LES MONTAGNES DE L'ÉTERNELLE LUMIÈRE

[Illustration]

Assis à l'avant de l'embarcation, une forte lunette à la main, Ossipoff

sondait l'horizon, et son visage, déjà grave, se rembrunissait

visiblement, à mesure que les montagnes, qui se profilaient au loin,

accusaient plus nettement leurs pics élevés et leurs monstrueux

remparts.

Une main se posa sur son épaule; il se retourna et vit Séléna, debout à

côté de lui et l'examinant avec inquiétude.

--Père, demanda-t-elle, redoutez-vous donc quelque danger que vous voilà

si soucieux?

--Ce sont ces montagnes qui m'effrayent! répondit le vieillard avec

inquiétude.

--Et pourquoi cela?... Ce volcan que nous avons franchi dernièrement

n'était-il pas aussi élevé?

--Peut-être... mais il n'avait pas la même position.

--Qu'entendez-vous par là?

--Que ces montagnes se trouvent situées sur la limite des deux

hémisphères et que par conséquent l'air doit y être fort rare.

Séléna sourit.

--N'avez-vous pas, dit-elle, les _respirols_ de M. Fricoulet?

Les lèvres du vieillard se plissèrent dédaigneusement.

--Vous n'avez pas confiance? murmura Séléna.

--Médiocrement.

La jeune fille réprima un léger sourire.

--M. de Flammermont qui les a examinés, ajouta-t-elle, m'a cependant

déclaré que lui-même n'aurait pas trouvé mieux.

--Hum! fit Ossipoff, ce cher Gontran est d'une indulgence pour son

ami... Je ne puis comprendre comment un homme plein de talent et

d'instruction comme lui, a pu se lier avec un aussi médiocre personnage.

Puis se tournant vers Telingâ:

--Allons-nous être obligés de franchir ces pics? demanda-t-il.

--Il faut bien, répondit le Sélénite... quelle autre voie voudriez-vous

prendre?

--Il aurait pu exister entre deux chaînes quelque étroit passage moins

élevé.

--Oui, dit l'autre, nous trouverons un couloir qui nous évitera un

détour considérable, mais nous ne pouvons atteindre _Romounhinch_ qu'en

allant droit devant nous.

Ossipoff consulta la carte qu'il avait dressée pendant la longue nuit

passée dans le volcan, et en la comparant avec son atlas de géographie

lunaire, il constata que Romounhinch était le nom sous lequel les

Sélénites désignaient le cirque de _Platon_.

--Mais, murmura-t-il, est-il bien nécessaire d'aller jusque là?

--C'est la route la plus courte pour aller à _Notoliders_, dans les

environs duquel, d'après les explications que vous m'avez données, doit

se trouver ce que vous cherchez.

Une nouvelle comparaison de son atlas terrien avec sa carte sélénite

apprit à Ossipoff que ce nouveau volcan n'était autre qu'_Archimède_.

--Mais ce volcan est fort avant dans l'autre hémisphère? s'écria-t-il.

--Presque au centre du pays des Subvolves... C'est du reste le plus

grand cratère de notre monde après le cirque de Clavius.

Ossipoff consulta ses instruments: le baromètre indiquait 28 centimètres

de pression seulement, la boussole était affolée et sans direction

fixe.

Les sourcils du vieillard se contractèrent violemment et il jeta sur ses

compagnons des regards anxieux.

En même temps, pour augmenter la gravité de la situation, plus

l'embarcation avançait, et plus la lumière du jour allait décroissant,

plus on s'enfonçait dans la nuit.

--Mes amis, dit-il d'une voix qu'il s'efforçait de raffermir, il est

temps, je crois, d'endosser les appareils...

Ces _respirols_, comme les avait baptisés Fricoulet, étaient fort

simples.

[Illustration]

Ils avaient été construits pour permettre à leurs porteurs de

s'aventurer impunément au sein des atmosphères les plus irrespirables et

les plus raréfiées; ils se composaient d'une sorte de cagoule en

caoutchouc retombant jusqu'au dessous du thorax et se boutonnant

hermétiquement au-dessous des bras: deux verres placés devant les yeux

permettaient de voir aussi nettement que si l'on eût eu un binocle à

califourchon sur le nez, et devant la bouche, une ouverture était

percée, obstruée par une soupape s'ouvrant de dedans en dehors afin de

permettre l'évacuation des gaz de la combustion pulmonaire; cette

soupape devait en même temps permettre l'ajustement d'un tube de cuivre

destiné à être appliqué sur l'oreille de celui auquel on voudrait parler

au cas où la raréfaction de l'air empêcherait la transmission du son.

