Ce soir-là, pourtant, au moment où Alice en quittant la table se
dirigeait vers le petit salon, Jean l’arrêta à moitié route.
--Si nous montions là-haut, dit-il, vous retrouveriez votre piano?
--Mais ma passion n’est pas à ce point, répondit-elle en riant, je m’en
passerai fort bien le soir, à moins que... Aimez-vous la musique?
reprit-elle plus vite.
--Infiniment, répondit Jean.
--Oh! dans ce cas!...
Et ils montèrent tous deux précédés par des domestiques qui
transportaient les lampes préparées dans la pièce accoutumée, et des
bûches pour réchauffer la grande cheminée en bois sculpté.
L’endroit où se trouvait le piano était une sorte de bibliothèque ou de
cabinet de travail avec les murs tendus de verdures flamandes, le bois
des sièges en chêne noirci et les solives du plafond à peine relevées
d’un mince filet d’or se détachant sur fond rouge.
L’ensemble était austère, et les tentures foncées s’éclairaient si mal
que le rayonnement des deux lampes, absorbé tout entier par la
tapisserie, semblait mourir et disparaître sur place, comme de l’eau bue
par le sable.
Debout à côté de la cheminée, la jeune femme suivait les progrès du feu,
s’amusant de voir la flamme claire des fagots lécher les grosses bûches
de tous les côtés, comme si elle ne savait par quel bout les entamer,
grillant d’abord vivement la mousse de l’écorce, et reprenant ensuite
son travail patient pour arriver jusqu’au cœur. Puis, dès que les
domestiques furent sortis, pressée comme quelqu’un qui est à la tâche,
elle marcha vers le piano.
Il se trouvait placé au loin, à côté d’une fenêtre, et en quittant la
chaleur du foyer et la clarté des lampes, elle se mit à frissonner. Au
bruit de ses pas, Jean s’était levé pour la suivre, mais en voyant
l’endroit incommode où était l’instrument:
--Permettez, dit-il vivement, vous serez fort mal là-bas.
Et sans attendre de réponse, il prit le meuble à deux mains et le roula
jusque devant le feu avec l’aisance d’un enfant qui manie un jouet. Il
remit le tabouret devant, et avisant un petit paravent en bois des îles
bizarrement incrusté de dorures, il l’étendit en outre derrière le
siège, puis, se laissant retomber dans son fauteuil:
--Maintenant, dit-il, je vous écoute.
Il n’en fallait pas plus pour combler l’émotion de la jeune femme, qui
déjà grandement intimidée à la pensée de jouer devant son mari, se
sentit si touchée en voyant cette preuve de sollicitude que son cœur
commença à battre de façon à lui enlever toute présence d’esprit.
Elle s’assit cependant en murmurant un remerciement, et après un instant
de silence:
--Ce n’est pas tout de dire qu’on aime la musique, reprit-elle, laquelle
préférez-vous? Voulez-vous du classique ou des auteurs modernes?
Aimez-vous les choses tristes ou gaies?
--Mais tout ce qu’il vous plaira, répliqua Jean.
--J’aime bien mieux ce qui vous plaît à vous, répondit-elle doucement.
Dites-moi vos auteurs favoris, il n’est pas possible que je n’aie pas
dans la mémoire quelque chose de l’un d’eux!
--J’ai peur que non, reprit le jeune homme en souriant. Ce que vous
appelez «mes auteurs», ce qui a bercé toutes mes rêveries, ce que
j’aime, enfin, c’est le chant de la mer et du vent; les vagues en colère
et les vagues qui s’apaisent tout d’un coup, et qui meurent le long de
la plage avec un bruit qui se prolonge indéfiniment, comme si vous
teniez une note de harpe pendant des heures, et qu’elle demeure toujours
aussi pure et aussi pleine. Y a-t-il une main humaine qui ait pu noter
cela? je l’ignore, et vous devez le savoir mieux que moi. Dans ce cas,
jouez-moi ses œuvres, et vous aurez trouvé mon auteur sans même que je
sache son nom.
