M. de Flammermont hocha la tête.

--Si tu t'étais vu, répliqua-t-il, comme je t'ai vu moi, étendu là,

pâle, sans mouvement... tiens, juste comme sont les autres.

Il désignait Ossipoff, sa fille et Farenheit, qui ne remuaient pas plus

que des pierres.

--Mais où sommes-nous donc? demanda-t-il impressionné par le grand

silence qui régnait dans cette solitude.

Il avait prononcé ces mots presque à voix basse, mais cependant pas

assez pour que Fricoulet n'entendît pas.

Et cependant l'ingénieur lui cria:

--Parle plus haut si tu veux que je t'entende... qu'est-ce que tu viens

de dire?

--Tu n'as pas entendu? répéta Gontran tout surpris, en forçant sa voix,

j'ai cependant parlé fort... A quoi cela tient-il donc?

Quelqu'un répondit derrière eux:

--Probablement à la composition de l'atmosphère.

Ils se retournèrent et virent M. Ossipoff assis sur son séant, qui

jetait autour de lui des regards curieux.

--Oui, ajouta le vieux savant en parlant haut; la raréfaction de l'air

peut également être une des causes pour lesquelles la voix ne porte

pas...

Les deux jeunes gens s'approchèrent d'Ossipoff et lui serrèrent

cordialement la main.

--Rien de cassé, monsieur Ossipoff? demanda Fricoulet.

[Illustration: Éclipse de Soleil vue de la Lune.]

--Non, rien... ou du moins il n'y paraît pas... mais je ne vois pas

Séléna...

--Mademoiselle votre fille dort encore, répondit Gontran... elle est là,

derrière vous.

--Aidez-moi donc à me relever, mon cher enfant, dit le vieillard... je

me sens tout engourdi.

Le jeune homme saisit le vieillard par les poignets, et s'arc-boutant

solidement, le tira à lui.

[Illustration]

Mais il avait sans doute mal calculé son élan, ou bien il n'avait pas

lui-même conscience de sa force, car Ossipoff enlevé avec une vigueur

prodigieuse, échappa aux mains de Gontran par dessus la tête duquel il

passa comme une plume et alla rouler à quelques pas sur Jonathan

Farenheit qui continuait son somme aussi paisiblement que s'il eût été

sur le matelas de son hamac.

Trois cris retentirent à la fois.

Un de surprise, poussé par Gontran.

Le second, de douleur, poussé par Ossipoff.

Le troisième, enfin, était un cri de colère accompagné d'un «by god»

énergique.

Celui-là, on le devine sans peine, était dû aux poumons énergiques de

l'Américain qui, précisément, rêvait qu'il avait enfin mis la main sur

ce coquin de Fédor Sharp.

Instinctivement ses doigts se crispèrent sur la gorge de l'infortuné

savant, et ils le serrèrent avec une violence telle qu'ils l'eussent

fait passer de vie à trépas, si les autres n'étaient accourus à son

secours.

En voyant à quel adversaire il s'était attaqué, Jonathan Farenheit

demeurait tout penaud.

Quant à M. de Flammermont, il se confondait en excuses auprès du

vieillard.

Celui-ci, encore sous le coup de l'émotion, se contentait de sourire,

tout en défaisant sa cravate qui l'étranglait.

--Qu'arrive-t-il donc? demanda Séléna qui, réveillée par ce tumulte,

accourait toute inquiète de voir son père pâle et défait au milieu de

ses compagnons interloqués.

Ce fut le vieillard qui, revenu un peu à lui, répondit à la question de

la jeune fille en disant à Gontran:

--Vous avez oublié, mon cher enfant, que nous nous trouvons dans la lune

et qu'à la surface lunaire la pesanteur est six fois moindre que sur la

terre, c'est-à-dire qu'elle égale 0,164. Voilà pourquoi vous m'avez

enlevé avec tant de facilité et pourquoi, grâce à l'élan que vous m'avez

communiqué, je vous ai échappé pour aller troubler dans son sommeil ce

digne monsieur Farenheit... vous ne m'en voulez pas, n'est-ce pas... sir

Jonathan?

