--Vues du télescope de l'observatoire de Poulkowa, dit-il, ces rainures
me semblaient les lits desséchés d'anciens fleuves.
Fricoulet lui fit signe de parler plus bas.
--Malheureux, dit-il, prends garde à M. Ossipoff; songe donc qu'il ne
peut y avoir sur cette partie de la lune ni fleuves, ni lacs, ni océans,
la pression atmosphérique étant trop faible pour maintenir l'eau à
l'état liquide. Ainsi que je te l'ai dit, quand nous en causions au
cours de notre voyage, ces crevasses sont de formation purement géo...
non... sélénologique.
Pendant cette conversation, la barque volante avait continué sa route et
maintenant elle n'était plus qu'à une cinquantaine de kilomètres de la
chaîne des Apennins dont les crêtes élevées s'élançaient à 6.000 mètres
dans le ciel, étendant sur les plaines avoisinantes des ombres
démesurées.
--Cette fois, murmura Fricoulet, nous ne passerons pas.
Mickhaïl Ossipoff, accroupi à l'avant de l'embarcation étudiait le
terrain avec sa longue-vue.
Tout à coup, il déposa son instrument et prit dans l'une de ses poches
un papier jauni, froissé, qu'il déplia avec soin et qu'il examina
attentivement.
Puis il reprit sa position première, après avoir toutefois murmuré
quelques mots à l'oreille de Telingâ.
L'embarcation aussitôt vira de bord et se mit à suivre les crêtes des
Apennins auxquels succédèrent bientôt les pics moins élevés des
Karpathes.
Tout à coup Ossipoff laissa de côté sa lunette, dont Farenheit s'empara
aussitôt, et il en prit une autre à laquelle il fit subir une
mystérieuse opération.
--Que faites-vous donc là, père? demanda Séléna.
--J'ajoute un prisme à cette lunette.
--Un prisme, répéta-t-elle, et pourquoi faire, mon Dieu?
--Pour faire de cette lunette un spectroscope simplifié; grâce à ce
prisme la lumière des terrains que je fixe se décompose et vient se
réfléchir sur un verre dépoli disposé dans le milieu du tube.
Puis, s'adressant à Gontran qui paraissait écouter, lui aussi, les
explications du vieux savant, il ajouta:
--Vous n'ignorez pas, mon cher ami, que dans le spectre solaire, on a
distingué une quantité de petites _raies_ noires ou coloriées situées
toujours à la même place et dans la même couleur. Grâce à ces points de
repères fondamentaux, on a pu imaginer la _spectroscopie_, science qui
permet de reconnaître la composition d'un corps,--quel qu'il soit,--dont
on observe le spectre lumineux, en identifiant ses couleurs et ses
lignes avec les couleurs et les lignes du spectre des corps connus.
C'est grâce à cette méthode que l'on sait, à n'en pas douter, qu'il y a
du fer, du magnésium, du zinc en combustion dans notre _Soleil_, de
l'hydrogène dans _Vega_, de l'or, du platine, du cuivre en fusion dans
d'autres astres.
Il se tut un moment, visa avec sa lunette les contreforts des Karpathes
puis, secouant la tête, il reprit:
--Ce que je viens de vous dire a pour but de vous expliquer comment, de
l'observatoire de Saint-Pétersbourg et grâce à des recherches
spectroscopiques minutieuses, j'ai reconnu dans les flammes des volcans
lunaires en activité, une substance qui a la propriété d'être attirée
vers la lumière; j'ai soigneusement relevé les raies et les couleurs de
cette substance, je les ai reportées sur ce verre dépoli disposé dans le
milieu de ma lunette. En sorte qu'en visant à l'aide de cette lunette
spectroscopique les divers objets à ma portée, le spectre de ces objets
vient se superposer sur celui qui est déjà peint et gravé sur le verre;
je compare, et lorsque j'aurai identifié les deux spectres, c'est que la
matière visée est bien celle que je recherche.
--Est-ce cette matière qui vous permettra de continuer votre voyage?
demanda Gontran, dont le visage reflétait un ahurissement profond.
Fricoulet s'était approché et une flamme railleuse brillait dans ses
yeux.
Ossipoff le remarqua et répliqua:
--Oui, j'ai pensé à utiliser cette substance qui a la curieuse propriété
de s'élancer vers la lumière.
--Mais comment l'emploierez-vous?
--Je la renfermerai dans des sphères de verre adaptées de chaque côté de
notre wagon et elle nous emportera vers le soleil... Nous pourrons ainsi
visiter les mondes qui se trouvent entre la terre et l'astre central.
