Depuis quinze jours Jean et sa jeune femme étaient à Kerdren.
Le mariage s’était fait à minuit, selon un usage assez en faveur dans le
Midi, et l’église la plus proche du couvent était si petite que, malgré
le nombre relativement restreint des assistants, la cérémonie n’avait
pas été triste.
L’amiral commandant l’escadre avait tenu à servir de père à la jeune
fille, et madame de Sémiane, grâce à des prodiges de célérité, était
arrivée à temps pour l’accompagner à la mairie et à l’église. C’était un
peu ce qu’avait espéré Jean en lui faisant part de son mariage
télégraphiquement, et il lui était profondément reconnaissant d’être
venue abriter le pénible isolement de sa fiancée.
Quant à l’étonnement de la comtesse, on le devine, et ce ne fut que
faute de temps qu’elle ne le manifesta pas davantage.
L’interrogatoire qu’elle avait fait subir à Jean ne l’avait éclairée ni
peu ni prou, et elle en revenait à sa vieille hypothèse d’hiéroglyphes
en regardant le jeune homme.
L’église étincelait de lumières et tous les camarades du marié ainsi que
nombre de matelots étaient là.
La plupart avaient envoyé des fleurs à mademoiselle de Valvieux, et tous
ces bouquets donnaient au grand salon que madame de Sémiane avait pris à
l’hôtel presque un air de chez soi.
La comtesse avait offert à toute cette petite armée, au milieu de
laquelle elle se trouvait à peu près la seule femme avec la mariée, un
ambigu des plus confortables, et c’était seulement vers deux heures que
les jeunes époux étaient partis.
Alice avait repris sa robe noire et, tout émue, s’était lancée dans
l’inconnu, le cœur battant à la fois de la peur de trop aimer son mari,
et de la crainte de ne pas savoir pourtant le payer de tout ce qu’il
quittait pour elle.
C’était en chaise de poste que Jean l’avait emmenée. Au nombre de ses
antipathies avait toujours été le transport des jeunes couples par les
chemins de fer.
Il trouvait la vapeur bruyante, le sourire des employés gouailleur quand
il plonge dans les coupés ou les sleeping, et qu’ils y aperçoivent deux
jeunes gens seuls, la foule qui embarrasse les quais pitoyablement
bigarrée, et la fumée insupportable.
Aussi avait-il juré qu’il n’en ferait point usage pour son propre
compte, et pour ne pas même donner à sa jeune femme l’ennui d’entendre
détailler les ordres, il avait mis à l’avance dans les mains de son
postillon son itinéraire avec les relais indiqués pour les dînées et les
couchées.
De cette façon la traversée de la France de Toulon en Bretagne n’avait
été qu’une longue promenade pendant laquelle on descendait de voiture
pour cueillir des fleurs, pour monter les côtes à pied ou se reposer
près d’un bouquet d’arbres, et qui, pour avoir le romanesque d’une
fantaisie de poète, n’avait eu besoin que de vieillir de cinquante ans.
Témoins nos pères, et la façon dont ils voyageaient...
Il était midi quand le jeune couple était arrivé à Kerdren. La réception
qu’on avait ménagée à la nouvelle comtesse avait eu comme auréole une
journée faite à souhait; et la jeune femme s’était arrêtée saisie d’une
émotion qu’elle n’avait jamais ressentie, quand, au moment où elle
mettait pied à terre, tous les hommes s’étaient découverts à la fois, et
avaient agité leurs chapeaux ou leurs bérets, en poussant des vivats
étourdissants.
On s’était habillé comme pour aller à un pardon et, du premier coup,
madame de Kerdren voyait la Bretagne sous cet aspect pittoresque que les
touristes cherchent avec tant de passion de tous les côtés, et qui
devient plus rare de jour en jour.