L'Américain tendit sa large main au savant et répondit:

--Non..., et cependant vous avez interrompu un rêve adorable...

Et en disant ces mots, un flot de sang empourprait le visage de

Farenheit, tandis que dans ses yeux luisait une flamme sombre.

--Que rêviez-vous donc? demanda Séléna.

--Que j'étranglais ce bandit de Sharp.

--Tiens! c'est vrai, s'écria Fricoulet tout étonné, cet animal-là nous a

faussé compagnie...

Et il ajouta en plaisantant:

--On prévient quand on fait ces choses-là.

--Qu'est-il devenu? demanda Gontran... par quel miracle a-t-il disparu?

Ossipoff sourit.

--Par un miracle bien simple, répondit-il: son projectile étant un corps

mort, c'est-à-dire n'étant pas comme le nôtre animé d'une vitesse propre

qui lui permit de lutter contre l'attraction lunaire, son projectile,

une fois dans cette zone d'attraction où il a été entraîné par nous,

nous a abandonnés pour obéir à une force supérieure à la nôtre... et

voilà...

--Pensez-vous qu'il soit tombé loin d'ici?

Le vieillard hocha la tête.

--A moins que mes suppositions ne soient bien fausses, Sharp a dû

aborder sur l'autre hémisphère de la lune.

[Illustration]

Jonathan Farenheit brandit ses poings d'un air menaçant.

--Oh! gronda-t-il, je le rattraperai, quand pour cela je devrais faire

le tour du monde.

--Lunaire! ajouta plaisamment Fricoulet.

--Oui, monsieur Fricoulet, riposta l'Américain furieux, et s'il le faut,

j'instituerai un prix d'un million de dollars et je mettrai au concours

un moyen de locomotion qui me permette de suivre ce bandit au cas où,

pour m'échapper, il aurait quitté la lune pour se réfugier dans une

autre planète.

--Mes amis, dit en ce moment Ossipoff, je crois qu'il serait bon de

laisser où il est ce peu intéressant personnage et de nous occuper de

nous.

Gontran appuya d'un geste énergique l'avis émis par le vieillard.

--Oui, dit-il, tenons conseil... qu'allons-nous faire?

--Le plus pressé, je crois, serait d'aviser à sortir de cette prison...

ou plutôt de cette cage, dit Fricoulet en désignant les troncs d'arbres

qui les environnaient.

--Une cage! s'écria Jonathan Farenheit en blêmissant, ils ont osé mettre

en cage un citoyen de la libre Amérique.

--Une cage! répéta Ossipoff en joignant les mains dans un geste

d'extase... une cage!

Et, courant jusqu'à ce qu'il rencontrât la barrière qui les enserrait,

il examina soigneusement la manière dont les barreaux étaient enfoncés

dans le sol et celle dont ils se réunissaient au-dessus de leurs têtes.

--Ah! bonté du ciel! exclama-t-il tout tremblant d'émotion, voilà bien

les traces du travail d'un être intelligent.

Gontran, qui l'avait entendu, s'approcha.

--Alors, monsieur Ossipoff, dit-il, vous croyez véritablement à

l'existence d'une humanité lunaire?

Le vieux savant leva les bras au ciel en fixant sur le jeune comte des

regards que la stupéfaction arrondissait.

[Illustration]

--Comment! fit-il, c'est vous qui me posez une semblable question, vous

qui, même avant d'entreprendre avec moi ce périlleux voyage, connaissiez

à ce sujet, l'opinion de l'illustre Flammermont... vous qui venez de

vous convaincre encore en ce moment de l'existence de cette humanité que

vous semblez mettre en doute.

Tout d'abord interloqué, Gontran baissa le nez silencieusement.

--Monsieur Ossipoff, dit-il au bout d'un moment, voulez-vous me

permettre de vous poser une question?

--Parlez, mon ami, parlez.

--Vous avez dit tout à l'heure que vous soupçonniez Sharp d'être tombé

sur l'autre hémisphère.

--En effet.

--Duquel entendez-vous parler?

--De l'hémisphère visible.