Fricoulet demanda d'un ton narquois:
--Mais pour atterrir à notre volonté et ne pas aller nous jeter dans le
brasier solaire comme un papillon qui se brûle les ailes à la flamme
d'une bougie... comment vous y prendrez-vous?
Ossipoff haussa les épaules.
--Pour être maître de la direction et de la vitesse du wagon,
répondit-il, il me suffira de mettre à l'abri de la lumière les
récipients qui contiendront la matière en question, et, suivant la
surface attirée, je précipiterai ou je ralentirai la marche.
Gontran ne put retenir cette phrase admirative:
--Vous avez réponse à tout, monsieur Ossipoff!
Le vieux savant haussa légèrement les épaules et reprit son poste
d'observation à côté de Jonathan Farenheit qui, immobile à l'avant comme
une statue, tenait sa lunette rivée sur le sol.
[Illustration: Ossipoff et ses compagnons étaient descendus de la barque
volante.]
Soudain le vieillard poussa un cri, en indiquant du bras, à quelques
kilomètres plus loin, une colonne de fumée qui semblait sortir du sol et
s'élevait avec vitesse dans l'espace pour se perdre dans l'infini.
--Là, répéta-t-il, tandis que la lunette tremblait dans sa main... c'est
là...
En quelques instants, la barque volante, dirigée par la main sûre de
Telingâ sur un plan incliné, vint s'abattre au point indiqué par
Ossipoff.
C'était une sorte de cône peu élevé, dont le cratère projetait dans la
direction du soleil brillant dans l'espace des tourbillons d'une
poussière fine et pour ainsi dire impalpable; les voyageurs qui étaient
descendus eussent été certainement aveuglés si les lentilles de verre
encastrées dans leurs cagoules de caoutchouc, n'avaient protégé leurs
yeux.
Aussitôt le vieux savant tira du fond de la barque une toile immense
qu'avec l'aide de ses compagnons il étendit au-dessus du cratère, de
façon à intercepter la lumière de l'astre.
Comme par miracle, l'éruption cessa et des sacs apportés à cet effet
furent promptement remplis de la précieuse poussière et rechargés dans
l'embarcation qui, sur un signe d'Ossipoff, reprit le chemin des airs.
Le vieux savant exultait.
--Et maintenant, demanda Telingâ, où allons-nous?
--Nous retournons, comme il a été convenu, au pays des _Privolves_; ne
faut-il pas que nous assistions au congrès qui doit avoir lieu en notre
honneur dans la ville capitale?
Le Sélénite pressa sur son levier et la barque, évoluant rapidement,
reprit la direction de l'hémisphère invisible.
Mais, tout à coup, Jonathan Farenheit bondit et s'adressant à Ossipoff:
--Que faites-vous? demanda-t-il.
--Vous le voyez, nous repartons.
--Et Fédor Sharp? gronda-t-il.
Le vieillard leva les bras au ciel.
--Vous avez trouvé votre affaire, grommela l'Américain; moi, je veux
trouver la mienne.
--Croyez-moi, riposta Ossipoff, imitez-moi... renoncez à votre
vengeance,... d'autant plus qu'elle ne pourrait plus s'exercer que sur
un cadavre...
Farenheit étouffa un juron.
--Et puis, ajouta le vieux savant, le temps nous presse. Le Soleil se
lève à l'horizon et je ne me soucie nullement d'être surpris par la nuit
dans cette solitude,... ce serait la mort pour nous tous.
[Illustration]
L'Américain baissa la tête, puis il alla reprendre sa place et, sa
lunette à la main, recommença à fouiller le panorama qui fuyait
rapidement au-dessous de la barque.
Pendant ce temps, les autres voyageurs, auxquels ce retour ne réservait
plus aucune surprise, s'étaient étendus sur des coussins pour chercher
dans un long sommeil un repos réparateur.
Quand ils s'éveillèrent, la barque aérienne avait déjà laissé loin
derrière elle le cirque de Platon et filait à grande vitesse vers une
chaîne de montagnes dont les cimes élevées se profilaient vaguement à
l'horizon.
Ossipoff consulta sa carte.
--Le pôle Nord! cria-t-il.
Et courant à Farenheit toujours absorbé dans ses recherches:
--Sir Jonathan, dit-il, prêtez-moi votre lunette.
L'Américain céda l'instrument en bougonnant.