La jeune femme réfléchit encore un instant, passant en revue ce qu’elle
connaissait, puis, sans préparation, très simplement, elle attaqua un
nocturne de Chopin. Après celui-là, elle en enchaîna un autre, puis un
autre encore, et passa brusquement ensuite à cet impromptu célèbre, dont
la marche tourmentée et les éclats imprévus se fondent tout d’un coup en
une douceur exquise. Cette musique émouvante plus qu’aucune autre, en
raison de la sincérité du trouble qu’on y rencontre, semblait à la jeune
femme devoir être ce qui se rapprochait le plus de la description de son
mari.
Elle ne voyait au même degré chez aucun autre musicien de ces
emportements subits, impétueux comme le cri d’une voix humaine, coupés
par des plaintes que les vagues n’ont jamais faites plus désolées, qui
serrent le cœur quoi qu’on en ait, et qu’on oublie cependant presque
aussitôt dans la tendresse délicieuse du chant qui reprend ensuite.
Dès les premières mesures, Jean s’était levé, pris par le charme de ces
intonations caressantes dont le son un peu étrange plaisait à son
oreille, et il était venu s’accouder sur le piano.
De sa place, il enveloppait la jeune femme depuis le blond argentin de
ses cheveux, très doux sous la clarté des lampes, jusqu’à sa taille
toujours un peu frêle mais parfaitement élégante. Le buste restait droit
et gracieux, malgré les mouvements imposés par la rapidité du jeu, et
les mains, d’un blanc très mat, ressemblaient aux ailes de velours de
deux papillons agités d’un mouvement incessant.
Sans s’imaginer que son attention pût la gêner, Jean la regardait
fixement, comme on suit de l’œil quelqu’un qui agit près de soi, quand
on est soi-même immobile, et la pureté de ce délicieux visage le
pénétrait en même temps que le charme de la musique. Il lui semblait que
ces deux choses étaient inséparables l’une de l’autre, que ce qu’Alice
jouait là lui était personnel comme sa beauté, et il tombait dans une
rêverie où les joues roses de la jeune femme, ses cils sombres battant à
coups réguliers et l’harmonie qui lui arrivait à flots se confondaient
entièrement.
Très sensible à toute impression poétique, l’émotion l’avait si bien
dominé, qu’au moment où la jeune femme s’arrêta, ses yeux étaient
presque humides, et comme elle lui demandait timidement en relevant la
tête:
--Aimez-vous ceci? Est-ce votre auteur?
--Ne me dites pas son nom! répondit-il vivement. Ce que vous jouez là,
c’est ce qu’on a au fond même du cœur, et je ne sais par quel sortilège
quelques notes peuvent vous remuer à ce point, et venir toucher
directement vos sentiments les plus intimes. Si j’étais musicien, c’est
ce que j’écrirais certainement, et je me demande si vos doigts n’ont pas
trouvé à mesure tout ce qu’ils viennent de jouer?...
--Ne le croyez pas, ce serait leur faire trop d’honneur, répliqua la
jeune femme en riant de cette façon d’apprécier Chopin.
Mais elle était si heureuse du plaisir de son mari que ses lèvres
tremblaient et qu’elle s’arrêta, baissant de nouveau ses yeux sur le
piano.
--Et la mer? reprit-elle au bout d’un instant.
--Il avait dû s’en bercer comme moi autrefois, j’en suis sûr, répondit
Jean avec un sérieux absolu; il y a de ses notes là-dedans!
Le silence dura encore un peu, puis comme Alice faisait un mouvement
pour quitter le piano:
--Et du chant? demanda le jeune officier.
--Ma voix ne vaut pas cela! répondit-elle en secouant la tête.
--Je l’ai entendue...
--Oui, mais de loin...
--La porte est mince, reprit-il en insistant.
Sans se faire prier davantage, elle reprit sa place et, quand onze
heures sonnèrent, elle était encore au piano.