Gontran eut un geste surpris.

--Cependant, répliqua-t-il, je me rappelle que quelques heures avant

notre chute, comme nous nous étonnions de passer sans transition de la

lumière la plus éclatante dans l'obscurité la plus profonde, vous nous

avez donné comme explication que nous venions de franchir le pôle et de

pénétrer dans l'hémisphère invisible.

[Illustration]

--Oui--eh bien?

--Eh bien? mais il faisait nuit... tandis que maintenant...

--Tandis que maintenant c'est l'hémisphère visible qui est plongé dans

l'obscurité.

Gontran hocha la tête.

--Tiens! murmura-t-il, je n'aurais pas pensé à cela... c'est pourtant

bien simple.

Et il ajouta:

--Je croyais que nous étions dans l'hémisphère visible.

--S'il en était ainsi, nous ne respirerions probablement pas aussi

facilement que nous le faisons.

--Cependant il y a une atmosphère...

--Oui, mais elle doit être très faible, et si nous faisions une

excursion dans ces contrées, nous aurions, selon toutes probabilités,

besoin de nos appareils respiratoires.

En ce moment un bruit étrange, assez semblable à un claquement de fouet,

retentit derrière eux; en même temps Séléna éclatait de rire.

--Père, dit-elle, père, regardez-donc sir Jonathan... le voilà qui

détruit notre cage.

Ils se retournèrent et virent l'Américain qui brisait les jeunes sapins

aussi facilement que si c'eût été des roseaux.

Et il grommelait tout en jonchant le sol des arbres déracinés et cassés:

--Un citoyen des États-Unis!... un habitant de New-York, enfermé comme

un poulet... _by god_! ils ont bien fait de se cacher, je les eusse

cassés comme je fais de ces arbres.

Gontran assistait à cette dévastation avec un étonnement profond.

--Essayez vos forces, messieurs et mesdames, dit Fricoulet en imitant

plaisamment le ton des bateleurs de foire.

Et il saisissait lui-même une jeune pousse de grosseur respectable qu'il

faisait éclater sans aucun effort apparent.

Ce que voyant, le jeune comte s'écria:

--S'il en est ainsi, messieurs les Sélénites peuvent venir; à nous

quatre, nous sommes de force à leur tenir tête.

--Et moi, fit Séléna avec un petit air résolu, est-ce que je ne compte

pas?... je suppose que mes forces ont augmenté tout comme les vôtres.

Ossipoff ne put s'empêcher de sourire en voyant l'attitude belliqueuse

de sa fille.

Mais son visage redevint aussitôt soucieux.

--Qu'avez-vous, père? demanda-t-elle.

Sans lui répondre, le vieillard s'approcha de Gontran:

--Notre wagon, murmura-t-il, vous ne l'avez pas vu?

--Vous dites? cria le jeune homme en se faisant un cornet acoustique

avec sa main.

--Je vous demande si vous ne savez pas où est notre wagon?

--Eh! cher monsieur, répliqua Gontran, comment voulez-vous que je le

sache... je suis tombé en même temps que vous et il n'y avait pas cinq

minutes que j'avais cessé de dormir lorsque vous vous êtes éveillé

vous-même.

Puis, après un moment:

--Vous êtes bien sûr, n'est-ce pas, que nous sommes dans la lune?

Le vieillard haussa doucement les épaules, puis s'agenouillant dans le

coin où étaient rassemblés tous les instruments:

--Tenez, fit-il, la boussole est affolée et sans direction fixe; le

baromètre indique 320 millimètres de pression atmosphérique et

l'hygromètre accuse une sécheresse absolue.

Fricoulet ajouta:

--Et nous nous trouvons dans un cratère; voyez la forme tronconique des

murailles qui nous entourent... remarquez comme l'ouverture par laquelle

nous arrive la lumière est régulière et située loin au-dessus de nos

têtes.

Et il murmura, comme se parlant à lui-même:

--Il n'y a pas à en douter, nous sommes bien dans l'intérieur d'un

volcan lunaire.

--Volcan éteint, n'est-ce pas? se hâta de demander Gontran.