--Eh! fit-il, qu'il y a-t-il donc de si extraordinaire à voir au pôle
Nord? toujours des montagnes, des cratères, des rochers affreux et
dénudés, des gouffres.
Ossipoff regarda un moment Farenheit de l'air dont il eût regardé un
criminel.
Puis, après un moment:
--Au pôle Nord, monsieur, répliqua-t-il sèchement, nous verrons les
_montagnes de l'Éternelle Lumière_.
L'Américain écarquilla les yeux; Gontran et Séléna se rapprochèrent.
Le vieux savant poursuivit:
--Ces montagnes qui, comme Scoresby, Euctémon, Gioja, mesurent jusqu'à
2,800 mètres de hauteur et pour lesquelles le soleil ne se couche jamais
sont une des curiosités du monde que nous visitons.
--Pas possible, murmura M. de Flammermont.
Heureusement pour lui, le capuchon de caoutchouc étouffa le bruit de sa
voix.
Séléna demanda:
--Mais, père, comment un tel phénomène peut-il se produire?
--Le plus simplement du monde, mon enfant; par suite de l'inclinaison du
globe lunaire sur son axe, le soleil ne descend jamais que d'un degré et
demi au-dessous de l'horizon de l'un et de l'autre pôle,... or, en
raison de la petitesse du globe lunaire, une élévation de 595 mètres
suffit pour voir de un degré et demi au delà de l'horizon vrai... En
conséquence, les montagnes qui, comme celles que je viens de citer,
atteignent 2,800 mètres d'altitude, sont éternellement éclairées par le
soleil.
--Mais alors, murmura Gontran, les vallées environnantes sont toujours
dans la nuit?
--Dans la nuit est un peu exagéré, répondit Ossipoff; car si elles
restent éternellement dans l'ombre de ces montagnes, elles sont
cependant éclairées par le rayonnement de la lumière éclatante qui
frappe les pics élevés et en fait, d'ailleurs, le tour.
Puis, se tournant vers l'Américain:
--Eh bien! monsieur Farenheit, demanda-t-il, un tel spectacle vaut-il la
peine que vous abandonniez quelques instants vos recherches?
--Rien ne vaut une vengeance satisfaite, répliqua l'Américain.
Et, reprenant sa longue-vue, il s'immobilisa de nouveau, laissant ses
compagnons dans l'attente du sublime panorama qu'ils allaient admirer.
Telingâ, depuis un moment, avait légèrement modifié la route de la
barque aérienne, de façon à lui faire suivre les sinuosités des
contreforts extérieurs de la montagne de Scoresby; il passa au pied du
pic d'Euctémon, dont la hauteur ne le cède que de quatre cents mètres
aux monts les plus élevés des Pyrénées et fila, à travers ces
ramifications rocheuses, droit sur les chaînes qui entourent le pôle
boréal.
Pour franchir cet entassement cyclopéen de cratères monstrueux, le
Sélénite dut s'élever jusqu'à trois mille mètres.
La chaîne alors dépassée, l'aéroplane lunaire fut lancé à toute vitesse
sur un plan incliné qui l'amena jusqu'à 1,000 mètres du sol, au-dessus
d'une montagne isolée arrondissant son cratère en forme de cuvette.
--Le pôle Nord! s'écria Ossipoff.
Les Terriens admiraient, immobiles et muets, le féerique spectacle qui
soudain s'offrait à leurs yeux ravis.
Dans un ciel noir, tout parsemé d'étoiles brillant du plus vif éclat,
des pics élevés projetaient leurs crêtes aiguës dont les ombres énormes
s'étendaient au loin, enténébrant des vallées entières.
Du côté du soleil, ces pics resplendissaient comme des glaciers et leur
éclat brûlait la vue.
--Mais, sir Jonathan, regardez-donc, dit tout à coup M. de Flammermont,
en frappant sur l'épaule de l'Américain.
Celui-ci ne répondit pas; penché sur le bordage jusqu'à perdre
l'équilibre, il demeurait figé dans une immobilité complète, l'oeil rivé
à sa longue-vue.
--Pardieu! ricana le jeune comte, ne dirait-on pas que l'Américain est
tombé en arrêt sur ce bandit de Sharp?
Il n'avait pas achevé ces mots que Farenheit se redressait comme mû par
un ressort et courant à Ossipoff:
--Lui! cria-t-il en gesticulant comme un fou, lui...
--Qui ça?... lui! demanda le vieillard furieux d'être arraché si
brusquement à sa contemplation.
--Eh! qui voulez-vous que ce soit, riposta l'Américain, sinon ce voleur,
ce gredin, ce traître...
