On était arrivé aux premiers jours de juillet, et les six semaines qui
s’étaient écoulées depuis les aveux réciproques, échangés par les deux
époux, avaient passé comme un éclair.
Jean l’avait dit très justement, c’est un paradis sur terre que d’être
jeune, de s’aimer, et de penser chaque soir, quand vient la nuit, que la
journée du lendemain vous apportera avec la même intensité le bonheur
dont on vient de jouir, y ajoutant seulement le souvenir d’un jour
heureux de plus. Aussi les jeunes gens profitaient-ils largement de leur
Éden, explorant tous ses recoins qu’ils trouvaient enchantés, et ne se
lassant jamais de revoir au fond de toute chose, toujours les deux mêmes
mots: «lui» «elle».
Dans l’épanouissement de leur bonheur et de leur confiance, leurs
caractères à tous deux s’étaient ouverts, et ils apprenaient à se
connaître. Jean s’émerveillait de toutes les délicatesses que peut
contenir un cœur de femme, de cette fraîcheur d’impressions et de
plaisir dont rien ne lui avait donné l’idée jusque-là, et de la gaieté
un peu malicieuse qu’on ne soupçonnait pas au premier abord chez
mademoiselle de Valvieux.
Il jouissait pour la première fois de ce sentiment de protection et
d’appui qu’il est aussi doux d’inspirer que de ressentir, et il adorait
la façon dont sa jeune femme levait les yeux vers lui quand elle lui
disait: «Voulez-vous, Jean?»
Devant ces trois mots-là, il aurait voulu n’importe quoi sur terre; et
lui qui avait cru son amour arrivé au point extrême, sentait chaque jour
qu’il grandissait encore.
Jaloux de mettre Alice de moitié dans sa vie, non seulement dans le
présent et dans l’avenir, mais aussi dans le passé, il revenait
maintenant sur ces souvenirs d’enfance et de jeunesse que sa femme avait
si souvent souhaité de s’entendre raconter, et il l’initiait à tout ce
qui avait marqué dans sa mémoire, joies ou tristesses.
Il lui décrivait les années du Kerdren d’autrefois, alors que le château
n’était animé que par ses turbulences de gamin, et que le tuteur chargé
de lui se retraitait soigneusement dans la bibliothèque, laissant
l’enfant croître à sa guise... Son amour pour ce coin de terre, dont il
faisait le tour en courant chaque soir, quand il rentrait du lycée, pour
s’assurer qu’on n’y avait rien changé pendant le jour; puis ses
transports quand il se faisait emmener dans quelque bateau de pêche,
moitié de gré, moitié de force, car les matelots n’aimaient point à
avoir la responsabilité du jeune comte par les gros temps, et il en
était réduit quelquefois à se cacher sous un amas de filets ou de
cordages, d’où il ne sortait qu’une fois en marche. Le patron le
menaçait bien alors, en prenant une grosse voix, de retourner le jeter à
la côte; mais il n’avait garde, et tout en parlant, il déblayait déjà
une place sur un des bancs, mettant quelque débris de voile à l’endroit
où s’assiérait l’enfant.
Debout, le béret en main, tous les hommes récitaient la touchante prière
du pêcheur breton:
«Mon Dieu protégez-nous, car notre barque est petite, et la mer est
grande!»
Puis chacun courait à la manœuvre, et jusqu’au soir on ne songeait plus
qu’à la sardine.
Ensuite venaient les vagues rêveries du jeune homme et ses longs
colloques avec la mer, à qui il contait à mi-voix tous les projets de
son avenir.
A son tour, Alice parlait d’elle; mais ses récits étaient plus courts et
trop mêlés au souvenir de son deuil récent pour n’être pas un peu
tristes, aussi son mari ne lui permettait-il guère de s’y appesantir.
En vrais amoureux, Jean et Alice se suffisaient si bien à eux deux que,
selon la charmante expression du poète, «leur horizon se fermait où
s’arrêtait leur ombre», et qu’ils étaient devenus, si c’est possible,
plus sauvages encore qu’au début de leur mariage.
L’invitation qu’ils s’étaient proposé d’adresser à madame de Sémiane se
voyait indéfiniment retardée, et quand Alice la rappelait à son mari:
«Il fait trop chaud, lui répondait-il; attendons l’automne!»
Et comme au printemps il avait renvoyé déjà en proposant d’attendre
l’été, ils se mettaient à rire tous les deux, et on n’en parlait plus.
On s’était accoutumé dans le village à les voir toujours ensemble,
qu’ils courussent à pied ou à cheval, et la sympathie générale entourait
le jeune couple. Les matrones les suivaient d’un sourire entendu, les
fillettes d’un regard d’envie, et, plus d’une qui les rencontrait en
menant ses bêtes aux champs, demeurait rêveuse tout le jour, en songeant
à ce bonheur qui était si jeune, si épanoui et si beau.
