seul celui que
vous voudrez pour l’irrigation. Pour l’électricité il faudra
naturellement que vous ayez l’accord de la commune. Mais commencez par
l’irrigation. Faites-vous donner des termes de paiement échelonnés sur
de longs délais pour tous ces achats. Vous pouvez ainsi arriver à vous
contenter de débourser dix mille francs en deux ans; le surplus sera
payé par les rentrées de votre affaire. Eh bien! dix mille francs en
deux ans, sapristi, vous en disposerez bien tout de même.
--Certainement oui.
--C’est donc plus simple que nous ne pensions. Allez-y comme ça. Et si
vous avez besoin d’un coup de main, d’un renseignement, d’un appui dans
quelque administration, et même, ma foi, de quelques billets de mille,
comptez sur Bernard Rabevel.
--Ah! Monsieur, je n’aurais pas osé vous le demander; mais je n’aurais
pas entrepris une affaire si difficile sans votre aide. Puisque vous me
promettez de m’aider, je vais engager ça tout de suite.
--C’est entendu.
Le cocher arrivait, faisait claquer son fouet dans la cour. Mandine vint
prendre la valise.
--Ainsi, dit Bernard, voici l’heure de mon départ. Adieu, monsieur
Mauléon.
--Pas adieu, voyons, maintenant vous serez obligé de revenir, si ce
n’est pas par amitié ce sera pour voir les travaux. Pas adieu, Monsieur
Rabevel.
Angèle était immobile dans l’encadrement de la porte. Il comprit qu’elle
devait avoir entendu. Il répondit:
--Pas adieu, pas adieu. Eh bien! alors, au revoir, si rien ne doit
m’interdire le retour.
--Qui aurait assez de cruauté pour vous l’interdire? demanda Angèle d’un
ton qui voulait être badin.
Mauléon était déjà dans le couloir. Bernard se pencha sur les mains de
la jeune femme, les baisa longuement. Et elle à voix basse répétait:
«Assez de cruauté, assez de cruauté pour vous l’interdire...» Elle
répéta encore: «Assez de cruauté...» Puis, enfin sans force: «Assez de
vertu...»
Une pluie froide commençait de tomber par larges gouttes fouettantes.
Des nuages cuivrés s’accumulaient: «Aïe! aïe! fit Mauléon, la grêle qui
arrive. Excusez-moi. Il faut que je donne mes ordres aux valets.» Il
s’en fut, en courant, vers les étables. Le chat miaula, violemment
projeté d’un coup de pied. La tante Rose qui faisait ses politesses à
Bernard se retourna suffoquée: «Doux Jésus! c’est Angèle, voyez-vous;
elle qui ne brutalise jamais les bêtes. Qu’est-ce qu’elle a?» Angèle se
jetait dans l’escalier, hoquetante et sanglotante, incapable de se
maîtriser plus longtemps: «Qu’est-ce qu’elle a?» se répétèrent-ils tous
deux ensemble en se regardant. Bernard tremblait qu’un soupçon
n’effleurât la vieille fille. Il eut l’idée de dire d’un ton mystérieux:
«Ah! j’y suis!» Et il reprit d’une voix insistante: «J’y suis, j’y
suis.»--«Où avais-je la tête, fit enfin Rose illuminée, c’est
l’héritier!» Et elle le quitta, car le cocher s’impatientait; de la
porte, elle lui fit un signe d’adieu et rentra dans la maison. La
voiture s’ébranla et il aperçut à travers les persiennes d’une fenêtre
la figure du désespoir qui appuyait son front cadavérique sur les lames.