Dans une poche de côté se trouvait un cylindre d'acier, d'un quart de

litre de capacité, renfermant de l'oxygène liquéfié; lorsqu'on ouvrait

un robinet, on donnait issue à ce gaz et il arrivait, par un tuyau, à

l'enveloppe de caoutchouc qu'il gonflait sans pouvoir s'en échapper.

Ce récipient d'acier contenait une provision de trois mille litres

d'oxygène gazeux, c'est-à-dire de quoi fournir à une consommation de

trois jours.

Avec l'aide de l'inventeur, les voyageurs furent rapidement revêtus de

leurs _respirols_.

Fricoulet vérifia l'une après l'autre toutes les parties des appareils,

s'assura que l'attache des tubes était solide et que les boutonnières

fermaient hermétiquement; puis il ouvrit les robinets, et l'oxygène,

distendant les plis de la cagoule, chacun des voyageurs ressembla

bientôt, quant à la partie supérieure de son individu, à une énorme

bonbonne en baudruche.

Pendant ce temps, Telingâ avait rechargé l'appareil de son véhicule de

matières combustibles et les voyageurs s'élevaient dans l'espace montant

et descendant tour à tour suivant un plan incliné très prononcé.

--Toujours les «montagnes russes», pensa Gontran, auquel le système des

respirols rendait fort incommode l'échange de ses impressions.

Ossipoff lui, ne quittait pas de l'oeil l'aiguille de son baromètre, et

il était fort heureux que son visage fût caché par sa cagoule de

caoutchouc, car ses compagnons eussent été véritablement effrayés de

l'altération de ses traits.

--Diable, murmurait-il, la pression diminue!

Fricoulet qui, lui aussi surveillait le baromètre, appliqua sur

l'oreille du savant l'extrémité de son «parleur» ainsi qu'il avait

surnommé le tube acoustique.

--Avant peu, dit-il, la pression va être inférieure à celle que l'air

subirait à quinze mille mètres de hauteur dans l'atmosphère terrestre.

Ossipoff approuva de la tête en murmurant:

--Pourvu que les capuchons de caoutchouc n'éclatent pas!

En ce moment, ses regards tombèrent sur Gontran, qui, assis sur le

bordage à côté de Séléna, tenait entre ses mains les mains de la jeune

fille et qui remplaçait par un expressif langage des yeux les paroles

affectueuses qu'il lui répugnait de lui envoyer «par le tube».

--Quel homme! pensa le vieux savant, en mettant sur le compte du courage

et de l'indifférence devant la mort l'ignorance de M. de Flammermont.

Puis, sollicité par son angoisse, il se tourna vers Telingâ, surveillant

attentivement la manoeuvre.

Il craignait que, pour dépasser le niveau des montagnes, le Sélénite ne

forçât davantage la pression.

Mais, tout à coup, comme l'embarcation filait avec une vitesse

vertigineuse sur une masse de granit qui barrait l'horizon, Telingâ, fit

une chute brusque de cinquante mètres pour s'engager dans un boyau

circulant entre deux masses de roches brunes.

Bien qu'une obscurité presque complète régnât maintenant, le Sélénite

pénétra hardiment dans ce couloir, évitant avec une sûreté merveilleuse

tous les obstacles qui apparaissaient incessamment dans l'ombre.

Enfin, après dix minutes,--qui semblèrent aux voyageurs longues comme

dix siècles,--les roches s'élargirent soudain, et sur un horizon de

montagnes dentelées, un astre énorme, resplendissant, apparut.

--La terre! pensa Séléna.

[Illustration]

--La lune! s'écria Gontran en appliquant son «parleur» sur l'oreille

d'Ossipoff.

Au brusque mouvement du vieillard, Monsieur Flammermont comprit qu'il

venait de dire une bêtise.

--La lune... de la lune s'empressa-t-il de rectifier.

Et il ajouta aussitôt:

--La terre n'éclaire-t-elle pas comme un satellite le monde que nous

visitons en ce moment?

Pensive, accoudée sur le bordage, Séléna considérait cette sphère

étincelante, treize fois plus brillante que n'est la pleine lune dans

les plus belles nuits terrestres.

[Illustration]

Elle avait peine à se figurer qu'elle était née dans cet astre éloigné

et que cinq jours seulement avaient suffi pour creuser entre elle et lui

cet abîme immense, terrifiant de 90.000 lieues!

Ossipoff, lui, oubliant les dangers de la situation, l'oeil rivé à sa

longue-vue, reconnaissait les grandes taches des océans tranchant sur

les teintes plus claires des continents; en ce moment, il devait être

deux heures à Paris et quatre heures à Saint-Pétersbourg; les deux

Amériques sortaient de l'ombre et l'Asie avait disparu.