Les hommes avec la veste courte garnie de velours noir et le grand
chapeau qui fait tout de suite rêver de chouans, les femmes pour la
plupart en noir aussi, vêtues de ce costume sévère qui relève si bien la
distinction du type des Bretonnes morbihannaises qui sont brunes,
presque toutes jolies, et généralement d’une dignité grave bien
différente des allures des paysannes des autres provinces.
Quelques vieux, «des anciens» comme on dit là-bas, avaient encore le
costume blanc tout en drap, avec un saint-sacrement brodé dans le dos et
des galons de laine de couleur sur le gilet.
Avec leurs yeux affaiblis d’où le regard sortait vague, leurs longs
cheveux blancs et leur parler breton où l’on distinguait avec peine le
mot de bienvenue qu’on venait de leur apprendre à dire en français, ils
avaient vraiment l’air de revenir de loin en arrière.
Les marins, avec leur veste bleu sombre et leur béret crânement posé,
circulaient avec plus d’audace dans les groupes.
Le capitaine était de leur espèce, comprenait leur langage, connaissait
leur vie, et ça les mettait «diablement plus à l’aise», comme ils
l’expliquaient aux amis avant l’arrivée de la voiture.
Seulement ce qui était vrai pour Jean n’existait plus à propos de cette
jeune femme également inconnue de tous, et il se trouva qu’en mettant
pied à terre, elle intimidait par sa présence les jeunes, les vieux et
les marins eux-mêmes, malgré toute leur faconde.
--Je crois vraiment que vous vous faites peur mutuellement eux et vous,
avait dit Jean en souriant au premier saisissement de sa femme.
Et il lui avait offert son bras pour la conduire dans cette foule.
Un peu tremblante d’abord, elle avait vite repris sa grâce et s’en était
servie pour faire la conquête de tout le monde, hommes et femmes.
La beauté est un charme auquel presque toutes les natures sont
sensibles, celles qui sont rudes et primitives tout comme d’autres, et
cette ravissante créature, qui souriait à chacun, tendant sa petite main
avec tant de cordialité, ensorcelait un peu toutes les têtes.
Elle avait pris dans la masse des bouquets qu’elle venait de recevoir
quelques fleurs de genêt, la fleur symbolique de la Bretagne avec la
bruyère et l’ajonc, comme pour montrer combien elle souhaitait d’adopter
tout ce qui tenait au pays où elle arrivait, et ces petites étoiles d’or
montant en faisceaux dans la fourrure noire de son manteau semblaient la
personnification poétique de sa jeune et charmante royauté.
L’ovation s’était terminée comme il convient par des danses et une fête
villageoise où le jus des barriques de cidre avait fait concurrence aux
libations classiques des noces de Gamache.
Pendant que les rondes allaient leur train, les jeunes époux avaient
pris leur premier repas dans la grande salle à manger où soixante
convives tenaient autrefois à l’aise, et où leur table aujourd’hui avait
l’air d’un petit îlot, point sauvage du tout, perdu au milieu de
l’Océan.
A côté de sa place, sur un plateau d’argent, Alice avait trouvé un
gigantesque trousseau de clefs formant une gamme de toutes les tailles
et de tous les métaux, depuis ce qui semblait être la clef des
oubliettes jusqu’à des petites merveilles de ciselure; et comme elle
regardait son mari avec étonnement:
--Les insignes de vos pouvoirs, lui avait-il dit en souriant. Et nous
n’en usons pas à la façon de Barbe-Bleue ici: il n’y a nulle réserve,
toute chose vous appartient. Seulement, avait-il ajouté en riant, pour
arrêter l’émotion qu’il voyait poindre dans les yeux de la jeune femme,
je n’exigerai pas de les voir toutes à votre ceinture.
Les premiers jours s’étaient passés à courir le château d’abord, les
environs ensuite.
En toute occasion la même courtoisie, les mêmes prévenances et les mêmes
délicatesses se retrouvaient dans la manière d’être de Jean vis-à-vis
d’Alice, mais l’intimité n’augmentait nullement.