[Illustration: Un Sélénite.]

L'ingénieur ouvrait la bouche pour répondre et rassurer son ami, quand

d'une galerie obscure surgirent soudain des corps immenses.

--Les Sélénites!... cria-t-il, garde à nous!

Un à un, sortant d'une caverne que les voyageurs n'avaient point

remarquée, s'avançaient avec prudence une douzaine d'êtres étranges, de

dimensions gigantesques.

Pétrifiés d'étonnement, Ossipoff et ses compagnons considéraient, non

sans une certaine terreur, ces géants hauts de douze pieds environ et

dont la structure ne différait que fort peu de celle des terriens.

[Illustration]

La tête seule était d'un volume surprenant et paraissait

disproportionnée avec le reste du corps; elle se balançait à l'extrémité

d'un cou long et mince, lequel reposait sur des épaules étroites et

décharnées; à ces épaules s'ajustaient des bras maigres terminés par des

mains larges comme des battoirs; le buste prodigieusement plat, comme

s'il n'eût renfermé ni poumons ni intestins, se prolongeait par des

jambes en fuseau assez comparables à des pattes d'échassiers, n'étaient

les volumineux pieds plats qui s'y adaptaient, servant ainsi de bases

solides à l'édifice élevé qui s'appuyait sur eux.

La face ronde et imberbe était éclairée de deux yeux proéminents dans

lesquels aucune lueur ne brillait, ce qui leur donnait un regard terne

et glacé; point de cils, pour ainsi dire point de sourcils; par contre

une masse de cheveux qu'ils portaient uniformément, tombant en tresses

sur les épaules; la bouche, largement fendue, n'était point ourlée de

lèvres comme celles des habitants de la terre, mais, semblait un coup de

sabre en travers du visage.

La caractéristique de ces êtres étranges était leurs oreilles vastes et

s'évasant comme des conques acoustiques de chaque côté de la tête.

Instinctivement Gontran avait saisi une carabine et s'était placé

devant Séléna, décidé à se faire tuer plutôt que de permettre à l'un de

ces monstres d'approcher la jeune fille.

[Illustration]

--Paix, Gontran, du calme, mon ami, dit Fricoulet en remarquant

l'attitude hostile du jeune comte, n'aggravons pas notre situation en

attaquant les premiers ces insulaires... il sera toujours temps

d'arriver aux moyens coercitifs, quand nous ne pourrons plus faire

autrement... Essayons plutôt d'entrer en pourparlers avec eux.

--Eh! riposta M. de Flammermont, comment te faire entendre d'eux?... tu

as remarqué qu'en criant et en mettant nos oreilles contre nos bouches

c'est à peine si nos voix nous parviennent... à plus forte raison, étant

donnée la dimension de ces gaillards-là.

Le jeune ingénieur haussa les épaules.

--Tu vas voir, dit-il.

Il fit quelques pas en avant et d'un léger appel du pied, bondissant

dans l'espace, il atteignit un rebord rocheux situé à cinq mètres du

sol.

--Hein! cria-t-il à ses compagnons, suis-je à hauteur maintenant?

Le voyant ainsi juché, l'un des Sélénites qui marchait en tête des

autres et qui semblait être leur chef, parut comprendre dans quelle

intention il avait fait cette ascension rapide et se dirigea de son

côté.

Une fois près de lui, il prononça un long discours dans un langage

sonore dont les roulements se repercutèrent sur les parois immenses.

De temps en temps il s'arrêtait, promenait sur les terriens un regard

circulaire pour savoir s'il était compris; puis il recommençait à

parler.

--Chante, mon bonhomme, chante, grommelait Jonathan Farenheit, si tu

crois que l'on comprend un mot de ta harangue...

Fricoulet fit de la main signe à l'Américain de garder le silence.

Le Sélénite aperçut ce geste et le prenant pour un signe de

commandement, crut deviner que Fricoulet était le chef des étrangers et,

à partir de ce moment, il s'adressa directement à lui.

Il s'arrêta, regardant l'ingénieur et semblant attendre une réponse.

Fricoulet réfléchit quelques minutes.