Pendant que le savant s'abîmait dans sa contemplation, la barque

contournait les contreforts de ces montagnes monstrueuses qui formaient

entre les deux hémisphères une barrière titanesque.

Au delà de cette barrière, le pays était tout autre.

Le panorama offert à la vue des voyageurs était grandiose et ne

présentait aucun point de comparaison avec le site le plus sauvage qui

se pût rencontrer sur la terre.

La raréfaction presque totale de l'air aux grandes altitudes qu'ils

avaient atteintes, donnait aux paysages un aspect de sombre monotonie.

Ce qui frappa le plus Gontran qui, artiste amateur, s'amusait à prendre

des croquis sur un album, c'était le manque absolu de perspective, par

suite de l'absence des demi-teintes; une lumière crue tombait du ciel,

et tout ce qui n'était pas directement éclairé par la clarté de la

Pleine-Terre demeurait d'un noir intense, en sorte que les derniers

plans paraissaient aussi accusés que les premiers.

Si bien que le comte, voulant dessiner ces rocs et ces cratères aux

sommets déchiquetés, ne put mettre, pour demeurer dans la note vraie,

que des taches d'encre sur sa feuille de papier blanc.

--En vérité, murmura-t-il, si j'envoyais au Salon un tableau dans ce

genre-là, les impressionnistes eux-mêmes me conspueraient, et cependant

c'est d'une exactitude photographique.

Il ajouta mélancoliquement:

--Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.

Ô Boileau! tu ne t'attendais certainement pas à éveiller les échos des

paysages lunaires!

Plus les voyageurs avançaient dans l'intérieur du pays des _Subvolves_,

plus s'accroissait l'aridité désolée de ces régions rocheuses.

Jonathan Farenheit ne cessait de jurer, Séléna avait envie de pleurer et

Fricoulet lui-même était d'une tristesse mortelle.

[Illustration]

Quant à Gontran, il s'ennuyait ferme en songeant qu'à cette même heure

le palais de l'Industrie, aux Champs-Élysées, regorgeait d'une foule

accourue pour assister au grand carrousel militaire donné au bénéfice

des pauvres.

Et fermant les yeux pour s'arracher à ce spectacle monotone et

attristant des solitudes lunaires, il franchissait d'un seul bond les

90.000 lieues qui le séparaient de Paris et, durant quelques secondes,

il s'éblouissait les yeux des toilettes claires et des uniformes

brillants, de l'éclat des diamants et du scintillement des ors et des

aciers, en même temps qu'à ses oreilles bourdonnantes l'orchestre

bruissait doucement, coupé net par un hennissement de cheval ou par des

salves d'applaudissements.

Tout à coup, il tressauta, arraché à sa douce vision par une voix qui

murmurait à son oreille:

--_Platon_.

C'était Ossipoff qui, le forçant à se pencher par dessus le bordage, lui

montrait au-dessous de l'embarcation le cratère d'un des plus curieux

cirques lunaires.

A peine le jeune homme eut-il jeté les yeux sur le panorama qui

s'étendait à ses pieds, qu'il s'écria:

--Une forêt!

--Vous dites? demanda Ossipoff en devinant l'étonnement du jeune homme

sans en comprendre la cause.

[Illustration: Arbre Lunaire.]

Au moyen de son tube, Gontran répéta l'exclamation qu'il venait de

pousser.

--Eh bien! qu'y a-t-il d'étonnant? fit le vieillard.

--Je croyais que tous les astronomes étaient d'accord pour refuser à

cette partie de la lune la moindre végétation.

Ossipoff protesta:

--Tous! fit-il; beaucoup assurément... mais pas tous, car la

photographie prouve le contraire; le sol de certaines plaines lunaires,

le fond de quelques cratères, tels que Platon, ne sont pas photogéniques

et la plupart des astronomes du siècle dernier ont attribué cette

absorption de rayons lumineux à des végétaux. Mais, comme depuis on a

reconnu à la surface du disque visible de la lune la faible densité de

l'atmosphère et le manque total de fleuves ou de liquides quelconques,

on a été disposé à nier cette végétation. Cependant, des savants

contemporains tels que Warren de la Rue, Rutherfurd et Secchi, qui se

sont spécialement occupés de photographie lunaire, ont été, au

contraire, d'opinion que ces différences photogéniques devaient provenir

d'une réflexion végétale. On a observé cette teinte verte dans la mer

des Crises et dans Platon.

Puis, passant à Gontran une feuille de papier:

--Tenez, dit-il, voici un dessin de Stanley Williams, représentant

l'intérieur du cirque au-dessus duquel nous planons... n'est-ce pas la

reproduction exacte de la nature?

