Et, en effet, ce jeune homme de vingt-deux ans mit sur pied la plus
surprenante combinaison qu’on ait jamais vu mûrir dans le monde
financier. Il ne négligea rien; il tint compte de toutes les
circonstances connues ou prévisibles et les éléments psychologiques ne
lui parurent pas devoir être les moindres; un secret rigoureux sur ses
intentions, une discrétion totale vis-à-vis de ses intimes
collaborateurs qui n’étaient que des agents d’exécution, lui permirent
d’agir par la surprise et de dérouter un adversaire qui ne put se rendre
jamais exactement compte de la tournure qu’allaient prendre les
événements; son art extraordinaire, son sentiment exact du réel,
réussirent à donner à tous les faits dont il provoquait le
déclanchement, l’allure normale et naturelle qui seule pouvait créer
l’atmosphère de confiance dont il avait besoin. Il sut conduire cette
lutte avec un sang-froid incomparable mais il avoua plus tard qu’il
avait senti à cette époque pour la première fois de sa vie passer dans
sa chair le tourment de la grande aventure dont son enfance avait envié
le frisson aux pirates de jadis.
Le 3 Mars de cette année 1887, c’est-à-dire quelques jours après
l’entretien qu’on vient de rapporter, les banquiers, les directeurs des
établissements de crédit, les remisiers, les agents de change, et, d’une
façon générale, toutes les personnes qui, de près ou de loin touchent à
la Bourse, trouvèrent dans leur courrier le premier numéro d’une revue
qui s’intitulait le _Conseiller de l’Épargnant_. Ils crurent d’abord
avoir affaire à une nouvelle feuille de chantage financier comme il en
naît et il en meurt des dizaines chaque année. A leur grande surprise,
ils se trouvèrent en présence d’une revue du marché documentée,
pondérée, sérieuse, et qui paraissait honnête; quelques études très
consciencieusement menées de diverses valeurs faisaient ressortir sans
parti-pris apparent, par la simple comparaison des chiffres, la position
de chaque affaire, ses chances d’avenir, les risques qu’elle pouvait
présenter. Une large place était réservée à la Société Bordes et Cie qui
était jugée avec faveur et dont il était dit que le passé semblait
garantir l’avenir. Une tribune libre était ouverte à tous les
correspondants bénévoles pourvu qu’ils fussent abonnés; les abonnés
avaient également droit à des renseignements gratuits qu’on leur
garantissait impartiaux sur tous les postes de la Cote. La revue était
bi-hebdomadaire et aspirait à devenir quotidienne.
Cette formule nette, courtoise, cet appel à la collaboration de tous
plurent au public; de nombreuses personnes qui avaient ou croyaient
avoir quelque chose à dire, s’abonnèrent et bientôt, l’engouement
aidant, elles furent assez nombreuses pour que le _Conseiller_ devînt
quotidien. La Tribune libre en fut la partie la plus vivante et la plus
lue; très surveillée, elle ne publiait que des communications d’une
forme modérée mais en général intéressantes et quelquefois fort
piquantes. Dès le deuxième numéro on avait pu lire ceci:
«La Direction de notre revue publie aujourd’hui dans sa Tribune libre
sous la signature mystérieuse _L’Œil_ une communication qui lui paraît
extrêmement intéressante. Elle connaît l’auteur, personnalité
considérable du monde financier, qui lui a demandé de respecter son
incognito devant le public et elle se porte garante de son
honorabilité auprès de ses lecteurs.»
Suivait la lettre de L’Œil:
«J’ai lu votre journal avec un vif intérêt. Il y a, semble-t-il, un
réel effort d’indépendance et d’impartialité, c’est-à-dire d’honnêteté
dans votre premier numéro. Mais ce n’est pas assez: les bons journaux
financiers ne manquent pas, les bons spécialistes non plus. Ce qui
nous manque en France ce sont les censeurs des mœurs financières. Et
entendez-moi: non pas les soi-disant vengeurs de l’épargne, pour la
plupart maîtres-chanteurs, mais des gens qui verraient les choses de
haut, iraient du particulier au général en vue de réformer les
institutions pour le bien public. Je m’explique sur un exemple pris au
hasard parmi les valeurs que vous étudiez dans le numéro que j’ai sous
les yeux.
«Voici donc la Société Bordes. Votre technicien prend et compare les
bilans: il les tient pour exacts; il tient également les dividendes
distribués pour normaux et donnant une bonne représentation de
l’affaire. Il conclut de son étude que les chiffres peuvent inspirer
confiance. Tout cela est fort bien, mais purement théorique et non
réel.
«Que voyons-nous, en effet, dans une telle affaire? Rien du dehors.