Puis, soudain, une idée lumineuse traversa son esprit; cette idée était

que tout le long discours qu'il venait d'entendre ne tendait à rien

moins qu'à savoir d'où il venait lui et ses compagnons.

Il plongea la main dans ses poches, toujours pleines d'un assortiment

d'objets les plus disparates et de l'une d'elle sortit un morceau de

craie.

Rapidement, sur la paroi de lave noirâtre du cratère, il traça deux

sphères d'inégale grosseur qu'il réunit au moyen d'une ligne droite pour

figurer le chemin parcouru à travers l'espace par l'obus.

Puis mettant l'index de sa main droite sur la plus grosse sphère, il

appuya sa main gauche sur sa poitrine.

Le Sélénite semblait suivre cette mimique avec le plus vif intérêt.

Ensuite Fricoulet désigna la sphère la plus petite en étendant son bras

vers l'habitant de la lune.

Celui-ci parut surpris, s'approcha, considéra attentivement le dessin,

ensuite, il appela ses compagnons qui, l'un après l'autre, vinrent

regarder; après quoi ils s'éloignèrent, semblèrent se consulter et

s'enfoncèrent dans la galerie obscure par laquelle ils étaient venus.

Un moment Ossipoff et ses amis se regardèrent en silence.

--Eh bien! demanda Gontran, que dites-vous des Lunariens?

--Ils sont tels que je me les figurais, répondit le vieillard.

--En tout cas, ils ne sont pas beaux, murmura Séléna.

--Moi, ajouta Farenheit, je croyais voir des êtres plus étranges et plus

dissemblables de nous qu'ils ne le sont.

--Pourquoi cela? demanda le vieux savant. Quoique les conditions

d'habitabilité de leur monde soient bien différentes du nôtre, ils sont

issus comme nous de la nébuleuse solaire...

--Cependant fit observer Fricoulet, leur conformation physiologique ne

paraît pas être absolument identique à la nôtre... avez-vous remarqué

ces têtes énormes, ces yeux aux larges pupilles, et ce torse étroit?

--Parfaitement.

--A quoi attribuer cela?

--Jusqu'à présent, il faut s'en tenir aux suppositions.

--Eh bien, que supposez-vous?

--Que si les Sélénites ont un crâne très volumineux, c'est que leur

cervelle est plus développée que la nôtre...

--En faut-il donc conclure, interrogea Fricoulet, qu'ils sont plus

intelligents que nous?

--Peut-être pas... mais en tous cas ils doivent posséder plus de

connaissances acquises... Maintenant, si leur poitrine est étroite,

c'est que leurs poumons sont conformés autrement que les nôtres afin de

pouvoir fonctionner sans gêne sous une aussi basse pression

atmosphérique que celle qu'ils respirent ici... quant à l'estomac et au

ventre, s'ils ne dominent pas comme chez les terriens, c'est que ces

derniers appartiennent à une planète où il faut manger pour vivre, où la

loi de la vie est la loi de la mort, où les plus faibles sont absorbés

par les plus forts.

Séléna ouvrait de grands yeux en entendant parler son père.

--Père, demanda-t-elle, y a-t-il donc dans l'univers des mondes où l'on

ne mange pas?

--C'est probable, répondit le vieillard; il serait triste de penser que

l'on est astreint dans tous les mondes à cette ridicule fonction et à

ses suites. C'est bon pour une planète misérable et encore à l'état

d'enfance comme est la terre; mais ce serait taxer la nature

d'impuissance que de la mesurer à notre taille...

--Je ne m'imagine pas, interrompit Fricoulet, la forme extérieure

d'êtres ne mangeant pas.

--Il est certain, répliqua Ossipoff, que ces êtres doivent revêtir des

aspects fantastiques, des conformations étranges: hommes sans tête, sans

torse ni membres... car, notre cerveau n'est que l'épanouissement de la

moelle épinière; c'est lui qui a fait le crâne et le crâne la tête; nos

jambes et nos bras ne sont que les membres du quadrupède transformés et

perfectionnés... c'est la position graduellement verticale qui a fait

les pieds et c'est l'exercice répété qui a fait les mains... Le ventre

n'est que l'enveloppe de l'intestin; la forme et la longueur de cet

intestin dépendent du genre d'alimentation... il n'y a pas enfin, sur et

dans tout notre corps, un centimètre cube qui ne soit dû à notre

fonctionnement vital dans le milieu que nous habitons.

