Adresser la réponse à notre bureau de Paris.»

Blinkine eut un éblouissement. Était-ce possible? Un acheteur pour ces

dix voiliers, mais c’était deux à trois millions de trouvés, la Cie

Bordes enrichie de deux vapeurs, la trésorerie assurée, l’affaire du

Puy-de-Dôme dans le sac et les ailes coupées au _Conseiller_.

Il attendit avec impatience Mulot. Celui-ci, après le sursaut de joie

immédiat, déclara:

--Très joli, tout cela. Mais Bordes a raison. Il faut voir ce que c’est

que ces Vénézuéliens. J’ai une idée. Je connais un gros commissionnaire

en marchandises, un nommé Tagnès, qui a fait longtemps toutes les côtes

de l’Amérique du Sud et qui n’ignore aucune des particularités ni des

personnalités importantes de ces pays-là. Il faudrait l’emmener avec

nous. Il confesserait les paroissiens; on verrait tout de suite à qui on

a affaire. Vous-même, avez-vous un œil à la Colombian Bank?

--Notre comptable y a peut-être des camarades.

--Envoyez-le aux nouvelles. Si ces gens-là donnent cette banque en

référence, c’est que celle-ci fournira de bons renseignements pour une

raison que nous ignorons. Ce qui vaut mieux c’est la connaissance du

solde créditeur au compte courant.

Ils dépêchèrent le comptable; ils envoyèrent un billet Chaussée d’Antin

informant leurs acquéreurs éventuels qu’ils se rendraient à leur bureau

le lendemain matin à 10 heures; ils joignirent le sieur Tagnès qui

accepta de les accompagner. Quand ils revinrent à leur bureau de la rue

de Rivoli, le comptable était de retour: «La société en question, leur

dit-il, a un dépôt de quinze cent mille francs.» Ils échangèrent un

regard satisfait: tout s’annonçait bien.

Le lendemain ils se retrouvèrent dans l’antichambre de la Cie

vénézuélienne. «Du luxe et du goût, ma foi, déclara Mulot; et tout cela

a très grand air.»

On les introduisit dans une vaste pièce ornée de gravures très belles,

reproductions d’œuvres célèbres; un tapis gris perle, des tentures bleu

pâle; le mobilier Empire; la bibliothèque était entr’ouverte. Mulot

distingua quelques titres: Les _Œuvres_ de Michelet, le _Siècle de Louis

XIV_ de Voltaire, _Le Discours sur l’Histoire Universelle_ de Bossuet...

puis des titres espagnols qu’il ne déchiffra pas; ce qu’il avait lu lui

suffisait:

--Le type qui est là, dit-il à voix basse, n’est pas le premier venu, il

a la bosse de l’histoire.» Il ajouta pour lui-même:

--C’est un confrère.

Et une bonne part de sa méfiance disparut.

Elle s’évanouit tout à fait quand le Señor Ramon Sernola entra.

L’élégance, la distinction, la jeunesse du nouveau venu frappèrent les

visiteurs.

--Excusez-moi de vous avoir fait attendre, dit-il, avec une pointe

d’accent. A qui ai-je l’honneur de parler?

Ils se nommèrent, présentèrent Monsieur Tagnès; ils avaient craint,

dirent-ils, d’avoir besoin d’un interprète.

--Ah! dit Ramon avec une joie parfaitement jouée, habla usted castillan?

Ils entreprirent une conversation en espagnol où se croisaient les

exclamations de surprise.

--Mais votre ami est extraordinaire! s’écria Ramon. Il connaît le

Tout-Caracas; et quelle mémoire! Et mon père, et ceux de mes amis, sont

ses clients. Enfin nous voilà en pays de connaissance. Comme c’est

curieux! Si je n’avais pas fait mes études en France je vous aurais

certainement vu dans mon pays! Il est même étonnant que je ne vous y aie

pas rencontré pendant mes vacances! Mais nous bavardons, nous

bavardons... Venons aux choses sérieuses. Voici où nous en sommes. Notre

société est jeune; elle n’a que de l’argent et pas de matériel; elle est

la filiale d’une grosse société d’engrais que les armateurs anglais

tondent jusqu’au sang et qui veut se délivrer de leur tutelle; elle a

donc décidé de faire elle-même ses transports sur la ligne

Caracas-Glasgow; fret d’aller: les guanos, fret de retour: le charbon.

Ces marchandises ne sont pas pressées; donc, il faut aller au voyage

économique c’est-à-dire au voilier. Êtes-vous vendeurs, comme on nous

l’a dit?

--Cela dépend du prix, fit Blinkine.

--Dites.

--S’agit-il des douze bateaux du type _Triton_?

--Oui; mais dix me suffisent.

--Neuf, chacun vaut quatre cent mille francs.

--J’en donne cent cinquante.

Le marchandage commença. Enfin on se mit d’accord pour la somme totale

de deux millions.

--Et le paiement? demanda Mulot.

--Huit cent mille comptant, le surplus en trois traites acceptées de

quatre cent mille payables semestriellement; privilège du vendeur sur

les bateaux.

--Aval d’une banque?

--Si vous voulez, mais dans ce cas je ne vous offre que quinze cent

mille au lieu de deux millions.

--Eh! là, vous êtes gourmand!

--Pas moi, la Banque. La sécurité se paye.

--Bon; disons donc deux millions, conclut Blinkine; si vous voulez bien,

je vais présenter votre proposition à mon assemblée générale et je vous

donnerai une réponse ferme le 30 ou le 31 de ce mois.

--Entendu! fit Ramon.

Un homme très brun, cheveux et barbe très longs, et portant des lorgnons

jaunes venait d’entrer.

--Mon directeur, Monsieur Ranquillos, mon autre moi-même; c’est lui qui

ramènera vos bateaux en caravane à Caracas si l’affaire se fait.

Le directeur salua et dit en français quelques mots aimables avec un

terrible accent.

Puis ils se séparèrent.

--Quelle impression? demanda Mr. Tagnès sur le seuil.

--Et la vôtre?

--Ce Monsieur Sernola est à n’en pas douter le fils de notre client

Sernola, président de la Chambre de Commerce de Caracas; de l’argent, de

la considération. Ses camarades du Conseil sont aussi des meilleures

familles de commerçants de ce pays. Si vous voulez d’ailleurs, je puis

câbler au notaire qui a dressé l’acte, dit-il, en consultant une carte

que lui avait remise Ramon et où figuraient la composition du Conseil

d’administration et l’étude où étaient déposés les statuts de la

Société.

--Cela vaut la peine, fit Blinkine.

Ils entrèrent dans un bureau de poste et télégraphièrent:

«Señor Mandrinos, 40, Calle Alcala, Caracas.

Puis-je traiter affaire importante avec Société Navigation

administrateur Ramon Sernola. Amitiés.

Rabevel, ou le mal des ardents, Volume 2 (of 3) · 第 10 / 14 题