Mais faites examiner le compte «Pertes & Profits». Cherchez d’où
viennent les pertes qui réduisent si considérablement les bénéfices et
vous y trouverez surestaries, chômage, radoub, casuel etc... dans des
proportions que vous ne trouvez pas ailleurs. Consultez le tableau des
frets, vous constaterez que cette société est obligée de consentir des
frets plus bas que ses concurrents en raison de la durée plus grands
de ses transports car elle n’a que des voiliers! Elle est donc mal
organisée? Incontestablement. Elle est donc mal dirigée? Oui et non.
Lisez les compte-rendus de ses assemblées générales, voyez le tableau
de son personnel et enfin compulsez le registre des actionnaires et
vous comprendrez. Cette malheureuse société est grugée par des
non-techniciens qui font une majorité, paralysent la direction
technique et mènent une belle affaire à la ruine. Car il ne faut pas
se faire d’illusion. L’action qui se traite à quatre mille ne justifie
pas la moitié de ce cours et, aux vaches maigres qui s’annoncent pour
les sociétés de navigation, vous la verrez descendre à 1.000, à 500,
peut-être au-dessous. Cela se comprend; une telle affaire n’est point
de spéculation. Sa trésorerie doit être au large, son argent doit
servir à autre chose qu’à des opérations financières. Une société
d’affrètement ne doit pas être dans la main de banquiers. Voilà une
vérité d’ordre général, voilà ce que devrait dire votre collaborateur.
Si beau que soit le fruit, dès que le ver s’y montre, il est gâté. Le
ver ici est visible.
«Naturellement, ce que je dis pour cette société pourrait être dit
pour d’autres. Depuis des années, je me fais une sorte de philosophie
des affaires. Les entreprises périclitent toujours pour les mêmes
causes qui se ramènent toutes à une dizaine de types généraux. Ce sont
ces types que vous devriez rechercher et indiquer.»
Ces quelques lignes furent l’origine d’une controverse qui eut un grand
retentissement. Nombreux les banquiers, nombreuses les sociétés qui,
ayant appliqué à leur propre cas les paroles du collaborateur inconnu, y
contredirent véhémentement. Les journaux furent remplis d’une polémique
où financiers, économistes et politiciens s’expliquèrent. Les grands
quotidiens publièrent eux-mêmes sous le titre: «La discorde au camp
d’Agramant» ou «A quelle sauce l’Actionnaire désire-t-il être mangé?» ou
sous d’autres titres plus ironiques encore, un résumé de la discussion
avec la reproduction de l’article qui avait déchaîné le tapage.
Déplorable publicité pour Bordes et Cie. Le titre de cette société se
mit aussitôt à baisser.
Impartial, le _Conseiller_ inséra, quelques jours après, une longue et
assez discourtoise réponse écrite par Blinkine et Mulot, et qu’avait
signée, avec assez de répugnance, Bordes lui-même. _L’Œil_ ne s’en
formalisa pas:
«Je me suis placé, écrivait-il au _Conseiller_, au point de vue
général. Si Bordes est tellement sensible, comme je ne tiens pas à le
peiner je prendrai ailleurs mes exemples. Nous en trouverons aisément.
Je me contenterai de triompher modestement quand la société Bordes
sera dissoute, liquidée ou reconstituée sur de nouvelles bases, ce qui
est fatal. Qu’on se rappelle les _Rangaja_, les _Tabacs de Corinthe_,
les _Forges du Maine_, etc... Il eût été amusant et instructif de
suivre sur la _Bordes et Cie_ les méfaits de son vice congénital. Mais
ces messieurs sont d’épiderme trop délicat. Je le ferai
silencieusement et pour mon seul plaisir, en philosophe; je construis
ma courbe et je m’amuse. On m’excusera d’avoir involontairement
provoqué tant de bruit.»
Ce ton de sérénité et de certitude, ce détachement si tranquillement
affiché, cette intervention du hasard qui avait fait prendre pour
exemple la société Bordes d’une manière si évidemment fortuite tout
comme elle aurait pu indiquer telle ou telle autre société, ne firent
qu’impressionner davantage les lecteurs. De nombreuses lettres
parvinrent au journal qui demandèrent à _L’Œil_ de ne pas s’émouvoir et
de poursuivre ses démonstrations.
Il se fit un peu prier puis, se fondant sur des documents que tout
actionnaire pouvait réclamer et qui, disait-il, avaient été mis à sa
disposition par un actionnaire, il entreprit une critique détaillée de
la société, sans jamais parler des personnes, en remontant chaque fois
aux institutions et en concluant certain jour: «_Il est fatal qu’on
aboutisse au gâchis._»
Une autre fois, il écrivit:
«On m’assure que si l’action Bordes est descendue à 1,600 frs c’est
moi qui en suis cause. On se trompe; le baromètre annonce la tempête,
il ne la provoque pas. Que cette société ait donc le courage de se
reconstituer sagement et elle connaîtra la prospérité. Mais
n’avons-nous pas assez parlé d’elle?»