Comme Ossipoff achevait ces mots, la troupe des Sélénites reparut; deux

d'entre eux poussaient une sorte de chariot dans lequel le savant et ses

compagnons durent prendre place; puis ils s'enfoncèrent dans une longue

galerie souterraine et après quelques minutes d'une course rapide,

vertigineuse, ils revirent la lumière du soleil.

[Illustration]

Maintenant les terriens se trouvaient au milieu d'un cratère que

Fricoulet estima avoir plusieurs kilomètres de large et qui devait être

le cratère principal du volcan: cette immense arène était bordée par de

hautes montagnes aux sommets capricieusement déchiquetés et dont les

pics aigus s'élançaient à perte de vue dans l'espace.

Du fond de cette cheminée le ciel apparaissait d'un bleu foncé, presque

noirâtre, dans lequel, malgré l'éclat aveuglant du soleil, quelques

étoiles de première grandeur scintillaient, semblables à des diamants

énormes sur un écrin.

--Je suis étonné, murmura Fricoulet, de ne sentir aucune gêne dans la

respiration... la pression est pourtant bien faible.

--Peuh! répliqua Ossipoff, elle correspond à celle indiquée par le

baromètre sur le plus haut sommet des Andes, c'est-à-dire à 7,500

mètres.

--Pourtant, ajouta Gontran, on prétend qu'à cette altitude on ressent

les plus douloureux symptômes du _mal des montagnes_... et cependant je

ne ressens rien de pareil... au contraire il me semble que mes poumons

jouent avec une facilité merveilleuse, et, chose singulière, mon estomac

demeure silencieux.

--Il faut croire, répondit Ossipoff, que l'atmosphère dans laquelle nous

sommes plongés a une composition toute différente de celle de la terre,

ce dont je me rendrai compte en l'analysant;... ce qui me paraît

certain, c'est que l'oxygène s'y trouve en proportion plus considérable

que dans l'air respirable de notre planète natale et qu'en outre il s'y

rencontre d'autres gaz.

Cependant le chariot continuait à rouler à travers la plaine qui

s'étendait dans le fond du cratère.

Tout à coup, Farenheit signala au loin une masse brillante qui émergeait

du sol.

--Notre wagon! cria-t-il.

C'était en effet le véhicule qui avait entraîné loin de la terre les

hardis voyageurs; il était enfoncé d'un pied dans le sol rocailleux et,

en tombant, avait fait jaillir dans un assez large rayon une quantité de

scories et de débris laviques; la vitre d'un hublot était fendue, le

culot bossué et le métal, en certains endroits, était complètement

brûlé.

En constatant ces dégâts Fricoulet hocha la tête.

--Dieu veuille que nous puissions nous en servir pour repartir,

murmura-t-il.

Les Sélénites s'étaient approchés et, désignant l'obus, semblèrent

demander des explications à ce sujet.

Alors, Ossipoff prit une barre de fer qui avait sauté hors du wagon et

au moyen de cette barre avec autant de facilité que s'il se fût servi

d'un crayon, il dessina sur la poussière, comme Fricoulet l'avait fait

sur la paroi du volcan, deux sphères d'inégales dimensions.

[Illustration]

Il les rejoignit au moyen d'une ligne droite et compléta le dessin en

esquissant, à un point de cette ligne, la coupe du wagon.

Aussitôt l'un des Sélénites se mit à genoux pour être plus à la portée

de son interlocuteur; puis, au moyen d'une mimique expressive, il parut

demander si la grosse sphère dessinée sur le sol était un astre du

ciel.

Ossipoff abaissa la tête à plusieurs reprises.