Il lui avait fait voir tout ce qu’il croyait de nature à l’intéresser
avec le soin d’un cicérone accompli; seulement il ne lui était pas venu
à l’idée de la conduire dans les creux de rocher où la mer berçait ses
rêves d’enfant et de jeune homme, et c’était seul qu’il avait fait les
pèlerinages de tous ses souvenirs intimes. La crainte de la jeune femme
de s’imposer à lui était si grande que jamais elle ne l’accompagnait
sans une invitation spéciale, et quand son mari errait sur la grève,
elle s’interdisait d’y mettre le pied comme dans un jardin privé.
Pendant ce temps elle parcourait les pièces de l’immense habitation
qu’elle connaissait mal encore, cherchant à ressaisir les souvenirs du
passé dans ce vague parfum que les choses laissent après elles, et qui
s’imprègne plus sûrement encore dans les endroits où les caprices de la
mode ne pénètrent pas.
Ce n’était pas du reste une recherche d’antiquaire que faisait madame de
Kerdren, et pourvu que ses découvertes fussent comprises dans le rayon
d’une vingtaine d’années en arrière, elle se trouvait satisfaite.
Au retour, elle racontait à son mari ses longues explorations, et en
deux coups de crayon, il lui faisait le plan de l’étage où elle s’était
perdue.
D’ailleurs ses instants de solitude étaient rares. Jean s’occupait
d’elle comme d’un hôte de distinction, et quoiqu’elle eût préféré moins
de prévenances cérémonieuses et plus de laisser-aller, elle n’en
nourrissait pas moins à l’égard de son mari une reconnaissance
passionnée.
Souvent elle pensait à ce qu’elle lui dirait si elle l’osait; elle
s’excitait à parler, et ce qu’elle trouvait alors était doux comme ce
que contient un cœur de jeune fille tendre et ardent, quand il s’agit de
son premier amour.
Seulement elle ressemblait à ces oiseaux dorés des contes de fée qui ne
chantent que dans la solitude, et dès qu’elle se retrouvait près de
Jean, toute sa timidité lui revenait.
Elle s’était mise à ses fonctions de maîtresse de maison, tout de suite,
avec cette gravité gentille des jeunes femmes qui gouvernent pour la
première fois, et les grands salons du rez-de-chaussée reprenaient peu à
peu sous sa main l’air habité.
Cependant le congé du jeune officier touchait à sa fin, et ce n’était
pas sans plaisir qu’il songeait à reprendre une occupation réglée. Le
changement qui s’était fait dans son existence avait été tellement
soudain, et il y avait un si grand contraste entre la vie active qu’il
menait depuis son enfance et ces dernières semaines de désœuvrement que
son inaction commençait à lui peser sans même qu’il en eût conscience.
Le dévouement, si parfait et si poétique qu’il soit, est toujours en
somme un renoncement continuel à tout ce qu’on préfère, et les
meilleures natures s’en aperçoivent à la longue.
Aussi le premier matin où on amena à Jean son cheval sellé devant la
porte, il sauta dessus et partit avec une joie d’enfant. Cela ne valait
pas son navire, mais avec un bon temps de galop il arrivait à se faire
fouetter le visage presque aussi bien que par la brise de mer, et cette
course rapide plaisait à son ardeur.
Invariablement, en rentrant, il trouvait sa jeune femme debout sur le
perron qui l’accueillait avec un sourire heureux.
De sa fenêtre elle le voyait arriver depuis le bout de l’avenue, et Jean
soupçonnait peu avec quelle impatience elle sondait les lointains du
chemin. Il se tourmentait fort cependant de la façon dont se passaient
ses journées, il était rare qu’il ne lui rapportât pas un livre ou un
objet quelconque qu’il pensait devoir la distraire. Il aurait voulu
aussi l’entourer de quelques relations agréables, et il s’était mis,
quoique sans enthousiasme, à faire dans le voisinage une certaine
quantité de visites. Mais il n’en était résulté encore nulle intimité,
et comme le grand deuil d’Alice l’empêchait d’accepter aucune des
invitations qui arrivaient à Kerdren, il s’ensuivait qu’elle était
presque constamment solitaire.