Et deux jours après:
«Je ne voudrais pas qu’on me crût prophète de malheur; je ne dirai
plus rien de Bordes. Je prendrai mes exemples sur les sociétés
décédées; ainsi je n’encourrai aucun des reproches que me vaut le
guêpier où je me suis inconsidérément engagé.»
Puis, ce fut le silence sur l’affaire Bordes. A toutes les lettres de
lecteurs qui posaient à _L’Œil_ des problèmes dans les colonnes du
journal, il répondait avec un bon sens, une sérénité et une expérience
des choses et des hommes qui étonnaient chacun. A la fin d’un de ses
«papiers» il se contenta d’ajouter, un jour, le 25 Mars, en manière de
_post-scriptum_:
«A de nombreux lecteurs pressés de vendre ou d’acheter des titres
Bordes et qui s’inquiètent de savoir si le cours actuel de 980 est le
plus bas qu’on ait à envisager, je réponds une fois pour toutes qu’ils
se méprennent sur mon rôle et ma capacité. Je suis guidé par quelques
principes généraux d’expérience et de bon sens; je les ai appliqués
dans ce journal, par exemple, à la société Bordes et j’ai annoncé ma
conviction certaine de la chute de ce titre; le même hasard eût pu me
les faire appliquer au titre du Crédit Foncier qui, pour des raisons à
mon avis irréfutables, doit doubler en dix ans. Mais je n’ai nullement
l’intention de donner des conseils sur tel ou tel placement. La seule
chose qui m’intéresse est la philosophie des affaires; je ne nommerai
plus aucune entreprise parmi les vivantes, je le répète.»
Blinkine qu’inquiétait, comme bien on pense, cette désolante aventure,
se rendit un jour aux bureaux du journal et se fit conduire au gérant
qui répondait au nom de Duchamp. Il fut introduit dans une pièce vide de
livres et de papiers mais dont les murs étaient garnis de fleurets, de
gants de boxe, de masques d’escrime et d’accessoires de gymnastique, de
pistolets, de brevets de championnats. L’homme, une sorte de géant,
faisait, le torse nu, un assaut à l’épée boutonnée avec son maître
d’armes. Il se détourna pour dire: «Je suis à vous dans un instant.»
Mais Blinkine avait compris; il fut sur le point de s’en aller: «C’est
le truc habituel, tout le monde se défile et on ne trouve qu’un
mastodonte prêt à vous abîmer le portrait à la moindre réclamation.»
Puis il se dit: «Mais avec de l’argent?» Et il se résolut à rester.
Quand le maître d’armes fut sorti, il expliqua le but de sa visite:
--Les articles de votre collaborateur anonyme affolent le marché; bien
que le volume des titres en circulation ne dépasse pas cent cinquante,
cela suffit pour provoquer par une telle baisse une impression
susceptible de nous causer beaucoup de tort. Avez-vous songé que vous
pouvez nous créer de gros ennuis? Nos clients et nos fournisseurs
habituels se tiennent sur la réserve...» (Il se disait qu’il pouvait
sans imprudence avouer de telles choses, les gens du _Conseiller_ les
devinant sans peine.)
--Je n’ai pourtant pas affaire avec vous à des gens malhonnêtes,
poursuivit-il; votre journal semble fort impartial pour tout ce qui ne
nous concerne pas. J’en déduis que vous vous laissez égarer par votre
correspondant et je demande à votre droiture de cesser une campagne qui
nous est si préjudiciable.
--C’est une campagne de salubrité publique, vous n’êtes pris qu’à titre
d’exemple, répondit l’athlète qui bouchonnait avec vigueur son thorax
poilu. D’ailleurs, elle intéresse nos lecteurs.
--Nous y voici», pensa Blinkine, qui reprit tout haut: «Je comprends
fort bien que vous envisagiez ce côté de la question et je me rends
compte que vous avez dû à cette originale Tribune Libre et à cet _Œil_
providentiel l’essentiel de votre succès; je comprends aussi que vous
n’y vouliez pas renoncer aisément en ce qui nous concerne, votre
publicité s’étant faite ainsi sur notre dos; mais je suis prêt à vous
dédommager de ce sacrifice...
--Rien à faire, répondit dignement le costaud; la maison est honnête.
D’ailleurs, l’_Œil_ a écrit lui-même, il y a deux ou trois jours, qu’il
ne parlerait plus de vous; que voulez-vous de plus?