Jean comptait sur un mois de congé au moins, et il faisait des plans de
voyages qui eussent demandé un an et plus à s’accomplir et dont
l’itinéraire variait fréquemment.
--Pourquoi nous en aller? disait parfois la jeune femme, nous sommes si
bien ici! Êtes-vous déjà las de Kerdren?
--Mais c’est votre vie à vous qui est trop monotone, répondait-il. Pour
moi, vous aimer en Bretagne ou vous aimer en Écosse, ne pensez-vous pas
que c’est tout aussi doux?
Un jour, vers le milieu de l’après-midi, le ciel qui était brouillé
depuis le matin acheva de se charger de nuages sombres, le soleil
disparut entièrement, et la température déjà fort lourde devint si
fatigante qu’il n’était plus possible de rester dehors. Depuis une
semaine, les orages se succédaient presque sans interruption, et celui
qui s’annonçait promettait d’être d’une force extrême.
Incapable de s’occuper à quoi que ce fût, la jeune femme se promenait
dans sa chambre; il lui semblait que quelque chose la menaçait, et que
l’orage allait s’en prendre directement à elle. Elle eût voulu qu’il
éclatât à l’instant, l’attente l’énervait, et ce fut avec un soupir de
soulagement qu’elle salua le premier éclair. En même temps une vraie
rafale de vent et de pluie commençait, enveloppant le parc dans un
tourbillon si épais, qu’on ne voyait plus rien à dix mètres de la
fenêtre. Les feuilles arrachées aux arbres et la pluie qui n’avait pas
le temps d’arriver jusqu’au sol tournoyaient dans un mouvement fou, et
on entendait le bruit de grosses branches d’arbres, brisées violemment,
et qui tombaient en froissant tous les arbrisseaux voisins.
Les coups de tonnerre se succédaient sans interruption roulant jusqu’à
des profondeurs qui paraissaient sans fin, et madame de Kerdren, qui
s’était approchée saisie par l’impressionnante beauté du spectacle,
mettait parfois ses deux mains sur ses oreilles, assourdie qu’elle était
par ce fracas inouï.
Les hurlements de la mer s’entendaient jusqu’au château, et dans la nuit
qui s’était faite alors presque entièrement, ces deux voix terribles,
qui se répondaient, avaient l’air de s’entendre pour préparer la
destruction de tout ce qui les entourait.
Peu à peu cependant, le jour revint, les roulements s’éloignèrent et la
pluie se mit à tomber plus doucement. Le vent, malgré cela, restait
toujours aussi fort, et Alice avait peine à maintenir la fenêtre qu’elle
venait d’ouvrir pour respirer un peu.
Les arbres pliaient encore rudement, mais leurs feuilles, bien lavées et
d’un beau vert, s’épanouissaient avec bonheur sous cette humidité
bienfaisante; et l’air avait cette odeur particulière qui suit les
pluies d’été, et qui fait sortir des plantes, des crevasses du sol, des
pierres surchauffées précédemment par des chaleurs exagérées, un parfum
de repos et de bien-être qui calme et qui apaise.
Une à une les fenêtres et les portes s’ouvraient. Poussés par le même
besoin, bêtes et gens sortaient, et la cour se remplissait d’animation.
Quelques gouttes légères mouillaient le front de la jeune femme, qui
appuyait sa tête contre le croisillon de pierre sculpté en se laissant
aller au charme de cette exquise détente.
La mer devait être superbe à ce moment-là, et cherchant du regard un
vêtement à jeter sur ses épaules, se doutant bien qu’il lui serait
impossible de tenir un parapluie, elle s’apprêtait à aller sur la grève
quand un bruit inaccoutumé l’arrêta. Cela ressemblait aux mugissements
de l’eau, et cependant la voix des flots s’entendait bien distincte à
côté de celle-là. Surpris comme elle, les domestiques qui étaient dehors
levaient la tête, et elle les voyait se consulter entre eux en se
montrant du doigt la direction du village. Quelques-uns même marchaient
déjà vers l’avenue, quand, brusquement, une grosse lueur rouge parut sur
la gauche, et comme si elle montait avec les flammes, la rumeur vague
qui avait frappé la jeune femme se changeait en cris.
Dans l’avenue, un gamin, lancé à toute vitesse, apparut porteur des
nouvelles du sinistre, et au moment où Alice, qui était descendue sans
perdre une minute, mettait le pied sur la première marche du perron, il
débouchait dans la cour.