Elle n’en ressentait pas d’ailleurs la plus légère fatigue. Son esprit
un peu contemplatif s’absorbait volontiers dans la vue de la campagne,
charmante à cette époque de l’année, et comme fond à tout ce qu’elle
voyait, à tout ce qu’elle pensait, la poésie de son amour ajoutait son
charme puissant.
Mais c’était chose difficile à expliquer à son mari, et elle avait beau
lui montrer, chaque fois qu’il la questionnait sur l’emploi de sa
journée, une corbeille remplie d’ouvrages, il s’inquiétait de lui savoir
comme seule distraction son aiguille et son dé.
La chambre qu’avait choisie la jeune femme était celle de la reine Anne
et, dans la grande embrasure de la fenêtre, elle s’était aménagé une
installation intime où elle passait le meilleur de son temps. Elle se
tenait toujours là, écrivant, travaillant, rêvant aussi, jusqu’à l’heure
où elle abandonnait livres et ouvrages, concentrant toute son attention
au dehors.
Son instinct la servait si bien qu’elle n’attendait guère
habituellement. On eût dit qu’elle voyait l’arrivant de loin, par une
seconde vue mystérieuse qui ne connaissait plus l’obstacle des
distances. Elle le regardait venir, admirant la bonne grâce du jeune
homme et l’audace insouciante avec laquelle il gouvernait le galop
vertigineux qui était l’allure habituelle de son cheval.
Puis quand il atteignait un certain gros chêne, toujours le même, elle
descendait, calmant son air et son sourire comme autrefois quand elle
entrait dans le parloir du couvent.
Un jour cependant, soit que Jean fût un peu en avance, soit que les
horloges de la maison ne fussent pas à l’heure, il arriva qu’il ne
trouva personne sur la porte pour le recevoir.
Peut-être qu’Alice, en se promenant dans le parc, s’était laissée
prendre à la surprise des jours grandissants; peut-être aussi avait-elle
entrepris quelque course dans le village pour distribuer la pile de
vêtements qui montait chaque jour sous ses doigts et où son mari voyait
tant de petites robes grises qu’il lui avait demandé si elle organisait
un orphelinat.
Tout cela était également probable et naturel, mais n’en produisit pas
moins au jeune homme, sans qu’il s’en rendît bien compte, une impression
peu agréable.
Il s’était tout doucement accoutumé à ce salut de bienvenue qu’il
recevait de deux beaux yeux et, involontairement, il faisait comme son
cheval qui tournait la tête de tous les côtés avec mélancolie, cherchant
le morceau de sucre qu’il trouvait chaque jour dans la main blanche de
la jeune femme.
En vrai sybarite, il le préférait au même régal offert par n’importe
quelle autre main et s’ébrouait maintenant, fouillant nerveusement le
sol de son sabot pour montrer son impatience.
Cependant il n’y avait pas à s’illusionner, on avait oublié ce soir-là
cheval et cavalier, et tandis que le bel animal se faisait tirer vers
l’écurie avec un mécontentement visible, Jean entrait dans la maison,
tourmenté d’une vague inquiétude.
Au milieu de l’escalier, il lui sembla entendre le son d’un piano, et
son étonnement redoubla. Jamais sa femme n’avait fait la plus légère
allusion à un talent de musicienne quelconque, et il en avait conclu
tout naturellement qu’elle ne le possédait pas.
A mesure qu’il montait, il entendait plus nettement.