[Illustration]

La barque volante était, en ce moment, presque immobile au zénith du

cratère et les voyageurs purent distinguer nettement que le sol du

cirque était couvert de vastes forêts coupées par de larges routes; dans

certains carrefours apparaissaient comme des taupinières que Telingâ

déclara avoir été autrefois des habitations, et un brouillard lourd et

opaque s'élevant en spirale de quelques cheminées souterraines

s'étendait comme un voile brumeux d'un bord à l'autre.

--Le dessin de Stanley Williams est bien conforme à la nature, dit

Fricoulet.

--Mais cette carte, dit sérieusement Gontran, je l'ai déjà vue dans l'un

des livres de mon illustre homonyme.

--Dans les _Continents célestes_? répliqua Ossipoff.

--Sans doute.

Le Sélénite, trouvant qu'assez de temps avait été perdu dans la

contemplation du cratère, pressa sur le levier qui lui servait à diriger

son embarcation, et le voyage aérien continua.

C'est alors que Fricoulet demanda à Ossipoff:

--Si j'ai bien compris le but de cette exploration, nous allons chercher

les moyens de continuer notre voyage interplanétaire?

Le savant, d'un signe de tête, répondit affirmativement.

--Vous voulez sérieusement abandonner la lune?

Ossipoff eut un mouvement impatienté.

--Un mondicule qui a à peine 800 lieues de diamètre! exclama-t-il; sur

lequel, à nous cinq, nous ne pesons pas plus que je ne pesais seul sur

la terre, un monde en décadence, pour ne pas dire à peu près mort, dont

quelques parties seulement sont habitées et habitables!

--Mais pour vous lancer de nouveau dans l'espace, objecta Fricoulet, il

vous faut un agent de projection plus rapide encore que le Cotopaxi; car

dans le désert sidéral, ce n'est pas par milliers, mais par millions que

se comptent les lieues.

--Mon cher monsieur, répliqua le vieillard avec un peu de hauteur, je

sais tout cela aussi bien que vous; aussi, vous pouvez être tranquille.

Si mes calculs ne me trompent pas, nous aurons, avant peu, cet agent

propulseur à grande vitesse dont vous parlez.

Et pour prouver à l'ingénieur qu'il désirait que la conversation

s'arrêtât là, le vieux savant lui tourna le dos et se mit à examiner le

panorama à l'aide de sa lunette.

--Notoliders! dit tout à coup le Sélénite en étendant la main vers une

montagne qui dressait au loin dans l'espace sa crête déchiquetée.

--Le mont _Archimède_, murmura Ossipoff.

Si Platon est le cirque lunaire qui, vu de la terre, présente le plus

singulier aspect, Archimède est certainement, après Tycho, la montagne

la plus remarquable.

Pendant la pleine lune, elle apparaît aux terriens sur le disque de leur

satellite comme un point brillant.

Mais pour Mickhaïl Ossipoff et ses compagnons qui planaient sur le

cirque à quelques centaines de mètres à peine, tous les détails

orographiques se détachaient avec une netteté surprenante; ils

distinguaient à merveille les hautes cimes qui s'élèvent depuis le fond

du cratère jusqu'à plus de 1.500 mètres d'altitude et les deux versants

de la montagne annulaire qui en forme l'enceinte; des chaînons et des

contreforts se détachaient de la montagne pour aller rejoindre dans le

lointain les monts Apennins.

La barque volante mit près d'une heure à traverser le cratère

d'Archimède qui ne mesure pas moins de 83 kilomètres de diamètre.

--Quelle chance, dit tout à coup Fricoulet à Gontran, que les Sélénites

aient inventé la navigation aérienne, autrement l'exploration de ce

monde nous eût été impossible.

Sans répondre, le jeune comte fixa sur son ami des regards

interrogateurs.

Alors l'ingénieur lui montra de la main des ravins profonds qui

s'ouvraient à travers les plaines au milieu desquelles se dressait

l'énorme cratère.

--Vois ces rainures, répondit-il, elles ont certainement plus d'un

kilomètre de large, quant à la longueur, elles se perdent à l'horizon;

elles sont taillées à pic et, par endroits, leur fond se trouve obstrué

par les éboulements. Eh bien! suppose qu'au lieu d'arriver par la voie

des airs, nous soyons venus simplement à pied, _pedibus cum jambis_,

qu'eussions-nous fait en présence de ces crevasses de 1.300 mètres de

large? Nous étions arrêtés.

--On fait un détour, objecta Gontran.

--De combien de kilomètres? et qui sait si au nord du versant nous

n'aurions pas rencontré une nouvelle crevasse qui nous eût contraint de

revenir sur nos pas?

[Illustration]

Aventures extraordinaires d'un savant russe; I. La lune · 第 50 / 59 题