Livré à lui-même dans sa voiture, sans rien qui pût offrir un
divertissement à ses pensées, un exutoire à sa révolte contre le destin,
il se tenait immobile et rigide comme une momie, au fond du capotage. La
grêle et la pluie mêlées, la tourmente de la nature ne dérivaient pas
son esprit. Toujours se posaient avec la même rigueur les termes
contradictoires du problème de son existence: Pourquoi tout
s’opposait-il à l’épanouissement de ses désirs? Tout: la société, les
faits, les caractères, les institutions et même ses désirs eux-mêmes qui
s’entredévoraient. Il ricana: «Et dire que j’ai pu croire à l’existence
d’un dieu!» Une irritation contre son impuissance, contre cet ensemble
de causes obscures qu’on appelle la Fatalité, l’envahissait. Il sentait
s’accumuler les signes intérieurs de ces terribles colères blanches qui
le laissaient sans souffle. Pourvu qu’il pût rentrer à Paris! Sa gorge
se serra, il se devinait terreux, le sang fuyant sa face; tous ses
organes internes se serraient ou se dilataient; une insupportable
impression d’éclatement, d’étouffement, de déchirement le gagnait. «Je
crois que je vais crever», se dit-il. Il remua vaguement, perdit
l’équilibre et tomba sur la route.
A ce moment les chevaux étaient au pas, montant une côte. Le cocher
sauta à terre immédiatement, cala les roues, ramassa le jeune homme qui
ouvrait les yeux. «Un peu étourdi seulement? rien nulle part? marchez un
peu, pour voir.» La pluie qui le cinglait le réveilla tout à fait. Il se
sentait de nouveau dispos, revenant de loin: «Cet idiot m’a sauvé la
vie», se dit-il. «Vous dormiez sans doute? demanda le brave homme; voilà
comment les accidents arrivent. Vous seriez tombé dans la descente de
Pézés, vous rouliez sous la roue et, de là, dans le ravin. Et le papa
Binoche aurait fait connaissance avec les gendarmes. C’est comme ça!»
Bernard le regarda d’une manière singulière: c’était vrai cela; le
bonhomme répétait, un peu ahuri de ce regard: «C’est comme ça.» Alors le
jeune homme tira de sa poche son portefeuille et lui remit un billet de
cent francs. Le cocher changea de couleur, crut qu’il avait mal
interprété ses paroles, refusa le présent. «Quoi, dit Bernard en
gouaillant, tu veux dire que ma vie ne représente pas cent francs?
--«Ah! si c’est ainsi, fit l’autre, ça va bien.» Et il serra
soigneusement le papier dans une triple bourse compliquée de boucles, de
tirettes et de cordons.
Bernard remonta en voiture. Il était tout à fait remis; vraiment ce choc
énergique lui avait fait du bien. Il rêva un moment; il se sentait peu
de chose: «... Un grain de sable, une vapeur suffisent...» Il osa
s’avouer que peut-être à cette heure la mort eût été préférable. Certes
il se sentait fort; il sentait qu’il réussirait dans ses entreprises;
mais cela même lui faisait peur; il se savait prêt à tout, débarrassé de
tous les vains scrupules; les dernières pudeurs de son âme s’alarmaient
avant de s’évanouir.
Le soir même, il prit à Capdenac le train pour Paris. Dans son
compartiment il ne pensait déjà plus qu’aux nécessités de ses affaires.
Angèle veillait, douce et déchirante image, mais derrière le voile des
propositions urgentes qui s’offraient en foule à sa réflexion et à sa
volonté. L’essentiel était décidé relativement à ses adversaires et à
ses auxiliaires. Mais les détails? En particulier, la conduite à tenir à
l’Assemblée Générale du 30 Mars le préoccupait déjà. Il passa sa nuit de
voyage à y penser.
Et ce 30 mars, en remontant les Champs-Élysées pour se rendre à cette
réunion, tout avait été si bien préparé qu’il ne redoutait plus rien. Sa
pensée retourna à Angèle; il songea vaguement à elle sans que son esprit
s’arrêtât à rien de plus précis que du chagrin et du regret; mais
l’espérance du succès dans la lutte où il se débattait contre Blinkine
et Mulot, refluait jusque-là, tempérait sa peine. Il avait marché sans
s’en rendre compte; il se heurta à un attroupement. Il leva la tête et
s’aperçut qu’il était arrivé.