[Illustration]
Il est très curieux de penser que, quoique la lune soit beaucoup plus
petite que la terre, les habitants de ce monde--s'ils existent--doivent
être d'une taille plus élevée que la nôtre, et leurs édifices--s'ils en
ont construit--de dimensions plus grandes que les nôtres.
«Des êtres de notre taille et de notre force, transportés sur la lune,
pèseraient six fois moins, tout en étant six fois plus forts que nous;
ils seraient d'une légèreté et d'une agilité prodigieuses, porteraient
dix fois leur poids et remueraient des masses pesant 1,000 kilogrammes
sur la terre.
«Il est naturel de supposer que, n'étant pas cloués au sol comme nous,
par le boulet de la pesanteur, ils se sont élevés à des dimensions qui
leur donnent en même temps plus de poids et de solidité, et, sans doute
que si la lune était environnée d'une atmosphère assez dense, les
Sélénites voleraient comme des oiseaux; mais il est certain que leur
atmosphère est insuffisante pour ce fait organique.
«De plus, non seulement il serait _possible_ à une race de Sélénites
égale aux races terrestres en force musculaire, de construire des
monuments beaucoup plus élevés que les nôtres, mais encore il leur
serait _nécessaire_ de donner à ces constructions des proportions
gigantesques et de les asseoir sur des bases considérables et massives,
pour assurer leur solidité et leur durée.
[Illustration]
«Or, quoique des observateurs habiles tels que William Herschel,
Schroeter, Gruithuysen, Cittrow, aient cru distinguer de leurs yeux
perçants des traces de constructions «faites de mains d'hommes», un
examen plus attentif, à l'aide d'instruments plus puissants, a prouvé
que ces constructions (remparts, tranchées, canaux, routes) ne sont pas
artificielles, mais de formation purement naturelle. Le télescope ne
nous montre, en réalité, aucune trace d'habitation. Et pourtant, une
grande ville y serait sans doute facilement reconnaissable.
«Remarquons, toutefois, qu'elle y serait reconnaissable, _si elle
ressemblait_ aux nôtres. Mais rien ne prouve que les êtres ni les choses
lunaires ressemblent en quoi que ce soit aux choses et aux êtres
terrestres; au contraire, tout nous engage à penser qu'il y a la plus
extrême dissemblance entre les deux pays. Or, il pourrait très bien se
faire que nous eussions sous les yeux des villages et des habitations
lunaires, des constructions faites de leurs mains--s'ils ont des
mains,--à travers les campagnes, sans que l'idée pût nous venir en
aucune façon de supposer que ces objets ou ces travaux fussent le
résultat de la pensée des Sélénites.»
[Illustration]
Ainsi parle, dans un de ses livres, le savant français qui a tant fait
pour la vulgarisation de l'astronomie et la diffusion de l'instruction
dans le monde entier et avec lequel Ossipoff, dans le premier chapitre
de cette histoire, avait confondu Gontran de Flammermont.
Quels n'eussent pas été l'étonnement et la joie de l'illustre savant si,
comme son obscur homonyme, il eût pu être transporté dans ce monde qu'il
a, durant de si longues années, étudié au télescope et sur lequel il a
écrit tant de pages charmantes.
[Illustration]
Il eût pu constater _de visu_ qu'il ne s'était pas trompé dans ses
suppositions, que ses hypothèses basées sur des points scientifiques
parfaitement établis, étaient justifiées, bref, que la vie lunaire était
telle qu'il l'avait prévue et décrite dans les lignes qui précèdent.
Le soleil venait de se lever sur l'hémisphère de la lune dans lequel
était tombé le wagon d'Ossipoff. Les pics et les cratères des régions
montagneuses situées sur le contour de ce disque à jamais invisible pour
les regards terrestres, allongeaient sur les plaines s'étendant à leur
pied, des ombres démesurées.
Au milieu d'une vaste enceinte déserte, sorte de puits profond rempli
d'ombre dans lequel se glissait, comme honteusement, un pâle rayon de
lumière, s'élevait une construction bizarre, affectant la forme d'une
cage gigantesque dont les barreaux étaient formés de ces hautes sapines
qui servent aux entrepreneurs pour élever leurs échafaudages.
Cette cage, qui avait 4 ou 5 mètres de haut, était de forme conique,
c'est-à-dire que ses barreaux profondément enfoncés dans le sol, se
réunissaient tous à leur sommet.
A l'intérieur de cette cage, sur le sol recouvert d'une épaisse couche
de poussière lavique, cinq corps étaient étendus côte à côte, sans
mouvement comme raidis dans la mort.
Ces corps étaient ceux de Mickhaïl Ossipoff et de ses compagnons.
Dans un coin, empilés sans ordre, se trouvaient tous les ustensiles et
les instruments qu'avait contenus le wagon.
Tout à coup le rayon de soleil qui jetait dans le cratère une lueur
timide et douce, glissa jusqu'au visage de Gontran.
Il n'en fallut pas davantage pour tirer le dormeur du sommeil profond
dans lequel il était plongé.
Lentement son corps s'agita, ses membres raidis se détendirent dans une
sorte de convulsion et sa paupière alourdie se souleva, découvrant
l'oeil terne et vitreux.
Il demeura un bon moment ainsi, étendu sur le dos, les regards errant
dans le vague.
Puis, l'intelligence se réveillant, et avec elle la mémoire, il fut
surpris du spectacle que reflétaient ses yeux, spectacle si différent de
l'intérieur du wagon dans lequel il venait de vivre durant cinq jours et
cinq nuits.
Alors il se souleva péniblement et, appuyé sur un coude, regarda autour
de lui.
En apercevant les corps étendus à côté de lui, il poussa un cri de
terreur.
--Morts! fit-il, ils sont morts!
Et se redressant tout à fait, il courut à celui qui était le plus près.
C'était Fricoulet.
--Alcide! dit-il d'une voix tremblante, Alcide!
En même temps il le tirait à lui.
Chose bizarre, il le souleva de terre entièrement et le tint par une
seule main suspendu au-dessus du sol, alors qu'il voulait simplement le
secouer pour le réveiller.
Le jeune ingénieur se frotta les yeux, souleva les paupières, bâilla
longuement et balbutia d'une voix empâtée:
--Eh bien! quoi, qu'y a-t-il?
--Tu vis!... s'écria Gontran tout joyeux... tu vis!
Cette exclamation éveilla complètement Fricoulet.
--Oui, je vis, répliqua-t-il... et pourquoi ne vivrais-je pas? Tu vis
bien, toi...