--Il l’a écrit, il l’a écrit, maugréa Blinkine, mais s’il lui plaît de
recommencer, insérerez-vous?
--Certainement, répondit Monsieur Duchamp avec simplicité, notre journal
a trop le respect de la Vérité pour la bâillonner. Excusez-moi,
ajouta-t-il en consultant sa montre, c’est l’heure de mon assaut de
boxe, je vous salue.
Blinkine, en se retirant, le vit aux prises avec un mannequin à ressorts
qui recevait et rendait de formidables coups. Il s’en alla tout pensif.
Il n’arrivait pas à comprendre d’où venait l’attaque; il se sentait
désorienté totalement et même se demandait si vraiment l’_Œil_ était une
invention, s’il n’existait pas quelque part un financier retiré de la
bagarre, suivant les affaires en dilettante, et qui avait décortiqué la
société Bordes parce que le destin la lui avait présentée; puis, il
portait ses soupçons sur des concurrents jaloux sans rien qui les pût
fixer; nul indice qui le mît sur une piste. Il songea bien à Bernard,
mais le jeune homme devait à l’heure actuelle se sentir dans une
situation assez difficile et ne penser qu’à ses asphaltières. «Cela me
rappelle qu’il me faut 300.000 frs pour le 28 Avril, se dit-il. Un autre
sujet de tracas.» Cette somme qu’il fallait verser au Département du
Puy-de-Dôme, la trouverait-il? Il ne voyait aucune grosse rentrée; il
avait compté sur les dépôts mais les clients de sa banque qu’il
connaissait presque tous en effectuaient le retrait sous des prétextes
divers depuis la campagne du _Conseiller_. Pourtant, cette somme versée,
c’était le Syndicat des Propriétaires de carrières embouteillé, obligé
de faire amende honorable, la situation renversée dans le Puy-de-Dôme,
une superbe affaire en mains; sans compter l’agrément d’une belle
vengeance sur Bernard à prendre et à savourer. Mais on était au 27 Mars,
il n’y avait plus de temps à perdre. Et d’autre part, qu’allait-il
raconter à ses actionnaires à l’Assemblée Générale Ordinaire du 30 Mars?
Dans quel état d’esprit allait-il les trouver avec ces saletés
d’articles du _Conseiller_? Il rentra chez lui perplexe.
Il y trouva une lettre de Bordes qu’il dut relire tant il craignit
d’avoir mal compris d’abord:
«Messieurs, disait cette lettre, nous recevons de la Compagnie de
navigation Transoceanica, dont le siège est à Caracas et qui a un
bureau à Paris, 28, chaussée d’Antin, une lettre dont vous trouverez
inclus copie. Vous y verrez qu’il s’agit de l’achat par cette société
de dix de nos voiliers à un prix à débattre. Nous sommes fortement
d’avis que, si la chose est possible, il y a lieu de réaliser cette
vente pour acheter immédiatement un ou deux vapeurs dont nous ne
pouvons véritablement plus nous passer. Nous vous signalons à ce sujet
que les Chantiers de l’Atlantique ont actuellement à flot au point
d’achèvement, deux vapeurs qui leur ont été laissés pour compte par
l’Union Pétrolifère de l’Oural présentement en déconfiture. Nous
pensons qu’il serait bon de lier ces deux affaires et de les négocier
aussitôt; en dehors de l’excellente raison que constitue la nécessité
d’améliorer notre formule d’exploitation, vous n’ignorez pas qu’il en
est une autre: celle de mettre un terme aux bruits fâcheux qui courent
sur notre société, bruits qui ont fait tomber le titre à 800 en moins
d’un mois. Un contrat tout prêt soumis à l’Assemblée Générale de fin
mars serait d’un excellent effet.
Si vous croyez que ma présence puisse vous être utile, je serai à
Paris sur un simple télégramme de vous.
Signé: BORDES.
P. S.--Bien entendu, vérifiez la solidité financière des acquéreurs
éventuels.»
La lettre de la Compagnie de Navigation disait:
«Messieurs, nous avons été avisés par notre Ingénieur Conseil que vous
disposiez d’une flotte de voiliers dont vous pourriez distraire une
dizaine pour les remplacer par des vapeurs. Nous-même serions
acquéreurs de voiliers pour transporter des guanos entre Caracas et
Glasgow. Si la question vous intéresse veuillez nous le faire
connaître aussitôt.
Signé:
L’Administrateur-Délégué: Le Directeur:
Illisible. Illisible.
P. S.--Nos références financières: Colombian Bank Cie Ltd, 8 rue
Royale, Paris;
Notre bureau de Paris: 28, chaussée d’Antin.
Notre bureau de Caracas: 32, Calle Nacional.