D’un geste, elle lui fit signe de reprendre haleine avant de parler, et
se tournant vers les domestiques:
--Sortez la pompe, leur dit-elle. Yves va seller un cheval et avertir
Monsieur; tout le reste viendra au secours.
Pendant que ses ordres s’exécutaient, elle interrogeait l’enfant. Le
tonnerre tombé sur une grange l’avait enflammée d’un seul coup; et par
le vent terrible qu’il faisait, tout le village était menacé.
Incapable de demeurer en place à l’idée de ce qui se passait si près
d’elle, Alice voulut prendre les devants avec le petit, et elle partit
de son pas rapide sur la terre détrempée où elle glissait à chaque
instant.
Dans les allées, de véritables fondrières s’étaient formées et des
ruisseaux chargés de terre et de cailloux roulaient de chaque côté.
La pluie avait cessé presque complètement, mais le vent était toujours
le même, et l’incendie, sous son effort, prenait des proportions
terribles. Les flammes se tordaient, s’élevaient, se couchaient et
léchaient les toits voisins, faits entièrement de chaume, et c’était
merveille de ne pas les voir prendre feu tous à l’instant. Nuls secours
pourtant ne s’étaient organisés dans le groupe bruyant et désolé qui
entourait la grange quand la jeune femme parut, précédée par son
conducteur, avec les cheveux mouillés, et l’écharpe de dentelle dont
elle avait couvert sa tête glissant sur ses épaules. Il se fit un
mouvement dans la foule en la voyant; on s’écarta pour lui faire place,
et les plus avancés murmurèrent en repoussant les autres: «C’est
madame!» En même temps ils mettaient la main à leurs bonnets; mais elle
les arrêta d’un geste.
--Non, non, dit-elle vivement, les croyant occupés au sauvetage.
Puis arrivée au centre du groupe et s’apercevant qu’il n’en était rien:
--Voulez-vous donc laisser brûler ainsi tout le village? s’écria-t-elle,
prise d’indignation en face de cette incurie.
Et comme le propriétaire de la grange tournait vers elle un œil désolé
en la saluant machinalement:
--Mon pauvre ami, reprit-elle plus doucement, en lui tendant sa petite
main, c’est terrible; mais ce qu’il faut maintenant c’est préserver tout
ce qui reste. Je viens pour vous aider.
Il s’approcha d’elle, mais son découragement était si grand que tout en
s’adressant à lui pour tâcher de l’intéresser, elle se tournait vers les
autres hommes.
Ce qui leur manquait à tous, c’était une direction, et leur bonne
volonté ne demandait qu’à s’employer pourvu qu’on lui montrât le chemin.
La jeune femme parlait nettement avec un ton d’autorité qui rappelait
son mari, et poussait chacun à son devoir avec une fermeté qui ne
souffrait pas de réplique.
En moins d’un quart d’heure, une double chaîne était organisée, allant
du foyer de l’incendie à un étang voisin.
Un groupe de pêcheurs, revenant de monter les bateaux plus haut sur le
port pour les garer de la marée, qui promettait d’être terrible, s’était
joint aux travailleurs.
Plus habitués à lutter avec le danger en gardant leur sang-froid, et
plus accoutumés aussi à obéir, ils aidaient puissamment madame de
Kerdren. Sur un mot ou un geste, ils marchaient tous ensemble, et grâce
à tant d’efforts, on pouvait espérer de préserver sinon les maisons
mitoyennes, au moins les suivantes qu’on inondait sans relâche.
Avec un courage et une décision admirables, qu’il était difficile de
soupçonner sous son extérieur habituellement réservé, la jeune femme
veillait à tout et se montrait partout. Tantôt elle reprenait dans la
chaîne les bras qui se lassaient, tantôt elle désignait à l’homme qui
tenait la lance un point d’où les flammes s’approchaient trop. Tout à
fait insoucieuse du danger, elle s’avançait parfois si près que la fumée
en se rabattant l’enveloppait, et les marins disaient entre eux en
entendant sa voix toujours égale, encourageant et dirigeant les
travailleurs au milieu du tapage:
«On croirait un commandant sur son banc de quart par la tempête!»
Au bout de trois heures, la tâche semblait accomplie. Le feu avait
dévoré jusqu’à la dernière parcelle de ce qu’on lui avait abandonné, et
les alentours protégés et inondés semblaient être à l’abri. A ce moment
le galop d’un cheval retentit, et Samory, lancé à bride abattue, apparut
au détour du chemin. A plus de deux cents mètres en arrière, on voyait
le domestique qui était allé avertir son maître et qui suivait de loin,
incapable de soutenir l’allure à laquelle Jean avait mis son cheval, et
les deux bêtes, blanches d’écume, tremblaient de fatigue et
d’effarement.