Le piano avait le son vieilli d’un instrument abandonné depuis
longtemps; mais la voix qui s’y mariait, car la jeune femme chantait,
était fraîche, veloutée et d’un timbre délicieux. A travers les tentures
et les portes, la mélodie arrivait douce et captivante comme un chant de
sirène, et sur le seuil Jean s’arrêta, restant immobile comme s’il eût
écouté un oiseau perché sur une branche et prêt à s’envoler au premier
bruit.
Juste avec le dernier accord, il mit la main sur la serrure, et frappant
un léger coup en guise d’avertissement, il entra.
D’un bond la jeune femme se trouva debout, rose jusque sous les boucles
follettes qui couvraient son front, et, avec un accent de regret, elle
s’écria aussitôt:
--C’est vous! oh! je suis si fâchée de n’être pas descendue!...
--J’espère que vous ne vous excusez pas, répliqua Jean avec un peu trop
de cérémonie, et que vous ne vous faites pas une obligation de venir
gâter Samory!
Il y avait dans son accent une raideur involontaire, et le soin qu’il
prenait de se mettre hors de la question acheva de déconcerter la jeune
femme.
--Mais j’en suis heureuse, au contraire, répondit-elle d’un ton
contraint, j’aime tant les chevaux!
Et sa fâcheuse timidité la reprenant, elle se mit à plaquer quelques
accords du bout des doigts sans trouver une syllabe à ajouter, se
sentant gauche, maladroite, et fâchée de ne pas savoir dire tout
simplement à son mari que l’attente de son retour était la distraction
de son long après-midi. Lui, frappait ses bottes à coups réguliers avec
le manche de sa cravache, accompagnant les basses intermittentes de la
jeune femme, et le silence en se prolongeant devenait si gênant qu’il
fit un effort pour le rompre.
--Je ne vous savais pas musicienne, reprit-il; si vous m’aviez parlé de
votre talent, je vous aurais fait envoyer un piano: celui-ci n’est pas
digne de vous.
--Il est parfait, je vous assure, dit-elle avec empressement, et si vous
avez la bonté de me trouver un accordeur à Lorient, il sera bien plus
qu’à la hauteur de ce que j’en peux tirer. Avec vous les plus
insignifiants désirs sont si vite réalisés que j’ai eu peur de vous
parler de musique avant de savoir si je me retrouverais des doigts,
c’est ce qui vous explique mon silence.
Il n’en fut pas dit plus long à ce sujet, et un instant après, le jeune
homme sortit pour quitter ses vêtements de cheval. Dans sa chambre rien
de ce qu’on lui avait préparé ne lui convint, et tout en bousculant ses
tiroirs avec une impatience qu’il était étonné de se sentir: «Ce que
c’est, se disait-il en haussant les épaules, que de s’accoutumer à une
vie monotone et régulière; les plus petits incidents vous troublent et
vous énervent.»
Pendant le dîner, Jean ne parla que des nouvelles de la journée,
décrivant à la jeune femme les préparatifs d’un lancement de bateau qui
devait avoir lieu prochainement, ou lui racontant l’accident arrivé à un
ouvrier du port. De piano ou de chant pas un mot, et Alice, toujours
inquiète et timorée dès qu’il s’agissait de son mari, s’agitait déjà, se
demandant si elle ne lui avait pas déplu en rouvrant un instrument
respecté peut-être depuis la mort de sa mère.
Les soirées du jeune ménage se passaient généralement dans un petit
salon attenant à la salle à manger où on risquait un peu moins de se
perdre que dans les grands appartements de réception. Alice s’asseyait
près de la table et reprenait son ouvrage, l’éternelle ressource des
femmes! pendant que son mari errait distraitement, touchant tous les
bibelots posés sur les tables, retournant une statuette ou un vase dans
tous les sens, et le reposant après l’avoir vu pour le reprendre au tour
suivant, comme s’il ne le connaissait pas.
De temps en temps, il revenait près de la jeune femme, poussait un X à
côté de la table, et un genou sur le siège, il recommençait son jeu
d’homme inoccupé avec les ciseaux ou le dé d’or qu’il trouvait à portée
de sa main.