[Illustration]

Ensuite, pour se faire mieux comprendre, le savant traça sur le sable le

système de Copernic, échelonnant les planètes suivant leur ordre de

distance au soleil qu'il figura par une sphère immense; arrivé à la

terre il traça l'orbe de la lune et appela plus particulièrement

l'attention du géant sur ces deux mondes.

Le Sélénite montra l'obus d'un air interrogateur.

--Il demande si c'est avec cela que nous sommes venus, dit Fricoulet.

Ossipoff fit signe que «oui».

--Dites-leur que nous sommes des ambassadeurs envoyés par la terre à son

satellite, murmura plaisamment monsieur de Flammermont.

--Demandez-leur plutôt s'ils n'ont pas vu dans ces parages un autre

projectile semblable à celui-ci, grommela Farenheit qui n'abandonnait

pas ses idées de vengeance.

Et il ajouta:

--Oh! pouvoir mettre la main sur ce gredin de Sharp...

Cependant, le colloque muet continuait entre le lunarien et Mickhaïl

Ossipoff.

A un moment donné le géant appuya son doigt sur sa langue; l'astronome

secoua négativement la tête.

--Jamais ils ne parviendront à s'entendre, murmura Séléna.

Elle se trompait sans doute, car, au même moment, le Sélénite se

relevait et, se tournant vers ses compagnons, se mit à leur parler avec

animation, désignant tantôt les terriens, tantôt les figures tracées sur

le sable par Ossipoff.

Enfin, il prit par la main l'un d'entre eux et s'approchant du vieux

savant il le lui indiqua en disant d'une voix forte:

--Telingâ.

En même temps il touchait la langue de Telingâ et ensuite l'oreille

d'Ossipoff.

Après, se frappant la poitrine pour se désigner lui-même:

--Roum Sertchoum, dit-il.

Celui qu'il venait de nommer Telingâ tira de son vêtement de longues

bandelettes couvertes d'une sorte d'écriture absolument indéchiffrable;

en même temps il faisait signe d'y tracer des caractères.

--Celui-là, dit Fricoulet en s'adressant à M. de Flammermont, est sans

doute un confrère, en astronomie de ton illustre homonyme... c'est lui

probablement qui va être chargé de notre instruction... car, si j'ai

bien compris le langage muet de l'autre, on va nous apprendre à parler.

Comme il achevait ces mots, les Sélénites désignèrent le chariot.

Ossipoff, avant de prendre place, recommanda, au moyen d'une mimique

éloquente, le wagon aux soins des indigènes.

Puis, de nouveau, le chariot se mit en marche, s'enfonça dans une

obscure galerie souterraine, pour aboutir, après bien des tours et des

détours à une immense salle prenant jour sur le côté d'où venait le

soleil.

Une fois dans cette salle on les laissa seuls.

--Prisonniers! exclama Jonathan Farenheit avec colère.

Ossipoff lui posa la main sur le bras.

--Calmez-vous, cher monsieur Farenheit, dit-il avec un grand sang-froid,

il y a un malentendu; dans la vie il ne s'agit que de s'expliquer.

L'Américain haussa furieusement les épaules.

--S'expliquer? grommela-t-il, et comment voulez-vous vous expliquer avec

ces sauvages qui ne parlent pas un mot d'anglais.

--Eh! il ne s'agit que d'apprendre leur langue.

--Je ne m'en charge pas, moi, riposta Farenheit.

--Mais, moi, je m'en charge, répliqua fermement le vieillard, vous savez

que les Russes sont les premiers linguistes du monde.

--Ce sera long? demanda l'Américain.

--Dans deux jours je vous affirme que je pourrai causer avec ces

gens-là.

Cette réponse du savant stupéfia le citoyen des États-Unis.

--Deux jours! répèta-t-il, c'est merveilleux.

Fricoulet cligna de l'oeil d'un air malicieux en chuchotant à l'oreille

de Gontran:

--Le pauvre homme! il ne se doute pas que, dans la lune, l'année ne se

compose que de 12 jours et que chacun d'eux compte 29 des nôtres, plus

12 heures et 44 minutes.

[Illustration]

Aventures extraordinaires d'un savant russe; I. La lune · 第 46 / 59 题