Et l'émotion qui l'étreignait à la gorge arrêta le flot d'injures qui
lui montait aux lèvres.
Plus ému qu'il ne le voulait paraître, le vieux savant se saisit de la
longue-vue et la braqua dans la direction indiquée par Farenheit.
Au bout de quelques minutes, il s'écria à son tour:
--J'aperçois en effet là-bas, à quelques kilomètres à peine, un point
brillant qui pourrait bien être le boulet;... voyez donc, Gontran...
Et il passa l'instrument au jeune comte qui le transmit à son tour à
Fricoulet en disant:
--Je donnerais ma tête à couper que c'est en effet le boulet de Sharp.
--Et moi aussi, ajouta l'ingénieur; seulement, je ne vois pas de traces
d'homme.
Ossipoff n'avait pas attendu pour commander à Telingâ d'atterrir et
quelques instants ne s'étaient pas écoulés que la barque aérienne
déposait les voyageurs sur le versant d'un cratère, auprès d'une masse
métallique bossuée, brûlée et que le vieux savant déclara être bien le
boulet de Fédor Sharp.
--Mais lui, gronda Farenheit, où est-il?
En même temps, il jetait autour de lui des regards furieux.
--Eh! riposta Fricoulet en frappant du pied le boulet, c'est là-dedans
qu'il faut le chercher.
--Là-dedans, riposta l'Américain; croyez-vous donc qu'il y soit resté?
--Et pour cause,... il lui a été impossible d'en sortir.
L'ingénieur faisait remarquer à ses compagnons qu'un tiers au moins de
l'obus était enfoncé dans le sol et que la petite porte pratiquée dans
sa paroi se trouvait précisément condamnée si solidement que tous les
efforts que les voyageurs avaient dû faire pour sortir de leur prison ne
pouvaient qu'être restés inutiles.
Et il ajouta:
--En tous cas, cette prison n'est plus qu'une tombe assurément et je
propose de laisser dormir en paix ceux qui y reposent du sommeil
éternel.
Mais l'Américain ne l'entendait pas ainsi; avant de s'éloigner, il
voulait s'assurer _de visu_ que son ennemi avait bien échappé à sa
vengeance, et, s'aidant des outils qu'Ossipoff, à tout hasard, avait
emportés avec lui, il se mit à attaquer le sol assez friable à cet
endroit.
Ce que voyant, Gontran, poussé par la curiosité, saisit une pioche et ne
tarda pas à être imité par Fricoulet lui-même.
Au bout d'une demi-heure, grâce à leur force colossale, sextuplée dans
la lune, ils avaient creusé autour du boulet une tranchée suffisamment
grande pour que la porte pût être ouverte.
--Attention, grommela l'Américain en se mettant sur la défensive,
tenons-nous sur nos gardes,... ils sont capables d'effectuer une sortie.
L'ingénieur haussa les épaules et, introduisant l'extrémité d'un pic
dans les jointures de la porte, il exerça une pesée si violente que les
boulons et les vis de la serrure finirent par céder.
Il ouvrit et, faisant un pas en avant, engagea la moitié du corps dans
l'intérieur du boulet; mais il ressortit aussitôt en poussant un cri
d'horreur.
--Morts! exclama-t-il, ils sont morts!!!
Jonathan Farenheit s'avança à son tour et, malgré la haine qui l'animait
contre l'ex-secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, il sentit
un frisson glacé lui courir par les membres, à la vue du sinistre
spectacle qui s'offrait à lui.
Sur le plancher du wagon, un cadavre à moitié nu gisait au milieu d'une
mare de sang.
Une horrible blessure séparait presque la tête du tronc et, détail
épouvantable, des languettes de chair avaient été enlevées sur le gras
des cuisses.
Ce cadavre avait servi de pâture.
Non loin de là, un autre corps était étendu, recouvert de ses vêtements
celui-là, et vers lequel l'Américain se précipita.
Il venait de reconnaître Fédor Sharp.
Il le saisit dans ses bras et le tira hors du wagon.
--Mort! dit-il d'une voix sombre en courbant la tête.
[Illustration: Les contreforts extérieurs de la montagne de Scoresby.]
--Mort de faim!... s'écria Séléna en joignant les mains... Ah! le pauvre
homme.
--Non pas, répliqua Farenheit... car je le soupçonne d'avoir assassiné
son compagnon pour se nourrir de sa chair.
Un cri d'horreur s'échappa de toutes les poitrines.
[Illustration]