--Vous ne vous servez pas de ceci? demandait-il en montrant un morceau
de toile ou de laine.
--Nullement, répondait Alice.
Alors il se mettait à le couper menu, arrangeant les débris en un seul
tas d’un air satisfait, jusqu’à ce qu’il s’aperçût que la jeune femme
restait inactive, attendant ses ciseaux, et suivant ses mouvements avec
un demi-sourire.
--Je vous demande pardon! s’écriait-il aussitôt.
Puis, il lui rendait ses ciseaux, repoussait vivement toutes ses
découpures en riant de sa distraction et reprenait sa marche incessante.
C’était la mimique d’un homme ennuyé. Alice ne s’y méprenait pas, et
s’en désolait à l’excès; mais elle se sentait impuissante là devant.
Elle avait trop peu pénétré, moralement parlant, dans l’intimité de son
mari pour pouvoir ce qui s’appelle vraiment causer avec lui, et ce
qu’ils disaient tous les deux conservait le cachet banal d’une
conversation mondaine.
De son service Jean parlait à peine, et comme les camarades qu’il
retrouvait à Lorient étaient tous étrangers à la jeune femme, il ne
disait pas davantage ce qui les concernait eux-mêmes. Il en résultait
que le cercle était restreint, et qu’on revenait presque fatalement aux
lieux communs.
Dans les récits de la jeunesse de son mari qu’Alice cherchait à
provoquer, le jeune homme s’était toujours montré si bref qu’elle
n’osait pas insister et qu’il ne lui venait pas à l’idée après cela de
parler de sa propre enfance, dont elle concentrait tous les souvenirs en
elle, comme elle gardait aussi toutes ses émotions présentes.
Jean ne menuisait pas, ne tournait pas, ne s’occupait ni de
photographies ni de collections quelconques, et il s’interdisait en
outre strictement de fumer devant sa femme.
--Ne pensez-vous pas que j’ai assez de mes journées? lui disait-il quand
elle insistait sur ce point.
C’était vrai, peut-être, mais n’empêchait pas Alice de regretter la
courtoisie de son mari, quand elle le voyait rouler distraitement entre
ses doigts un nombre incalculable de cigarettes pendant ses promenades,
et les jeter une à une dans la cheminée à mesure qu’il les avait faites,
quand la pensée de sa femme lui revenait.
Souvent il lui faisait une lecture à haute voix, et c’étaient les bonnes
soirées de la jeune femme, qui jouissait alors à la fois du double
plaisir de le voir occupé et d’entendre cette voix chaude et bien
timbrée qui exprimait si profondément tout ce qu’elle voulait.
Parfois, quand arrivait le détail de sentiments passionnés, Alice se
troublait.
Cet accent qui déjà dans les choses les plus ordinaires de la vie lui
allait tout droit au cœur, parlant à côté d’elle d’amour et de
tendresse, la remuait étrangement.
Il lui semblait que le lecteur n’existait plus, elle oubliait les pages
qu’il tournait, et le front baisse, tâchant de cacher sa rougeur, son
aiguille immobile entre ses doigts, elle se laissait emporter par le
charme de son rêve, se figurant qu’il prenait dans son cœur tout ce
qu’elle entendait.
Ce n’est pas impunément qu’une femme de vingt ans écoute un homme jeune
et charmant lui lire des choses qui si aisément pourraient devenir des
réalités, surtout quand son cœur tout entier a le droit d’appartenir à
cet homme, et comme Francesca de Rimini, Alice aurait dit volontiers
plus d’une fois: «Ce soir-là, nous ne lûmes pas plus avant!»
Mais sans doute la voix de Paolo avait tremblé en arrivant à la page
d’amour qui peignait si bien ses sentiments à la belle Italienne, tandis
que celle de Jean, gardant toutes les qualités d’un excellent lecteur,
demeurait animée, souple et parfaitement égale.