Sa voix n’avait pas paru plaire moins à Jean que les impromptus et les
nocturnes, car il était demeuré à la même place, écoutant, sans se
lasser, mélodies, rêveries et barcarolles. La jeune femme choisissait de
préférence tout ce qui devait lui rappeler le rythme de berceuse de sa
grande amie, et il n’y avait comme repos que les quelques mots d’éloges
toujours brefs et le plus souvent originaux par lesquels Jean la
remerciait.
La pendule le fit tressaillir, cependant, et quittant son air abandonné:
--Comme j’ai abusé de vous, s’écria-t-il, vous devez être épuisée!
--Pas du tout, répondit-elle en se levant.
Puis, baissant la voix, elle ajouta:
--C’était toujours ainsi que nous passions nos soirées, mon pauvre père
et moi.
--Alors, je vous ai peinée peut-être? reprit le jeune homme avec
vivacité en se rapprochant.
--Ne le croyez pas, je vous en prie, dit-elle non moins vivement.
Et s’enhardissant, elle vint à bout de formuler:
--Je suis si heureuse de vous faire plaisir!
Jean murmura quelques mots de reconnaissance, puis le silence reprit: et
tandis que la jeune femme toujours extrême se reprochait déjà ce qu’elle
regardait comme une déclaration positive adressée à son mari, et fermait
nerveusement le couvercle du piano, il s’inclina tout à coup sur sa
main, et baisant la peau fine:
--Merci aux doigts qui m’ont charmé! dit-il à mi-voix.
C’était si inattendu qu’Alice tressaillit tout entière, et sans rien
trouver à répondre qu’un signe de tête et un faible sourire, elle s’en
fut dans sa chambre.
Le lendemain et les jours suivants les soirées se passèrent de la même
façon, et insensiblement l’attrait qui appelait le jeune homme chez lui
devint plus vif. Ses promenades de désœuvré à travers le salon avaient
cessé; la musique le possédait tout entier, et il ne se lassait pas plus
d’écouter que la jeune femme de jouer.
La bibliothèque avait repris un aspect habité, et l’accordeur ayant
remis le piano en excellent état, tout semblait promettre à Alice des
stations indéfinies dans la petite logette formée par le paravent.
L’installation était restée telle que Jean l’avait faite la première
fois; lui-même pour écouter s’appuyait invariablement à la même place,
et en voyant l’attention qui avait succédé chez son mari à l’humeur
errante des soirs passés, madame de Kerdren s’étonnait. «Comme il aime
la musique!» se disait-elle parfois. Et le sentiment qu’elle éprouvait
au fond du cœur était presque de la jalousie.
Elle en voulait à cette distraction de savoir le fixer et l’intéresser
si complètement, quand elle n’avait pu réussir à le faire, et comme elle
ne se comptait pour rien là-dedans, oublieuse qu’elle était du charme de
son talent et regardant sa voix et ses doigts comme faisant partie de
l’instrument, elle s’attristait de voir Jean captivé des heures durant
par toute autre chose que par elle!
«Pourquoi m’aimerait-il? se disait-elle ensuite avec sa modestie
accoutumée, quand elle y repensait pendant ses longs après-midi. Notre
mariage a été un acte de chevaleresque dévouement de sa part, rien
d’autre; il ne m’a pas choisie, et jamais il n’a dit un mot qui me fît
croire à son amour.»
C’était de la plus stricte logique, mais n’empêchait pas la jeune femme
de soupirer parfois.
Quant à Jean, depuis le jour où il avait trouvé le perron vide,
inconsciemment en arrivant au bas de l’avenue, il pressait l’allure de
son cheval, se levait sur les étriers, et tout en tapotant le cou de sa
bête, il murmurait entre haut et bas:
«Voyons, mon vieux, si on aura pensé à nous ce soir?»
Le doute était faible; mais si petit qu’il fût, il suffisait à
aiguillonner le jeune homme, piquant sa curiosité et sa tranquille
assurance des jours passés, et le faisant sourire avec une involontaire:
satisfaction quand il voyait la silhouette sombre d’Alice à sa place
accoutumée.